Journal 95 – la dérive de France Culture – (07/10/2024)

Il y a un an, des commandos du Hamas franchissaient la frontière israélienne sans rencontrer d’opposition,  massacraient mille deux-cents personnes (dont huit-cents civils) et emmenaient deux cent-cinquante otages.

Commémorer un tel massacre sur la chaine de radio du service public nommée France-Culture, suppose que soit dépassé le niveau de l’émotion et du parti pris.

Que G. Erner commence son « Humeur du jour » (juste avant 7 h 00) par ces mots : « Le 7 octobre fut un jour d’infinie tristesse », pourquoi pas ? Un billet d’humeur est fait pour ça. Il explique qu’il a perdu ce jour-là une amie morte d’un cancer et appris le massacre qui le touche d’autant plus qu’il a des parents et des amis qui vivent en Israël.

Le premier invité – 7 h 40 > 8 h 00 – est Amir Tibon, journaliste israélien, qui raconte les heures terribles qu’il a vécues enfermé dans la chambre forte de sa maison avec son épouse et ses deux petites filles.

Vingt minutes d’émotion.

Le second est Eva Illouz, sociologue franco-israélienne (c’est ainsi qu’elle est présentée par G. Erner) qui va développer un discours suscité non par le massacre du 7 octobre, mais par les réactions, le lendemain, d’une partie de la gauche.

Je la cite : « Le 8 octobre, ç’a été les réactions de ce que je considère encore comme mon camp politique, c’est-à-dire la gauche qu’on peut appeler progressiste, identariste, woke… Ce qui m’a frappée ç’a été non seulement le manque de compassion et l’indifférence avec laquelle la nouvelle a été reçue, mais parfois même aussi la jubilation à New-York, en France, en Angleterre… ç’a  été une énigme parce que la gauche fait profession d’avoir beaucoup de compassion vis-à-vis de toutes les souffrances… J’ai voulu comprendre quelle était la vision du monde qui rendait ces réactions intelligibles à autant de gens, j’ai voulu revenir aux racines de cette haine, non comme un point de départ mais comme un point d’arrivé d’un long cheminement idéologique, parce qu’on pouvait avoir de la compassion pour les victimes israéliennes et, comme moi, soutenir toujours la cause de la paix et la cause des Palestiniens dans le but d’avoir un état. »

Ce que je trouve intéressant – je laisse de côté la pauvreté de la définition de « la gauche » par la compassion – c’est la tentative de comprendre un processus : « la haine non comme point de départ mais d’arrivée d’un long cheminement… » là, je suis d’accord,  « … idéologique » et là, ça ne va plus parce qu’il manque dans la phrase l’essentiel à savoir l’histoire. C’est précisément la critique qu’elle adressera en fin d’intervention à Judith Butler (philosophe pour qui les attaques du Hamas relèvent d’actes de résistance) : « Elle n’historicise pas le Hamas et le Hezbollah. Ce n’est pas une vision dialectique. »

C’est exactement ce qu’elle fait elle-même. A aucun moment, elle ne pose la question du processus qui a conduit à l’émergence du Hamas (ce qui impliquerait plutôt qu’une « vision »,  une « démarche dialectique »)  qu’elle présente ainsi dans sa conclusion « Quand on construit sept-cents kilomètres de tunnels, qu’on est allié de l’Iran, qu’on reçoit des millions du Qatar et qu’on impose une quasi dictature à son peuple est-ce qu’on est véritablement opprimé ? »

La confusion entre Hamas (elle ne dit pas un mot de son succès électoral à Gaza et en Cisjordanie en 2006 ) et peuple palestinien dans son rapport avec Israël,  la réduction de la politique du Hamas à une stratégie sans que soient précisés les paramètres de l’existence à Gaza (pas un mot sur le blocus ni les conditions de vie, de travail et de circulation) font de son point de vue un discours partisan… sans que lui soit opposé un discours autre, par exemple celui de la coresponsabilité.

