Il a signé le roman C’était ça ou mourir (Grasset) et il est accusé de l’avoir écrit avec l’IA.
La question première est de déterminer si le recours à l’IA peut être équivalent aux recours aux dictionnaires, aux encyclopédies, aux emprunts, aux correcteurs humains ou pas, ainsi qu’à ceux qu’on appelait hier « nègres », aujourd’hui « plumes ».
Autrement dit, et s’agissant de littérature, dans quelle mesure l’écriture en tant que signes écrits sur le papier ou l’écran, peut-elle ne pas être celle de celui qui signe le livre ?
On a la réponse avec Alexandre Dumas – il employait des « plumes » – et plus récemment M. Houellebecq qui, pour La carte et le territoire, a recopié des textes, notamment dans Wikipédia, emprunts qu’il a justifiés par le souci de neutralité des descriptions de lieux. Son roman a obtenu le Goncourt en 2010.
La question devient alors celle de la dimension quantitative et qualitative : à partir de quel seuil d’emprunts le livre peut-il être considéré comme n’étant pas ou plus celui de l’auteur ?
Poser la question c’est entrer dans une impasse, puisqu’il n’existe pas, comme pour un liquide, un solide ou un gaz, d’outil de mesure susceptible de déterminer un pourcentage d’authenticité.
Avant d’aller plus loin, cet extrait du début du roman en question, trouvé sur le site, ouvert, VIABOOKS. La scène se déroule en Haiti.
« J’ai couru sans savoir où aller. Je suis passé devant l’église déjà éventrée. Devant l’école déjà pillée. Devant le commissariat déjà vide. J’ai vu un homme se faire tirer dessus pour sa radio. Une femme pleurer parce qu’elle avait perdu son chat. Un gosse hurler en tenant un ballon crevé. Tout était fou. Tout était inéluctable, dans l’ordre terrible des choses.
J’ai couru jusqu’à la route de Martissant. Là, j’ai vu une foule. Des gens comme moi. Des gens sans plan. Des gens avec des sacs, des casseroles, des matelas sur la tête, des photos de mariage, des cages à poules. On fuyait tous. Pas la mort, mais la vie. Cette vie-là. Celle qu’on nous avait vendue comme un destin mais qui puait la punition. On fuyait un rêve en forme de cauchemar.
Quand j’ai été suffisamment loin pour ne plus entendre les cris, je me suis assis au bord de la route pour reprendre mon souffle. J’ai sorti mon carnet. J’ai écrit : « Aujourd’hui, j’ai perdu ma maison, mais j’ai trouvé ma fuite. » Et j’ai ri encore. Il ne restait plus que ça.
C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point. »
Il paraît que le rythme ternaire, les phrases courtes seraient, en général et en particulier, des marques de l’IA.
Est-ce que le « style » de cet extrait est très différent de celui de la citation d’Hannah Arendt que Thélyson Orélien a placée en exergue de son roman et dont il s’est apparemment inspiré ?
« Nous avons perdu notre foyer, c’est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre travail, c’est-à-dire l’assurance d’être de quelque utilité en ce monde. Nous avons perdu notre langue, c’est-à-dire le naturel de nos réactions, la simplicité de nos gestes, l’expression spontanée de nos sentiments. »
Quel outil permettrait de savoir ce qui, dans ces premiers paragraphes du roman est écrit par l’IA ou pas ? Et comme la suite est de la même veine, comment fait-on ? Le moyen utilisé par les accusateurs est précisément une IA dont les résultats sont contestés par les spécialistes.
Celui qui est à l’origine de l’accusation est Samuel Fitoussi, à la fois essayiste et polémiste (cf. Article publié dans le blog : Journal – 54 – Les intellectuels et l’erreur – 08/06/2025).
Ce qui complique le problème dans cette affaire, c’est, d’une part, que Thélyson Orélien, Haïtien et Canadien, est noir – ce n’est une preuve de rien, mais comment occulter le racisme dans les mises en cause dont il n’est pas le seul exemple ? (cf. l’article publié dans Médiapart (29/09/2026) par Mohammed Mbougar Sarr, Goncourt 2021) –, d’autre part que son éditeur canadien vient de découvrir que certains de ses écrits sont entachés de nombreux plagiats.
Je n’ai pour le moment pas d’autre réponse que :
– j’aime bien l’extrait et je n’ai aucun moyen de distinguer ce qui a été ou pourrait avoir été écrit par une machine.
– nous pataugerons dans des polémiques stériles aussi longtemps que n’aura pas été construite la problématique de l’utilisation de l’IA dite générative, en particulier dans le rapport avec l’écriture littéraire.
– mais, sauf innovation technique magique de détection, il ne sera pas possible de distinguer le « vrai du faux » de l’écriture… comme c’est aussi le cas pour la peinture où excellent de brillants imitateurs encore confondus avec leurs maîtres.
– ce qui m’importe, c’est le rapport que je construis avec un texte, comme avec un tableau, et quel qu’en soit l’auteur, même s’il est un tricheur… que j’ignore… ce qui ouvre la problématique de l’œuvre « en soi ».