L’inadéquation du discours du Nouveau Front Populaire

L’erreur, pour autant que ce soit une erreur, est le programme commun, tel qu’il vient d’être présenté par des porte-parole de la gauche unie, parce qu’il occulte le problème politique en le déplaçant sur le seul terrain économique et social et en faisant du président et de son gouvernement l’adversaire principal… qui a un genou à terre.

La question essentielle, première et urgente, n’est pas de mettre en avant des propositions (retraites, assurance chômage, smic, indexation des salaires sur l’inflation, réforme fiscale…) mais d’expliquer l’enjeu : stopper le développement de la pathologie collective qui s’exprime par le vote RN.

La liste de mesures non calées sur le discours de l’enjeu, renvoie au rituel de la « promesse électorale » qui suscite – je l’ai constaté dans les contributions du Monde – l’ironique « demain on rase gratis » et aux moyens de les financer ( taxation sur les superprofits, impôt sur la fortune…)  que des voix « autorisées » estiment irréalistes et dangereux. « Faillite de l’Etat assurée dans six mois, assure un ancien poids lourd du PS » (France Culture – Journal de 18 h 00).

Mais, et surtout, elles entrent en concurrence avec celles du RN (promesses contre promesses), lui reconnaissent ainsi le statut « politique » et occultent donc l’enjeu, existentiel.

Un des signes de cette inadéquation est le soutien qu’apporte F. Hollande – il rêve d’un retour – qui ignore apparemment les bienfaits du silence.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (3)

Une précision quant à l’utilisation du passé-composé et du passé-simple.

Le premier est dit composé parce qu’il se construit avec les verbes être ou avoir utilisés en tant qu’auxiliaires (aides) conjugués au présent, avec le verbe sous sa forme de participe passé : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu, dit calmement César, traduit. 

Le passé-simple est une forme du verbe conjugué seul : je vins, je vis, je vainquis, dit-il avec plus de force, cette fois au parfait de la conjugaison latine (veni, vidi, vici)  d’où vient le passé-simple.  

Le passé-composé est plutôt descriptif, informatif (Hier nous sommes allés voter),  alors que le passé-simple – il n’est pratiquement plus utilisé dans le langage courant – souligne une caractéristique remarquable de l’événement (soudaineté, brièveté,  force etc.) notamment après un imparfait  (= inachevé) dont il vient interrompre le déroulé linéaire (Nous discutions quand l’orage éclata – plus marquant que a éclaté – la phrase est susceptible d’avoir plusieurs sens).

Je reprends le texte :

Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,                    

Je courus ! Et les Péninsules démarrées                                                 3                   

N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots

Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,                                      4

Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots.

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures

L’eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures                                     5

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

> Les trois strophes semblent présenter un défaut d’organisation : la 1 et la 3 racontent au passé-simple ( courus, pénétra et lava,  les trois seuls passés-simples du poème) le moment du rejet des structures habituelles et du choix révolutionnaire du chaos constructeur, tandis que la 2 est,  au passé-composé, une sorte de synthèse de l’aventure dont la narration proprement dite commencera à la strophe 6 (Et dès lors…).

Alors, quelle cohérence ?

Le chaos, celui qui est à l’origine de la construction de la vie, est la rencontre voulue d’un Moi, comme étonné de son affirmation,  entêté (plus sourd…) et en équilibre d’existence entre la puissance terrifiante (fu/ri/eux) et infinie de la mer multipliée (des marées) et la saison de tous les risques (l’autre hiver).

Tout est dans Je courus !  en rejet au vers 3 (du point de vue du sens il appartient aux deux vers précédents) : en même temps que la force du mouvement, il exprime l’intensité de la sensation d’harmonie jubilatoire avec un monde qui se libère (Péninsules démarrées = qui ont rompu leurs amarres) et vit le même chaos (tohu-bohus plus triomphants).

La cohérence ne ressortit pas à la logique du plan académique : elle est, au moment de l’écriture,  dans la force de la sensation qui a besoin d’oublier un instant le récit de la rupture – elle est visible dans la structure même de la strophe (Moi (…) Je courus !)  comme deux touches de couleurs vives – ,  pour dire, donc au passé-composé intercalé, la durée du bien-être et du bonheur. Si Rimbaud tient la plume, celui qui dicte est un autre et il importe, sans doute aux deux, d’assurer que, oui, l’incroyable qui se produit, est vrai.

Les deux premiers vers (strophe 4) racontent la subversion paisible des repères (la tempête a béni) soulignée par le rythme régulier des quatre temps à peine marqués  (la temte / a béni / mes éveils / maritimes = tout se passe bien ) et l’accord entre la mer apprivoisée et l’enfant libéré des contraintes (plus léger qu’un bouchon…). Le même rythme tranquille souligne une identification de nature  (j’ai dansé sur les flots).

Le discours des deux vers suivants balaie le discours fonctionnel, dysharmonique, du danger de la mer, et « Dix nuits » rejeté (= soulignement de l’extraordinaire) au début du vers 4 (complément de « j’ai dansé ») oppose le mouvement de l’aventure à l’immobilité rassurante et méprisée (ni/ais) que représente la lumière blafarde des lanternes portuaires (falots).

La strophe 5 retrouve le passé-simple pour exalter les sensations et les couleurs, vives, acidulées (pommes sures), surprenantes (vins bleus) de la rencontre.

A noter, entre autres :  la composition musicale du 1er vers ( les accents sur dou, fants, chair, su), les contrastes des sonorités ( notamment par les sifflantes douce /sures) et le choc vomissures / Me lava. (le passé-simple indique une radicalité).

Les instruments de contrainte (gouvernail et grappin) disparus, commence le récit.