Même remarque pour l’émission de Marc Weitzmann, « Signes des temps », ce dimanche 06/10  12 h 45 > 13 h 30, à propos de laquelle j’ai envoyé cette lettre à la médiatrice :

« (…) Ecoutez-la et vous constaterez qu’à aucun moment, il n’est question de tenter d’expliquer les émergences du Hamas et du Hezbollah en replaçant l’un et l’autre dans le processus du conflit entre Israël et les Palestiniens, mais de décrire seulement ce qu’ils sont et comment ils fonctionnent. Le discours ainsi tenu est univoque,  sans construction de problématique, autrement dit le contraire de ce qu’implique la culture, au point même, par exemple,  d’oublier de mentionner que le Hamas a d’abord et aussi été une force politique qui a remporté les élections en 2006 – dans des conditions démocratiques attestées – à Gaza et en Cisjordanie.  Dénoncer l’obscurantisme et les crimes de ces organisations est évidemment nécessaire, mais non suffisant sur une chaine qui s’appelle France Culture. »

J’ajoute qu’une telle ligne éditoriale ne peut que contribuer à développer l’antisémitisme.

Journal 94 – le silence – (06/10/2024)

Le « terroriste » Peter Cherif, 42 ans, a été condamné par la cour d’assises spéciale de Paris à la réclusion criminelle à perpétuité – dont vingt-deux ans de sureté – pour son implication dans la préparation de l’attentat contre Charlie Hebdo. S’il a reconnu avoir été un des geôliers des otages français détenus au Yemen par le Djihad islamique, il a nié son implication dans l’attentat, et n’a pratiquement pas ouvert la bouche pendant les trois semaines de son procès. Ses avocats ont été souvent absents, laissant la place à des adjoints qui ne connaissaient pas très bien le dossier.

Ce silence et ces absences ont suscité de nombreux commentaires d’incompréhension et de reproches d’irresponsabilité de la part de l’accusation, des parties civiles et des lecteurs du Monde.

Ma contribution :

Ce sur quoi on colle l’étiquette « terrorisme » (terrorisme international né à la fin des années 80 au moment de l’implosion soviétique)  est l’expression d’un rejet du système de fonctionnement du monde (capitalisme) désormais sans solution alternative. Une désespérance planétaire (d’où, Trump, Poutine, populisme, extrême-droite…). Les crimes dont il est question, d’individus ou de masse, ponctuels, provoquent la sidération, mais pas la terreur, qui n’existe que dans le temps long et continu – celui d’une politique d’Etat, de la guerre, par exemple. Le tribunal ne peut pas être le lieu de l’ « explication habituelle » pour des crimes dont la cause essentielle, existentielle, échappe à leurs auteurs, ce dont témoigne le recours à l’irrationalité et au fanatisme religieux. Le silence de l’accusé et l’absence des avocats au procès sont les signes de l’impossibilité d’un discours de défense forcément inadéquat, celui de la raison et du droit.

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J’ajoute que la peine prononcée est pour moi le signe d’un déni de la problématique de la délinquance et de son traitement judiciaire, dont l’abolition de la peine de mort (1981) aurait pu être le premier chapitre. Rien n’a suivi, sinon le remplacement de la condamnation à la mort par décapitation, par la mort à petit feu.

Le Monde publiait il y a quelques jours un article sur les conditions de détention dans la prison de Nîmes. Je passe sur les détails sordides que tout le monde connaît – et depuis longtemps – qui rappellent les traitements humains dont l’homme est capable,  et qu’il accompagne, eux aussi, par le silence.  

Journal 93 – l’inconsistance – (30/09/2024)

Je regardais la photo « la couleur des couteaux » jointe au Journal 92 pour atténuer la noirceur de la politique israélienne. Noirceur, dans son sens de malfaisance, n’est pas – à la différence du noir – une couleur mais le signe d’un comportement propre à notre espèce et dont l’inconsistance d’un discours peut être le signe.

Par exemple, celui de M. Barnier intégrant le RN dans l’arc républicain, dont Michel Feher – philosophe – rappelait ce matin dans Les Matins de France Culture qu’il est le premier acte de l’installation/acceptation d’un Etat fasciste.

Par exemple, celui de Sylviane Agacinsky (académicienne et philosophe). Le Monde d’aujourd’hui publie sa tribune, intitulée « Mazan : Repenser une virilité civilisée et décente, capable de maîtrise de soi ».

