Journal 56 – prostitution, sexe et genre, verrous, extrême-droite, Trump – (31/05/2024)

Cinq objets pour une même page de journal. C’est beaucoup, oui, – vous avez tout le week-end, allez-y par petites doses – mais vous observerez qu’il y a un lien assez visible entre les quatre. Je vous aide finement : s’il y avait, en plus, quelque chose genre « chou à la crème » (chantilly, parce qu’anglaise… sauf dans une pièce montée, mais là, il y a du caramel, de la nougatine et puis, c’est pour un mariage, alors voyez-vous… ) ou « boudin noir » (aux pommes et pommes de terre… c’est plutôt un plat d’hiver, et, là, voyez-vous, le problème, c’est le vin : lequel choisir pour accompagner cet assemblage salé-sucré ?) je comprendrais votre perplexité.

Mais il n’y a rien de tel et je ne comprendrais pas que vous protestassiez (il n’est pas indispensable, mais il en jette !) en prétextant des choux à la crème et du boudin noir, comme des cheveux sur la soupe genre !

Non. Le seul point obscur, c’est « verrous ». Je vous aide encore – je suis trop bon : il ne s’agit pas de verrous pour de vrai, mais d’une métaphore, genre il y a des interdits qui ne fonctionnent plus,  voyez-vous  ? Quant au rapport entre prostitution, sexe, extrême-droite et Trump, je ne vous aide pas. Non !

1- Cinq hommes viennent d’être condamnés à des peines de prison ferme, pour avoir eu des relations sexuelles tarifées avec une enfant de de 12 ans, prostituée (Le Monde 30/05/2024) : Inès s’est enfuie de chez elle, a rencontré une jeune fille qui lui a indiqué comment elle pouvait gagner de l’argent. Elle recevait les clients dans une chambre d’hôtel, affublée d’une perruque et fortement maquillée. Les nombreuses contributions, le plus souvent d’ordre moral ou contestant les peines (estimées trop légères) m’ont incité à envoyer celle-ci :

 « Voilà. Il y a la dimension émotionnelle du cas particulier (non isolé), pathétique, et la problématique : la misère sexuelle qui produit la prostitution sauvage, dont Inès – une misère d’une autre nature – est une illustration. Quel enseignement, à l’école, depuis le premier âge, de ce que sont les pulsions, la manière de les gérer ? Quel discours « politique » (sens premier) sur la problématique de la sexualité, sinon le discours substitutif inadéquat de la morale (les prêcheurs ne sont pas toujours des anges) ? La prostitution, qui est une composante de cette problématique, est une constante de toutes les sociétés humaines que rien ni personne n’est jamais parvenu à supprimer. Le déni de cette problématique (comme de celle de la drogue, entre autres)  aboutit aux réseaux mafieux, à la délinquance et à l’entretien des misères. »

2 – Un long article dans Le Monde (31/05/2024) ainsi résumé : « Ambassadrice d’un art aussi glamour que militant, la drag queen Nicky Doll, de son vrai nom Karl Sanchez, est la maîtresse de cérémonie de « Drag Race France », dont la saison 3 sera diffusée à partir du 31 mai sur France 2 et France.tv. »

Précision ou rappel : une drag queen est un homme qui prend l’apparence (vêtements, maquillage) d’une femme. L’autrice (oui… je sais) de l’article hésite entre il ou elle quand elle cite… il  ou elle.

L’article est agrémenté d’une photo de Nicky Doll et… eh bien, il n’est pas du tout inutile de savoir qu’il s’agit d’un homme… parce qu’il est très belle.

Ma contribution :  « Ce qui dérange – il (sexe) ou elle (genre) ? – c’est la disparition des repères, clairs, nets, visibles, rassurants de l’identité entre le sexe biologique et le genre. XX ou XY, c’est la « nature » et puis c’est tout. Eh non, ce n’est pas tout, la « nature » est juste un peu plus complexe. »

J’ai noté cette contribution : « Je trouve ça plutôt marrant et sympa et ils font ce qu’ils veulent dans le vie. Par contre, je ne suis pas sûr que la surreprésentation médiatique en mode militant pour officiellement « promouvoir la tolérance » n’ait pas un effet contraire. Ce qui est compliqué parce que d’un côté, on ne veut pas imposer aux gens de vivre dans un placard et d’avoir honte de ce qu’ils font mais d’un autre, est ce que ça vaut la peine de pousser à ce point si cela contribue à faire augmenter l’intolérance voire la violence ? »

