g – l’accord des participes passés
Dans accorder, il y a le cœur de l’origine latine du mot qui souligne l’importance de l’harmonie recherchée dans un accord. Harmonie est un nom que j’aime bien. Il est la transcription du nom grec qui désigne l’ajustement et c’est une notion qui me convient. Alors, pourquoi accorder le verbe avec le composant actif ou passif ? Pourquoi dire le maçon construit et les maçons construisent, alors que les maçons construit serait intelligible ? Pourquoi une maison construite et pas construit.
C’est comme pour les désinences des conjugaisons.
Nous avons besoin de signes d’intelligence, de compréhension. C’est par ce biais que j’aborde l’accord du participe passé souvent présenté comme l’exemple type de la complication inutile.
C’est pour ça que j’en ai parlé. Ça ne vous a pas plu.
Je ne vous mets pas en cause. Je commence par l’accord le plus évident, celui des participes qui sont utilisés avec l’auxiliaire être : ils s’accordent avec le composant actif ou passif puisque cet auxiliaire établit une relation entre lui et le verbe. Les maçons sont arrivés, les murs sont construits, les maisons sont construites.
Là, c’est facile. Avec l’auxiliaire avoir ?
Lui, il établit une relation non avec le composant, mais avec le contenu de l’action.
Le complément d’objet de la grammaire.
Pour ce qui concerne l’accord dont nous parlons, précisément avec ce qu’elle appelle le complément d’objet direct.
Ah oui ! Le participe s’accorde ou ne s’accorde pas avec l’objet direct, mais pas s’il est indirect. Pourquoi ça ?
C’est une question qui va nous permettre d’affiner maintenant ce qu’est exactement le contenu de l’action. Vous vous rappelez peut-être qu’au moment où nous avons examiné cette question, je vous ai dit que dans Pierre pense à son travail et Pierre explique son travail, les deux informations sur le contenu ne sont pas exactement les mêmes.
Je me rappelle très bien.
J’ai évacué les notions direct et indirect parce qu’elles ne concernent que la forme. J’en viens à l’essentiel avec un autre exemple qui sera plus clair. Quelle différence d’information voyez-vous entre Je raconte mon voyage et Je parle de mon voyage ?
Hm… Je raconte, c’est… comment dire… c’est ce qu’il s’est passé, les événements, alors que Je parle de… c’est… plutôt un commentaire sur le voyage ?
Si mon voyage renseigne bien sur le contenu de je raconte, il renseigne sur quelque chose qui n’est pas exactement le contenu de Je parle de, en ce sens que, vous avez raison, parler de est autre chose qu’un récit, mais un discours qui peut contenir tout ou partie du récit. Autrement dit, dans Je parle de mon voyage, voyage apporte une information relative au discours qui constitue ce contenu et qui n’est pas précisé : ce que j’en pense, dans quelle mesure je l’ai apprécié ou pas. Raconter, c’est décrire un objet, parler de, c’est décrire un rapport à l’objet. Si vous êtes plusieurs à parler de ce voyage les discours seront différents.
Bon, mais qu’est-ce qui change dans l’analyse ?
Le discours d’analyse ne change pas : une information concernant un verbe d’action renseigne sur le contenu de cette action ou bien elle lui est associée, ce que la grammaire appelle « circonstanciel » que je ne conserve pas à cause de la notion « non essentiel » qui y est attachée. Dans Parler de mon voyage, mon voyage ne renseigne pas sur le contenu du discours lui-même, mais fournit une information relative au contenu. Parler de, c’est tenir un discours au sujet de.
Ce n’est pas ce que la grammaire appelle objet indirect ?
Comme je le rappelais, ce qu’elle nomme ainsi est purement formel, et elle y associe en plus des informations qui ne sont pas des composants du contenu qu’elle nomme aussi objet. Par exemple dans Je parle de mon voyage à mes amis, elle analyse mon voyage comme objet indirect et mes amis comme objet second.
Vous distinguez donc information sur le contenu le COD de la grammaire, et information relative au contenu, son COI. Vous pensez qu’on peut expliquer ça à des enfants ? C’est pas trop… j’allais dire… compliqué !
Pourquoi un enfant ne saisirait pas la différence entre raconter un voyage et parler d’un voyage ? La vraie question, c’est pourquoi on devrait ne pas lui expliquer cette différence ?
Attendez… Est-ce que vous faites la même différence entre se rappeler quelque chose et se souvenir de quelque chose ?
Laissez résonner.
Se rappeler, c’est plus net, plus précis, alors que se souvenir, c’est plus vague, plus global ?
Je dirai que se rappeler présente l’objet comme une note seule, alors que se souvenir de le met au centre d’harmoniques. Si vous préférez, se rappeler est comme un point, se souvenir un espace. Le rapport avec l’objet du souvenir est différent même si les deux expressions semblent dire la même chose.
Et l’accord du participe passé, dans tout ça ?
