Récréation poétique
Vous me demandiez pourquoi, en poésie, il faut prononcer les -e à la fin des mots.
Oui. Pourquoi en poésie et pas en prose ?
Parce que, malgré l’apparence, la langage n’est pas le même pour l’une et pour l’autre ; c’est la même langue qui est utilisée, mais pas pour le même discours. Imaginez : vous avez une servante et vous lui dites : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit ! »
Je veux bien, mais il y a quand même un problème et un gros ! Je n’ai pas de servante, je déteste les pantoufles et je ne dors pas avec un bonnet de nuit ! Un bonnet de nuit ! Quelle idée !
Il faut vous imaginer à une époque où il n’y avait pas de chauffage central.
Hm… Bon, d’accord, admettons.
Qu’est-ce qui importe dans ce message de modalisation impératif ?
Ce qui importe, c’est que Nicole m’apporte ce que je lui demande.
Pour cela, il suffit que votre phrase ait été correctement construite et prononcée, et que Nicole qui parle la même langue que vous l’ait entendue. Autrement dit, il faut qu’il y ait coïncidence entre le choix et l’organisation des mots, et le sens du message. Sinon, Nicole ne comprendra pas.
Et je n’aurai ni les pantoufles ni le bonnet de nuit… Je trouve que c’est un drôle d’exemple. Où êtes-vous allé le dénicher ?
Dans Le Bourgeois Gentilhomme de Molière : Monsieur Jourdain, un bourgeois qui voudrait bien être gentilhomme, noble si vous préférez, se fait donner une leçon par un « maître de philosophie » qui lui fait découvrir qu’il n’y a, pour s’exprimer, que la prose et les vers ; et l’exemple que j’ai pris est celui qu’invente Monsieur Jourdain avant de découvrir avec stupéfaction qu’il dit de la prose depuis quarante ans sans le savoir.
Il est benêt, non ?
Molière en a fait un ridicule, c’est vrai. Cela dit, peu d’enfants allaient à l’école au 17ème siècle et je ne suis pas certain qu’aujourd’hui tout le monde saurait définir ce qu’est la prose. Les vers non plus.
Ah… Vous voulez dire que ce Jourdain n’est peut-être pas si benêt que ça ?
Derrière le ridicule, il y a forcément une fragilité dont on peut rire, oui, mais c’est souvent un rire jaune. Jourdain n’est qu’une figure de théâtre. Nous sommes juste derrière. Il suffit de se pencher un peu.
Je trouve que « Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit ! » a quelque chose de sympa. Non ?
La prose ordinaire utilise la langue dans un but utilitaire, elle choisit les mots et la syntaxe en vue de la seule efficacité ; ni les mots, les signifiants, ni la syntaxe ne sont importants en eux-mêmes, ils ne sont que des moyens et ils disparaissent derrière le sens, le signifié. Quand Monsieur Jourdain fait sa demande, ce n’est pas pour que Nicole s’extasie sur la beauté de la phrase… ce que vous trouvez sympa, c’est « me donnez » qui était une construction normale à l’époque… mais pour qu’elle comprenne le message et agisse en conséquence. S’il était un grossier personnage il pourrait dire : « Nicole ! Mes pantoufles, mon bonnet de nuit ! », et le résultat serait le même.
Si j’étais Nicole et qu’il me parle ainsi, je lui jetterais ses pantoufles et son bonnet de nuit à la figure ! Alors, la poésie n’a pas de but utilitaire ?
Pas plus que la peinture ou la sculpture ou n’importe lequel des arts. La particularité de la poésie qui est essentiellement musicale, c’est qu’elle ne dispose que des mots de la prose, alors que la musique, elle, utilise des signes spécifiques, les notes. Ce qui veut dire que le poète utilise les syllabes et les mots comme s’ils étaient des notes de musique, ce qui n’est pas simple, parce que le sens tend à évacuer le mot. Ainsi, si je vous dis « ongle », c’est l’objet qu’il désigne, le signifié, qui s’imposera à vous, et pas le mot lui-même, le signifiant, qui disparaît. Pour que le mot soit entendu pour lui-même et que puissent être appréciées les sonorités des deux syllabes, on-gle, le poète doit l’utiliser dans un contexte où le sens perde son immédiateté. Je vous cite la première strophe d’un poème relativement célèbre :
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore (…)
Je suis d’accord, le sens n’est pas du tout immédiat, vraiment pas du tout. Si vous préférez, je ne comprends rien. Qui a écrit ça ?
Mallarmé, un poète de la fin du 19ème siècle.
Mais le sens, il y en a un ?
Oui.
Comment on fait pour le trouver ?
C’était simplement un exemple extrême. Je l’ai expliqué dans ce blog, je ne sais plus très bien où. Je vous en propose un autre plus facile. Si je vous dis que la Seine traverse Paris, c’est une information. D’accord ?
Oui. Je suis en CP ou alors ne suis jamais sorti de ma province
Et si je vous dis, à vous qui n’êtes ni en CP ni en province, et qui savez que la Seine traverse Paris :
« Sous le pont Mirabeau coule la Seine… » ?