(à suivre)

RN : diagnostic.

Une habitante d’une petite ville du Finistère – je n’ai pas retenu le nom – expliquait, lundi,  au micro de France Culture, qu’elle avait voté RN parce ce qu’elle était effrayée de ce qu’elle voyait à la télé de la situation dans les grandes villes, en particulier à Paris, et – avec l’émotion, était perceptible une certaine gêne dans sa voix – qu’elle voulait retrouver la vie de son enfance. Elle précisait qu’il n’y avait pas d’immigrés dans sa ville, qui, précisait le journaliste, dispose de commerces et de services publics.

Nous en sommes là. Nous, c’est-à-dire l’humanité désormais orpheline de l’hypothèse d’une possibilité d’alternative au système capitaliste générateur de problèmes dont la gravité concerne désormais la survie de l’espèce et peut conduire à en rendre responsables les constructions politiques antérieures. L’angoisse que sa conscience de sa mort produit chez l’individu se trouve donc aggravée – à des degrés d’intensité variable selon les pays – par celle, plus diffuse, de la communauté dont la récurrence des signes du dérèglement climatique lui signifie qu’elle est en danger de mort.

Telle est à mon sens la cause essentielle du succès électoral de l’idéologie d’extrême-droite qui fait miroiter le leurre d’un immuable identitaire – une composante de la nostalgie – perdu à cause du « système politique » mais qu’il est possible de retrouver en évacuant les coupables : ceux qui ne sont pas de souche et les politiciens qui leur ont permis d’entrer « chez nous ».

Ce que l’élection du 9 juin apporte de nouveau, c’est l’élargissement de ce désarroi – plus exactement de la panique qu’il peut engendrer – à l’ensemble des catégories sociales, quel que soit le territoire, à l’exception des grandes villes –   la masse, dans son sens le plus large, en tant qu’élément rassurant de solidité ?

Pour le diagnostic, de deux choses, l’une :

– ou bien le vote de désarroi a été, pour une part significative des électeurs, libéré des interdits par l’enjeu de l’élection qui n’avait pas d’incidence directe sur la politique nationale mais qui rejoignait la thématique identitaire d’extrême-droite par la mise en cause des institutions européennes et par l’immigration ;

– ou bien il est, majoritairement, l’expression du franchissement convaincu et assumé de ces interdits.

Ces interdits sont ceux que fixent, plus ou moins consciemment, la pensée, la raison, relativement au simplisme de l’identité française et du patriotisme et à la nostalgie

Dans le premier cas, une partie de ceux qui se sont « laissés aller » reviendront à leurs votes antérieurs pour les législatives.

Dans le second, sera confirmée la gravité de la pathologie – un cancer social –dont nul ne sait aujourd’hui quand et comment sera atteint le seuil critique.

Restent deux inconnues, l’une et l’autre complexes  :

A droite, le parti LR (7,5% des voix, le 9 juin) est confronté au problème plus aigu d’une alliance avec le RN. Quelles que soient ses décisions, il est menacé de disparition – encore que le caractère individuel de ce type d’élection ait une incidence sur les choix des électeurs concernés.

La gauche élabore un programme commun et présentera un candidat unique, ce qui peut conduire à mobiliser une partie importante des abstentionnistes, mais cette unité est, de fait, d’abord une « réaction contre » et son programme ne peut que promettre des engagements de réformes ponctuelles.

L’efficacité électorale de cette union dépend du diagnostic.

Quel que soit le résultat, restera la problème désormais existentiel de la communauté.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (2)

Embarquer dans Le bateau ivre oblige à glisser dans le paquetage la problématique commune de l’insatisfaction que j’évoquais dans l’article précédent.

Rimbaud l’éprouva à un degré d’intensité dont rendent compte à la fois dans son travail scolaire une perfection (dans le sens premier d’achèvement : premiers prix, notes maximales) qui effrayait son instituteur – poussée à ce point elle ressemble à l’image sainte – ses fugues, et la poésie dont il ferma le cahier à 20 ans pour ouvrir celui des aventures d’une tout autre forme.                     

Son histoire – absence du père, rigidité de la mère « the mother » – permet de comprendre pourquoi le monde ne lui convient pas (convenire = venir avec, se réunir) parce qu’il est identifié à celle qu’il appelle aussi la « bouche d’ombre », la mère, qu’il ne cessera de fuir et de retrouver sans jamais avoir pu vraiment couper le cordon.  Là se forme et mûrit la révolte qui s’étendra à Charleville et à l’univers de ceux qui, comme elle, aiment l’ordre,  pensent, croient et vivent comme il faut, qui vous donnent envie de fumer votre pipe à l’envers, d’aller voir les vilains bonshommes que sont des poètes avec lesquels tout est possible, même célébrer le trou du cul,  et de rêver des fantasmes de communisme et de révolution à coups de mots trempés dans l’encre rouge.

Partir, continuer à partir sur le papier avant de partir vraiment pour Paris qui fut assiégée par les Prussiens et où il y eut la Commune.

Sur le papier.

Il est un bateau parce que le mot évoque la mer, l’espace,  la liberté, un monde inconnu – l’exact contraire du monde de la mère et de Charleville – mais il désigne aussi, plus près de lui, le bateau des fleuves et des canaux,  tiré encore en ce temps-là au bout des cordes sur les épaules d’hommes marchant sur les chemins de halage.  

D’un coup de plume, il se libère de ces liens pour glisser de lui-même, libre, jusqu’à la mer qu’il n’a jamais vue, mais c’est sans importance parce qu’il a lu des livres, et il a dans sa tête non seulement tous les mots-supports de l’imaginaire mais aussi la machine pour en fabriquer.

