Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (14 – conclusion 2 – fin )

Le regard de P. Mazon sur le théâtre athénien est emblématique d’un type de culture, académique, bourgeoise dans le sens du besoin de cloisonnements et de catégories nécessaires à la certitude et au statu quo. Une lecture qui évacue le discours et fait du récit sa propre fin. Chercher le discours dans le récit c’est convenir que l’essence de l’art est questionnement, autrement dit reconnaître le processus du contradictoire, dangereux pour tout ordre établi. L’histoire de l’impressionnisme en est un exemple.

Cette évacuation le conduit à invoquer dans ses notes et commentaires – j’en ai cité quelques-uns – de prétendues maladresses de Sophocle pour expliquer ce qui ne rentre pas dans le cadre formel, à savoir la psychologie du personnage, la vraisemblance ou la composition du récit, tous paramètres essentiels pour ce type de lecture qui édicte un jour la règle des trois unités (temps, lieu, action) censées prévenir les tentatives de débordement. La critique en son temps du Cid par l’académie témoigne de la vanité de cette entreprise de contrôle.

Cette lecture aboutit à des contresens. Par exemple, associer Antigone et Électre dans la catégorie « courage », Ismène (sœur d’Antigone) et Chrysothémis (sœur d’Électre) dans la catégorie « faiblesse ». Une illustration du degré zéro de l’analyse que produit le rejet du discours.

Antigone est agie par le principe de la philia comme Créon par celui du distinguo politique qu’il lui a substitué.  La philia n’a rien à voir avec un sentiment, d’où le contresens majeur, significatif du rejet du discours, de la traduction du vers 523 « Je suis de ceux qui aiment, non de ceux qui haïssent », traduction de 1955 maintenue dans les éditions suivantes. Je rappelle le sens littéral  « En vérité, je suis née non pour haïr également  (sunechtein > sun ou sum = avec, en même temps) [mes deux frères] mais pour partager avec eux le lien de philia (sumphilein) ».

Le seul acte choisi est son suicide voulu par Sophocle par lequel il sort de la logique du tragique Chant-du-bouc qui voudrait qu’Antigone meure de son enfermement. L’effondrement final de Créon confirme la vanité des deux principes.

En revanche, Électre n’est pas agie par la philia mais par le ressentiment de surcroît intéressé qui l’enferme malgré elle – ce qu’elle reconnaît –  dans une plainte continuelle dont le Chœur, sa sœur et sa mère soulignent la récurrence fatigante et délétère,

Parler de faiblesse à propos d’Ismène et de Chrysothémis n’a aucun sens. Elles sont l’une et l’autre l’expression du rejet du tragique en tant que non maîtrisé auquel elles substituent dans des contextes de récit différents, le discours de la vie dicté par l’intelligence et la pensée. « Accomplir ce qui dépasse la mesure n’est pas avoir une pensée ». (67, 68) dit littéralement Ismène à Antigone, et on a vu que Chrysothémis (= règle d’or)  oppose de manière plus forte encore et plus argumentée ce désir de la vie à celui de la plainte sans fin de sa sœur.

Si la lecture académique ignore le discours qui sous-tend le récit du théâtre antique, c’est parce que l’objet de sa critique est d’une actualité constante, à savoir la liberté de l’homme, sa responsabilité. C’est en quoi il nous concerne aujourd’hui.

Oreste, lui aussi agi dans Les Choéphores (Eschyle), sombre dans la folie et, dans la pièce de Sophocle, Électre jouit du plaisir morbide de la double la mise à mort : son excitation obscène quand Oreste frappe sa mère puis Égisthe me fait penser au personnage d’Emma Small de Johnny Guitar (Nicholas Ray – 1954), en particulier lorsqu’ elle déclenche l’incendie de la maison de Vienna, image d’une liberté qu’elle ne supporte pas, avant le double lynchage qu’elle réclame de manière obsessionnelle.

Le signe le plus intéressant de cette sortie du tragique du Chant du bouc est, à côté de sa fille Chrysothémis, le personnage de Clytemnestre dont Sophocle fait une femme-mère révoltée contre ce qui ne va plus de soi – le sacrifice d’Iphigénie par Agamemnon quitte la sphère de la transcendance pour devenir un assassinat scandaleux – et qui ne demande qu’à vivre en-dehors du cadre de ce tragique de la mort subie. Eschyle, quelques années auparavant, avait changé les Érinyes (malveillantes) en Euménides (bienveillantes), le titre de la troisième pièce de sa trilogie.

Le discours liminaire des Choéphores (Eschyle) est prononcé par Oreste qui invoque le dieu Hermès. Celui d’Électre de Sophocle par Le Précepteur qui évoque Agamemnon et la guerre de Troie.

L’un et l’autre se tiennent devant le palais, le lieu du pouvoir.

Si Agamemnon est encore invoqué dans le premier discours d’Électre d’Euripide, c’est par la bouche d’un « autourgos »  [= celui qui travaille lui-même, donc qui n’a pas d’esclave, un paysan pauvre]  devant sa maison, à la campagne.

Un nouveau pas en-dehors de la tragédie du Chant du bouc.

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