Journal – 5 (16/01/2024)

Mais non, je ne suis pas resté dans mon lit depuis ma dernière publication en tant que diariste.

Je renvoie le lecteur inquiet au Journal 1 où j’explique ma différence avec Jupiter, les distributeurs de billets et les stations-service d’une part, l’importance du latin d’autre part, en particulier pour connaître l’étymologie de diariste, qui – là, j’aide un peu – a à voir avec celle de la première syllabe de Jupiter – là, j’aide beaucoup.

Comme tous les autres jours, je me suis donc levé le 15 janvier. Hier. Je n’ai pas noté l’heure.  Comme tous les autres jours aussi, j’ai mis en route ma machine à penser, titillée par Emma Bovary dont certains disent qu’elle est une pute – voir l’article publié le 15, preuve que je me suis levé ce jour-là… J’écris sur un ordinateur de bureau qui ne peut pas être transporté dans un lit, je dis ça pour ceux qui arboreraient une moue de scepticisme – et aussi par le discours de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, invitée des Matins de France-Culture. Elle vient de publier un essai intitulé La clinique de la dignité la dignité n’est pas le nom de la clinique mais le sentiment dont elle dit notamment qu’il   « a un impact sur la santé mentale. Il provoque soit de la dépression soit la boucémissiarisiation, de la rumination, du ressentiment. »

Constatant la priorité donnée au type d’information qu’elle appelle « la voix du négatif  (…)  Je dirais que personne n’a besoin des news 24/24 pour découvrir le merveilleux », elle concluait « ça n’empêche pas que c’est vrai , à un moment donné il faut trouver le moyen de focaliser sur d’autres types d’information pour essayer de contrebalancer ou du moins de se nourrir de quelque chose qui n’est pas que mortifère. »

J’aurais aimé lui demander d’où peut venir cette appétence, à la fois cause et conséquence des choix médiatiques pour « la voix du négatif »,  quel est l’objet de ce « négatif « , quels peuvent être le moteur de son « il faut trouver le moyen » et ce moyen lui-même, enfin quel peut être ce « quelque chose qui n’est pas que mortifère ».

Au journaliste qui lui demande sur un ton gentil « Chez les philosophes, les gens heureux sont plutôt rares, qu’en pensez-vous ? » , elle répond, après le rire du refus de la question qu’elle doit estimer indiscrète :  « La question du bonheur est une question vaste en philosophie. On essaie de produire des conditions d’émergence et de pérennisation du bonheur, de protection contre le malheur. »

Botter en touche, noyer le poisson ou langue de bois. Au choix.

La question est pourtant intéressante en ce sens qu’elle concerne une conception et une pratique de la philosophie.

J’ai pensé au dialogue entre Maëlie et Adrien, le narrateur d’Un hiver en Bretagne qui…  Un instant, je jette un coup d’œil… Ah… Il vient de la raccompagner et va reprendre sa narration.

« Emma Bovary est une pute »

Grégory le Floch, professeur de lettres et écrivain,  dont  L’Obs du 9 janvier a publié une tribune intitulée  « Pour certains élèves une partie du programme est indécente voire pornographique », était un des invités de l’émission « Signes des temps » de Marc Weitzmann, sur France Culture, le dimanche 14 janvier 2024.  

Il brosse un tableau sombre des conditions de son enseignement, en particulier l’enseignement de la littérature. Il donne cet exemple : « Quand des élèves me disent que madame Bovary est une pute, je ne comprends pas, parce que pour moi c’est le discours du 19ème siècle et je ne suis pas armé pour répondre. »

Il ajoute que, pour ces élèves, Flaubert aurait dû être condamné lors du procès qui lui a été intenté pour atteinte aux bonnes mœurs. (cf. les 20 articles « Gustave Flaubert » publiés dans : le blog-de-jean-pierre.com,  à partir du 11/12/202)

Il précise qu’ils sont musulmans et il raconte aussi comment la quasi-totalité d’une classe de filles a refusé la visite du musée d’Orsay au motif qu’il expose des statues de femmes nues.

Il y a deux problèmes : 

1 – « le discours du 19ème siècle » et la qualification « pute » du personnage du roman de Flaubert.

2 – « Je ne comprends pas » et « Je ne suis pas armé pour répondre ».

Dans quelle mesure ces problèmes sont plutôt ceux des élèves ou plutôt ceux du professeur ?

