> Les quatre modalisations
a- première modalisation : l’indicatif et le réel
C’est notre premier exemple : en disant Pierre vient, je décris ce qui est, autrement dit le réel ; pour cela j’utilise la modalisation indicatif ; le mot vient du verbe latin indicare qui signifie indiquer, révéler, d’où vient aussi index, le doigt qui sert à désigner. Je me contenterai d’indiquer pour le moment que la modalisation indicatif est utilisée pour un fait qui peut être présent (Pierre vient aujourd’hui), passé (Pierre est venu hier) ou futur (Pierre viendra demain). Nous verrons plus loin les huit temps de cette modalisation.
b – deuxième modalisation : le subjonctif et les réalités
J’ai remarqué qu’il se termine lui aussi avec un « tif ». Oh, non, je ne ferai pas de plaisanterie tirée par les cheveux ! Ils sont tous comme ça ?
Non, ils ne sont pas tous comme ça et ce n’est pas un « tif » mais un –if, un suffixe d’origine latine ; il a servi à former des adject-ifs, à partir de noms (malad-if) ou de verbes (craint-if). C’est ce qu’on appelle la dérivation : vous prenez un mot, vous lui ajoutez un suffixe qui le transforme soit en substant-if ou nom, par exemple épouvant-ail, soit en adject-if, par exemple aim-able, soit en verbe, comme cri-er, soit en adverbe par exemple facile-ment.
Alors, subjonctif c’est subjonct-if ?
Oui, il vient du verbe latin subjungere que nous avons déjà rencontré, celui qui signifie lier par un joug, le même joug que celui de conjuguer ; dans notre deuxième exemple, Je souhaite que Pierre vienne, la modalisation subjonctif, vienne, indique que les deux propositions sont liées, inséparables.
Quand on parlait du match, vous avez dit Je souhaitais qu’il y eût des buts marqués, vous vous rappelez ? Eût est aussi dans la modalisation subjonctif ?
Oui. C’est une modalisation utilisée pour ce qui n’est pas de l’ordre du constat, du réel, mais qui exprime le point de vue du sujet émetteur. Je peux vous proposer une double définition, si vous vous sentez toujours d’attaque.
Je me sens toujours.
Nous appellerons réel ce qui est objectif, en-dehors du sujet, et réalité ce qui est subjectif, en lui. La modalisation indicatif est donc utilisée pour décrire le réel et la modalisation subjonctif pour décrire les réalités de chacun.
Donc, Pierre vient est le réel et Pierre vienne est une réalité… Alors, si je dis : Ce fut un match complètement nul, comme j’ai utilisé la modalisation indicatif, j’ai décrit le réel, mais quelqu’un peut très bien dire Ce ne fut pas un match complètement nul ; il utilise aussi l’indicatif, donc il décrit le réel et il y a deux réels contradictoires ! Il y a un os quelque part !
Il n’y a pas d’os parce qu’il n’y a qu’un seul réel, le match, qui peut être apprécié différemment ; dire ce fut un match complètement nul est une appréciation, celle du sujet que vous êtes, donc une réalité ; elle est exprimée à l’indicatif parce que vous avez envie qu’elle soit le réel : vous êtes tellement contrarié que vous n’avez pas envie d’entendre autre chose et vous voulez donc qu’il y ait coïncidence entre votre réalité et le réel. En revanche, vous distinguez les deux quand vous dites Je trouve que, j’estime que… ce match a été complètement nul. La proposition introductive est à l’indicatif puisque trouve, estime décrivent bien le réel que vous êtes en train d’ énoncer ; en revanche, si a été indique lui aussi un réel, le match a bien eu lieu, complètement nul n’indique pas un réel, mais une réalité, en l’occurrence une opinion discutable.
Alors, dans ce cas-là, pourquoi la modalisation indicatif ?
