Journal – 47 – Gilles Deleuze et la peinture (13/05/2024)

La rencontre, je parle de la rencontre vraie – j’en ai déjà dit quelque chose ici, mon alter ego de L’hiver en Bretagne aussi – celle qui évacue, comme un coup de vent, les nuages des arrière-pensées, les calculs qui handicapent la vie sous le prétexte de la protéger, cette rencontre est celle que permet l’esprit de problématique en ce sens qu’il rejoint l’infini de l’éternité du monde.

De ce point de vue, l’objet n’a pas d’importance essentielle en ce sens qu’il n’existe que dans un système de rapports et les rapports, c’est ce qui intéresse la problématique. C’est le choix de la construction de problématiques qui définit la rencontre vraie.

La question qui vient tout de suite après, est celle de l’objectif plus ou moins implicite, autrement dit ce qui sous-tend cet esprit de problématique. Quand je dis qu’elle vient tout de suite après, c’est parce que le langage est linéaire – un mot après l’autre – , mais dans le réel, la distinction n’existe pas : construire des problématiques n’est pas une décision qui se prend comme ça, là, un beau matin : tiens, qu’est-ce que je pourrais faire aujourd’hui ? Ah, et si je construisais des problématiques ? – Comme l’enfant décide de construire une machine avec son meccano.

La construction de problématiques est intrinsèque d’un choix de vivre dans un rapport d’harmonie avec la vie de l’univers qui, on le découvre de plus en plus et de mieux en mieux tous les jours, n’est que suite d’interactions, de mouvements, de combinaisons et de recombinaisons, hallucinantes pour nous, et sans fin.

Ce qui conduit à faire ou ne pas faire ce choix ? Tout au fond, je dirais les peurs et l’angoisse plus ou moins affrontées. J’ai toujours à prendre la décision  : qu’est-ce que je fais de mes peurs et de mon angoisse ?

En même temps que le type de rencontre, la place du curseur détermine le champ philosophique. Je fais de la philosophie, je pratique la philosophie, pour quoi ? Même question si je dis la refuser parce que son refus est un choix de type philosophique.

Sur la peinture (Editions de Minuit), ( le livre m’a été offert… le choix d’un cadeau dit beaucoup) est la transcription du cours que Gilles Deleuze (1925-1995) donna entre mars et juin 1981 à l’université de Vincennes-Saint-Denis (l’université expérimentale construite dans le bois de Vincennes après mai 1968 avait été rasée en deux jours sur ordre de la ministre Alice Saunier-Séité – gouvernement de Jacques Chirac – en 1979).

Si vous vous demandez ce qu’est la peinture – j’entends celle qui produit les œuvres qui traversent les siècles – dans sa production et sa contemplation, je vous conseille vivement ce livre. Il n’est pas d’un abord facile, comme tout explication, mais si vous acceptez de vous laisser porter par le courant, sans tenter de lutter contre, vous verrez peu à peu s’allumer les lumières du port.

Le point de départ est le chaos, un effondrement d’où émergera la couleur. Autrement dit l’expression esthétique du rapport entre un homme confronté de manière aiguë, violente, par ses sens et sa pensée au sens de son existence, et le monde extérieur, un homme qui tente par son œil et ses mains, « non de rendre le visible mais de rendre visible » (une définition de Paul Klee).

Et nous, nous nous plantons devant un tableau, entre autres, de Van Gogh ou Klee ou Cézanne, et nous ne savons pas pourquoi nous restons scotchés.

Deleuze ne donne aucune solution du genre « peinture mode d’emploi ».  Il explique ce qui, chez le peintre, est mis en mouvement pour faire émerger ce qui donne le tableau qui, et quel qu’il soit, n’est jamais autre chose qu’une abstraction.

Lire ce livre, plus exactement écouter ce cours (c’est vrai de tous les autres, en particulier celui sur Spinoza) – l’expression orale a été conservée… on peut l’entendre sur YouTube – permet d’envoyer promener les étiquettes et les catégories pour retrouver, pendant et à la fin du parcours, ce que je disais au début : la problématique de l’homme en tant que conscience spécifique.