L’aventure extraordinaire commence, sur le papier, avec, fiché, dans un coin de la tête, juste à côté de la machine à mots, la voix qui lui rappelle que partir pour partir ne résout rien. D’accord, mère. On verra bien.

                                                         —–

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,                        1

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

> Le quatrain (strophe de 4 vers) (ici, une seule phrase) est une structure classique, comme les alexandrins (12 syllabes) et les rimes au bout, alternées, a, b, a, b.  Dans sa contrainte positive, la structure est nécessaire à la poésie, comme, au bateau, la coque, le gouvernail et les mâts.  Même la chanson la plus banale a besoin d’un rythme et de rimes.

L’élève Rimbaud Arthur a appris et sait que l’imparfait sert à dire la durée, l’habitude, la répétition, le passé-simple ce qui survient, une rupture de la durée, un point sur la ligne, et que la majuscule peut être employée pour donner à un nom commun une valeur de puissance, de force, une importance.

Maintenant, il suffit de lire en respectant les syllabes Fleu/ves, Rou/ges et en souriant à l’intrusion des Indiens d’Amérique sortis des livres pour libérer Je en lui faisant découvrir la sensation de liberté. Et tant pis pour les malheureux haleurs, ou tant mieux,  pour les couleurs.

                                                           —

J’étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,                                        2      

Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

> Après le récit du premier quatrain, le discours du second (deux phrases), l’imparfait pour ce qui était avant, habituel, et, par rapport au temps de la narration – maintenant – , les deux passés-composés, l’un, de l’événement – dédramatisé (« tapages ») – l’autre, de sa conséquence – m’ est sujet de descendre – dont « je voulais », en regard de la fonction antérieure, passive (in/sou/ci/eux), commerciale, est essentiel.  

Ces deux premiers quatrains coulent comme l’eau douce des cours d’eau et les Peaux-Rouges ne sont qu’un coloriage d’enfant.

( à suivre)

Journal 60 –   le mythe de La France – (10/06/2024)

Hier, ce n’était pas d’abord le matin, puis l’après-midi, puis le soir, puis la nuit, comme tous les jours,  c’était aussi et surtout une journée raccourcie puisqu’elle se termina à 20 h 00 quand fut annoncé le résultat français de l’élection européenne. 

Jusque-là, je ne dirai pas que tout allait bien, non, mais que tout était en suspens, ce suspens bien connu caractérisé par une petite voix, toute petite et très faible, oui, mais voix quand même qui susurre bon d’accord le miracle ça n’existe pas plus qu’une fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, oui, ou non, ça dépend, mais on ne sait jamais, hein, peut-être bien que….

Eh bien non, ou plutôt oui, ça n’existe pas. Je parle du miracle, Parce que la fourmi poétique, elle, elle existe.

Jusque-là, une belle journée paisible chez des amis, dans les Cévennes. L’amitié, les arbres, les oiseaux, le vin, des boulettes et des frites – comment avez-vous deviné que ce sont des amis belges ? – un orage annoncé – je parle de météo – qui passe à côté – je suis toujours dans la météo – et un retour tranquille à la maison.

A 19 h 15, Arte et les premiers résultats européens. Une autre petite voix, mais de plus forte intensité, qui met en regard le débarquement de 1944 et les résultats des extrêmes-droites. L’autre, celle du suspens métaphysique est de plus en plus imperceptible. Elle s’éteint à 20 h 00.  Arte – nous ne supportons plus les discours des représentants des partis politiques rituellement invités sur les autres chaines – réunit des « politistes » français et allemands plus audibles, pendant un moment.

A 20 h 00 et quelques minutes, elle retransmet le début de la déclaration de J. Bardella. Derrière lui, en gros plan, le slogan du RN « La France revient ». Je me dis que je ne rêve pas.

D’un commun accord, nous décidons de zapper et de regarder Taken 3, (nous avons déjà vu les 1 et 2) un film intellectuel plein de poursuites de voitures et de méchants qui essaient de tuer le héros mais qui n’y arrivent jamais parce qu’il est très fort. Il a une femme qui l’a quitté parce qu’il n’était jamais là puisqu’il était au service de son pays et une fille qui passe son temps à être enlevée, à Paris, puis à Istanbul, mais là c’est à Los Angeles. Ça dure à peu près une heure et demie pendant laquelle l’esprit est tellement pris qu’il ne pense plus du tout à ce qui est en train de se produire en Europe et en France. L’anesthésie, ça doit être ça.

Après, et toujours d’un commun accord, nous décidons de retrouver Arte pour une vision d’ensemble. Mais la chaine a zappé elle aussi et elle diffuse un film. Il faut attendre un quart d’heure et je sélectionne France 2. Et là, en même temps, nous apprenons la décision du président de dissoudre l’Assemblée nationale et entendons la réaction du chef du Parti socialiste, Olivier Faure qui dit qu’il s’agira de décider si ce sera une France d’extrême-droite qui accueillera les Jeux Olympiques. Je ne vous dirai pas mon exclamation spontanée en trois lettres qui sont généralement l’expression de la colère qu’il est préférable de laisser sortir parce que cette mauvaise conseillère peut être dangereuse si on la laisse à l’intérieur.

Maintenant qu’elle est sortie et que la nuit est passée, j’explique ce qui n’est pas très réjouissant. Pas plus que la formule de l’appel à un « Front populaire contre l’extrême-droite » que je découvre à la Une du Monde,  si elle doit en rester là.

Ce dont n’a apparemment pas conscience ce porte-parole socialiste, c’est qu’il vise le même terreau, la même strate que le RN : le RN, dit-il ainsi, ce n’est pas la France qui doit accueillir les J.O. ,alors que le RN vient de récolter plus de 30% des voix avec le slogan « la France revient » (équivalent du « Make America Greta Again » de Trump).  