Nous avons en permanence la tentation de faire coïncider notre réalité et le réel. Je dirai que c’est une bizarrerie, elle n’est pas la seule, qui constitue un des intérêts de la grammaire considérée en tant que miroir de notre complexité ; vous avez d’un côté les définitions, la théorie, de l’autre l’usage, la pratique : les unes visent un monde théorique, idéal, qui fonctionnerait de manière parfaitement rationnelle, les autres montrent les hommes tels qu’ils sont, avec leurs faiblesses, leurs erreurs, leurs maladresses et leurs contradictions.
Vous auriez des exemples d’autres bizarreries ?
Vous vous rappelez : Je viendrai après qu’il sera parti ?
Oui, on a envie de dire après qu’il soit parti…
Il y a deux actions : ma venue qui se produira après son départ qui sera donc réel, d’où l’indicatif après après que ; en revanche, on dira Je viendrai avant qu’il ne soit parti pour la raison inverse : la première action se produira avant la seconde qui ne sera pas réalisée, d’où le subjonctif. Mais vous pourriez très bien m’objecter à propos du premier exemple que ni l’une ni l’autre des deux actions à l’indicatif, je viendrai et il sera parti, n’ont été réalisées au moment où parle l’émetteur, donc qu’elles ne sont pas réelles.
Figurez-vous que j’allais justement vous objecter ce que vous dites !
Je vous répondrai que, pour l’émetteur, sa venue, certaine, est de l’ordre du réel et qu’elle est liée au départ qui fait donc partie de ce réel. Cela étant, beaucoup des gens disent après qu’il soit parti et nombre d’auteurs de référence ont employé le subjonctif. Je grelotte bien qu’il fasse chaud, vous vous rappelez ?
Bien sûr ! La fièvre.
Indicatif dans la proposition introductive et subjonctif dans la proposition introduite, alors que la chaleur est réelle.
Alors, pourquoi pas bien qu’il fait chaud ?
Parce que cette opposition n’est pas justifiée par cet autre réel qui dit qu’il est normal de grelotter quand on a de la fièvre ; le subjonctif est là pour nous rappeler qu’il s’agit de l’expression d’une réalité, celle du sujet étonné par ce qui lui semble un paradoxe et qui n’en est pas un.
Alors, normalement, on doit dire Je trouve que c’est beau pas et pas C’est beau.
Théoriquement, oui, mais on dit quand même C’est beau. Une manière de s’imposer.
Vraiment ?
À un degré acceptable aujourd’hui, mais il y a eu des époques et des lieux où le beau était une vérité d’État obligatoire accompagnée d’une censure plus ou moins virulente. Il y en a encore.
Quand je dis Il fait beau, c’est pareil, non ?
Oui. Vous avez la conviction de décrire le réel, il y a du soleil, le ciel est bleu, mais l’agriculteur qui attend la pluie entendra cet énoncé avec tristesse ou colère.
Alors, le beau temps n’existe pas ?
Le beau temps des autres n’est pas forcément le nôtre et le nôtre n’est pas toujours celui des autres.
Alors, quand un météorologue annonce avec un grand sourire un beau dimanche ensoleillé, il ne décrit pas le réel ?
Il décrit une réalité, pas le réel.
Qu’est-ce qu’il devrait dire ?
Annoncer la date, l’heure du lever et du coucher du soleil, donner les informations concernant l’état du ciel, les précipitations éventuelles, les températures, la force du vent etc. ; c’est le message que donne la météorologie consultée au téléphone, et aussi celle des montagnards, des marins, de ceux qui ont seulement besoin d’une information.
J’ai entendu ça, une fois ou deux ; c’est d’un triste !
C’est que vous avez besoin d’entendre un discours réjouissant et vous n’êtes pas le seul ; pourquoi croyez-vous que la météorologie ait une telle importance dans la société au point qu’une chaîne de télévision lui est consacrée avec des bulletins enregistrés rediffusés tous les quarts d’heure ? Sans parler de tous les sites sur l’Internet.
Il paraît que les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. Vous croyez que… Au fait, leur tombe ou ne leur tombe ?
Les deux sont possibles. Le ne qui n’est pas une négation est appelé explétif. Il est recommandé dans le langage écrit.
À propos de la météo, on pourrait dire que c’est comme de la magie pour que le ciel ne tombe pas ?