Journal 46 – néofascistes à Paris – (12/05/2024)

Hier, plein soleil sur les Cévennes. Météo idéale pour enfourcher ma bicyclette, suivre la vallée de la Vis et, tout au bout, là-bas, ou plutôt tout au fond, grimper sur le causse en passant les six épingles à cheveux. La métaphore indique que le fabricant des épingles a précédé le constructeur de routes. Sinon on appellerait virages très serrés les épingles à cheveux et la femme assise devant sa coiffeuse pourrait s’exclamer : « Mais où ai-je donc fourré mes virages très serrés ? ».   

C’était le pont de l’ascension, donc beaucoup de motos parce que les motards aiment les petites routes qui tournent et qui montent. J’ai donc été doublé par des hordes puisqu’il est connu que le motard ne sort jamais seul. Moi, je n’en ai doublé aucun, surtout dans la montée.

C’était hier.

Aujourd’hui, des nuages très bas et sombres, avec quelques grosses gouttes au moment où je lis la Une du Monde.

Juste après le résultat de l’Eurovision (la Suisse a gagné, mais ce n’était pas un chanteur de yodel, genre « ya ouh lou lou lou » ), la décision du tribunal administratif de Paris de lever l’interdiction du préfet de police : la manifestation néonazie, organisée par le Comité du 9 mai pour rappeler la mort d’un jeune nationaliste en 1994 alors qu’il était poursuivi par la police, a pu avoir lieu.

Donc, pendant que je passais les épingles cévenoles, quelque 600 personnes, pas toutes masquées, ont défilé dans le 6ème arrondissement, en brandissant des drapeaux ornés de croix celtiques et de soleils noirs et en chantant des chants nationalistes. En tête, un des membres du service d’ordre a ostensiblement fait le salut nazi.

Des contributeurs expriment leur affliction, leur incompréhension, leur désarroi, d’autres signalent que tout le monde a le droit de s’exprimer,  qu’il n’y a pas eu de dégradation… .

Ma contribution : « Le problème, essentiel, n’est pas l’autorisation ou l’interdiction, mais ce que le fait indique du développement de la pathologie collective. »

Et ma réponse à un contributeur du deuxième genre :

« Ce que dit le discours des casseurs, c’est le « plus rien à perdre » = le nihilisme du désespoir  (mort) sous la forme la plus primaire de la destruction de l’objet. Celui des néonazis, c’est le même nihilisme (mort), mais qui vise la destruction du sujet, ce qui implique le contournement provisoire de l’objet dont la destruction sera, à terme,  le corollaire de celle du sujet.  Retournez-vous et, s’il n’est pas trop tard pour vous, lisez ce que raconte l’Histoire. »

Je sais bien que ce que raconte l’Histoire ne sert à pas grand-chose sinon à rien. Mais je suis un idéaliste incorrigible.

Ce qui se passe en France et ailleurs m’a rappelé une discussion avec deux des enfants d’une amie qui vient de temps en temps dans l’appartement qu’occupait sa mère au-dessous du nôtre.

Il y a dix ans. Ils étaient montés pour s’excuser d’avoir été bruyants la nuit précédente. Je les avais reçus et nous avions discuté pendant deux bonnes heures. Quand j’avais évoqué le risque de développement de l’extrême-droite, l’aîné, Paul – il devait avoir vingt ans – m’avait opposé avec un sourire « le point Godwin » (= quand une discussion se prolonge on en vient toujours à parler d’Hitler et du nazisme) pour me signifier sans doute quelque chose comme une idée fixe.

Je ne sais pas s’il utiliserait aujourd’hui le même « argument » qui esquive la question de savoir ce qui a produit Hitler et le nazisme.

Et de fil en aiguille, j’ai pensé à un texte écrit il y a quelques années. Je sais bien qu’il est outrecuidant (= se croire plus qu’on est) de se citer, mais j’ai la flemme de reformuler. Et puis, nous sommes entre nous.

Alors, voici ce que j’écrivais le 02/09/2020 dans le premier article de la série intitulée « Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 1 – Problématique »

« (…) Depuis quelques années, se multiplient un peu partout des partis d’extrême-droite ouvertement nationalistes. Ils progressent dans les électorats européens et américains, et gagnent des élections.

On constate dans le même temps une résurgence de l’antisémitisme et l’émergence de mouvements néonazis ou similaires.