A laquelle j’ai ainsi répondu : 

« Le problème que vous posez concerne la dialectique : une définition exclusive produit un jour ou l’autre une réaction qui la remet en cause avec des démesures équivalentes à celles de la définition, avant que ne soit trouvée, dans un temps nécessairement long, une résolution (cf.  les réactions contre le racisme, l’esclavage,  le colonialisme, la discrimination des femmes, l’homosexualité etc.). Comment accompagner de la manière la plus adéquate ces remises en cause, selon qu’on les approuve ou pas ? Telle est la question. » 

3- Les verrous sont ceux des interdits qui sautent aussi chez les enfants dont un article du Monde (29/05/2024) explique qu’ils reprennent entre eux les slogans de l’antisémitisme et qu’ils se réfèrent sans la  moindre gêne à Hitler.

Résumé de l’article: « Depuis l’attaque terroriste* du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023, l’éducation nationale a recensé près de 1 450 actes racistes et antisémites, tous âges confondus. Un tournant pour un phénomène qui se dessinait depuis plusieurs années et qui concerne désormais les élèves dès le primaire. »

* La rédaction du journal n’a pas encore décidé d’examiner le sens et l’emploi de l’adjectif.

Ma contribution :

« La conscience qu’ont les enfants importe moins que ce que signifient dans leur bouche les slogans évoqués : des verrous ont sauté, ce dont rend compte, dans cet espace de débat, l’expression de l’idéologie d’extrême-droite avec, notamment, la couverture prétexte du « wokisme », cité à tout propos en guise d’explication, comme si le mot – une étiquette commode – ne recouvrait que les excès d’une démesure, actuelle, qui répond à une autre démesure, historique. Autrement dit, l’absence de « la pensée du processus » est le dénominateur commun du discours de l’enfant qui ne sait pas et de l’idéologie d’extrême-droite qui refuse de savoir ou fait semblant.  De l’un à l’autre, la différence entre l’irresponsabilité de l’ignorance et la responsabilité du déni de la pathologie collective dont le RN et Reconquête ne sont que les expressions électorales : le 9 juin, la responsabilité adulte impose d’émettre un vote politique. »

4 – Je passe en Italie. Article (30/05/2024) sur G. Meloni  intitulé « Le double jeu de G. Meloni en Europe » et ainsi résumé « Longtemps contemptrice de l’Union européenne, la présidente du conseil italien a su s’imposer comme une interlocutrice constructive à Bruxelles. Mais, à Strasbourg et à Rome, les votes de ses troupes reflètent son ambivalence. Elle cherche à imposer une autre majorité, plus à droite, après les élections européennes. »

Ma contribution :

« La lune, le doigt qui la montre, et le choix du regard. Ce n’est pas une « droitisation » (oh, le beau doigt !) que cherchent G. Meloni et les autres, mais une « extrême-droitisation « , et ça, vous le verrez même si vous ne voulez pas le regarder, mais après, vous savez, quand viendra pour les contemplateurs du doigt, le temps des Ah, si j’avais su ! »

5 – D. Trump ( prostitution, sexe,  extrême-droite et verrous, il coche toutes les cases – non, mais je suis trop bon) vient d’être condamné à New-York.

Simple contribution destinée à balayer l’argument d’un complot démocrate et orchestré par le juge :

« « Guilty » n’a pas été décrété par un juge, mais par douze jurés tirés au sort et acceptés par la défense. »

Et toc ! – c’est ce qu’on dit pour signaler que c’est top quand on est immodeste.

Pour la récréation, cette information à méditer sur le temps, l’espace, l’infiniment grand et l’infiniment petit  :

« Le télescope James-Webb détecte la plus lointaine des galaxies connues. JADES-GS-z14-0, qui date de seulement quelque 290 millions d’années après le Big Bang, est « extrêmement bizarre », a expliqué Kevin Hainline, l’un des chercheurs impliqués dans cette découverte. (Le Brief du Monde – 31/05/2024) »

Je ne sais pas vous, mais j’aime bien le « seulement » avec « quelque 290 millions d’années ».