Je saute directement à la phrase de conclusion, significative de l’inconsistance d’une pensée qui tourne sur elle-même dans une sphère de mots et d’expressions sans colonne vertébrale et qui m’a suggéré cette contribution ;

« Le viol n’est pas l’effet de la virilité, mais sa honteuse perversion. »Mais la perversion de la virilité, c’est quoi exactement ? Si les femmes ne commettent pratiquement pas de viol, ne peuvent-elles pas pour autant être perverses ? S’il y a une perversion spécifique de l’homme-mâle, à quoi est-elle due ? Autrement dit, qu’est-ce qui, chez l’homme-mâle, fait sauter les verrous d’interdit ? « Honteuse perversion » ? En existe-t-il une qui soit honorable ? La honte est un sentiment et un paramètre très commodes en ce sens qu’elle permet de bloquer l’analyse dans une forme de déni de responsabilité/réponse adéquate (cf. le pape a vraiment beaucoup honte des crimes sexuels des prêtres). Problématique proposée : comment la sexualité (physiologique avec ses représentations sociales) intervient-elle dans la conscience spécifique (discours biologique + depuis l’âge de 3 ou 4 ans celui du conscient) que, seule, l’espèce humaine a de sa mort ? »

Journal 92 – le réel de B. Netanyahou – (29/09/2024)

Ce matin, j’ai relu Journal 91 écrit hier, avant de le publier. Il paraît donc aujourd’hui, le 29, avec la date du 28.  Il peut arriver qu’entre l’écrit du soir et la lecture du lendemain matin… Bon.  Et puis j’avais eu l’intention de le compléter par ce qui suit et j’ai finalement décidé d’attendre pour laisser retomber la pression.

Donc, hier, je voulais écouter le discours de B. Netanyahou à l’ONU. Le début de son intervention fut à la fois sidérante et insupportable.

Voici ce qu’il déclare – une partie des délégations étrangères avait quitté la salle en signe de protestation – alors que l’armée israélienne continue la destruction de Gaza et le bombardement du Liban :

 « Et voilà la vérité : Israël veut la paix, Israël appelle la paix, Israël a déjà fait la paix et refera la paix et pourtant nous sommes confronté à des ennemis sauvages qui ne veulent que nous détruire, nous devons nous défendre contre ces assassins sauvages, nos ennemis ne cherchent pas seulement à nous détruire mais aussi à détruire notre civilisation commune, à nous envoyer à l’âge sombre de la tyrannie de la terreur… »

L’effet de sidération passé – une soirée avec des amis, un vin sympathique – je me suis endormi avec cette question : comment un tel discours est-il possible ? Comment cet homme – d’une manière générale « un homme » – peut-il prononcer des paroles qui se heurtent à un réel qui les contredit ? Comment peut-il ?

S’il peut, c’est qu’il y a un réel autre.

Pour convaincre de son choix de la paix, il se réfèrera à Moïse – la caution religieuse du « peuple élu » – et invoque sa démarche pour l’établissement de relations avec l’Arabie saoudite, bloquée par le massacre du 7 octobre.

Comment peut-il, en l’occurrence, révéler ainsi qu’il nie l’existence des Palestiniens dont la reconnaissance d’un Etat est au cœur de la problématique de la paix ?

Les accords avec l’Arabie sont d’abord dictés par l’économie ( « Je vous le dis, quelle bénédiction une telle paix avec l’Arabie saoudite apporterait – elle serait une aubaine pour la sécurité et l’économie de nos deux pays, elle stimulerait le commerce et le tourisme dans toute la région, elle aiderait à transformer le Moyen-Orient en un géant mondial ») alors que le problème de la paix dans son rapport avec les Palestiniens est d’ordre existentiel.

Il sait que les auditeurs – ceux qui sont restés – savent, il sait que personne n’est dupe, mais il peut.

Ce réel autre dans lequel peut fonctionner ce discours est celui que construit un système de références qui se présente comme l’expression du seul vrai, un absolu excluant la dialectique qui en révélerait la contingence : « Et voilà la vérité », dit-il en introduction de la mystification.

Autrement dit :  comme ses prédécesseurs, il dénie la responsabilité de l’Etat israélien dans l’émergence du Hezbollah (fondé en 1982, après l’invasion du sud Liban par l’armée israélienne) et du Hamas (fondé en1987, après la 1ère intifada – les pierres du désespoir contre les tanks), d’une manière dans toutes les formes de protestation et de refus de sa politique de domination.