Certains visiteurs se rendent aujourd’hui à Auschwitz, non dans une démarche d’empathie avec ceux qui y furent assassinés, mais – sans parler de ceux qui se font photographier devant la rampe d’accès ou le portail d’entrée comme on le fait devant la tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe – pour ce qui pourrait être, par ce contact physique, la recherche d’une présence du nazisme, un pèlerinage.

Alors… ma question est délibérément obscène et scandaleuse…  l’hypothèse d’une statue de Hitler au centre de ce lieu emblématique est-elle, encore, vraiment, absolument, du domaine de l’impensable ? »

Ah, j’ai relu la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster : à part le monologue de Stillman fils au début de la Cité de verre…  Je n’accroche pas dans ce jeu de miroirs. J’étouffe.

L’invention de la solitude (à propos du père, mort)… pas vraiment non plus.

Le soir, je relis Moby Dick. Là, oui.

Dans la journée, Sur la peinture, le cours de Gilles Deleuze.  

Et là, … j’en reparlerai.

Journal 45– Stormy Daniels / Donald Trump – (07/05/202)

Plutôt que « contre » (on dit aussi « versus ») j’ai préféré mettre entre les deux noms la barre oblique (/) appelée slash parce que le mot anglais est nettement plus court que l’expression française et aussi parce que c’est un mot anglais. Essayez donc de dire Beatles en français.

Une manière de signifier que l’opposition judiciaire entre les deux personnes n’est que d’apparence et qu’ils sont l’un et l’autre les deux faces de la même pièce de monnaie. Disons que le slash la présente sur sa tranche.

Pour ceux qui l’ignoreraient (notez l’ambiguïté malicieuse de ce présent du conditionnel dont un des sens est ce qu’on appelle l’irréel du présent, autrement dit : personne ne l’ignore), Stormy Daniels (un pseudo) est une ancienne actrice de films pornographiques qui dit avoir eu une relation tarifée avec D. Trump juste avant l’élection de 2016. D. Trump lui aurait versé via un intermédiaire 130000 euros pour qu’elle se taise. On se demande pourquoi.

L’accusation visant D. Trump n’est pas d’ordre moral mais financier. Il s’agit de le faire condamner pour – si j’ai bien tout compris – avoir inclus cette somme dans le budget de la campagne électorale.

L’avocate qui défend Trump a violemment attaqué Daniels en lui reprochant de vouloir « faire de l’argent », à quoi Daniels a répondu « comme Trump ». Vous voyez pourquoi le slash. L’article du Monde qui relate les échanges énumère les produits dérivés trumpistes dont une Bible intitulée « Dieu bénit les Etats-Unis » (je vous laisse le soin de traduire) pour 60 dollars.

D’où le slash (plus haut) et ma contribution.(ci-dessous) qui répond aux contributeurs qui s’offusquent à l’idée qu’un tel homme ait été élu et puisse encore l’être.

« Le bancal apparent qui peut susciter des incompréhensions, est la jonction entre la croyance en Dieu (dont la morale associée) et l’argent, contradictoires dans le principe (on ne peut servir Dieu et l’argent, dit l’Evangile). Le réel de l’église historique montre qu’il n’en est rien et il y a chez nous un chrétien convaincu dont quelques coups boursiers font grimper la fortune de quelques centaines de millions en quelques minutes et auquel son confesseur/guide spirituel expliquera très bien la conformité de ses actes et de sa foi – voyez du côté de la pureté des intentions. Trump et Stormy sont des personnifications, sur des modes différents, de cette problématique dont l’essentiel concerne le rapport à l’objet – quel qu’il soit – et à son accumulation… et qui nous concerne tous. De ce point de vue et relativement à l’élection, l’image « morale » de Trump, n’a que peu d’importance : comme il a beaucoup péché, il lui sera beaucoup pardonné. S’il tombe, ce sera pour le péché fiscal. »

J’ajoute que l’avocate de Trump a mis en doute la sincérité de l’actrice (elle a tourné dans environ deux cents films pornos) quand elle dit s’être sentie mal en découvrant D. Trump assis sur son lit en caleçon et en tee-shirt.

Est-ce que cette image pourrait, par l’esthétique qu’elle suggère (je ne suis pas sûr qu’esthétique soit le plus adéquat) ne pas avoir une certaine importance dans la détermination de certains votants ?

