Le tragique et la tragédie :  Électre – Sophocle (12)

Le récit, connu des spectateurs, doit se terminer par l’assassinat de Clytemnestre et d’Égisthe par Oreste. L’attention va donc se porter sur la manière dont il se produira, autrement dit sur le discours. Ce qui le caractérise, une fois encore, est le rejet du tragique du Chant du bouc, autrement dit, le rejet du type de parole qui en est un marqueur et dont Électre est la personnification.

Les premiers mots que Précepteur adresse au frère et à la sœur dès qu’il sort du palais où Clytemnestre, abusée, l’a invité à entrer,  sont une condamnation sans appel de cette parole : « Ô insensés au plus haut point et privés d’intelligence, n’avez-vous plus aucun souci de votre vie ? Ou bien êtes-vous dépourvus de toute pensée  (…) ? » (1326 >1328) / « Maintenant, arrêtez ces longs discours, ces cris insatiables qui vous réjouissent, et entrez. Tarder est un mal dans de telles circonstances, il est temps d’en finir. (1335 > 1338).

Donc, il faut mettre fin au discours d’Électre (« cris insatiables »). Or, dès qu’Oreste lui a révélé que cet homme est celui auquel elle l’a confié pour éviter qu’il ne soit tué en même temps qu’Agamemnon,  Électre répond aussitôt par une déclamation exaltée « Ô jour chéri entre tous, ô unique sauveur de la maison d’Agamemnon etc. » (1354 > 1363). Seulement, cette déclaration passionnée adressée au Précepteur a ceci de particulier qu’elle souligne en même temps l’invraisemblable ignorance – soulignée dans les articles précédents comme marqueur du discours critique – dans laquelle elle a été maintenue, notamment par le Précepteur auquel elle reproche de ne s’être pas fait immédiatement reconnaître d’elle.

Sophocle exploite alors l’ambivalence d’affects pour souligner son discours critique – on n’est pas loin de la psychanalyse : « Salut, ô Père ! Car il me semble voir mon père. Salut ! Sache que moi,  de tous les êtres humains, toi,  je t’ai haï et aimé le plus en ce jour. » (1361 > 1363)

C’est donc une sortie du discours tragique qu’il interrompt aussitôt par ce mot lapidaire du Précepteur « Ça suffit, je crois. » (1364). En d’autres termes, nous dit Sophocle,  la problématique que je propose dans cette pièce n’est pas celle-ci, en tout cas ici et maintenant, mais je vous la soumets pour plus tard   :  « Quant aux paroles qui sont au milieu*, bien des nuits et bien des jours se succèderont en nombre égal qui te feront apparaître ces choses, Électre, claires. »

Tout est dans la traduction de ces mots du vers 1364 : « τοὺς (déterminant à l’accusatif masculin pluriel)  γὰρ ( = en effet) ἐν (dans)  μέσῳ (milieu) λόγους (nom masculin à l’accusatif pluriel = paroles, discours. » (transcription : « tous gar en mesô logous ». L’accusatif utilisé ici est appelé « de relation », on le rend par les expressions « en ce qui concerne, pour ce qui est de, quant à »

P. Mazon : « Pour ce qui s’est passé dans l’intervalle ».  Remacle : « Le récit de ce qui se passa dans les moindres détails ».  Biberfeld : « Quant à ce que j’ai dit entre-temps ».

P. Mazon oublie « logous », Remacle traduit « en mesô » par « dans les moindres détails » ( ?)  et la traduction de Biberfeld renvoie à un « j’ai dit » et à un « entre-temps » énigmatiques. Les uns et les autres ont en commun de ne pas établir de lien avec ce que vient de dire Électre.

L’adjectif mesos qui désigne le milieu, peut avoir un sens d’obstacle (ce qui est au milieu peut empêcher), et il est donc possible de comprendre que les paroles ( τοὺς λόγους ) sont à la fois celles du discours habituel d’Électre qui constituent un obstacle à l’action urgente – ce que lui reprochent Oreste et le Précepteur – et celles qu’elles vient de prononcer quant à l’ambivalence de ses affects – haïr et aimer dans le même temps –, ce qui permet de comprendre pourquoi il lui faudra des jours et des nuits pour en élucider le sens. Sinon, quel pourrait être l’objet qui demande de si longs jours et de si longues nuits ?