La reconnaître impliquerait une redéfinition de ce système de références, donc la reconnaissance que l’absolu prétendu ne l’est pas.

De ce point de vue, B. Netanyahou ne s’exprime pas seulement en tant qu’Israélien investi du pouvoir, mais en tant que porte-parole de « l’occident » qui le soutient, soit directement en lui fournissant les armes (USA) soit indirectement en refusant de lui appliquer – traitement des Palestiniens, colonisation, Gaza et Liban – le qualificatif « terroriste » qu’il réserve aux forces antagonistes qu’il a contribué à faire émerger.

Ce réel autre est celui de l’équation capitaliste confusément contestée par le vecteur religieux auquel s’accrochent encore les peuples historiquement dominés et exploités, directement ou pas, par la puissance occidentale. Il faut relire l’histoire récente de l’Iran (depuis la seconde guerre mondiale) pour comprendre comment a pu émerger l’espérance dans les ayatollah – y compris, en Europe, chez ceux qui dénonçaient la politique répressive du Shah.

Dans l’expression hyperbolique par les armes et les mots de cette violence démesurée, Israël est peut-être le signe le plus explicite du chaos de destruction qui s’amplifie.

  • Pour adoucir, la couleur des couteaux sur une assiette au bord de l’étang de Thau.

Journal 91 – Gisèle et Philippine – (28/09/2024)

L’article du Monde relatant le procès de Mazan met l’accent sur le soutien apporté par le public à Gisèle, l’ex-épouse de D. Pélicot jugé pour viol en même temps qu’une cinquantaine d’hommes. Plusieurs contributions ont rapproché cette affaire de celle de Philippine (cf. Journal 90).

 J’ai envoyé celle-ci :

« Gisèle et Philippine. La première violée pendant dix ans par des dizaines d’hommes, à l’initiative de son mari, lui-même violeur, la seconde violée et assassinée par un homme déjà condamné et emprisonné pour viol. Et là, alors que la justice est à l’œuvre et qu’elle n’a pas publié ses attendus ni ses verdicts, je fais quoi ?  Je précise la couleur des peaux, les nationalités, les situations particulières ? Ou bien je ne précise pas, et je dis que si les hommes violent les femmes et pas l’inverse, ou alors si exceptionnellement que la règle en devient presque un absolu, si ce sont eux qui tuent le plus souvent, c’est qu’il y a sans doute, et quelle que puisse être la diversité des situations un dénominateur commun entre tous les violeurs et assassins de femmes, et que c’est cela qui doit être l’objet du dialogue. »

Journal 90 – Mr. Smith et Philippine – (27/09/2024)

Jefferson Smith est un naïf idéaliste américain qui arrive au Sénat où il va siéger pour la première fois, absolument convaincu que les sénateurs sont comme lui, désintéressés et exclusivement préoccupés par le bien commun.

Il est le personnage principal du film de Frank Capra Mr. Smith goes to Washington – 1939 – ( => Mr. Smith au Sénat) rediffusé hier soir et que nous avons re-re-revu, donc pour la énième fois,  après avoir re-re-revu, donc toujours pour la énième fois, Mr. Deeds goes to town – 1936 –   ( => l’Extravagant Mr. Deeds)  du même Frank Capra.

James Stewart dans le premier et Gary Cooper dans le second sont les interprètes de deux hommes « purs », étrangers à l’équation capitaliste, et ils gagnent à la fin contre les méchants calculateurs capitalistes.

Tout cela est complètement irréel, oui, mais Frank Capra était fils d’immigrés siciliens et il avait quelque chose d’un naïf idéaliste.

                                                               —                                                                                                                                

L’homme qui a violé et tué Philippine dont le corps a été retrouvé dans le bois de Boulogne, est immigré,  marocain, en situation irrégulière, déjà condamné pour viol, emprisonné puis libéré alors qu’il était sous le coup d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français) qui n’avait pas été immédiatement appliquée.