Le Front populaire souhaité rappelle évidemment les événements de 1934 (tentative de coup d’Etat de l’extrême-droite), avec une différence essentielle : la gauche n’a plus le discours d’alternative qui était celui d’un temps où socialisme avait un sens audible et « contre le RN » n’est pas un projet mais l’expression des peurs et de l’angoisse dont il se nourrit avec succès.

Ce qui fait défaut à la gauche, c’est la capacité du diagnostic. En rester à ce discours qui renvoie au mythe de La France, ne peut que favoriser le développement du symptôme qui, hier, à 20 h 00, agitait les drapeaux tricolores  et chantait la Marseillaise au soir d’une élection européenne.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (1)

Le poème, un des plus célèbres de la poésie, fut écrit par un adolescent de 16 ans.

La poésie se manifeste dans un moment d’incomplétude dont tout le monde fait l’expérience un jour ou l’autre, et dont l’expression va du poème d’amour le plus maladroit jusqu’au sommet qu’atteignit Arthur Rimbaud à l’âge où les garçons habituels se réunissent pour parler des filles.

La problématique de la poésie commence sur le seuil inconnu au-delà duquel, juste au-delà, mais on ne le sait vraiment qu’après, les mots du quotidien, les mots qui désignent, ne veulent plus rien dire. Les mots…  C’est le monde qu’ils désignent qui n’a plus de sens, si jamais il en eut un satisfaisant.

Est-ce une déconnexion qui s’est produite, ou alors la connexion qui n’a pas été réalisée,  celle qui, en-deçà du « ça va » quotidien, permet de tenir, de faire avec, de s’accommoder ?

On dit que Le bateau ivre est un poème difficile, un des plus difficiles de la langue française.

Il n’a de difficulté réelle que celle de l’acceptation de la nécessité de la poésie.

La peinture, la musique ont un vocabulaire spécifique alors que la poésie n’a que les mots du langage courant qui, à la différence de la couleur et de la note, signifient déjà quelque chose avant même de trouver leur place dans le poème.

S’y ajoutent les représentations stéréotypées de la poésie-sentiment et du poète-être-bizarre-déclamateur qui compose des vers en comptant les syllabes, avec des rimes au bout, des assonances, des rejets, des allitérations, tout un arsenal d’outils dont l’élève doit apprendre les noms supposés donner du sens à une poésie qu’il récitera par cœur dans les premières classes avant d’être confronté, à l’âge de Rimbaud, à l’exercice imbécile du commentaire, hors de portée et destructeur.

La nécessité de la poésie est mal acceptée parce qu’elle touche au langage que nous utilisons au quotidien pour dire quelque chose d’immédiatement compréhensible.  L’utiliser pour dire autre chose est de l’ordre de la subversion et si le poète est  « maudit » dans la représentation convenue, n’est-ce pas, essentiellement, parce qu’il « dit mal » ?

J’ai dit que mes deux poèmes préférés étaient La chanson du Mal-aimé de Guillaume Apollinaire (articles à partir du 20/06/2020) et Le bateau ivre d’Arthur Rimbaud. J’ai dit aussi qu’un jour je me lancerais dans une explication de ce poème.

J’attendais le déclic. Il s’est produit ce matin alors que j’écoutais sur France Culture la partie de l’émission de Quentin Lafay (7 h00 / 9h00) dédiée à la poésie.

(à suivre)

Journal 59 – le ciment – (07/06/2024)

Ce n’est pas un objet réservé aux cimentiers ou aux maçons. Parce que, s’il existe bien le ciment ordinaire (liant hydraulique), existe aussi le ciment métaphorique (liant qui est tout sauf hydraulique) : d’un côté, le calcaire, l’argile, le sable et l’eau pour faire tenir les murs, de l’autre,  tout ce qu’on peut imaginer pour faire tenir les relations humaines.

Pour E. Macron, les commémorations du débarquement du 6 juin 1944 sont censées être un ciment de ce type. D’où son discours qui – j’en ai écouté quelques extraits – se voulait épique et qui sonnait apprêté, artificiel, faux. A l’opposé, celui d’André Malraux pour le transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin.

L’état de la société française devrait rappeler à E. Macron que la commémoration, celle-là comme les autres – certains parlent de « devoir de mémoire » – n’a aucun effet thérapeutique : selon les derniers sondages, plus 30% de Français sont prêts à donner leur voix à l’idéologie chantre d’une identité mythique dont la figure réelle, dissimulée derrière les slogans de patriotisme et de priorité/préférence nationale est le « moi d’abord » névrotique et mortifère qui permit le développement de l’idéologie nazie. Les peurs et l’angoisse sont capables de tout, jusqu’à précipiter dans l’abîme pour conjurer le fantasme de la chute.

La commémoration concerne le commun, antinomique de cette idéologie, désormais orphelin d’un discours d’alternative au capitalisme incarné par un président inaudible.

Quel ciment possible ?

« Les religions cimentent-elles encore la société française ? », tel était l’intitulé de l’émission Le temps du débat du 04/06/2024.

Après que les spécialistes eurent rappelé l’effondrement de la croyance et de la pratique religieuse chrétienne, fut diffusé un document d’archive, un extrait de l’entretien (1971) entre le journaliste Pierre Dumayet  et  la religieuse Sœur Marie-Edmond – Françoise Vandermeersch – qualifiée en son temps de « religieuse rouge » et mise à l’écart par l’institution ecclésiastique pour ses positions progressistes (avortement, sexualité, place de la femme dans l’église…).