Dialogue sur la vie et la mort entre l’Un et l’Autre.

Ceci n’est pas un journal. Nom d’une pipe ! s’exclameront certains. Oui, bon. Je laisse se manifester les haussements d’épaules, les… Pardon ? Ah, oui, les rires. Parce qu’il y en a qui pouffent ? C’est plutôt bon signe, oui, parce que, dans ce genre d’humour, plus c’est mauvais, plus c’est meilleur. Ça ne se dit pas comme ça, mais là encore, plus c’est pire et… Bref. Il s’agit d’un dialogue que j’ai surpris entre deux personnes dont je respecte scrupuleusement l’identité, d’où l’Un et l’Autre. Je comprends que cette surprise de dialogue vous surprenne. Moi- même…

Ecoutons-les, en n’ayant l’air de rien.

                                                          —

– A propos de ce débat sur l’aide à mourir, vous connaissez le sens de l’expression « tourner autour du pot » utilisée quand il n’y a pas de pot  ?

–  Oui, quand même ! C’est qu’on n’ose pas aborder franchement un problème.

– Et pourquoi, à votre avis ?

– Cette question ! Parce que c’est délicat et qu’on a peur des conséquences !

– Nous y sommes.

– C’est-à-dire ?

– Vous vous rappelez l’argument principal de ceux qui étaient hostiles à l’abolition de la peine de mort ?

– Il y a longtemps… Non, je ne me rappelle pas.

– Ils disaient qu’elle allait entraîner une argumentation de la criminalité. La dissuasion. Ils savaient pourtant que c’était faux.

– Comment ça ?

– Entre autres raisons, par la persistance du crime malgré la guillotine. Si elle était dissuasive, pourquoi les criminels  ?

– Parce qu’il y a toujours des inconscients, des gens un peu fêlés.

– La peine de mort supposait la préméditation, la pleine responsabilité, l’absence de circonstances atténuantes.

– Alors, des gens convaincus qu’on ne les identifierait pas.

– Voilà.

–  Voilà quoi ?

– Il n’y a pas de criminel qui se dise : je vais commettre un crime, je serai arrêté, condamné à mort et guillotiné. Le criminel qui prémédite son acte est persuadé qu’il échappera à la police et à la justice.

– Donc ?

– La guillotine faisait peur, oui, mais à ceux qui n’étaient pas concernés. Vous et moi. Depuis son abolition, en 1981, on constate ce qu’on savait avant  : il n’y a pas de lien entre la peine de mort et le taux de criminalité.

– Quel rapport avec l’aide à mourir ?

– A votre avis, pourquoi la reconnaissance du droit de choisir sa mort avec une aide appropriée suscite-t-elle autant d’hostilité ?

– De moins en moins, non ?

– Oui, mais suffisamment pour qu’on continue à tourner autour du pot. Par exemple : le projet gouvernemental met comme condition : « « Être atteint d’une maladie grave et incurable avec un pronostic vital engagé à court ou à moyen terme et des souffrances physiques ou psychiques réfractaires aux traitements ».  Vous voyez le problème ? Plutôt les problèmes ?

– « … grave et incurable…  », ça me paraît clair… « … pronostic vital engagé… » aussi… Ah, je vois ce que vous voulez dire : « court ou moyen terme ». C’est ça ?

–  Concrètement : qui va déterminer les critères du court ou moyen terme ?

– Le médecin, l’équipe médicale.

–  Par exemple ? Imaginez une fourchette.

– Ben… je sais pas… euh… disons un, trois ou six mois, pour le court terme et…euh… un an ou deux pour le moyen terme. 

– Et ce qui n’est ni le court ni le moyen terme ? Combien ?

– Euh… au-delà de… deux ans. C’est difficile à déterminer.

– C’est difficile parce que temps du malade souffrant, particulièrement celui à qui on annonce que le pronostic vital est engagé, n’est pas le temps de celui qui n’est pas concerné. Un an en bonne santé et un an dans la souffrance avec la mort au bout, ça n’a rien à voir. Et comment comprenez-vous « souffrances physiques ou psychiques réfractaires aux traitements ? »

– Il n’y a pas de remède qui les élimine.