J’ai envoyé ces deux contribuions au Monde :

Hier :

« Ce qui a dysfonctionné, c’est – outre la problématique du viol (cf. le procès de Mazan et les mises en cause de la victime par la défense) quant à la 1ère condamnation et au suivi du violeur – l’appréciation du juge dans le cadre d’une procédure dont l’application dépend en partie du pays de renvoi ( en l’occurrence, le Maroc). Il est tentant de préconiser la solution radicale :  OQTF et renvoi immédiat. Il faut préciser que l’OQTF (la France est le pays européen qui en prend le plus grand nombre : plus de 130000 en 2022 ) concerne des situations très diverses (la délinquance à des niveaux divers de gravité variable  : entre 2000 et 5000). Le problème (moins de 10% sont appliquées) est dû pour l’essentiel à ce recours systématique (choix politique de G. Darmanin qui a provoqué un engorgement administratif non sans conséquence dans la chaine d’exécution des décisions qui relèvent des préfets) et aux LPC (laissez-passer consulaire), notamment pour des raisons de rapports politiques bilatéraux conflictuels. »

Aujourd’hui, dans le cadre de la polémique qui oppose un discours « féministe » et l’extrême-droite sournoisement soutenue par un discours du président de la République en visite au Canada  :

« Est-il violeur et meurtrier parce qu’il est étranger en situation irrégulière ou parce qu’il est marocain ou parce qu’il est un homme (mâle) dans une situation particulière ? Faut-il « protéger les Français » – comme le dit le président sans la moindre arrière-pensée – ou les femmes dont plus d’une centaine ont été tuées en 2023 – la moitié par leur conjoint (mâle) qui n’est ni marocain ni en situation irrégulière ? »

Journal 89 – les points d’appui – (25/09/2024)

Pour le corps, ça va, on sait :  les deux pieds au bout des jambes, l’œil scrutateur et les bras comme des balanciers.

L’esprit, lui, n’a ni jambes ni pieds, seulement un cerveau avec une centaine de milliards de neurones qui passent leur temps à se connecter à la recherche de points d’appui. Cent milliards de neurones pour un seul cerveau, c’est déjà beaucoup, mais quand vous multipliez par le nombre d’habitants sur la planète et que vous pensez aux milliards de milliards de milliards de combinaisons différentes qui se réalisent à chaque seconde, vous comprenez pourquoi les petites machines individuelle et la grande machinerie globale ont des ratés.

L’ONU en est la caisse de résonance. Dans son principe, cette organisation est le point d’appui de la raison commune contre les déraisons particulières. En particulier son Assemblée générale où s’expriment actuellement les chefs d’Etat… sauf celui de la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de cette organisation, envahisseur de l’Ukraine, et contre lequel a été émis un mandat d’arrêt par la Cour pénale internationale pour crime de guerre.

Celui des Etats-Unis y a tenu son dernier discours. Comme il le fait régulièrement, il incite Israël à la modération tout en continuant de lui livrer des armes utilisées pour détruire l’enclave de Gaza (quarante mille morts) et éliminer le Hamas, attaquer maintenant le Liban (cinq cents personnes tuées par un récent bombardement) pour éliminer le Hezbollah, deux organisations religieuses extrémistes que la politique israélienne de colonisation et d’occupation célébrée et promue par des extrémistes religieux associés au gouvernement a contribué à créer.

Là, dans cette région du monde, où que vous vous appuyiez, les points d’appui lâchent.

Chez nous, le premier ministre téléphone à la chef du RN pour s’excuser des propos d’un de ses ministres qui rappelait que le RN ne fait partie de l’arc républicain. Il sait que son gouvernement est à la merci d’un vote du RN pour une motion de censure déposée par la gauche… arrivée en tête au second tour des législatives en grande partie au nom de l’arc républicain et à laquelle le président de la République a refusé la formation d’un gouvernement.

Il y a le chaos de la mythologie grecque, créateur de la structure du monde, mais le sens que nous lui donnons ordinairement est plutôt le contraire.

Restent nos petites machines particulières.

Je vous donne deux points d’appui.

La chorégraphie de Maurice Béjart (un diffusion hier sur Mezzo) pour accompagner la 9ème de Beethoven – en particulier, les deux premiers mouvements : la perfection des points d’appui des corps selon le rythme de la musique – et les symphonies de Bruckner – souvent diffusées sur la même chaine. J’ai déjà dû en parler. Les cuivres (cors, trombones, tuba) et les basses (contrebasses, timbales) pour des « chœurs » harmoniques qui vous remettent d’aplomb au cas où vous en auriez besoin. En particulier, la 4ème dirigée par S. Célibidache.