1 – Le « discours du 19ème siècle » qui a conduit Flaubert au tribunal (il a été acquitté, avec un blâme) est celui de la classe dominante, la bourgeoisie, pour laquelle la femme est soit l’épouse/mère soit la putain. Cette morale est celle de la religion chrétienne qui régit alors la société depuis des siècles.

Autrement dit, l’appréciation du professeur n’est pas pertinente en ce sens que ces adolescents tiennent le discours, non « du 19ème siècle », mais de la religion. S’agissant de la femme, le discours de l’islam n’est pas essentiellement différent de celui de la religion chrétienne. S’il n’est plus dominant en France, il est encore celui de la partie conservatrice, fondamentaliste de l’église (cf.  « La manif pour tous »,  une partie du clergé – voir les déclarations relatives à la bénédiction des couples homosexuels) et d’une partie importante du pouvoir économique et médiatique (cf. V. Bolloré).

Il s’agit donc de se demander pourquoi ces adolescents ont besoin de recourir à un discours qui fut celui d’une classe dominante, alors qu’eux font plutôt partie des classes dites défavorisées. En d’autres termes, quelles lacunes vient combler le discours religieux ?

2 – Si le professeur « ne comprend pas », c’est donc qu’il fait un copié-collé schématique des formes. Ce qui le conduit à « je ne suis pas armé pour répondre ». En réalité, il est tout à fait armé : à l’affirmation « Emma Bovary est une pute »,  il peut répondre par cette question « qu’est-ce qu’une pute ? » qui permettrait de montrer, pour commencer, que le terme est inadéquat.

Il n’use pas de cette arme sans doute parce que ses réactions sont dictées par des affects d’une dramaturgie dont il n’a pas conscience et qui le conduit à croire qu’il est dans une tragédie.

C’est du moins ce que semble indiquer la suite de son propos à la fin de l’émission.

« D’où vient, demande-t-il, ce délire d’obsession de la vertu et de la pureté. Mettre les bouchées doubles sur la littérature qui permettra de résoudre je pense certains soucis ».

Pour résoudre ces « certains soucis », il explique : « Dans les cours de français on peut leur enseigner l’interprétation ; l’école de demain ce sera l’école de l’interprétation, c’est-à-dire qu’enseigner c’est donner les capacités pour interpréter. Un texte peut avoir 1 sens, 2 sens, 3 sens. Mais là, c’est extrêmement compliqué à comprendre pour ce genre d’élève. » [référence aux prêches des imams]

Cette définition du « cours de français » par « l’interprétation » rejoint en réalité le discours religieux qui n’est jamais qu’interprétation, comme en témoigne l’existence même du prêche qui vise à donner la bonne interprétation de ce qui doit déterminer un mode de vie.

La littérature n’a rien à voir avec la définition des modes de vie, et dire qu’un texte littéraire peut avoir plusieurs sens l’assimile au texte religieux et fait d’une certaine manière du professeur de littérature l’équivalent du prêtre, de l’imam.

Un écrivain écrit un texte pour un discours. Madame Bovary n’a pas « un deux ou trois sens », pas plus que Les Misérables, et, s’agissant de l’enseignement de la littérature, le discours « l’école va permettre de s’arracher à l’autorité paternelle, il suffit de prendre Manon Lescaut, on demande aux élèves est-ce qu’on est pour ou contre Manon Lescaut [le personnage] est-ce qu’on la condamne, est-ce qu’on la soutient, et les deux interprétations sont possibles, elles vont coexister, et c’est justement cet espace entre le texte et soi-même, cet espace d’interprétation qui va permettre la liberté » relève du non-sens.

Le travail du professeur de français, de littérature, n’est pas d’apprendre à « interpréter », mais à lire. Le chemin du « pour ou contre » tel ou tel personnage, rejoint, s’il ne l’est lui-même,  celui de la morale, de la religion qui n’ont rien à faire dans le cours de littérature.

Le « délire d’obsession de la vertu et de la pureté » l’installe un peu plus dans une confusion qui n’est pas seulement celle du drame et de la tragédie : il assure, comme une évidence, que l’étude de Madame Bovary et des tragiques grecs « ça va permettre la catharsis » et, pour preuve du rapport qu’il établit entre cette obsession de la pureté et le feu, il dit que pureté vient du grec « puros », le feu.  Seulement, le nom grec qui désigne le feu n’est pas « puros » qui n’existe pas, mais pur (d’où vient pyromane) et pureté vient du latin purus qui n’a aucun rapport avec le feu. 