– Eliminer la souffrance physique complètement et en permanence et sans effets secondaires importants, en-dehors de l’anesthésie ou du shoot chimique à haute dose, vous pensez que ça existe ? Et qui va mesurer l’incidence de la perspective du retour périodique de cette souffrance sur la souffrance psychique ?

– Oui… Bon. Comment on s’en sort ?

– Ce matin, un journaliste expliquait à la radio que la modification du texte proposée par la commission parlementaire chargée du dossier, qui remplace « court et moyen terme » par « phase avancée ou terminale », était rejetée par la ministre au motif qu’elle rompait l’équilibre.

– L’équilibre ? Entre quoi et quoi  ?

– Entre l’interdiction de l’aide et son abus.  Elle est là, la peur dont je vous parlais à propos de la peine de mort. Il y a derrière le prétexte de l’équilibre, cette idée, plutôt ce fantasme, que l’être humain est en permanence à l’affût de la moindre opportunité pour tuer son prochain : si vous supprimez la peine de mort, si vous autorisez la demande de l’aide à mourir, il va y avoir des hécatombes.

– L’homme, c’est quand même un peu ça, non ? Voyez ce qui se passe, avec la Russie, entre Israël et les Palestiniens, au Soudan, au Yémen, en Birmanie, en Inde.… la liste n’est pas close.

– Vous remarquerez que ce sont des comportements d’entités, d’Etats, pas d’individus. La loi dont nous parlons concerne l’individu. Equilibre a été utilisé par le président de la République et repris par la Conférence des évêques, hostiles à cette proposition et qui assurent avoir une « expertise dans ce domaine ». Qu’est-ce qui les rend « experts » ? Et le « domaine », c’est quoi ?

– Vous le savez très bien : la mort. Ils vont au chevet des mourants et ils constatent qu’il n’ont pas envie de mourir.    

– Et ?

– Et quoi ?  

 – Si c’est ça, leur expertise, qu’est-ce qui les empêche d’accepter l’aide à mourir en spécifiant qu’elle ne servira à rien ? S’ils sont aussi remontés, c’est bien qu’il y a autre chose.

– Peut-être la crainte qu’on incite au suicide plutôt que de soigner, et pour des raisons d’économie. J’ai lu que les communistes étaient d’accord avec les évêques. Ils demandent en priorité le développement des soins palliatifs et sont contre l’euthanasie « contre la volonté d’une personne » et l’aide à mourir sur « simple demande du malade sans autre critère ».

– Oui. Pour ce type de problèmes, sociétaux, le Parti communiste n’a jamais été à l’avant-garde. Aucun de ceux qui revendiquent le droit à l’aide à mourir n’envisage de tuer les malades sans leur demander leur avis. L’aide à mourir n’est pas antinomique des soins palliatifs et la dégradation de l’hôpital public ne s’accompagne pas d’une recrudescence de mises à mort des malades en fin de vie. Quant au refus de « la simple demande sans autre critère », il témoigne, en-deçà de la préoccupation des dérives – elle conduit souvent à l’immobilisme –, d’une conception de la liberté qui n’a pas donné que de bons résultats dans l’expérimentation communiste. Le Parti communiste et l’Eglise ont en commun la grand défiance de la liberté de l’individu parce qu’ils sont dans le déni de la spécificité humaine qui contrarie leurs thèses.

– La religion est contre le suicide, assisté ou pas,  ce n’est pas un scoop.

– Le motif  ?

– Le motif, tout le monde le connaît :  c’est Dieu qui donne la vie et qui la reprend ! Elle ne nous appartient pas.

– Autrement dit, au nom d’une croyance, les évêques commencent par condamner a priori le suicide, donc l’aide à mourir,  ensuite ils répondent à l’appel de mourants qui partagent cette croyance et ils en déduisent ce qu’ils appellent une expertise – les mourants s’accrochent à la vie, ils n’ont pas envie de mourir – au prix d’une contradiction essentielle dont ils n’ont apparemment pas conscience.

– Expliquez.

– Pour les croyants, la mort est le passage vers Dieu et la résurrection ; elle devrait être plutôt un moment de réjouissance, non ? Que je sache, ce n’est pas ce qui caractérise les obsèques religieuses.  Mais nous sommes dans une société laïque. Je reviens à l’équilibre du président et de sa ministre. L’argument, c’est que quelqu’un à qui on annonce un cancer, ou la maladie d’Alzheimer pourrait demander l’aide à mourir même si la maladie n’est pas avancée ou en phase terminale.