Voici :

« L’église est dans la réalité d’un peuple de Dieu qui essaie de retrouver une foi, une foi en Jésus-Christ et voir ce que ça veut dire et puis accepter de remettre ça en question. Les remises en question de l’église sont phénoménales. Je voudrais bien savoir quels sont les organismes actuels dans le monde qui remettent aussi fondamentalement leurs propres positions. Alors que ce ne soit pas fait suffisamment, je suis entièrement d’accord, et comme toujours, on exige toujours plus des gens dont on attend beaucoup . »

Le ciment de la religieuse n’est pas à proprement parler la foi en tant que telle, mais la démarche qui consiste à « retrouver une foi et voir ce que ça veut dire puis accepter de remettre ça en question ». Autrement dit, la démarche critique valant pour elle-même, donc cessant d’être un moyen pour être sa propre fin.

Déclaration émouvante dans ce qu’elle exprime d’inquiétude intellectuelle, et qui ne voit pas la paroi de la sphère où elle ne peut que se cogner.

Nous sommes en 1971, trois ans après mai 68, mois emblématique s’il en fut de l’utopie d’un commun sensible, généreux sans entraves jusqu’au « il est interdit d’interdire » si sympathiquement irresponsable et avant l’expérience d’un ersatz du commun sans âme à partir de mai 1981.  

Six ans avant cette déclaration de la religieuse, le concile Vatican II (1962-1965) avait été pour les chrétiens questionnant leur foi un mois de mai qu’ils retrouvèrent en 68.

Mai 68 se termina par l’élection d’une chambre réactionnaire et Vatican II par l’élection en 1978 de Jean-Paul II.

Ceux qui lisent le blog connaissent ma réponse : le seul ciment possible est celui du commun qu’est la fraternité de solitude.

Journal 58 – le débarquement – (06/06/2024)

Ce matin, dans Les Matins de France Culture, il était question des cérémonies commémoratives du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, il y a quatre-vingts ans. Puis, du débarquement lui-même dans l’émission suivante, Le Cours de l’histoire. On sait à peu près tout, mais la dramaturgie est telle que l’événement est devenu et reste un marqueur majeur de l’histoire contemporaine.

L’avant-veille, j’avais regardé pour la énième fois,  Le jour le plus long diffusé sur une chaine du service public. Oui, le film est plein de défauts, mais ça n’a pas d’importance en ce sens que l’héroïsme de ceux qui débarquèrent sur les plages ou sautèrent en parachute derrière les lignes ennemies et la tension créée par les situations les plus dramatiques sont augmentés de la question  «  et si ça n’avait pas réussi » ? Connaître la fin ne suffit pas à dissoudre la hantise de ce qu’aurait été la victoire du nazisme.

Les historiens intervenant dans ces émissions ont rappelé que le sort de la guerre s’est joué essentiellement à l’est entre les forces nazies et l’Armée Rouge,  mais le choix (illogique, d’un certain point de vue) de la Normandie, les conditions de navigation difficiles et le point de contact d’affrontement entre la mer et la terre dans les représentations du mouvant fragile et du stable immuable, donnent à l’événement une dimension épique déjà présente dans le seul nom Amérique.

Aujourd’hui, dans cette Europe qui fut dominée par le nazisme, les forces politiques susceptibles de gagner une élection au suffrage universel se réclament du même type d’idéologie identitaire qui fut à l’origine du crime indépassable de l’humanité, à savoir la décision d’exclure des êtres humains de l’espèce humaine.  

A cet inimaginable, s’ajoute celui de l’impossibilité de la présence aux cérémonies commémoratives de la Russie dont l’image libératrice est désormais corrompue par les mensonges de V. Poutine et l’invasion de l’Ukraine.

Ainsi, à l’est de l’Europe et en son sein même se développent des forces analogues à celles que vinrent combattre ceux qui débarquèrent sur les plages de Normandie.

La question est de savoir si cet inimaginable le restera.

Misère d’une philosophie.

Je parle d’une certaine philosophie – pas de la philosophie – celle que pratique François-Xavier Bellamy, tête de liste de Les Républicains pour les élections européennes, et qui le conduit à affirmer : « Reconnaître l’Etat palestinien aujourd’hui, ce serait donner raison au Hamas ».

Elle est de la même veine que celle de Bertrand Vergely dont je n’avais jamais entendu parler avant qu’un voisin, bien intentionné, ne me donne à lire une de ses productions. 

J’explique.

L’un et l’autre,  issus de l’école privée – catholique pour le premier,  orthodoxe pour le second – sont des professeurs agrégés de philosophie – diplôme du niveau le plus élevé, décerné par l’Education nationale – et auteurs d’essais philosophiques.

Je commence par le second.

L’événement évoqué s’est déroulé il y a un peu plus de dix ans, lors du débat national qui allait aboutir à la loi dite du « mariage pour tous » (expression parfaitement inadéquate, mais c’est une autre question).

En ce temps-là, nous habitions un petit immeuble à Bourg-en-Bresse, la préfecture de l’Ain renommée comme l’on sait pour ses poulets. Le couple voisin de notre appartement était catholique, conservateur, nous n’étions ni l’un ni l’autre, et ils le savaient.  Nous gérions bénévolement la copropriété, j’étais le syndic, lui s’occupait de la trésorerie avec la précision et la rigueur apprises à l’école d’ingénieur des Arts et Métiers ; il aimait les huîtres, le champagne, le whisky, et, ce qui témoignait d’une distanciation, l’humour ; elle, était experte au bridge, lui, pas trop, nous, pas du tout, ce qui ne nous empêchait pas de jouer ensemble de temps en temps. Nous avions donc de bonnes relations de voisinage que nous maintenions dans cet espace de distanciation.