En revanche, il a raison quand il dit qu’il faudrait enseigner le latin et le grec.

Il est symptomatique qu’une telle audience soit donnée au désarroi d’un professeur qui signifie à la fois la misère du discours politique sur l’immigration et celle du discours global d’enseignement.

Journal – 4 (14/01/2024)

Le dimanche matin, entre 7 h 00 et 9 h 00, j’écoute l’émission que France Musique affecte (j’allais écrire « consacre » !) à la musique de Jean-Sébastien Bach, présentée par Corinne Schneider, éminemment sympathique, toujours de bonne et belle humeur, et qui connaît son sujet.  

Ceux qui lisent le blog savent non seulement que Bach est un de mes compositeurs préférés – oui, non, ce n’est pas d’une importance capitale – mais surtout que sa musique est une des illustrations de l’expression de la transcendance dans l’immanence, autrement dit sans le recours à un dieu. Une sorte de paradoxe quand on sait que Bach a beaucoup composé pour l’église luthérienne dont il était membre.

Ses cantates religieuses – sortes de mini-opéras – font intervenir des chœurs et des solistes dont les textes/dialogues sont écrits par des religieux. Le contenu est à peu de chose près toujours le même : une variation du thème que je résume grossièrement ; nous sommes là pour en baver (le luthérianisme n’est pas du genre : la vie est belle ploum ploum tralala !), mais il y a heureusement Jésus et son message qui permettent d’en baver moins. Je résume toujours grossièrement.  

Le texte de la cantate BWV 3 diffusée ce matin et composée à Leipzig pour la fête de l’épiphanie du 14 janvier 1725, nous dit donc sans surprise : « Ah, Dieu combien de tourments mon cœur affronte en ce temps présent ! ».  

Le texte est celui d’un pasteur et poète allemand de la fin du 16ème siècle selon lequel il faut suivre Jésus en toutes choses « Le Christ est venu pour la consolation du monde entier ».

Le premier air du dialogue, confié à la basse « est en fa dièse mineur, tonalité extrêmement rare pour désigner, l’angoisse et les tourments de l’enfer qui assaillent celles et ceux qui n’ont pas trouvé la foi », « celleszéceux » indiquant que c’est Corinne qui parle et résume le sens du message.

Il y a cinq siècles, le pasteur/poète n’imaginait sans doute pas que le monde du 21ème siècle ne serait pas tout à fait consolé. Ecrirait-il le même texte aujourd’hui ?

Cette question m’a incité à jeter un coup d’oreille à la messe diffusée sur France Culture en fin de matinée du dimanche.  

Le prêtre expliqua dans son homélie que la foi était une réponse d’amour et qu’il était possible d’en témoigner par son comportement, sa manière d’être.

Pourquoi ai-je pensé aux fondamentalistes de la « Manif pour tous », aux juifs extrémistes d’Israël, à l’Iran, au Hamas, et à l’église chrétienne russe qui bénit l’agression contre l’Ukraine ? Entre autres.

Au 16èmesiècle, on aurait dit, non que j’avais mauvais esprit, mais que j’étais l’expression de l’esprit mauvais, du Diable.

Aucun risque aujourd’hui.

Journal – 3 (13/01/2024)

Longtemps je me suis levé à 7 h 12. Mais, là, non, il est 7 h 15, il gèle, janvier est un mois d’hiver, c’est normal. Que janvier soit un mois d’hiver et qu’il gèle. Les deux.

Comme je le laissais entendre dans le Journal 1 à propos du latin, il faut aussi apprendre le grec. 

Parce que pornographie est composé de deux mots grecs. Porneia, prostitution, ( le nom est dérivé du verbe pernèmi, vendre – les prostituées sont d’abord des esclaves qu’on vend)  et graphè, écriture.

Pourquoi pornographie ?

Parce que Le Monde propose dans le supplément de ce samedi une double page. A gauche « Et si nous laissions nos enfants nous réenchanter ? », à droite « Ces femmes qui regardent du porno ». Curieuse mise en page qui incite à trouver un rapport…  Pardon ?… Non, non, je ne vous suivrai pas, inutile d’insister…. entre les deux. Cela dit je n’ai rien contre le réenchantement par les enfants – page de gauche.