– C’est juste, non ?

– Concrètement : on m’annonce un cancer difficile à traiter, avec une chimio lourde et longue,  des effets secondaires importants et une espérance de deux ou trois ans. Ou la maladie d’Alzheimer : je n’ai que des symptômes légers pour le moment, mais je sais quel va être le scénario qui risque de durer des années. Si je décide de ne pas finir ma vie comme ça, au nom de quel principe me refuserait-on le droit de demander une aide appropriée qui me permette de mourir paisiblement, et de ne pas recourir à un suicide violent et brutal ?

– Il y a les soins palliatifs !

– Là, vous ne m’écoutez pas. Je sais bien qu’il y a des soins palliatifs. Je viens d’en parler. Et si je n’en veux pas ? Si je préfère mourir, là, maintenant ?

– La question, c’est aussi celle de l’aide. Le médecin est là pour soigner, pas pour donner la mort.

– Dans le cas évoqué, il ne la donne pas, c’est le malade qui la demande.

– Vous jouez sur les mots !

– Non. Le problème est celui du pouvoir que s’arroge le médecin. Ce n’est pas à lui de décréter qu’aider à mourir n’est pas un soin.

– Quand même, la médecine, le soin, c’est pour aider à vivre, non ?

– Oui. Tout dépend de la définition que vous donnez de la vie.

– Ecoutez, la vie on sait ce que c’est ! Quand même !

– Je vous écoute.

–  La vie, c’est le contraire de la mort. Non ?

– Nous y sommes.

– Comment, nous y sommes ?

– Est-ce que la vie de l’individu ne contient pas sa mort ? Notre vie biologique et psychique est depuis notre naissance une dialectique permanente entre la vie et la mort qui se joue dans la chimie de nos cellules, dans notre pensée, avec notre mort assurée au bout. Dire qu’aider à mourir le malade qui le demande n’est pas un soin, c’est de la pure idéologie. Pour ne pas dire du mépris. Tous les médecins n’ont pas ce point de vue.

–  Oui. C’est vrai. On sait que certains sont d’accord pour aider. Des cas particuliers.

– Nous y sommes.

– Encore ! On n’arrête pas d’y être !

– Mais oui ! Être, c’est la question. Relativement à la mort, à la manière de la vire, si j’ose dire, il n’y a que des cas particuliers.

– La loi s’applique à tous !

– Celle qui est souhaitée par les partisans de l’aide à mourir est précisément la reconnaissance, pour tous, du cas particulier qu’est chacun de nous.  Autrement dit, plus qu’une loi, il s’agit de l’instauration du principe – le principe est de l’ordre de l’universel – selon lequel notre vie nous appartient, donc notre mort.

– Vous excluez tous les risque de dérives ?  

– Evidemment non ! Mais, est-ce que la meilleure manière de les identifier pour les éviter n’est pas de commencer par instaurer le principe ? On a commencé par le principe « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Le reste en découle.

– Ce principe de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen balayait l’idéologie des différences de nature. Votre nouveau principe, qu’est-ce qu’il envoie promener ?

– La croyance selon laquelle on ignore ce qu’est la mort.

– Ah… c’est peut-être bien pour ça qu’on continue à tourner autour du pot.

Journal 55 – L’interdit de la pensée – (26/05/2024)

En latin*, le complément du nom est indiqué par ce qu’on appelle le « cas génitif » (de genus : origine, genre, espèce), indiquant la provenance, l’appartenance : Le curé de Tours, Les vrilles de la vigne, Les enfants du paradis, sont des exemples que j’ai choisis pour montrer discrètement toute l’étendue de ma culture (autre complément du nom, lui-même autre complément du nom, lui-même etc.).

Je précise tout ça pour en venir à la question que pose l’intitulé l’interdit de la pensée et son double sens possible.

J’explique : « l’amour d’une mère » peut indiquer soit l’amour qu’elle donne soit celui qu’elle reçoit, soit les deux. (J’ai pris cet exemple parce que c’est aujourd’hui la fête des mères, sinon j’aurais trouvé autre chose).