Là, je vous regarde avec surprise en me demandant ce que vous voulez me dire exactement. C’est de qui ?
C’est le début d’un poème plus connu que le précédent. Il a été écrit par Guillaume Apollinaire au début du 20ème siècle. Écoutez et réécoutez bien ce vers de dix syllabes qui est tout sauf une information. Que dit-il ?
J’écoute, je réécoute… Hm… Je ne sais pas, non, franchement, je ne sais pas.
Juste après avoir remarqué l’inversion de la construction habituelle, je vais y revenir, remarquez le -e de « coule » ; c’est lui qui vous montre où est le sens : la durée, la lenteur.
« Sous le pont Mirabeau coule la Seine… »… oui… je comprends ce que vous voulez dire. Et la suite ?
J’ai aussi expliqué ce poème ici. Il y a longtemps.
Je n’étais pas là.
Voici la première strophe, un quatrain :
« Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine »
C’est très différent du poème de Rimbaud ; tous les vers n’ont pas le même nombre de syllabes… et est-ce que vous n’avez pas oublié la ponctuation ?
Je n’ai pas oublié la ponctuation puisque Apollinaire a finalement décidé de la supprimer. Quant au nombre de syllabes, combien dans le premier vers ?
Dix.
Le second ?
Quatre
Le troisième ?
Six.
Le quatrième ?
Dix, à nouveau ; donc dix, quatre, six, dix… Oui, je vois, quatre et six pour les vers deux et trois, c’est comme un vers coupé en deux… Quoi ? Ah non, je vous assure que je ne l’ai pas fait exprès ! Un vers coupé en deux ! Non, sérieusement, pourquoi il n’a pas organisé sa strophe en trois vers de dix syllabes chacun ?
Comment comprenez-vous « Et nos amours » ?
« Et nos amours » ? Je dirais que c’est comme « la Seine », composant actif du verbe « coule ».
Si c’était le cas, il aurait écrit « coulent ».
Ah, d’accord… Alors, je ne sais pas.
Si « nos amours » n’est pas un composant actif, il faut en conclure qu’il renseigne sur le verbe suivant, « souvienne ».
Oui.
Je rétablis la ponctuation. Apollinaire me pardonnera.
Comme Rimbaud. Les poètes sont très compréhensifs.
« Sous le pont Mirabeau coule la Seine.
Et nos amours,
Faut-il qu’il m’en souvienne !
La joie venait toujours après la peine. »
C’est plus clair.
Oui, la structure est plus claire, si l’on veut, mais la poésie en prend un coup.
Vous pouvez m’expliquer, là, calmement ?
Sans la ponctuation, le sens du texte est à découvrir, à approfondir sans fin. « Et nos amours » est en suspension, on peut l’entendre comme un composant actif de « coule » tout en sachant qu’il ne l’est pas ; c’est à la fois un vers et un élément de vers sans être complètement l’un ou l’autre… Il est, si j’ose dire, comme entre deux eaux. Si vous rétablissez la ponctuation, ou bien il flotte comme un bateau banal sans intérêt, ou bien il est submergé. Dans les deux cas c’est un appauvrissement.
Vous voulez dire que sans la ponctuation, le lecteur est obligé de… compléter le poème, comme s’il n’était pas achevé, c’est ça ?
Il n’est jamais fini. Vous pouvez élargir à l’art en général : si une œuvre est finie dans le sens où toute incertitude a disparu, ce n’est pas une œuvre d’art. Elle peut être un beau tableau agréable à regarder, un beau morceau de musique plaisant à entendre, mais elle ne sera pas une œuvre d’art.
Et les rimes ? « Amours » ne rime avec rien !
Vous savez que vous venez peut-être de trouver la réponse à votre question ?
Vous voulez dire… Ce serait une manière de faire comprendre que l’amour ne rime à rien, qu’il n’a pas de sens ?
Non. Pas qu’il ne rime à rien mais qu’il ne rime avec rien, comme vous l’avez remarqué. Ce n’est pas tout à fait pareil.
Oui, d’accord… amour… toujours… c’est ça qui est rejeté…
Sans écho musical, « Et nos amours » est seul au milieu des rimes féminines : les -e de fins de vers, « Seine, vienne, peine », qu’on ne prononce pas produisent une résonance, un allongement. Un peu plus que les dix ou six syllabes. On l’a vu pour certains alexandrins du Bateau ivre. Vous remarquerez en outre que -ours ne résonne pas ou peu, alors qu’amours au pluriel a une résonance féminine.
Ça veut dire qu’il y a… comment dire… une combinaison entre la résonance du sens et celle du mot ?
Hm, hm.
Je relis… C’est vrai que c’est plus intéressant sans la ponctuation… Et nos amours, ça flotte, vous avez raison. J’aimerais bien connaître la suite. On a le temps, non ?
D’abord un refrain de deux vers :
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Donc « vienne… sonne » ce qui fait sept syllabes ; des vers impairs, c’est bizarre, non ?
Avec une résonance finale allongée puisque « heure » et « demeure » sont des rimes féminines. Un peu plus que sept et pas tout à fait huit.
Au fait, vous ne m’avez pas dit pourquoi on les appelait féminines.