Il y a dans la page de droite cette question de Christelle « Pourquoi je trouve ça excitant de voir une femme soumise, alors que je m’y oppose dans toutes les sphères de ma vie ? »  à laquelle répond, pardon « rebondit » (on rebondit beaucoup dans les dialogues actuels ) la sexologue Milène Leroy : « Mais le fantasme n’appartient pas au réel ! »

Est-ce que les fantasmes du sujet, s’il s’agit de cela, n’appartiennent pas à son réel ? C’est peut-être la question du passage à l’acte, de l’expérimentation qui est ainsi évoquée.

Je conseille d’écouter sur France Culture, dans l’émission « Avec philosophie » de Géraldine Muhlmann, le dialogue du mercredi 10 janvier concernant la perversion, qui, si l’on écoute ce qu’en dit Freud, n’est pas exactement ce qu’on croit. Ce qu’il en dit est très intéressant, surtout pour ceux qui se rappellent la tétée au sein de leur maman – oui, il faut remonter assez loin –  ou celles qui se rappellent leur enfant tétant leur sein (là, c’est plus accessible).

Ah… Philosophie vient de deux mots grecs, philos, ami / philè, amitié et sophia, sagesse.

Quant à psychanalyse (cf. Freud), il est lui aussi le produit de deux mots grecs ; psuchè (le souffle, l’âme, la vie – le « u » grec, appelé upsilon, a donné « y ») et analuô (délier, examiner en détails, résoudre – vous savez maintenant pourquoi le verbe a donné analyse, avec un -y).

Dans la page du réenchantement, à droite, le récit d’une journaliste de son Noël à Londres plus précisément de ce que lui a appris la représentation théâtrale de Mon voisin Totoro, adaptée du film de Myazaki, à laquelle elle a assisté avec ses enfants. Elle y a découvert le plaisir de laisser les enfants explorer le monde.  Et elle conclut « Pour cette nouvelle année, je forme ainsi le vœu que nous laissions courir nos enfants courir pieds nus dans la forêt [une séquence qui l’a émue]. En 2024, je nous souhaite à tous de goûter le monde. »  

Si j’approuve l’idée, l’article lui-même… comment dire… cette façon de parler du Noël à Londres… sa vive incitation à la formule d’échange d’appartements… Hum…. Est-ce « goûter le monde » ne serait pas inspiré par un goûter chez Harrods ?

Je me demande quand même si je n’ai pas mauvais esprit. Parfois.   

Journal – 2 (12/01/2024)

Il est 7 h 14 et il ne pleut pas. 

Dans son discours d’entrée à Matignon – hier – Gabriel Attal déclara devant l’ancienne première ministre contrainte à la démission : « Le plus jeune le président de la République de l’histoire nomme le plus jeune premier ministre de l’histoire ». Ce qu’il traduisit par : « le symbole de l’audace et du mouvement, mais surtout le symbole de la confiance accordée à la jeunesse. »

Cet homme, jeune, de 34 ans, prononça ces paroles fortes, la tête tournée vers Elisabeth Borne. Elle, a 62 ans. Il lui signifiait donc, au cas où elle aurait oublié son âge, qu’elle n’était pas un « symbole d’audace et de mouvement ». C’était très gentil. Nul doute qu’elle ait apprécié ce sens de l’amabilité et de la courtoisie.

La goujaterie est une forme obscène du contentement de soi. Un contentement exprimé sur le ton de gravité ministérielle devant les employés du ministère réunis dans la cour de Matignon et les caméras de télévision :  Voyez comme je suis bien ! Non, mais, est-ce que vous voyez comme je suis bien ? Jeune, et tout ça !

A y regarder de près, ce n’est sans doute pas seulement sa propre autosatisfaction qu’il manifesta ainsi sans pudeur.

Si le président est le plus jeune président, s’il choisit le plus jeune premier ministre, si « le plus jeune » est « le symbole de l’audace et le mouvement », c’est que le président est le « symbole de l’audace et du mouvement ». CQFD.

G. Attal précisa qu’il reprenait ce que la presse avait déjà souligné – ce qui est aussi un problème – comme s’il s’agissait de reproduire une simple donnée, comme le nom et le prénom, alors que l’interprétation qu’il en fit indiquait clairement qu’il s’agissait au contraire d’une idée reçue, aussi stupide que celle qui associe sagesse et âge avancé.