Donc l’interdit de la pensée peut signifier l’interdit imposé à la pensée ou que la pensée s’impose elle-même. Ou un mélange des deux.

> Avant d’en venir à l’essentiel, je laisse la parole au latin* qui tient absolument à dire : Oui (je ne dis explicitement pas qu’il faut l’apprendre pour éviter de répéter inutilement ce que savent les lecteurs du blog), et aussi le grec.

Voilà qui est fait.

L’essentiel renvoie à celui du Journal 53 (la mort… toujours la mort) : l’aide à mourir.

Après la publication de ma contribution, il y eut cette autre, qui veut apporter une critique à la thèse de la tribune : « Notre vie nous appartient, à nous, et non aux soignants, ni aux religieux, ni à l’Etat, ni à la société ».

La voici. Elle est signée X. Vous allez comprendre le rapport avec l’intitulé.

« Il me semble au contraire de l’autrice qu’une réflexion collégiale permet d’éviter de donner « le pouvoir » au seul médecin.  D’autre part, les soins palliatifs à domicile sont possibles, dans certaines régions en tout cas, ce qui est totalement ignoré ici (à dessein?) et un axe serait de rendre cette possibilité plus accessible… Et malgré ce qui est dit la mort n’est pas quelque chose qui ne regarde que la personne mourante, son entourage est affecté et l’existence de celui-ci peut avoir une influence importante sur les désirs exprimés (si on ne veut pas que nos proches nous voient dans un certain état par exemple). »

Le questionnement qui justifie l’intitulé est celui-ci : qu’est-ce qui empêche X de penser la problématique ouverte par la tribune ? Est-ce un interdit imposé à sa pensée (extrinsèque) ou bien un interdit qu’elle produit elle-même (intrinsèque) ? Ou les deux avec une place variable du curseur.

Autrement dit : soit on m’a inculqué des principes, une croyance, ce qu’on voudra, peu importe, qui bloquent ma pensée à un certain seuil indépassable, soit j’ai quelque chose en moi, de l’ordre du physique, de type angoisse, qui produit ce blocage, soit un composé des deux.

Voici, la pensée de la problématique, telle que je la comprends – une réponse envoyée à X et publiée :

« Le « médecin » n’est pas réductible à une personne, il est un pouvoir. Le soin palliatif n’est pas contradictoire avec l’aide à mourir, il en est seulement une forme dont certains voudraient qu’elle soit la seule autorisée. L’entourage affecté et source d’affectation est une constante et pas seulement au moment de la mort ; la question que vous soulevez est celle de l’exercice de la liberté dans le cadre des relations affectives. Par exemple, devenir grabataire ou le refuser est déterminé par divers paramètres, dont celui de l’impact sur les proches, oui, mais quelle que soit la nature des rapports familiaux, c’est, in fine, à celui qui est concerné qu’incombe la décision qu’il prendra comme il le peut et le veut, et quelle qu’elle soit : de ce point de vue, il n’existe que des cas particuliers. Le droit à l’aide à mourir, c’est la reconnaissance du cas particulier. »

Concrètement donc : qu’est-ce qui empêche X de penser que le problème posé ans la tribune n’est pas un ou deux ou trois médecins,  ou un collège réfléchissant, mais le pouvoir médical ? Que le rapport sujet-environnement familial est une constante de la vie et n’est pas spécifique de la mort ?

D’où l’intitulé.

Journal 54 – Marcher sur deux jambes – (25/05/2024)

Nous avons un ami dont le père nous recevait en ouvrant une première bouteille de champagne, puis une seconde qu’il justifiait en expliquant « On marche sur deux jambes ». Il y aurait peut-être eu des choses à dire sur le glissement sémantique de la biologie à l’œnologie (les termes ne sont pas vraiment adéquats, « sémantique » fait même nettement péteux,  mais reconnaissez que ça sonne bien et puis… hein !) mais nous aimions tous le champagne, nous l’aimions beaucoup, certains plus que d’autres, certes,  il s’agissait d’un Roederer – pour ceux qui connaissent, je n’en dis pas plus, pour ceux qui ne connaissent pas, non plus, quoique… oui, d’accord mais quand même, une fois dans sa vie – et personne n’avait envie de lancer un débat qui aurait conduit à remettre en question l’équilibre invoqué. Comme nous ne repartions pas immédiatement, il y avait d’autant moins d’incidences sur nos démarches physiques respectives que le champagne n’a que des effets bénéfiques, tout le monde sait ça.

