Épilogue
Votre déjeuner avec le directeur ?
Hm…
Ce n’était pas bon ?
C’était une nourriture ni bonne ni mauvaise, mais radicalement différente de celle qu’on nous servait au lycée. Représentez-vous un réfectoire immense, bruyant comme une foire d’empoigne, vingt-cinq tables en un double rang d’oignon, huit convives par table, soit deux cents adolescents serrés les uns contre les autres, armés chacun d’une fourchette et d’un couteau, soit deux cents fourchettes et deux cents couteaux heurtant deux cents assiettes, sans compter les petites cuillères. Émergeant des cuisines dans un monte-charge, les plats déposés sur les premières tables étaient encore chauds, un peu moins sur celles du milieu, tièdes sur les dernières. Ce n’était pas de la cuisine raffinée, loin de là, mais vous savez quoi ?
Dites.
Nous étions quelques-uns qui déjeunions deux fois, au premier et au second services. L’intendant avait fini par s’en rendre compte en faisant ses additions et ses soustractions, de sorte que les contrôles avaient été renforcés et que nous avions dû nous contenter d’un seul repas. Adolescents aux dents acérées en pleine croissance, nous aurions dévoré n’importe quoi et je vous assure que les plats repartaient parfaitement nettoyés !
Pas ici ?
Les élèves ont le choix entre des entrées, des plats, du fromages et des desserts. J’ai constaté que beaucoup de nourriture repartait à la cuisine.
Ils sont trop difficiles, c’est ça ?
Non. C’est le même type de problème que pour le goûter. Vous vous rappelez ?
Oui, le pain avec le chocolat, et les friandises. Alors, ils sont trop gâtés ?
Non plus. Pourquoi voulez-vous expliquer par des étiquettes ? Ce qui inadéquat, c’est le restaurant libre-service. L’enseignement public et laïque est l’expression d’un commun.
Ah… Vous seriez partisan du même menu pour tous ?
Tout ce qui est vécu à l’intérieur de l’école doit être conçu en tant que mode d’expression de ce commun.
Vous seriez partisan de l’uniforme ?
Je parle de la vie. Pas du masque.
Et avec le directeur, comment ça s’est passé ? Hm ? Pas très bien ?
Même problème d’inadéquation.
À propos de quoi ?
Il s’est plaint du niveau de ses élèves. Il trouve qu’il baisse.
Et vous n’êtes pas d’accord ? Vous trouvez qu’il monte ?
C’est un mauvais débat. Le niveau ne baisse pas plus qu’il ne monte, il est ce qu’il est. Baisser ou monter par rapport à quoi ?
Eh bien, par exemple, le nombre des élèves qui ne savent pas bien lire en sixième, comparé à celui d’il y a dix, vingt ou trente ans. Vous ne trouvez pas que c’est un bon marqueur ? C’est comme l’orthographe ou le calcul. Hm… Ce n’est apparemment pas votre avis J’ai même l’impression que ça vous énerve.
Pour que la comparaison soit valable, il faudrait que les échantillons de population scolaire et les paramètres des critères soient les mêmes. Avant 1975, il y avait un examen d’entrée, la plupart des élèves de CM2 n’avaient pas accès au second degré des lycées.
Ceux qui entraient en sixième étaient triés sur le volet. C’est vrai. Au fait, qu’est-ce que c’est, ce volet ?
C’est un tamis. Et ces élèves qui avaient obtenu leur entrée en sixième représentaient une toute petite partie de la population scolaire. Les codes de langage écrit et parlé leur étaient familiers parce qu’ils avaient été établis pour eux. Alors que vaut la comparaison avec les élèves des collèges où ils sont tous admis ? Les codes du langage ordinaire ne sont plus les mêmes, et plus encore avec les écrans et internet, mais, le plus important, c’est que le discours d’enseignement qui était adapté à cette minorité n’a pas bougé, vous l’avez constaté comme moi à propos de l’enseignement de la grammaire. C’est ce qui explique l’essentiel des difficultés actuelles de l’école. Les problèmes matériels qui font descendre les lycéens dans la rue en sont le corollaire, pas la cause. Comme la dégradation du statut des enseignants. Et ils en sont responsables quand ils continuent à tenir un discours désormais inaudible pour le plus grand nombre.
Vous avez dit ça au directeur ?
Pour justifier la baisse de niveau, il me disait que ses élèves de CM2 ne parviennent pas tous à comprendre les trois fonctions des adjectifs qualificatifs. Des générations les ont apprises par cœur sans chercher plus loin. Vous vous les rappelez, vous ?
Oui, oui, bien sûr : épithète, attribut et… ah… j’ai oublié la troisième… Vous allez encore dire que ça n’a pas de sens ?
Les adjectifs qualificatifs ne sont ni attributs, ni épithètes, ni ce que vous avez oublié : comme tous les autres adjectifs, ils ne servent qu’à une seule chose : apporter une précision à un nom. C’est leur seule « fonction ».
S’ils ne sont ni attributs ni épithètes, ni… ça y est, j’ai retrouvé : mis en apposition… alors, qu’est-ce qu’ils sont ?Il faut bien qu’ils soient quelque chose !
« Attribut », pour vous, qu’est-ce que c’est ?
Attribut… ben… c’est quand il y a le verbe être. C’est ce qu’on m’a appris.
Et quand il n’y est pas ?
Si l’adjectif est à côté du nom il est « épithète », sinon, il est séparé du nom par une virgule et il est « mis en apposition ».