L’âge n’indique rien qu’un stade des fonctions biologiques et organiques.

Quant au reste, l’intelligence ou la délicatesse, par exemple, c’est une affaire de profondeur de pensée dont on sait qu’elle n’a pas de rapport automatique avec les années vécues.

En témoigne cette autre phrase du même discours de « ce plus jeune premier ministre de toute l’histoire » dont la profondeur évoque celle de l’abîme : « Avec le président de la République, j’aurai donc un objectif : garder le contrôle de notre destin et libérer notre potentiel français. »

Journal – 1 (11/01/2024)

Je tente cette expérience originale, nouvelle, incroyable, jamais osée depuis le linéaire B mycénien du deuxième millénaire avant notre ère, d’une publication d’un journal. Il me semble bien l’avoir déjà tentée pour des vacances, mais c’était des vacances, alors que là, non.

Ce qui demande quelques précisions.

Journal vient du latin ancien diu – le jour – (devenu dies à l’époque classique, je précise pour les latinistes qui auraient été dans la lune le jour où le prof l’a expliqué et pour ceux qui croient que tout est figé une bonne fois pour toutes) qui a servi à former Jupiter  (diu- pater = le père du jour) et même l’anglais tue-s-day. Of course. C’est vous dire !

Et c’est vous dire aussi que ce dont je parlerai ne concernera pas que ce qui se passe le jour puisque la vie ne s’arrête pas la nuit. Jupiter fonctionnait non-stop,  24 heures sur 24, 7 jours sur 7, toute l’année, même le 1er mai, comme les stations-services et les distributeurs de billets. Comme je ne suis ni l’un ni les autres, je ne garantis pas que je publierai tous les jours.

Et c’est enfin vous dire que je ne vais pas me mettre raconter pour raconter, du genre : je me suis levé à 7 h 12 et il pleuvait. En réalité, c’était 7 h 13 et il ne pleuvait pas encore. Raconter pour raconter, je ne sais pas faire, raconter un peu pour accompagner,  difficilement. Si vous lisez Un hiver en Bretagne, vous avez peut-être remarqué que le texte n’est pas surchargé de descriptions ni d’événements extraordinaires. Certains en concluront hâtivement qu’il ne s’agit pas d’une fiction.

J’ai tendance, le mot est faible, à m’intéresser surtout à ce qui se passe dans la tête, du moins quand je tape sur le clavier. En revanche, quand je suis devant mon écran domestique – à part les infos d’Arte, et certains documentaires, je ne l’utilise que pour le cinéma – c’est différent en ce sens que j’aime à peu près tous les genres de films –  quand même pas trop la science-fiction – même ceux où il y a de grands espaces, des cow-boys et des  Indiens, des coups de revolvers et des sifflements de flèches (juste avant de tac ou poc, ça dépend, de son fichement, oui, c’est quand elle se fiche) et des sonneries de clairons quand arrive la cavalerie. Et même aussi et beaucoup les polars, les noirs, en noir et blanc,  si vous voyez. Et même les mélos, du côté de Douglas Sirk.

L’intérieur de la tête, pour aujourd’hui, sera celui de la tête de Richard Malka, l’avocat bien connu qui fut et est celui de Charlie-Hebdo. Je l’aime bien parce qu’il n’aime pas les religions, et moi non plus. C’est une raison qui n’est pas forcément suffisante, mais c’est quand même une raison.

Il était invité dans Les Matins de France-Culture le lundi 8 janvier. En référence à deux de ses livres (Le droit d’emmerder Dieu  (Oh ! *l’interjection, qui signifie une surprise, ici subtilement feinte, est de moi) / Traité sur l’intolérance) il dit notamment ceci : « Le problème c’est que la religion c’est quelque chose qui doit se vivre de manière intime, personnelle, spirituelle. »

Vous voyez l’intérêt du latin ? Non ? Religion, ce qui lie, indique un lien social. Alors, comment faire de ce qui est un lien social un quelque chose d’intime et personnel ?

Foi,  croyance, oui, peuvent être ce quelque chose.

Seulement, est-ce qu’une foi, une croyance peuvent exister sans la dimension sociale, religieuse ? Apparemment pas.