Journal 44 – L’humour à France-Inter – (06/05/2024)

Il m’est arrivé d’écouter une ou deux fois Charline Vanhœnacker (journaliste et humoriste) à ses débuts sur France Inter. Autant dire au siècle dernier. Enfin pas tout à fait mais, la perception du temps, vous savez… Enfin.

Elle est devenue productrice et s’est entourée d’une équipe dont fait partie Guillaume Meurice qui vient d’être interdit d’antenne en attente d’un possible licenciement pour avoir redit que Benjamin Netanyahou était un « Hitler sans prépuce », une formule qui l’a conduit au tribunal pénal qui l’a relaxé de l’accusation d’antisémitisme.

Depuis qu’a été prise la décision de sa mise à pied la polémique enfle, comme on le dit de choses qui grossissent. Enfin de certaines choses.

Dans Le Monde de ce jour, plus de de 300 contributions.

Comme il est question d’humour et que la polémique ne fait ni dans la dentelle ni dans le distinguo (chacun fait ou il peut) – c’est son défaut… enfin, si je puis dire…. hum… curieux cette tendance que j’ai, ce matin, à répéter enfin à tout bout de champ… hum… curieuse cette métaphore agricole,…  –  il m’a semblé utile d’envoyer une contribution pour rappeler un distinguo qui permet de rappeler que tous les rires ne signifient pas le même propre de l’homme.  Et rappeler peut sembler utile. Tiens, tiens, voilà que je me mets à répéter rappeler… Oh, oh…

Avant cette contribution, cette précision musicale : depuis hier, j’écoute en boucle l’opéra Carmen (Bizet), mais, non,  je ne pense pas qu’il y ait le moindre rapport avec le tic répétitif d’aujourd’hui. Non, je ne pense pas. Si vous avez Spotifiy, je vous conseille de choisir l’interprétation de Michel Plasson et, pour comprendre ce que peut être l’incitation au répétitif, sélectionnez par exemple la plage 23 du disque 3. La plage 23 du disque 3. Pour comprendre.

Voici ma contribution :

L’humour rappelle :

1 – qu’il décrit un réel comme s’il était un idéal dont il est le contraire.

2 – qu’il est l’exact inverse de l’ironie qui décrit cet idéal comme s’il était le réel.

Ici, le réel n’est pas la destruction massive perpétrée par l’Etat hébreu à Gaza,  mais son assimilation par G.M.  à celle perpétrée par le nazisme (Shoah).

Quant à l’idéal, il n’est pas l’absence de l’antisémitisme, mais celle d’une démesure/pathologie dont l’antisémitisme n’est qu’une expression et qui peut être celle de n’importe qui, donc d’un juif.

Pour que l’humour fonctionne, ici, il faut donc supposer que la définition de cet idéal soit communément admise.

Ce qu’elle n’est pas.

Suite du journal 43 – ébauche d’un dialogue.

Réponse d’un pseudo à ma contribution sur la marche blanche. Ses fréquentes contributions indiquent un penchant… plutôt pas à gauche (c’est ce qu’on appelle la litote rusée qui sort son nez surtout au printemps et qui aime bien parfois titiller, comme vous le verrez dans la réponse).

« L’empathie au niveau d’une population est un acte politique, par exemple la marche après Charlie. Qui peut prétendre que les gens ne faisaient pas un acte politique fort, pour la liberté de la caricature et contre la violence terroriste ? Dès qu’une population se réunit dans un défilé, après un acte odieux, cela fait sens. Ce n’est pas seulement en mémoire de la victime ; c’est pour dire quelque chose. On ne sort pas massivement dans la rue pour ne rien dire. Ce serait le travail des éditorialistes d’analyser ce que la population entend dire par sa mobilisation. Sinon, on tombe un soir sur des résultats d’élections sans avoir compris le pourquoi. Les éditorialistes s’interrogent alors : « comment en sommes-nous arrivés là ? ». »