Journal 88 – cohérence politique – (22/09/2024)

« Le 22 septembre, aujourd’hui, je m’en fous » chantait Georges Brassens sans préciser l’année de la rupture amoureuse qui sert de support au thème de la chanson.

J’ai écouté ce matin, donc 22 septembre 2024, les réactions à la composition du gouvernement. Les plus fortes sont celles du NFP (Nouveau Front Populaire) qui constitue le groupe parlementaire majoritaire de l’Assemblée nationale.

Si elles expriment une hostilité, elle dénoncent surtout l’invraisemblable incohérence qui produit un gouvernement de droite – très à droite – alors que les élections législatives ont donné une majorité – relative – à l’union des partis de gauche.

La cohérence voulait que le président choisisse une personne de cette gauche unie – en l’occurrence Lucie Castets.

Il a au contraire choisi Michel Barnier membre d’un parti devenu minoritaire à l’Assemblée mais majoritaire au Sénat et dont la réputation est celle d’un habile négociateur (cf. le Brexit).

Cohérence ou incohérence ?

Incohérence formelle, relativement aux résultats électoraux.

Cohérence essentielle,  d’un point de vue politique.

La gauche n’est pas unie sur un programme de remplacement du système comme elle a pu l’être dans les années 70, mais sur un catalogue de mesures, et son succès électoral s’explique en grande partie par le barrage contre le RN.

Autrement dit, le choix d’un gouvernement de droite correspond à la réalité politique sclérosée par l’absence du discours de gauche.

L’incohérence de certaines nominations ministérielles (Education Nationale, surtout) sont les signes de l’absurdité d’un monde perdu, sans perspectives.

En témoigne aussi la faiblesse des manifestations de protestation organisées hier un peu partout.

« Et c’est triste de n’être plus triste sans vous », conclut Brassens.

Journal 87 – l’abbé, les talibans, le mari – (20/09/2024)

L’abbé Pierre, les talibans d’Afghanistan, le procès de Mazan (D. Pélicot – cf. 03/09/2024))

« Saint », disait-« on » de l’abbé Pierre. Le latin sanctus vient d’un verbe (sancire) qui signifie « rendre inviolable par un acte religieux ». Appliqué à l’abbé, je dirais que c’est pour le moins ambigu. Le comportement de cet homme et des autres prêtres/religieux coupables de violences/crimes sexuels est présenté sous l’angle de la contradiction dans le sens où le rapport au corps (dont la sexualité) est considéré comme un problème qui se pose dans et à l’église. La sexualité des prêtres/religieux est donc perçue comme une anomalie surtout quand elle est criminelle. Il en va tout autrement si on considère au contraire que l’église est un problème qui se pose dans la problématique du rapport au corps. Autrement dit, l’institution ecclésiastique est l’expression d’un déni du corps et de la sexualité qui ne peut plus s’exprimer que par la transgression d’interdits d’autant plus ambivalents qu’ils sont sacrés. Bref, l’anomalie n’est pas dans l’église, elle est l’église elle-même, et « sainteté » est un des outils de la transgression.  Certains qui ont approché l’abbé disaient qu’il était Dieu. Ce que fait Dieu ne peut pas être de l’ordre de la transgression.

Les talibans – ils viennent de réduire encore l’exercice de la liberté pour les femmes – en offrent un autre exemple religieux extrême et sidérant en ce sens qu’il est d’Etat. Leurs interdits – jusqu’au droit de chanter – seraient considérés comme inconcevables dans une fiction.

L’affaire Pélicot en est l’expression profane et la manière dont est conduit le procès – à la demande même de Gisèle Pélicot qui a refusé le huis-clos– constitue un problème : les vidéos prises par le mari  (elles montrent les rapports sexuels des « clients» et du mari lui-même avec son épouse inconsciente) sont diffusées dans l’enceinte du tribunal comme preuves de culpabilité des accusés.