Sans doute parce que le son -e est plus doux que le son sans -e ; et ce qui est plus doux est, ou est supposé être plus féminin que masculin.
Et les vers impairs ?
Ce qui est pair est divisible par deux, donc parfaitement équilibré. L’alexandrin en est le meilleur exemple. Ce n’est pas un hasard si c’est le vers de la poésie du 17ème siècle, où l’on bâtit du symétrique, du solide fait pour durer éternellement, comme on le croit de l’ordre social et politique de l’époque. Voyez le château de Versailles.
Pourtant, Rimbaud a utilisé l’alexandrin. C’était au 19ème siècle et il était plutôt révolutionnaire, non ?
Utiliser une référence, un code et les détourner de leur sens fait partie de la révolution.
Le vers impair, c’est le déséquilibre ?
Il crée en effet une impression de malaise. Il est inquiétant.
C’est Apollinaire qui est inquiétant ou c’est l’époque ?
Le poème a été écrit un peu avant la guerre de 1914-18. Les deux vers du refrain contiennent chacun quatre syllabes suivies de trois auxquelles il faut ajouter la résonance de la rime féminine. Apollinaire dont la relation avec le peintre Marie Laurencin vient de s’achever, est dans un moment difficile, d’incertitude douloureuse, même s’il a conscience de la force de son désir de vivre : Je demeure dit l’essentiel. Cela dit, dut point de vue des femmes qui l’ont connu, Apollinaire pouvait apparaître inquiétant. En tout cas pas rassurant. Voici la suite :
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse
Je constate qu’il y a encore la rupture du deuxième vers… Mais le sens est plus évident que dans le premier quatrain. En fait, ils ne se sont pas encore complètement quittés ?
Vous dites cela à cause du premier vers ?
Oui.
Ils se sont bien séparés, mais la poésie permet de fixer des images qui modifient le réel, qui le fixent, comme le fait un peintre ou un sculpteur, pour lui ôter sa contingence et la souffrance qui y est attachée. Apollinaire empruntait le Pont Mirabeau pour aller chez Marie ; le restons et le pont de nos bras permettent sans doute d’adoucir la rupture en figeant comme dans la pierre la relation finie qui devient ainsi objet de contemplation. Elle ne meurt donc pas tout à fait.
Et c’est quoi, les éternels regards ?
Regarder l’eau qui coule en se disant que c’est le temps qui passe, c’est vieux comme l’humanité.
D’où L’onde si lasse… C’est comme si j’étais sur le pont… Mais ce que je regarde c’est autre chose… Je comprends pourquoi vous disiez que ce n’est pas fini.
Après le refrain, le poème continue ainsi :
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Je trouve que la rupture a un sens encore plus clair ; est-ce que ça signifie qu’il a moins de souffrance ?
Si on considère le dernier vers, sans doute, oui.
On est obligé de prononcer « vi-o-lente », comme on l’a déjà vu avec Rimbaud, non ?
Oui, Dans le clapotement furi-eux des marées ; ce qu’on appelle une diérèse et qui permet des effets musicaux particuliers.
Avec la diérèse, la violence est plus violente et la fureur plus furieuse ?
La création, poétique, musicale, permet de ralentir le temps et Apollinaire avait une grande force de vie, beaucoup d’énergie.
Il y a encore un refrain ?
Oui, avant la dernière strophe et le refrain qui termine le poème :
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Ce que je sens, c’est que ce n’est pas triste. Et vous ?
Je ressens la même chose que vous : le message n’est pas un message de tristesse, et vous remarquerez qu’il ne le dit jamais.
Pourtant, il s’agit d’une rupture amoureuse !
C’est ça, l’énergie de la vie.
Oui, mais Ni temps passé / Ni les amours reviennent ! Au fait, il n’aurait pas dû écrire « ne reviennent » ?
En prose oui, mais, je vous l’ai dit, la poésie n’est pas soumise aux lois de la grammaire de la prose puisque le langage est autre ; quant aux vers que vous citez, ils expriment un simple constat : l’eau continue de couler sous le pont Mirabeau, mais elle n’est déjà plus la même qu’au début du poème. La vie est la plus forte ; regardez la structure du refrain.
Quatre propositions toutes juxtaposées. La vieille grammaire dirait qu’elles sont indépendantes.
Et vous, aujourd’hui, qu’en dites-vous ?
Vienne la nuit sonne l’heure… Les deux verbes sont à la modalisation subjonctif ?
Oui.
Donc ils ne décrivent pas le réel mais la réalité du poète ?
Oui.
Donc il s’agit de la nuit et de l’heure en général, de toutes les nuits et de toutes les heures ?
Oui.
Les jours s’en vont je demeure…. Là, c’est la modalisation de l’indicatif, donc le réel ?
Oui.
Le réel, c’est que le temps passe et que « je » résiste à l’écoulement du temps pour vivre le présent ?
Oui. Vous pourriez préciser le rapport entre ces deux vers ?
Je dirais… une opposition subjective ?
Je me demande ce que je fais là, à quoi je sers… Hm… La cloche sonne. Il est temps de regagner notre classe.