Ma réponse

J’entends que vous employez « politique » dans le sens premier = qui concerne la cité. Ce n’est pas le sens que lui donnent ceux qui veulent inscrire l’événement dans le champ de la question migratoire. « Faire sens… Dire quelque chose ». Oui, à condition de préciser la dimension polysémique. Chacun des manifestants tient son propre discours, mais dans le cadre de celui défini, en l’occurrence par les parents. « Violence terroriste » dites-vous encore. En regard des événements évoqués qui provoquent la sidération mais pas la terreur (le moment de sidération passé, la vie reprend son cours) quelle est la pertinence de «terroriste » ? Une simple étiquette qui évite le questionnement concernant des actes meurtriers de masse commis pas des hommes qui savent qu’ils vont mourir (par exemple, le 11/09/2001). La surprise électorale finale s’explique peut-être par la confusion entre population (affects) et peuple (dimension politique) qu’exploitent les partis, en particulier le RN.

Journal 43 – Israël/Palestine et protestation étudiante– marche blanche – ( 04/05/2024)

Il y a des jours avec et des jours sans. Aujourd’hui, c’est sans pain dans la boulangerie – un problème technique… ne m’envoyez rien, j’en ai au congélateur – et avec trois problèmes dans le monde. Oui, ce n’est pas tout à fait au même niveau, et encore oui, trois problèmes parmi une infinité d’autres, mais on ne… pardon, je ne me sens pas d’affinité pour l’infini, en tout cas, hic et nunc (on devrait apprendre le latin, oui – je n’arrête pas de dire oui –  il y a quelques jours que je ne l’ai pas écrit).

J’ai donc envoyé trois contributions qui sont publiées.

1 – Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France publie ce matin dans Le Monde une tribune où il se déclare favorable à deux Etats, israélien et palestinien.

« L’imbroglio est tel qu’il n’y a pas d’autre issue que la reconnaissance par chacune des deux parties de sa coresponsabilité dans la permanence d’un conflit (dont doit être affirmée et reconnue la brutalité de l’origine) qui aboutit à cette émergence de deux extrémismes, israélien et palestinien, avec leur lot d’exactions et de crimes. Vu le degré de violence actuelle, ce n’est apparemment pas pour demain. Ce discours n’est possible que dans le cadre d’une acceptation par Israël des résolutions de l’ONU relatives à la colonisation sauvage de Cisjordanie (ce n’est toujours pas pour demain) et d’une solution qui relie la bande Gaza (une absurdité géopolitique) au reste du territoire palestinien. Je crains bien que ce soit un rêve. Pour les plus conscients des uns et des autres, un cauchemar. » 

2 – Dans certaines universités et à Science-Po, manifestations de protestation contre la situation à Gaza.

« Certains contributeurs oublient que la protestation n’est jamais, d’abord, un phénomène majoritaire. Faut-il rappeler la Résistance ? Faut-il rappeler encore que le discours protestataire dit toujours plus que l’objet qui le suscite et qu’il est d’abord celui de la jeunesse, j’entends de la jeunesse d’esprit. Autrement dit, la situation israélo-palestinienne est à la fois un problème en soi et un déclencheur de protestation contre ce que représente, là-bas et ici, à des degrés évidemment très différents,  la violence des rapports humains. Entre autres. »

3 – Une marche blanche est organisée à Châteauroux après la mort de Matisse.

« Une marche blanche n’est pas un acte politique mais un mouvement d’empathie. Ici, il s’agit d’un crime dont la justice dira le contexte et les responsabilités. Tant qu’elle ne s’est pas prononcée, le lier à l’immigration relève d’un choix politique [précision : l’auteur des coups de couteau est un adolescent d’origine afghane dont la mère est aussi mise en examen – ils sont en situation régulière] et dénote un instrumentalisation que refusent les premiers concernés, à savoir les parents de l’enfant tué. La moindre des choses est de respecter cette volonté. Libre à ceux qui veulent à tout prix en faire un problème politique d’organiser une autre manifestation. »

PS. Il paraît que le non répété du tout petit enfant à toutes les questions signifie une revendication d’existence. D’accord, j’ai dit quatre fois oui (voir plus haut), mais ça ne veut pas dire que j’aurais égaré mon âme d’enfant. Bien sûr que non !