Un jour, coup de sonnette. J’ouvre. C’est lui. Il tient à la main une feuille dont il m’explique qu’elle est une pétition contre le mariage pour tous. Qu’il ait pu croire que nous étions hostiles à ce projet de loi témoignait d’une forme d’esprit « simple » pour ce genre de problème – je le dis sans ironie. Je traduis « simple » : l’homosexualité étant évidemment contre-nature, le couple marié ne pouvant donc être qu’un homme et une femme,  nous ne pouvions qu’être d’accord pour respecter la nature et rejeter un projet qui ne la respectait pas.  

Quand je lui dis que nous étions favorables à ce projet de loi, il n’émit aucun jugement et me demanda si j’accepterais de lire le texte d’un philosophe qui expliquait pourquoi il fallait s’y opposer. Il revint avec Le Figaro où était publiée l’interview du philosophe Bertrand Vergely. Je lui dis que j’allais la lire et que je lui donnerais mon avis.

Au début de notre rencontre, il m’avait confié avec le sourire qui souligne une nullité prétendue qu’il était hermétique à la philosophie à laquelle il disait ne rien comprendre. J’avais choisi d’écrire ma réponse. Je l’ai retrouvée dans mon ordinateur. Elle est datée du 18/02/2013.

La voici.

« J’ai lu ce qui est plus un discours de militant que de philosophe.

Par exemple : « Les considérations politiques et idéologiques passant avant les intérêts fondamentaux de l’Homme, qu’importe, au fond, si l’enfant devient une marchandise. Ce qui est stupéfiant

Ecrire cela revient à dire que le président, le gouvernement et la majorité des députés sont d’accord pour faire de l’enfant une marchandise, qu’ils sont dépourvus de tout sens moral, bref, des monstres d’inhumanité. C’est un discours de militant violent, un discours dangereux – du même type que celui de l’Inquisition quand elle accusait les hérétiques avant de les brûler vifs –, mais certainement pas un propos de philosophe.

Quant à la philosophie proprement dite :

 « La gauche provoc et totalitaire est celle qui prétend qu’elle va inventer l’Homme. »

Je passe sur « provoc » pour en venir à « totalitaire » et « Homme ».

Totalitaire : est totalitaire le pouvoir (politique, religieux…) qui affirme détenir toutes les réponses sur tous les sujets et oblige tout le monde à les reconnaître comme les seules possibles.

L’ouverture du mariage à l’homosexualité est le contraire du totalitarisme puisqu’il ouvre la définition de cette institution et n’oblige personne à la reconnaître comme la seule possible. Ainsi, quand la loi sera passée, je pourrai défendre l’opinion que le mariage est un sacrement qui concerne un homme et une femme, et personne ne me mettra en prison pour cela. En revanche, le totalitarisme dira : le mariage est réservé aux seuls hétérosexuels et c’est une vérité qui doit s’imposer à tous, en particulier à ceux qui pensent autrement.

L’Homme (avec une majuscule, ce qu’on appelle un concept). D’un point de vue philosophique, l’Homme, tel qu’il est utilisé dans la phrase, renvoie à des valeurs (non précisées dans l’interview) mais considérées comme absolument vraies. Or, la conception que nous avons aujourd’hui de l’Homme n’est pas celle qu’avaient ceux qui (dans l’antiquité et jusqu’au XIXème siècle) niaient à certains la qualité humaine et en faisaient des esclaves. Eux aussi parlaient de l’Homme.

 « La complémentarité entre un père et une mère est un facteur d’harmonie et de stabilité pour l’enfant. » C’est une affirmation péremptoire qui fait l’impasse sur l’analyse du masculin et du féminin, et que vient fortement nuancer la réalité de la DASS, de la maltraitance, des tribunaux pour enfants etc.

 « Je pense qu’il est gravissime de faire croire que l’impossible peut devenir possible. Deux hommes, deux femmes ne peuvent pas faire un enfant. (…) Nous connaissons la science-fiction, prémisse de l’humanité-fiction (…) Tout cela sue la mort et la folie. »

Ce type de raisonnement est un syllogisme et se décline en trois parties : la majeure, la mineure (qui constituent les deux prémisses), et la conclusion.

Ex : Tous les hommes sont mortels (majeure), or je suis un homme (mineure), donc je suis mortel (conclusion).

Raisonnement qui n’a de rigueur qu’en apparence.

Ainsi : Tout ce qui est rare est cher (majeure), or une Audi à 1 euro [il possédait une voiture de cette marque ] est rare (mineure), donc elle est chère (conclusion).

Dans ce raisonnement (qu’aucun philosophe digne de ce nom n’utilise plus), tout dépend de la valeur de la majeure (incontestable dans le premier exemple), fausse dans le second puisque la rareté n’est pas réductible au commerce (un trèfle à quatre feuilles par exemple).

Première phrase (majeure) : « Il est gravissime de faire croire que l’impossible peut devenir possible. » On a envie de dire, mais oui, c’est évident ! Par définition, l’impossible ne peut évidemment pas être possible !

Deuxième phrase (mineure) : (Or) « Deux hommes, deux femmes ne peuvent pas faire un enfant » C’est toujours aussi évident.

Conclusion : Donc « Nous connaissons la science-fiction… Tout cela sue la mort et la folie. »

Que vaut ce raisonnement ?

Première phrase  (majeure): présenté comme un absolu, l’impossible est en réalité analogue à la rareté de l’exemple de l’Audi à 1 euro. Avant Copernic et Galilée il était impossible que la terre ne soit pas le centre de l’univers. Avant Armstrong, il était impossible d’aller sur la Lune (sauf avec Jules Verne et Hergé). Avant le professeur Barnard, il était impossible de greffer un cœur etc. On peut multiplier à l’infini le nombre des impossibles qui sont devenus des possibles.