La prétendue difficulté disparaît dès lors que vous vous avez compris que l’accord du participe passé avec le contenu sert à indiquer que vous disposez de l’information au moment où vous lisez le participe.
Ah… Et si je ne l’ai pas, je n’accorde pas ? Un exemple ?
Pierre a mangé des pommes reinettes. Au moment où vous lisez mangé, vous ignorez le contenu de l’action, les pommes ; vous laissez donc le participe tel quel. En revanche, si je vous dis Les pommes que Pierre a mangées sont des reinettes, au moment où vous lisez mangées, vous connaissez le contenu de l’action et vous accordez donc le participe avec lui pour l’indiquer ; pommes étant féminin pluriel, vous écrivez mangées.
Si c’est des haricots, j’écris mangés ?
Oui. J’ajoute que les verbes en -er présentent cette particularité phonétique qu’il n’y a pas de différence entre mangé et mangées ou mangés. En revanche, si vous prenez un verbe en -ir, la phonétique change : J’ai pris une bonne décision, va de soi, « J’ai prise une décision » est inaudible, La décision que j’ai prise est bonne, n’a pas la même évidence, mais vous voyez que l’explication est beaucoup plus simple que la règle telle qu’elle est énoncée.
Et avec parler de, qu’est-ce que ça donne ?
J’ai parlé de mes voyages. Comment écrivez-vous parlé ?
Au moment où je l’entends, j’ignore le contenu, donc parlé.
Les voyages dont j’ai parlé ?
Vous avez expliqué que le contenu c’est un discours qui n’est pas précisé et que ça veut dire je dis quelque chose à propos de mes voyages. Donc, parlé.
Voilà.
Je me rappelle qu’on m’a dicté la règle, à apprendre par cœur, sans la moindre explication.
Le questionnement prioritaire du sens permet d’éviter les erreurs liées au schématisme mécanique. Par exemple : Ils se sont acheté une voiture. Le verbe acheter qui est un verbe vide et se conjugue donc habituellement avec l’auxiliaire avoir, est conjugué ici avec l’auxiliaire être dans une forme dite pronominale : se est en effet un pronom qui désigne ils. Si vous vous en tenez au formel, vous allez accorder acheté avec le composant ils, puisque vous avez appris que le participe s’accorde avec le composant quand il y a l’auxiliaire être.
C’est bien ce que vous m’avez expliqué.
Oui, dans le discours du sens qui permet de comprendre qu’ici s’acheter ce n’est pas s’acheter soi-même, mais c’est acheter pour soi, donc que le pronom se ne renseigne pas sur le contenu de l’action, mais sur celui pour qui elle es accomplie. Ils se sont acheté une voiture, c’est une manière de dire Ils ont acheté une voiture pour eux, et on retrouve ainsi l’auxiliaire avoir de l’expression habituelle. Vous me suivez ?
Je vous suis.
Donc, accorder acheté avec ils signifierait ils ont acheté eux-mêmes. Si je mets la phrase à la voix passive, j’écrirai La voiture qu’ils se sont achetée est rouge, puisque c’est une manière de dire La voiture qu’ils ont achetée pour eux.
Il n’y a pas de bizarreries ?
Ils ont attendu leurs amis. Les amis qu’ils ont attendus sont arrivés à l’heure. Normal ou pas ?
Normal.
Tous se sont attendus après le spectacle. Même question.
Normal.
Maintenant, écrivez-vous: Ils se sont « attendu » ou « attendus » au pire ?
Ben… Ils ne s’attendent pas eux-mêmes… Donc attendu. Non ?
La grammaire écrit attendus. Ils se sont attendus au pire.
Je ne comprends pas.
Vous vouliez une bizarrerie. S’attendre à signifie bien attendre quelque chose, donc un contenu, ici le pire. La grammaire dit que ce se est inanalysable et il est vrai qu’il ne rentre dans aucune des cases académiques.
Mais pourquoi accorder avec ils ?
Je dirai qu’il est employé pour un soulignement d’intensité de l’action accomplie par le composant pour ou sur lui-même. Voyez la différence avec Ils ont attendu le pire. Ils se sont attendus a quelque chose qui touche à l’émotionnel. C’est peut-être ce rapport d’intensité qui explique le principe selon lequel les participes passés des verbes qui n’existent qu’à la voix pronominale sont toujours accordés avec le composant actif. Ce sont des verbes pleins, le contenu de l’action leur est intrinsèque. Par exemple, Ils se sont évanouis, ils se sont absentés, ils se sont réfugiés… il y en a une centaine, dont je dirai que, comme pour s’attendre à et selon le contexte, le pronom met en évidence cette dimension d’intensité qui peut les faire ressentir comme des contenus de l’action qu’ils ne sont formellement pas.
Vos explications…
Oui ?
Je dirais qu’elles apportent autant de questions que de réponses. Peut-être même plus.
On passe à la modalisation subjonctif ?