Journal 42 – Mouvement et Paul Auster – (02/05/2024)

Vous voyagez pendant une semaine et chacun des jours de cette semaine vous éprouvez le sentiment d’être parti depuis très longtemps. Bon. Si encore c’était chaque fois pareil ! vous dites-vous en soupirant.  Si encore c’était encore plus remarquable quand le voyage est très long ! vous dites-vous avec un soupir plus marqué. Mais non ! Comme vous êtes plutôt épris de connaissance, de savoir et tout et tout, vous vous dites qu’il y a forcément une explication. Des décrochages, quelque part là-haut. Je veux dire dans la tête. Des trucs chimiques, électriques déclenchés. Oui, mais par quoi ? Et si encore c’était vrai pour vous tout seul ! Oui, vous, je veux dire moi. C’est un procédé d’écriture. Donc, si encore… Mais non, la personne qui voyage avec vous éprouve le même sentiment.  Là, ça se complique parce qu’il faut imaginer une double machinerie qui marche pareil. (Vous avez remarqué : « marche pareil » c’est pas très bon, c’est fait exprès pour signaler une perturbation) Donc quelque chose comme une symbiose. La symbiose, au sens littéraire d’union étroite, c’est pas trop votre truc (même remarque que pour « marche pareil ») mais au sens biologique, c’est plutôt tentant. Vous vivez avec quelqu’un dans un rythme global identique (là, je ne dis pas « rythme pareil » parce que la perturbation est nettement moindre) et vous en enregistrez sans vous en rendre compte (sinon vous n’écririez pas tout ce qui précède) tous les effets dans un rapport obligé du présent avec les départs passés et le départ futur. Vous avez beau être différents, les machines sont les mêmes et les impulsions données dans ce rapport à la fois obligé et partagé produisent le même effet.

Ça reste très bizarre.

J’ai appris, comme vous, la mort de Paul Auster.

Et là… . J’ai lu certains de ces livres, La Trilogie new-yorkaise, notamment.

Eh bien, aucun souvenir. Rien. Je suis allé lire sur Internet des résumés. Rien.

Ça craint (pas besoin d’insister sur le malaise).

Ça m’arrive parfois avec des films.

Vous commencez à regarder un film, et peu à peu vous réalisez que vous l’avez déjà vu. Et s’il s’agit d’un polar, vous vous demandez comment vous avez pu oublier…

Je vais relire Paul Auster. Voir, si c’est lui ou moi.

Je vous tiens au courant.

Journal 41 – Le rap et Les Flammes – (27/04/2024)

J’avais déjà observé que le monde continuait à vivre même quand je n’ouvrais pas Internet ou la radio.  Je viens de le vérifier une nouvelle fois. Je suis parti de chez moi le mercredi 24 avril vers 13 h 12 environ et je n’ai pas ouvert mon ordinateur avant le lendemain après-midi – soit 24 heures sans contact approfondi avec le monde ! – et qu’est-ce que je découvre ? Que s’est déroulée la cérémonie des cultures urbaines, dite Les Flammes, et qu’Aya Nakamura a été désignée comme l’artiste de l’année.

Je ne connaissais pas cette cérémonie créée il y a deux ans apparemment pour s’opposer à celle dite Les Victoires de la musique qui ne reconnaîtrait pas assez l’importance du rap et du R’n’B – même si certains des artistes primés aux Flammes l’ont été aux Victoires.  Entre parenthèses, je n’aime pas les cérémonies d’autocongratulations quels que soient leurs noms.  

Les Flammes pourraient donc être aux Victoires quelque chose comme ce que fut en 1874 l’exposition des Indépendants pour le Salon officiel. Une exposition à Orsay en fait un sujet d’actualité. J’en profite. Je ne suis pas sûr que le rapprochement soit pertinent, mais je fais quand même pour rappeler que ceux qui ont dénigré les tableaux des peintres qu’on appellera plus tard impressionnistes se référaient à des critères qu’ils considéraient comme les seuls acceptables. J’ajoute (à voix basse) qu’à en croire certains, l’enjeu serait aussi économique, pour les uns et les autres. Ce serait donc aussi une affaire de gros sous. Les gros sous, toujours les gros sous ! Je ne me rappelle plus qui disait que les soldats croient faire la guerre pour la patrie alors qu’ils la font pour des financiers.  

Je reviens aux Flammes.