Alors, Richard, lui dirais-je, s’il était là, peut-être faudrait-il se demander pourquoi le besoin de croire produit le besoin de se lier à d’autres expressions de ce même besoin, une liaison qui renforce et entretient ces besoins, qui conduit à construire des églises, des temples, des synagogues, des mosquées,  à produire des institutions, des prêtres, des pasteurs, des rabbins, des imams, des dogmes et qui, toujours, engendre l’intolérance.

Même si tout le monde ne connaît pas l’étymologie de religion (on devrait apprendre le latin), ne serait-il pas utile d’en préciser non seulement le sens, mais encore ses applications dans la vie des individus (ils se disent croyants pratiquants, croyants non pratiquants, pratiquants non croyants) et des sociétés dont certaines ont encore pour loi la loi divine ?

Plus de précision dans le vocabulaire permettrait peut-être une pensée plus précise qui inciterait à choisir un vocabulaire plus précis qui inciterait à…

L’extrême-droite allemande et l’expulsion des « mal assimilés »

« Le site d’investigation « Correctiv » a révélé que des cadres d’Alternative pour l’Allemagne se sont réunis avec des représentants de la mouvance néonazie pour envisager des « lois sur mesure » poussant les « citoyens allemands non assimilés » à partir vers l’Afrique du Nord. » (Le Monde – 11/01/2024)

Ma contribution :

Certaines contributions révèlent la gravité de la situation, pas seulement allemande, par leurs justifications de ce projet de « remigration », en ce sens qu’elles occultent – de bonne ou mauvaise foi – l’idéologie bien connue qui sous-tend ce type de plan, celle du bouc-émissaire. La notion « mal assimilé » qui ouvre la voie à tous les prétextes d’expulsion (pour commencer) est du même ordre que celles des dictatures (Russie, Iran…) qui invoquent la sécurité, l’ordre, la patrie etc. pour éliminer. Le nazisme n’a pas procédé autrement, pour qui les juifs n’étaient pas assimilés pour la raison évidente que le juif n’est pas assimilable. Sa proposition de Madagascar n’était qu’un trompe-l’œil pour détourner l’attention de l’objectif réel et fournir un dérivatif d’arguties à ceux qui confondent la pensée avec la peur.

Ma réponse à la contribution sous pseudo « Dans la migration, des gens viennent chez nous contre la volonté des autochtones. Dans la remigration ils repartent sous la volonté des mêmes autochtones. C’est bien. »

Ce type de raisonnement, dont la nature artificielle et fallacieuse a été mise en évidence par Socrate, Platon, Spinoza, Rabelais, Montaigne, Voltaire, Diderot etc., s’appelle un sophisme. Il est de l’ordre du syllogisme : la volonté de l’autochtone est le critère, or l’émigré vient sans la volonté de l’autochtone, donc il est normal que l’autochtone le renvoie.  

Ainsi : les Italiens, les Polonais sont, en leur temps, venus chez l’autochtone français contre sa volonté (d’où « macaroni », et « polak ») et l’autochtone français a donc renvoyé chez eux Modigliani et Kopa, entre autres, comme tout le monde le sait, pour que la France reste la France. 

Ce discours enveloppe aussi les juifs dans sa belle rigueur formelle.

Questions subsidiaires :

C’est quoi, exactement la « volonté » de l’autochtone ?

Et à partir de combien de quartiers d’ascendance d’autochtones est-on autochtone ?

L’éternel recommencement du « Capitalisme américain »

C’est l’impression que donne le documentaire en trois parties disponible sur Arte.com. et intitulé « Capitalisme américain ».

De John D. Rockefeller, Andrew Carnegie, John Pierpont Morgan… à Bill Gates, Steve Jobs, Mark Zuckerberg ou Elon Musk… le scénario, toujours le même –  absence de régulation de la finance et de l’industrie, puis tentative de régulation par l’Etat fédéral, puis retour à l’absence de régulation – est joué, sans que rien d’essentiel ne change, par les acteurs élus alternativement républicains et démocrates, dans des séquences « tout va plutôt bien » puis « tout va plutôt mal », « tout va bien » plutôt pour ceux qui gèrent « tout va mal » plutôt pour ceux qui sont gérés.  

Le nombre et les dimensions des fortunes sont à la hauteur des buildings, les justifications idéologiques et économiques toujours les mêmes – la liberté de l’entreprise individuelle et le ruissellement de la richesse – le leurre toujours le même – la philanthropie intéressée – et la « philosophie » sous-jacente, plus ou moins explicite, celle du naturel des inégalités.