C’est une idée intéressante. Nous avançons ?
Avançons !
c- troisième modalisation : l’impératif et l’ordre
Après l’indicatif et le subjonctif, l’impératif.
Encore un if. A quoi est-il fixé ?
À une forme du verbe imperare qui signifie commander, ordonner.
Imperare… Empereur vient de là ?
L’empereur est effectivement celui qui commande. L’origine de ce verbe latin est surprenante : il est formé à partir du verbe parire qui signifie accoucher, mettre au monde.
Ah bon ? Quel rapport ?
Le tout premier sens de parire est fournir, procurer ; la femme qui accouche, une parturiente, fournit un enfant à son mari ; imperare c’est donc faire des préparatifs pour réaliser quelque chose, donc trouver des moyens, les réquisitionner, donc ordonner, commander. L’imperator, en latin classique, désigne le général en chef, celui qui est investi de l’imperium, le pouvoir suprême.
Il ne désigne pas l’empereur ?
Il n’a pu le désigner qu’à partir du moment où il y a eu des empereurs.
Jules César ?
Non. Lui a été dictateur dans le sens de l’époque, celui à qui est donné un pouvoir extraordinaire, en principe pour une période limitée ; dans la réalité, c’était un peu différent et…
Hm… Dans la réalité ou dans le réel ?
Vous avez raison de me reprendre. La distinction n’est généralement pas faite dans le langage habituel. Réel est contraignant. Je voulais préciser que César avait été nommé dictateur à vie avant d’être assassiné. Les empereurs ont été appelés ensuite « César » ; tsar et kaiser viennent de là. Le premier empereur romain fut Octave, petit-neveu de Jules César qui en avait fait son fils adoptif ; il prit le nom d’Auguste quand il devint empereur, vingt-sept ans avant notre ère.
Auguste, comme le clown ?
Le clown, comme Auguste.
Oui, d’accord. Pourquoi ?
Pourquoi ! Pourquoi ! Pourquoi !
Ben oui, justement, pourquoi ? Vous n’auriez pas la réponse ? C’est ça ?
J’avoue que je n’y avais pas réfléchi jusqu’ici.
On ne peut pas toujours penser à tout ! Quand même, vous ne pourriez pas essayer ? Ça me tracasse qu’on ait pu donner à un clown le nom d’un empereur romain !
C’est ce qu’on appelle une antiphrase.
C’est quoi ?
Supposons que vous ayez entrepris quelque chose, que vous l’ayez complètement raté, ce qui peut arriver, et que je vous dise : Bravo, vous êtes un vrai champion ! Je dirais donc quelque chose qui serait opposé au réel constaté, anti, un préfixe grec qu’on retrouve dans un grand nombre de compositions : antipathique, antioxydant, antibiotique, par exemple ; l’antiphrase est un procédé qui vise à obliger l’interlocuteur à formuler pour lui-même à notre place une appréciation désagréable.
Alors, le clown serait appelé Auguste parce qu’il est dominé par le clown blanc. C’est ça l’antiphrase ?
C’est une hypothèse. À la fin du numéro, on constate qu’il n’est pas la dupe qu’on imaginait et il y a un troisième compère qui vient pour recevoir la tarte à la crème dans la figure ou le seau d’eau sur la tête. Quant au clown blanc, il est une caricature d’un certain ordre moral et l’Auguste est plutôt une représentation de la marginalité, de ceux qui n’ont pour s’en sortir que leur ingéniosité, leur vivacité d’esprit matérialisée par des galipettes et des acrobaties, physiques ou spirituelles. Il est de la famille dont fait également partie le vagabond imaginé et joué par Chaplin ; s’il dispose d’un pouvoir, c’est celui de faire rire, un rire amer et triste parfois, mais ce n’est pas un pouvoir de commandement ; le rire ne se commande pas, et le vrai rire ne s’utilise pas dans la modalisation impératif. On en verra les temps avec ceux des autres, après l’étude de la dernière, le conditionnel ; nous allons retrouver avec lui les problèmes que pose la confrontation entre le réel et les réalités.