Autrement dit l’impossible n’est pas un absolu, mais il est un relatif, comme la rareté.

Deuxième phrase (mineure) : s’il décrit une réalité indiscutable, notre militant « oublie » de préciser qu’un homme et une femme peuvent être dans l’incapacité de faire un enfant. Ce qui signifie d’une part, que l’impossibilité de procréer n’a pas de sens absolu, que cet impossible est devenu possible par la fécondation assistée et que personne ne remet plus en cause aujourd’hui le traitement de la stérilité.

Conclusion : je passe sur « science-fiction » (Lune, Mars, les greffes…). En revanche je trouve assez inquiétant « Tout cela sue la mort et la folie ». Il y a dans cette phrase une violence, une brutalité que l’on trouve dans les réquisitoires des procès des systèmes totalitaires.

 « L’hétérosexualité est une donnée de la vie et pas simplement une manière de vivre la sexualité. Ce qui n’est pas le cas de l’homosexualité, qui si elle est une manière d’exister, n’est pas une donnée fondamentale de la vie. »

Si « l’homosexualité n’est pas une donnée fondamentale de la vie » elle est quoi ? Et que sont les homosexuels s’ils ne sont pas fondamentalement dans la vie ? C’est le même type de discours que tiennent les fondamentalistes iraniens qui pendent les homosexuels et qu’ont tenu les nazis en les mettant dans des camps avec des étoiles roses.

L’homosexualité (qui existe dans les formes de vie animale) est une donnée de la vie au même titre que l’hétérosexualité : on ne choisit pas sa sexualité ; on ne décide pas d’être hétéro ou homo et, que je sache, l’homosexualité est le produit de l’hétérosexualité.  Alors, si l’hétérosexualité est une donnée fondamentale de la vie, comment peut-elle procréer ce qui ne serait pas une donnée fondamentale de la vie ? Tout cela est absurde.

« On le nie en voulant nous faire croire au nom de l’égalité et de la tolérance, que tout est équivalent, et en nous culpabilisant de ne pas l’admettre. »

Que recouvre ce « tout » dans la phrase ? Et qui dit cela ? Le procédé consiste à noyer un problème particulier (l’ouverture du mariage et les questions relatives à l’éducation, la filiation… ) dans une généralité (un tout) présentée comme une absurdité évidente. C’est encore une forme de syllogisme : Rien n’est équivalent à rien, or ils nous disent que tout est équivalent, donc ils refusent de dire que l’homosexualité n’est pas une donnée fondamentale de la vie – et ils nous culpabilisent (thème de la victimisation).

 Le reste est à l’avenant, avec des schématismes « Tous pareils. » (comme le « tout est équivalent »)  Encore une fois, qui dit cela, à part lui ?

Tous différents, oui, et avec les mêmes droits et les mêmes devoirs.

« Il y aura, d’un côté, le monde malade des apprentis sorciers manipulant la vie et les foules pour créer une humanité modifiée, et d’un autre côté, un monde profondément respectueux des équilibres fondamentaux de la vie. »

Franchement… Je n’ai pas envie de commenter une telle caricature.

«  On ne peut pas tricher avec la vie, sinon celle-ci se venge et nous revient sous forme de mort. Platon, il y a vingt-cinq siècles, Tocqueville, il y a deux siècles nous ont mis en garde. »

C’est un argument (dit d’ « autorité ») qui consiste à citer des noms d’auteurs qui font autorité, et seulement les noms, pour leur faire dire jusqu’au contraire de leur pensée. Par exemple, Platon, dans Le Banquet, décrit les formes diverses d’amour, donc l’homosexualité dont il explique les bienfaits… Il ne nous met en garde contre rien, ce n’est pas son propos. Et B. Vergely qui a lu Platon – combien de ses lecteurs l’ont lu ? – le sait parfaitement.

De ce point de vue, il joue avec ses lecteurs qu’il manipule en tenant un discours partisan sous le couvert de son titre de philosophe. Que peut bien vouloir dire « On ne peut pas tricher avec la vie » ? »

Ils n’ont pas donné de suite à ce commentaire.

J’en viens maintenant à l’affirmation de F-X Bellamy :  « Reconnaître l’Etat palestinien aujourd’hui, ce serait donner raison au Hamas » suppose, pour être justifié, que la question de la reconnaissance ait été posée par l’émergence du Hamas, et,  surtout, c’est le sens de l’actualité de la déclaration, par le massacre du 7 octobre 2023. Si c’était le cas, alors oui, la reconnaissance validerait le Hamas et le massacre. Seulement, tout le monde sait que la question d’un Etat palestinien est antérieure au Hamas qui, de surcroît, n’a pas envie d’un Etat palestinien cohabitant avec celui d’Israël, puisqu’il veut la destruction d’Israël. F-X Bellamy le sait, lui aussi.

Dans les deux cas, il y a deux professeurs de philosophie, auteurs d’ouvrages philosophiques, et il y a leurs discours qui, par les absurdités qu’ils profèrent, sont un déni de la démarche philosophique.

Un non-sens énigmatique qui me pose cette question : qu’est-ce que cette philosophie académique qui permet d’être professeur de philosophie et philosophe dans un compartiment de sa vie – en l’occurrence, dans l’enseignement et l’écriture – et non à plein temps ?

Autrement dit, qu’est-ce que cette philosophie qui n’engage pas l’être et qui s’apparente à la caisse à outils qu’on laisse dans le débarras quand on a fini de bricoler ?

*Ceux que cette problématique intéresse peuvent lire la série d’articles intitulée La cause première, publiée à partir du 21/10/2022

Journal 57 – la lucidité et le choix – (01/06/2024)

Où les contradictions ne vont-elles pas se nicher !