J’ai regardé le clip de la chanson Djadja (néologisme signifiant quelque chose comme « mec ») composée et interprétée par Aya Nakamura que 960 millions de personnes ont déjà regardé. D’origine malienne, elle est la chanteuse francophone – elle a choisi un pseudo japonais –  la plus écoutée dans le monde.

Le discours est une mise en cause du rapport de domination homme/femme.

Extrait :

« Tu penses à moi, j’pense à faire de l’argent

J’suis pas ta daronne, j’te ferai pas la morale

Tu parles sur moi, y a R (= rien)

Crache encore, y a R

Tu voulais m’avoir, tu savais pas comment faire

Tu jouais un rôle, tu finiras aux enfers

« T’façon, Nakamura, je l’ai couchée »

Le jour où on se croise, faut pas tchouffer (= déconner)

Tu jouais le grand frère pour me salir

Tu cherches des problèmes sans faire exprès

Putain, mais tu déconnes

C’est pas comme ça qu’on fait les choses »

Dans le clip, la chanteuse est accompagnée de deux jeunes femmes pour une mise en scène visant à souligner cette revendication de la liberté.

Que disent les 960 millions de vues sur Internet ?

Qu’il y a une correspondance entre la chanson et un état de société perçu par un public jeune. Un type de chanson caractérisé par l’absence de mélodie, la répétition d’un rythme uniforme, une destruction de la syntaxe habituelle et un débit de la parole tout aussi destructeur.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’objets de comparaison et que les dénigrements – très nombreux et virulents dans la quasi-totalité des contributeurs du Monde – s’appuient sur des critères inadéquats.

La chanson d’avant le rap était celle d’une société fonctionnant dans un schéma de contradictions entre ce qu’elle était – qui convenait ou pas – et ce qu’elle pourrait/devrait être – qui convenait ou pas. Sardou, Johnny, Ferré, Ferrat par exemple. Je vous laisse le soin de différencier.  

La contradiction a disparu en ce sens que le « pourrait/devrait être » n’existe plus.

Le rap est donc l’expression de cet état perçu par la partie jeune de la population qui rencontre le plus de difficultés (immigrée notamment), comme une société sans harmonie, sans avenir, bref, sans langage de communication audible.

Sexe, argent, sont des thèmes récurrents abordés souvent avec l’accent du désenchantement et de la vanité.

En témoigne – à mon sens –  la chanson Bolide allemand du rapeur SDM qu’un contributeur du Monde évoque dans sa critique de Aya Nakamura  : « « (…)  Il y avait pourtant un certain niveau littéraire dans les paroles. Par exemple dans Bolide allemand, cet ode (sic) à la transition énergétique nommée chanson de l’année : Y a embrouille, on y va, c’est mon gun qui va causer (Gros, c’est réel) J’ai un Cohiba (C’est réel), elle a mon sperme dans l’gosier (Skrt) Han, han, j’accélère salement, vroum, vroum J’suis dans l’bolide allemand, eh ».

J’ai répondu ceci :

« L’ironie du « certain niveau littéraire » renvoie à la conception de ceux qui n’aiment pas que le langage suive « une autre route qu’eux ». Nous sommes en 2024, dans un monde où les représentations de la violence (sociale, économique, sexuelle) ne sont plus celles des 19ème et 20ème siècles, où ceux qui l’observent, la subissent, la commettent, viennent d’horizons très divers et disposent de modes d’expression nouveaux. La citation, lue et entendue dans ce contexte, peut prendre une autre « valeur » que celle à laquelle la condamne une vision du langage figé, un peu comme, pour d’autres, ou les mêmes, l’identité nationale. »

Que restera-t-il du rap – s’il y a un après ?

L’expression datée, parmi d’autres, d’un monde en panne provisoire de sens, ou alors celle d’un chant du cygne – désespéré, comme les chants les plus beaux ?

Ripley, la série.

Je m’y suis lancé – « série » contient « durée » – avec circonspection. Après les deux adaptations cinématographiques réussies du roman (The talented Mr. Ripley) de Patricia Highsmith (Plein soleil, de René Clément – 1960 – Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt et The talented Mr. Ripley d’Antony Minghella – 1999 – Matt Damon, Jude Law, Gwineth Paltrow), que pouvais-je espérer d’une série, sinon l’étirement du récit ?

Elle propose tout autre chose.