Le tout au service de Great America (réduite aux USA) construite par le génie d’entrepreneurs dont on sait que les plus récents ont fait leurs découvertes dans le garage d’une modeste maison ou une simple chambre d’étudiant.

Si le résultat financier obtenu dépasse l’imagination, c’est que telle est The American Way of Life et que God bless America !  

Le documentaire, nettement critique dans sa dénonciation des dégâts sociaux collatéraux et du cynisme des milliardaires de l’industrie, du commerce et de la banque, invite ainsi à s’interroger sur ce qui semble être la seule possibilité de la vie « réussie » en société.

Questionnement d’autant plus inconfortable qu’il n’y a plus, depuis maintenant plus de trente ans, d’autre alternative envisageable, et que la vie même sur la planète est gravement menacée.

L’insidieux dans l’affaire G. Depardieu

Un article du Monde du 30/12/2023 explique que la pétition de soutien à G. Depardieu a été lancée par un comédien proche des « Identitaires », qui intervient sur les chaînes de Vincent Bolloré et qui a soutenu la campagne d’E. Zemmour. Cette pétition a été signée par une cinquantaine de personnalités du cinéma, du théâtre et de l’opéra plus ou moins informées des orientations idéologiques de son initiateur.

L’article précise qu’il déplore le mépris visant Renaud Camus (théoricien du « Grand remplacement ») qu’il met sur le compte du wokisme et de la déconstruction.

Comme pour la loi sur l’immigration, l’essentiel de la pétition est moins dans les contenus que dans « l’esprit » qui permet l’une et l’autre, autrement dit, dans l’objet caché derrière les affiches « immigration » et « Depardieu ».

Pour l’immigration, (cf. les articles des 19 et 20 décembre) l’objet est «l’autre » en tant que responsable des maux.

Pour G. Depardieu, il s’agit des levées d’interdits dénoncés comme des expressions d’une problématique désormais obsolète et que ses détracteurs appellent « wokisme » pour se dispenser d’en préciser l’objet.

L’acteur – défendu par E. Macron – qui ne cache pas sa sympathie pour V. Poutine, Kim Yong-Un… apparaît comme celui qui s’est libéré des « tabous » de cette problématique, notamment dans son rapport aux femmes, à la sexualité par, au moins, un discours provocateur, vulgaire et obscène que son statut de star peut rendre tolérable comme celui d’un grand enfant.

Cette problématique – celle du « commun » identifié à socialisme/communisme – est rejetée depuis le fiasco de l’expérience soviétique à la fin des années 80, par une part croissante de l’opinion orpheline d’une définition autre de ce « commun ».

Le désarroi planétaire se réfugie par défaut dans l’idéologie identitaire, individualiste d’extrême-droite dont les « coups » d’autant plus insidieux qu’ils touchent désormais à l’ensemble des domaines de la vie sociale et qu’ils se parent de l’illusion de la liberté.  

La loi sur l’immigration… suite.

Ma dernière contribution au Monde suivie de deux réactions.

La loi qui a été conçue, écrite et votée dans un climat passionnel ne propose aucune problématique de l’immigration, mais des mesures conjoncturelles visant les immigrés. Ce qui la caractérise c’est, au-delà de ces mesures, la tonalité nouvelle du discours de distinction entre Français et étrangers,  C’est un coin enfoncé dans « liberté égalité fraternité » et un renoncement à l’esprit qui y préside. Chacun sait que cette loi n’apporte aucune solution à la question migratoire actuelle, mais qu’elle est une réponse politicienne, dérisoire, aux symptômes de la pathologie collective dont le RN est le signe électoral. Elle valide ainsi l’idéologie de la « préférence nationale » dont personne ne sait quelles applications concrètes elle produira dans la vie ordinaire, ni à quelles autres décisions ultérieures elle servira de justification. De ce point de vue, la situation s’apparente à Munich.

Voilà ! Analyse lucide de cette déroute. Merci

0 argument sur un quelconque des articles de la loi. Ce n’est pas parce que les bas du Front martèlent préférence nationale qu’elle existe dans le texte. Quant aux analystes politiques, genrée Duhamel de comptoir, qui permet les envolées lyriques genre nouveau Munich, et de se draper dans des postures de résistant, c’est sans intérêt.