Ce matin, assez tôt, je grimpais à bicyclette une pente cévenole sans penser une seconde au problème que pose cette phrase. J’ai mes faiblesses, moi aussi. Le problème : vous avez une pente qui pousse vers le bas et vous, vous poussez vers le haut ! C’est pas une contradiction ?

Je reviens à cette phrase première – en littérature on dit un incipit (verbe latin* incipere : commencer), mais là, on n’y est pas. * Vous attendiez quelque chose ?

Vous avez noté (sinon jetez un coup d’œil à la ponctuation) qu’il ne s’agit pas d’une question mais d’une exclamation, enrichie d’une négation qui ne concerne pas vraiment le verbe mais un sous-entendu du genre « la contradiction n’aime rien tant que se planquer dans des lieux très improbables, mais de là à imaginer qu’elle puisse choisir un tel endroit ! » Eh bien, oui ( elle peut le faire !) ou, si vous préférez, non (on n’imagine pas), elle est capable de tout même de l’inimaginable.

Si vous n’avez pas suivi, si vous dites que je n’ai pas été très clair (ce qu’il ne faut pas entendre ! – Vous avez noté, c’est le même procédé que juste au-dessus ! Ah mais, c’est que…Hé ! Hé ! ) vous allez comprendre avec les deux exemples, là, juste en dessous.

L’un concerne l’aide à mourir, l’autre la question de la reconnaissance d’un Etat palestinien. Le point commun : soit la mauvaise foi, soit la misère de la pensée.  Ne vous pressez pas avant de choisir.  

L’aide à mourir – j’ai déjà expliqué, dans un article précédent, en quoi le débat qu’elle agite est une bonne illustration du « tournage autour du pot » – est en discussion à l’Assemblée nationale et les députés ont décidé, ce vendredi 31 mai, de supprimer la possibilité d’inscrire une demande d’aide à mourir dans les directives anticipées – la commission l’avait ajourée au projet de loi, contre l’avis du gouvernement. Autrement dit, vous n’avez plus le droit de stipuler que vous souhaiterez qu’on vous aide à mourir, si vous cochez toutes les cases prévues par la loi – actuelle ou à venir. Enfin, vous pouvez l’écrire, mais ça ne servira à rien.

Pourquoi ? La ministre, Catherine Vautrin, a justifié cette position par ce qu’elle appelle la « clé du texte » : il faut que le demandeur puisse exprimer de façon libre et éclairée sa volonté, jusqu’au moment du geste létal.  Quoi qu’il ait pu écrire avant, il faut qu’il puisse dire clairement ce qu’il veut, là, maintenant.

Je sens votre impatience d’en découdre, mais attendez un peu, le temps de prendre connaissance du second problème.

S’agissant de l’Etat palestinien, le président de la République a déclaré (en Allemagne, au cours de la visite officielle) : « Je suis totalement prêt à reconnaître un Etat palestinien mais (…) je considère que cette reconnaissance doit arriver à un moment utile. (…) Je ne ferai pas une reconnaissance d’émotion. »

Notez dans un coin de votre mémoire la dernière phrase.

Je remarquerai d’abord qu’on peut ne pas être totalement prêt ( donc on peut l’être partiellement, par exemple dans les 22 % ou 46 %) mais là, je dis ça pour taquiner, comme si je ne sentais pas que notre président vibre de toutes ses fibres pour cette reconnaissance.

Je remarquerai ensuite que le « moment utile » ouvre la problématique agreste de la charrue et des bœufs. Pour ceux qui n’auraient pas connu, les bœufs sont des animaux avec des cornes qu’on attelait à un soc de charrue et dont on piquait les fesses avec un aiguillon pour les inciter (avec des Hue donc le Frisé ! Hue donc le Gris !) à s’élancer avec force sur le champ à labourer.

Notre président est donc un adepte de la métaphysique de l’utile transcendant : le moment utile existe quelque part là-haut, on l’attend, et quand il descend du ciel, hop, on reconnaît l’Etat palestinien !

Il existe un autre mode de pensée, nettement plus terre-à-terre, selon lequel le moment utile se crée, qu’il est de l’ordre de la décision dont il peut être un effet. Ce qui est nettement moins… pardon ?  Faux-cul ? Oh !

Vous n’avez pas oublié la dernière phrase : « Je ne ferai pas une reconnaissance d’émotion. » On retrouve là une défiance toute spinozienne des passions tristes, les affects qu’on subit… Ah, l’émotion humaine !

Revenons à notre patient potentiel. Il est en bonne santé, il n’oublie pas qu’un jour il va mourir, et il se demande ce qu’il veut, parce qu’il sait qu’il est possible qu’il ne soit pas en mesure de le dire quand le problème se posera. Genre, je n’ai plus toute ma tête.  En cet instant où il est en bonne santé et où il s’interroge, que sollicite-t-il, cet être humain conscient de la conscience qu’il a de sa mort ? Sa pensée. Sa pensée qui lui dit que quoi qu’il choisisse, il devra renoncer à quelque chose, y compris le fait même de ne pas choisir qui revient à choisir de laisser d’autres décider à sa place. C’est ça, qui est embêtant chez l’homme : il peut se raconter toutes les histoires qu’il veut, il sait qu’il est obligé d’être un homme. Ça a beaucoup d’avantages, mais aussi quelques inconvénients. Surtout à la fin.

Donc, d’un côté le président qui nous dit : il ne faut pas décider sous le coup de l’émotion ; de l’autre, sa ministre qui nous dit : il ne faut pas décider sous le coup de la pensée.

Vous vous rappelez, la mauvaise foi ou la misère de la pensée ?

Eh oui, encore un choix.