C’est beau comme du catéchisme. « Je trouve le steak dur ». Qu’est-ce que vous dites de « dur » ? Je vous écoute. Je précise qu’à midi j’ai choisi le poisson. Entre parenthèses, il était trop cuit.
« Dur » est à côté du nom « steak », et il n’y a pas le verbe être, donc il est épithète.
Il n’est donc pas attribut ?
Ben non… Quoi ! Il l’est ?
Il est à la fois ce qu’on appelle « attribut » et « épithète ».
Il ne peut pas être les deux !
Vous savez ce que veut dire « attribut » ?
C’est… ce qui est attribué, non ?
Un attribut, c’est ce qui est propre à quelque chose. Est-ce que tout adjectif, quelle que soit sa « fonction », n’est pas propre à un nom ? Et que veut dire « épithète » ?
Je ne me rappelle plus.
C’est un composé de deux mots grecs qui veut dire « placé à côté ».
Ben, « dur » est placé à côté de « steak », il est donc épithète.
C’est une « fonction » ou une place ?
Ben…
Vous voyez bien que c’est une place, pas une « fonction ». Dans la phrase que je vous propose, « dur » est placé à côté du nom steak, et il a la « fonction » que la grammaire appelle « attribut ».
Mais il n’y a pas le verbe être !
Vous ne le voyez pas, mais il y est. Dire « je trouve le steak dur », c’est dire : Je trouve que… Allez-y, continuez !
Je trouve que… le steak est dur. Ah, d’accord… Expliquez-moi ce nouvel embrouillamini.
Il faut commencer par rappeler, et nous l’avons déjà vu, que le nom adjectif signifie « ajouté à », en l’occurrence, ajouté à un nom. Pourquoi ajouter un « adjectif » à un nom ? Pour en préciser le sens. Préciser quoi exactement ? S’il y a un possesseur, l’adjectif est alors possessif, une question, il est interrogatif… et vous irez voir la liste dans votre manuel de grammaire, je vous ai dit que je n’en dressais pas. Je m’en tiendrai à l’adjectif dit « qualificatif » qui précise donc une qualité, une manière d’être, un état… La question n’est pas celle de la place, mais celle du rapport avec le sens de la phrase. De deux choses, l’une : ou bien le sens de la phrase repose sur l’adjectif, ou bien l’adjectif n’apporte qu’une simple précision. C’est dans le premier cas qu’il est dit « attribut » ; quand je vous dis « je trouve le steak dur », vous comprenez que c’est pour « dur » que j’ai construit la phrase. En revanche, si je vous dis, « je trouve le steak dur immangeable », ce n’est plus pour « dur », mais pour «immangeable ».
Si c’est « immangeable » qui est attribut, « dur » qu’est-ce qu’il est ?
Il n’a plus de valeur particulière. Les grammairiens ont décidé de l’appeler épithète, parce que, comme vous dites, « il faut bien qu’il soit quelque chose » dans le cadre du discours des « fonctions ».
Vous, vous dites quoi ?
Pourquoi, à propos de « dur », faudrait-il dire autre chose qu’il apporte une information sur steak ? Je complète l’exemple : « Racorni, le steak dur est immangeable ».
Vous êtes sûr que c’est du poisson que vous avez mangé ? C’était pour rire. Qu’est-ce que vous proposez ?
Trois adjectifs qui apportent à « steak » des précisions d’importance différente : « immangeable » est essentiel parce qu’il constitue le sens de la phrase, « racorni » est une mise en relief, « dur » est une simple précision. Je veux bien conserver attribut, épithète et mis en apposition, à condition qu’on explique qu’ils n’indiquent pas des fonctions.
Hm… Vous ne dites plus rien ? Alors… C’est fini ?
Oui.
Vraiment ?
Nous n’avons ni tout examiné, ni tout répertorié, mais je vous avais prévenu.
C’est vrai. Quand même… Ça va me manquer… Je peux vous poser une dernière question.
Oui.
Qu’est-ce que je vais dire à mon prof s’il me dit « le COD c’est ce qui répond à la question « quoi ? ».
Vous lui direz la même chose qu’au policier anonyme et mécanique qui vous adresse de son bureau anonyme une amende que lui a transmise sur son ordinateur le radar fixe qui vous a photographié par derrière, en pleine nuit, sur une route à quatre voies, déserte à cette heure, où vous dépassâtes de six kilomètres la vitesse autorisée. Vous ne direz rien ni à l’un ni à l’autre, parce que ni l’un ni l’autre n’ont une oreille qui puisse entendre.
Le policier derrière son écran, oui, je comprends, mais le maître ! Il n’a pas l’oreille pour entendre ?
S’il l’avait, il ne tiendrait pas ce discours.
Quand même, si on leur expliquait, très calmement ?
Je n’en sais rien, je ne les connais pas. Je sais seulement qu’ils sont enfermés dans un système rigide qui fait agir comme des machines. Nous y sommes tous, plus ou moins. Mais ne croyez pas une seconde qu’il existe une seule personne, oui, une seule personne qui soit satisfaite, encore moins heureuse de fonctionner dans la mécanique du non-sens.
Ah… Alors, peut-être qu’un jour ils entendront ?
Peut-être.
Bon. Je lui dis ou je ne lui dis pas ?
Pesez bien les mots que vous utiliserez et soyez attentif à votre phrase. Calmement, disiez-vous. Peut-être finira-t-il par entendre.
J’ai envie d’essayer.
C’est le plus important.