Le récit reprend avec l’arrivée du Précepteur qui se dit envoyé par un ami de Phocide (où a vécu Oreste) pour, dit-il, apporter à la reine et à Égisthe des paroles agréables (666) à propos d’une affaire d’importance. (670)
C’est le déclenchement du plan mis au point au début de la pièce, par Oreste, son ami Pylade et le Précepteur : faire croire à sa mort permettra à Oreste d’entrer dans le palais où il pourra facilement tuer sa mère et son amant qui ne se seront plus sur leurs gardes.
Le Précepteur déclare donc : « Oreste est mort ; je le dis en un mot. »
L’émotion d’Électre est immédiate : « Ah ! Malheureuse que je suis ! Je suis morte en ce jour ! »
Alors que la réaction de Clytemnestre, plus distanciée, est de l’ordre de la surprise lié à l’inattendu : « Que dis-tu ? Que dis-tu, étranger ? Elle, ne l’écoute pas. »
Le Percepteur : « Oreste est mort, je le dis maintenant comme je l’ai dit il y a un instant. »
Si Électre demeure dans la même émotion : « Je suis morte, malheureuse ! Je ne suis plus rien. »
Clytemnestre, elle, reste de sang-froid, comme en témoigne sa réaction : « Toi, occupe-toi de tes affaires ! Mais, dis-moi la vérité, étranger : de quelle manière est-il mort ? » (673 > 679)
Il y a dans le comportement du soi-disant messager une anomalie que Clytemnestre ne remarque pas : pourquoi présente-t-il sans la moindre gêne l’information de la mort de son fils comme des « paroles agréables » pour sa mère ? Autrement dit, pourquoi ne manifeste-t-elle aucun étonnement ?
Le choix de Sophocle d’une telle « invraisemblance psychologique » en annonce une autre, d’une autre nature : le récit de la mort d’Oreste.
Dans Les Choéphores, Oreste annonce lui-même sa mort à sa mère, il le fait dans une désolation « normale », et Eschyle n’estime pas nécessaire de préciser les conditions de cette prétendue mort.
Sophocle fait exactement le contraire.
La mort imaginaire d’Oreste est racontée par le Précepteur dans un récit de 84 vers, le plus long de la pièce : le jeune homme participait aux Jeux Delphiques (équivalent des Jeux Olympiques), il a remporté tous les prix de toutes les compétitions, mais au moment où il allait gagner la course de chars, il a heurté la borne, s’est emmêlé dans les rênes et a été traîné sur la piste où il est mort.
Donc, un très long récit détaillé dans lequel le Précepteur va jusqu’à préciser l’origine des conducteurs des chars, que deux viennent de Libye dont les attelages sont accouplés et encore que les chevaux du huitième sont blancs !
Le commentaire de P. Mazon dénote le même hermétisme à la problématique du discours : « Les explications de Sophocle sur le concours de Delphes – tragédie fictive jetée au milieu de la tragédie véritable – ne sont pas parfaites aux yeux d’un amateur de courses. (!) Le poète a mêlé des souvenirs de l’Iliade à ce qu’il avait pu apprendre (!) de la réalité de son temps. Le morceau n’en est pas moins célèbre. » (p.163)
Ce récit, non tragique mais dramatique, sans le moindre rapport avec le scénario, est un élément du discours de Sophocle qui recourt ici au registre de l’épopée, étrangère à la problématique de la tragédie en ce sens que le héros épique ignore la révolte : la référence à l’Iliade– elle était évidente pour les spectateurs qui connaissaient Homère – n’a rien à voir avec « des souvenirs » ( !), elle est un nouveau signe de la distanciation du tragique. J’ajoute que la représentation d’Oreste au moment de l’accident est à la fois dramatique et comique: « tantôt traîné sur la terre, une autre fois montrant des jambes au ciel… » (752, 753)
Il y a là un clin d’œil parodique en direction de l’épopée homérique, de même que la liste des conducteurs rappelle le célèbre catalogue des vaisseaux de l’Iliade. Même clin d’œil quand il fait préciser au narrateur que les cendres du très grand Oreste (758) ont été déposées dans une étroite urne d’airain (758, 759).
Le discours revient dans le dialogue entre le Précepteur et Clytemnestre, après la touche « tragique » du Coryphée déplorant que « la famille tout entière a été arrachée jusqu’à la racine » (764,765)
Clytemnestre : « C’est une chose terrible d’enfanter ; même supportant du malheur de sa part, il n’y a pas de haine contre un enfant. »
Le Précepteur : « Je serai donc venu pour rien, à ce qu’il semble ?
Clytemnestre : « Pour rien ? Mais non ! »
Sophocle lui fait alors reprendre le même discours de la non-tragédie qu’elle tenait à sa fille un peu plus tôt : son fils lui a reproché la mort de son père, il ne l’a jamais revue et l’a menacée d’une vengeance qui l’a plongée dans une angoisse permanente. « Débarrassés de ces menaces, nous allons maintenant vivre tranquillement. » (773 >787)
Elle invite alors à entrer l’ « étranger » « qui aurait beaucoup de mérite s’il l’avait détournée [Électre] de ses cris incessants» (797,798) et à la laisser « pousser des cris sur ses propres malheurs et ceux de ses proches » (803, 804). Restée seule, Électre poursuit en effet le même discours de ressentiment et de lamentation, et décide de rester dehors pour se laisser mourir ou alors : « Pour cela, si je suis un poids pour quelqu’un de l’intérieur, qu’il me tue ; quelle faveur, s’il me tue, quel chagrin si je dois vivre ! De la vie, il ne m’est aucun désir. » (822)
Celle qui veut vivre va mourir assassinée et celle qui souhaite mourir assassinée va vivre, l’une et l’autre par celui qui est à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Le paradoxe n’est pas essentiellement celui de l’intrigue théâtrale, il est celui de la vie dans son rapport au tragique du chant du bouc que vont reprendre dans la scène suivante le Chœur et Électre en chantant le commos [= coup dont on se frappe la poitrine > chant de deuil, au théâtre].