Ma contribution au Monde sur cet aspect du procès :

« Le problème posé par les vidéos ainsi diffusées est celui de la réduction de G. Pélicot à l’objet qu’en a fait son époux, alors qu’elle est là en tant que sujet, qu’elle regarde et qu’elle est regardée en train de regarder. Autrement dit, une dissociation et un voyeurisme caractéristiques de certaines pathologies et qui peuvent entraîner des conséquences imprévisibles. Dans un procès criminel « ordinaire » est-ce que les preuves de culpabilité obtenues par les enquêteurs sont exposées devant la cour ou seulement devant le juge d’instruction ? »

Deux lecteurs ont répondu que les preuves sont fournies à la cour.

Ce qui m’a conduit à compléter par cette question :

« Quelle intimité reste-t-il à G. Pélicot dont le corps est vu utilisé comme dans un film pornographique ? Qu’il ait été tourné à son insu n’élimine ni le traumatisme ni les fantasmes. »

J’ajoute : la meilleure aide pour la victime, qui restera victime, est celle qui lui permette de comprendre comment elle a pu aimer, épouser et vivre avec cet homme pendant 50 ans, sans en percevoir la face sombre. Idem pour sa fille, ses proches et ses voisins.  Dans quelle mesure les scènes de viol montrées au public peuvent-elles y participer ?

Journal 86 – l’absurde – (19/06/2024)

Hier, sur mon vélo, je gravissais à mon rythme, donc lentement, la route en lacets qui monte jusqu’à Saint-Maurice-de-Navacelles (il y a un peu plus loin un cirque permanent) quand je fus doublé par trois cyclistes d’à peu près mon âge qui pédalaient allègrement sans essoufflement apparent, comme s’ils étaient en terrain plat ou comme s’ils faisaient du vélo d’appartement. L’un d’eux me confia, en passant, qu’il était équipé d’une assistance électrique – le moteur est repérable à l’épaisseur d’une partie du cadre – et… la modestie m’interdit de répéter les mots d’immense admiration qu’il m’adressa.

L’absurde suppose ce que j’appellerai une anomalie de référence : vous faites un quelque chose qui est supposé avoir un sens, et puis vous vous rendez compte que ce sens n’a aucun sens. Enfin, quelque chose comme ça. Camus explique ça beaucoup mieux que moi dans L’étranger. Tiens. Un sujet intéressant.  

Bon.

Hier, je grimpais la route en lacets. Dans le même temps, au Liban, après les bipeurs, les talkies-walkies des membres du Hezbollah explosaient, piégés par les services secrets israéliens, apparemment pas dans le contexte prévu. Toujours dans le même temps, D. Pélicot reconnaissait les faits de viol dont il est accusé (cf. article du 03/09/2024) et le journaliste qui rendait compte de l’ audience écrivait : « Simone de Beauvoir a dû se retourner dans sa tombe lorsque Dominique Pelicot a lancé : « On ne naît pas pervers, on le devient. » Ce matin, G. Erner donnait la parole sans contradicteur adéquat à un ancien responsable politique israélien, et à aucun moment ne fut évoquée la responsabilité israélienne dans le processus d’affrontement avec les Palestiniens. Un discours univoque proprement scandaleux sinon indécent, sur une chaîne du service public.

L’absurde naît de l’établissement d’un rapport qu’il suffit de ne pas chercher à établir.

Quand même…

Le contresens effarant du journaliste du Monde (S. de Beauvoir ne se retourne pas dans sa tombe, elle approuve), l’utilisation d’outils domestiques comme engins de guerre, le traitement partisan, sinon admiratif, sur France Culture, d’actes qui seraient considérés comme « terroristes » s’ils étaient commis par le Hamas ou le Hezbollah…

D’un côté, ces deux organisations dont le fondamentalisme obscurantiste est aux antipodes des principes hérités des Lumières qui fondent notre vie commune, de l’autre, le même fondamentalisme obscurantiste associé au pouvoir israélien qui se présente comme l’attaqué par ceux dont il a favorisé l’émergence, qui ne tient aucun compte du droit international et pour qui la coresponsabilité n’existe pas…

L’absurde naît du rapport de ces discours de mort avec ce qui permet de gravir paisiblement à bicyclette une route en lacets dans les Cévennes, avec ou sans assistance électrique.