Filmés en noir en blanc, les 8 épisodes réalisés par Steven Zaillian et diffusés sur Netflix explorent la problématique – hors références morales – de la confrontation entre le réel objectif et une réalité (un réel construit, subjectif),  principalement par le biais de l’esthétique et de l’art, en particulier l’ombre et la lumière, dont celles de l’œuvre de Le Caravage (Michelangelo Merisi da Cjaravaggio – peintre italien du 16ème siècle) – le noir et blanc du film vient souligner les contrastes caractéristiques de sa peinture… et de sa vie.

Le point de départ est aux USA : Tom Ripley, d’un milieu très modeste,  est envoyé en Italie par le riche armateur Greenleaf dans le but de convaincre son fils Dickie, qu’il connaît,  de rentrer pour s’occuper de l’entreprise.

Le point d’arrivée est l’Italie, antique (Via Appia) et ancienne, la modernité étant limitée à quelques trajets en voiture.

A la différence du roman et des deux adaptations, la série donne la priorité au discours et met au second plan le suspense policier : par son incapacité révélée peu à peu derrière ce qui apparaît d’abord comme une perspicacité à la Maigret, l’inspecteur qui mène l’enquête est l’expression de la vacuité de l’existence quand, à la différence de celle de Tom ( un artiste, du point de vue de la construction d’un réel autre), elle fonctionne de manière « académique ». L’intelligence de Tom – remarquablement interprété par le comédien Andrew Scott –, froide, exclusive de tout sentiment,  lui permet la réalisation parfaite de deux crimes et de la substitution d’identité – jusqu’à sa propre confusion– , en même temps qu’elle le plonge dans l’énigme de ce que sont l’esthétique et l’art dont Dickie – l’argent de son père le dispense de tout emploi – représente la conception superficielle, banale, « bourgeoise ».

Le réalisateur, par les cadrages, les plans, réussit à superposer l’architecture italienne (en particulier Venise, ses ruelles, ses ponts) sur celle, psychique, de Tom dont la figure hiératique fait écho au tableau de Picasso ; l’accrochage final témoigne de la prééminence de l’art sur le réel, plus exactement de la confusion entre le réel objectif et la réalité de celui qui le reconstruit. C’est ce que soulignent, à la fin, le nouveau passeport de Tom et l’incompréhension du policier dont on comprend que l’enquête (réel) n’aboutira jamais parce qu’elle est impuissante à empêcher de vivre sa réalité.

La morale, l’idéologie et la justice républicaine

Le lundi 10 octobre 2023, trois jours après l’attaque du Hamas, l’Union départementale de la CGT du Nord publia un tract qui situait l’événement dans le contexte de l’affrontement entre Israël et les Palestiniens. Il était notamment écrit : « Les horreurs de l’occupation illégale se sont accumulées. Depuis samedi, elles reçoivent les réponses qu’elles ont provoquées ».

Le jeudi 18 avril, le tribunal correctionnel de Lille a condamné Jean-Paul Delescaut, le secrétaire de cette Union départementale, à un an de prison avec sursis pour « apologie du terrorisme » et à verser 5000 euros à l’Organisation juive européenne qui était une des parties civiles. Le tribunal a estimé que le tract incitait à « amoindrir la réprobation morale » contre les auteurs de l’attaque qui étaient présentés comme des victimes.

Dans son réquisitoire, la procureure avait que ce tract « constituait une légitimation d’un attentat de masse sous couvert d’une analyse historique ».

Ma contribution au Monde :

 La réponse apportée par le jugement au questionnement de l’attaque du 7 octobre est donc qu’il s’agit d’un acte en soi, non-inscrit dans un processus. En d’autres termes, les choix politiques du gouvernement israéliens (dont la colonisation en Cisjordanie et le blocus de Gaza) n’ont aucune incidence ni sur l’émergence du Hamas dans la vie politique palestinienne, ni sur le comportement des Palestiniens dans leur ensemble. L’explication de l’attaque du 7 octobre est donc simple : il s’agit de terroristes palestiniens qui ont procédé à cette attaque pour la raison que ce sont des Palestiniens et qu’ils sont des terroristes. Une génération spontanée, en quelque sorte. Ce verdict idéologique et moraliste est un déni de la justice républicaine.