L’affaire Matzneff

                                                           

                                                                Responsabilité

Le mot vient du latin (re-spondeo) qui signifie « engagement en retour ». [Sur la racine spond– est formé le mot qui désigne le fiancé, puis le mari – d’où le français épousailles.]

Etre responsable c’est donc donner en retour ce qui correspond à un engagement. C’est, par extension, apporter une réponse adéquate à une question particulière.

L’analyse qui suit est calée sur ce sens de responsabilité.

                                                                  Le problème

L’affaire vient d’être déclenchée par Vanessa Springora qui publie Le consentement. Le récit est celui de sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff. Nous sommes dans les années 80. Elle a quatorze ans, lui cinquante.

Quelques années plus tôt, en 1977, une pétition (rédigée par G. Matzneff) demandant la libération de trois hommes condamnés pour avoir filmé des jeux sexuels d’enfants et y avoir participé, avait été signée par J-P Sartre, S.de Beauvoir, R. Barthes, J. Lang, B. Kouchner, G. Deleuze, Ph. Sollers… Le texte jugeait désuète la loi qui avait permis de condamner les trois hommes.

Gabriel Matzneff était alors un écrivain connu, il était invité à la télévision, notamment à l’émission de Bernard Pivot Apostrophes. Il ne faisait nul mystère de ses relations sexuelles avec des petites filles (« minettes », dit complaisamment B. Pivot dans un échange avec lui) et des petits garçons.

A cette époque, les relations sexuelles avec des mineur(e)s de moins de quinze ans étaient interdites et punies par la loi. Gabriel Matzneff fut interrogé par la police à la suite de dénonciations anonymes. Sans suite.

                                                       Les quatre responsabilités

– celle de Vanessa

– celle des parents de Vanessa

– celle de Gabriel Matzneff

– celle de la justice et de la société

– Vanessa a 14 ans. Son père est absent. Sa mère est très occupée par son travail d’attachée littéraire. Au cours d’un dîner elle est courtisée par G. Matzneff qui l’assure de ses purs sentiments amoureux et qui promet de ne pas lui faire de mal.

Il n’est pas très difficile de comprendre en quoi elle est une « proie » : comme tous les enfants, elle a besoin d’identification, le père n’est pas là, la mère est en étroite relation avec la littérature, et voici un homme qui a un âge de père (voire plus), qui est une célébrité littéraire et qui lui tient un discours d’amour « pur ».

Son acceptation d’une telle demande d’amour témoigne donc d’une réponse adéquate.

– L’absence du père, si elle permet de comprendre, ne peut pas être « retenue à charge » contre lui : il n’y a pas de lien mécanique entre absence de père et statut de proie. La mère a l’intuition que G. Matzneff est un pédophile*, elle le dit très vite à sa fille, mais  ne va pas plus loin. Elle le regrette aujourd’hui, sans doute une manière de dire que sa réponse ne fut pas adéquate.

– G. Matzneff ne dit pas à Vanessa qui il est et il la séduit par un discours qui dissimule ses intentions, un discours calculateur. Quand, un peu plus tard, elle commencera à comprendre qu’il joue avec elle, il lui interdira de lire ses livres dans lesquels il explique son attirance pour les petites filles et les petits garçons.

Il est donc un « chasseur » pour lequel la fin (acte sexuel) justifie les moyens (tromperie, tarification).

De ce point de vue – et compte tenu de la loi en vigueur à l’époque – il est alors justiciable.

– La justice n’intervient pas alors qu’elle a les preuves – il les fournit lui-même sans la moindre réticence et avec la compréhension souriante et complice du monde littéraire et intellectuel « parisien ».

Réponse donc inadéquate : s’il n’y a pas de plainte déposée, il n’y a pas non plus d’auto-saisine du parquet… Rien. Sinon, face à G. Matzneff sur le plateau d’Apostrophes, la protestation véhémente de l’écrivaine québécoise D. Bombardier qui devient aussitôt objet de moquerie, de dérision, de rejet de la part de ce monde littéraire.

                                                                  Le balancier

Jusqu’à mai 68, la sexualité est taboue. Ne pas parler, non seulement n’élimine pas les problèmes, mais aggrave la perversion qui les fait taire (cf. le puritanisme). Et l’enfant n’a pas alors de statut propre : il est un homme/femme en miniature, on le serre encore dans les langes, on lui donne des claques, des fessées, on dit qu’il ne peut pas comprendre… Alors, vous pensez, la sexualité de l’enfant !

La littérature, elle, se moque des tabous quand elle ne s’en nourrit pas, et la liste est longue des œuvres censurées, des auteurs poursuivis au nom de la morale. Mais rien ni personne ne peut empêcher un livre d’être lu.

Mai 68 fait voler en éclats l’hypocrisie bien-pensante.

Et le balancier libéré des interdits de la morale bourgeoise s’élance dans l’espace de l’interdit des interdits.

A une démesure répond une démesure, jusqu’au moment où le balancier trouve son point d’équilibre… qui peut devenir un jour signe de déséquilibre.

                                                               Irresponsabilité

Vanessa Springora ne porte pas plainte contre G. Matzneff. Son livre (je ne l’ai pas encore lu) dont elle explique dans ses interviews la lente et difficile écriture est, selon les critiques, une description clinique réussie de ce qu’elle a vécu précisément en tant que proie. Elle explique notamment que la mise en garde de sa mère fut sans effet parce qu’elle ne se percevait pas comme l’adolescente qu’elle était, mais comme l’adulte qu’elle voulait/croyait être. Une définition de « l’enfant-proie » ?

Ce qui paraît irresponsable, c’est que la justice envisage aujourd’hui une action contre celui qui a commis il y a plus de trente ans des actes légalement répréhensibles, qu’il revendiquait, qui étaient de notoriété publique et qu’il a perpétrés impunément.

Ne serait-il pas plus responsable qu’elle fasse comparaître l’institution qui n’est pas intervenue ? Avec, comme témoin – de la défense ou de l’accusation ? – la société. A moins qu’elle ne soit co-accusée.

* pédophilie désignant un comportement sexuel est un terme impropre. « Phile » qualifie une relation d’ « amitié » : philanthropie, bibliophilie…

Il est curieux qu’on ait eu besoin de créer de toutes pièces ce mot dénué de sens sexuel pour désigner un crime sexuel (ainsi que des pathologies sexuelles : coprophilie, zoophilie) alors qu’on dispose depuis longtemps de « pédérastie », qui désigne clairement une relation sexuelle avec des enfants.

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