À partir de cet instant, le dénouement s’éloigne de plus en plus du tragique pour s’apparenter à un acte peu glorieux : le Précepteur, devenu le maître d’œuvre alors qu’il ne fait pas partie de la famille, invite Oreste et Pylade à profiter de la solitude de Clytemnestre pour la tuer sans courir de risques (1368 > 1371), le dernier discours tragique d’Électre est réduit à 8 vers (1376 > 1383), la prestation du Chœur à un seul couple strophe/antistrophe ( 1384 > 1397). Sortant du palais où elle a accompagné les trois hommes, Électre demande au Chœur … de se taire ( !) et vient jouer le rôle de guetteuse pour prévenir de l’éventuel retour d’Égisthe.

La séquence de l’assassinat de Clytemnestre a quelque chose d’abject ; on l’entend pousser des cris à l’intérieur du palais tandis qu’Électre, à l’extérieur, commente les coups, encourage Oreste à la manière d’un spectateur de combat.

Elle annonce ensuite qu’Égisthe revient du faubourg et qu’il est réjoui.

Le dialogue entre les deux est un quiproquo entretenu par Électre qui joue avec la mort supposée d’Oreste dont parle Égisthe et la mort réelle de Clytemnestre dont elle, parle. Égisthe n’apparaissant qu’à la fin de la pièce et pour être tué, il est difficile de le percevoir comme objet de haine ou de vengeance. De sorte que le jeu d’Électre apparaît bancal, voire pervers, comme celui d’Oreste qui invite Égisthe à soulever lui-même le voile qui recouvre le corps qu’il croit être celui d’Oreste et pour lequel il déclare vouloir chanter le chant de deuil.

Voici ce dialogue final qui non seulement ne respecte aucun des codes du tragique mais qu’Oreste et Électre font descendre au niveau du sordide.

Égisthe (vient de soulever le voile) : Ah ! Que vois-je ?

Oreste : Qui crains-tu ? Qui ne reconnais-tu pas ?

Égisthe : Dans les filets de quels individus est tombé l’infortuné que je suis ?

Oreste : Ne te rends-pas tu compte que vivant depuis longtemps avec les morts, en conséquence tu parles comme eux ?

Égisthe : Ah… j’ai compris ce que tu dis ; il est impossible que celui qui me parle ne soit pas Oreste.

Oreste : Comment l’excellent devin s’est-il trompé si longtemps ?

Égisthe : Je suis perdu, infortuné que je suis. M’accordes-tu de dire un mot ?

Électre : Ne lui permet pas de parler davantage, au nom des dieux, mon frère, qu’il ne tienne pas de longs discours. À celui des mortels imbriqués dans le mal sur le point de mourir, quel avantage apporte un délai ?  Non, tue-le le plus vite possible, puis donne son corps aux fossoyeurs qui lui conviennent [sans doute les chiens et les oiseaux. Cf. Antigone], mais loin de nous ; cela seul aurait le pouvoir de me libérer de mon vieux malheur.

Oreste : Entre et vite ; ce n’est pas le temps de faire des discours, mais il s’agit de ta vie.

Égisthe : Pourquoi me faire entrer dans le palais ? Pourquoi, si c’est un bon acte, a-t-il besoin d’obscurité, et pourquoi n’es-tu pas prêt à tuer ?

Oreste : Tu n’as rien à décider. Vas, là où tu as tué mon père pour mourir au même endroit.

Égisthe : Faut-il absolument que ce palais voit les malheurs et aussi ceux à venir des descendants de Pélops ?

Oreste : En tout cas, les tiens. Moi, je suis pour toi le meilleur des devins.

Égisthe : Ce n’est pas l’art de ton père dont tu te vantes.

Oreste : Tu parles trop, et le chemin traine en longueur. Allez, marche.

Égisthe : Passe devant.

Oreste : C’est à toi de passer devant.

Égisthe : Tu as peur que je ne t’échappe ?

Oreste : J’ai peur que tu aies une mort agréable ; je dois veiller qu’elle te soit dure. Il faudrait que le châtiment survienne aussitôt pour quiconque désire outrepasser les lois : la mort ! Les méchants seraient moins nombreux.

Le dernier mot est celui du Coryphée dont les mots de liberté et d’ardeur sonnent faux après la scène précédente.

Le Coryphée : Ô semence d’Atrée,  que de souffrances, pour qu’au moyen de la liberté tu sois difficilement parvenu au terme de tes épreuves par l’ardeur d’aujourd’hui.

Je proposerai une synthèse dans un dernier article.

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