C’était l’entrée en matière.

A midi, sur France Culture (à propos de la grève d’hier et avant-hier – voir Journal 52 – qui fut largement suivie, le bulletin d’information de 7 h 00 sur cette chaine – est-ce que j’ai déjà dit que je me levais tôt ?  –  n’en a pas dit un mot – bizarre non ?), l’émission Sous les radars de Nora Amadi. Le thème d’aujourd’hui : le changement climatique. Elle avait invité Sylvain Grisot, urbaniste, enseignant chercheur.

J’ai trouvé son discours juste et pertinent : il ne s’agit pas d’une crise ( une crise a un début et une fin) parce qu’il n’y a pas de sortie à envisager. C’est, dit-il, pire que ça.

Une crise existentielle, un modèle qu’il faut qu’on réinvente, demande-t-elle ?

Il dit qu’il est d’accord,  que nous sommes « dans un moment d’accélération de la transformation des pratiques. » Il précise : accélération des chantiers de l’adaptation.

Les lecteurs du blog savent que c’est le constat que je fais, compte-tenu de l’importance des changements à opérer et de la proximité des échéances.

Voilà pour la première jambe.

La seconde manqua dans l’émission qui marcha donc de guingois.

Cette seconde jambe est celle du discours sur le système qui conduit au comportement humain cause du changement climatique. Moins pour trouver la réponse – les lecteur du blog savent qu’elle est la mienne – que pour assurer la pertinence des moyens d’adaptation. Il n’est pas possible de parvenir à changer nos comportements uniquement sous la menace des dangers à venir.

Autrement dit, il n’y a de pratique adéquate que celle qui est accompagnée de la problématique que constitue le questionnement de la cause première.

Il faut donc un discours qui pose la question – même si elle reste sans réponse –  de ce qui conduit l’être humain à construire un tel rapport avec l’objet.

Journal 53 – « La mort, encore, encore, toujours la mort… » (24/05/2024)

C’est un des airs que chante Carmen (dans l’opéra éponyme de G. Bizet) quand elle se risque à tirer les cartes. C’est le pique qui sort, et, comme on le sait, les cartes ne mentent jamais. Pique, c’est noir, donc c’est la mort.  La preuve, elle meurt à la fin, tué par Don José qui n’a rien compris à la liberté, surtout quand elle est revendiquée par une femme. A l’amour non plus, surtout quand c’est une femme qui choisit, mais je m’égare.

La mort, donc, est un sujet de débat de plus en plus récurrent – une démesure, diront certains – parce que nous sommes dans la phase de réponse à une autre démesure, celle de son déni. Non du récit de ses exploits – on les raconte au moins depuis Eschyle, Sophocle et Euripide – mais du discours de ce qu’elle est. La preuve : ceux qui l’explicitent le mieux sont des philosophes – parmi d’autres qui sont aussi des philosophes, mais qui, eux, tournent autour du pot – et ils sont ignorés de la quasi-totalité des hommes. Je pense surtout à Socrate (Platon), Montaigne, Diderot – Spinoza est à part (voir la série d’articles).

Le Monde (24/05/2024) publie une tribune de l’écrivaine Christine Jordis (je ne connais pas) ainsi chapeautée : « Notre vie nous appartient, à nous, et non aux soignants, ni aux religieux, ni à l’Etat, ni à la société ».

Le point de vue développé est en tous points remarquable.

J’ai envoyé cette contribution :

« C’est très bien. J’ajouterai ceci : tout choix implique un renoncement, autrement dit, choisir de mourir implique le renoncement à une vie particulière, la sienne, dont personne n’est en mesure de dire ce qu’elle doit être pour être vécue, si ce n’est le sujet lui-même. En regard du suicide brutal et violent, le droit à l’aide à mourir (comme l’aide à naître), est un progrès de la civilisation en ce sens qu’elle reconnaît que la mort (sa mort) est une composante de la vie de l’individu, depuis le tout début de son existence, et qu’elle est donc désormais de l’ordre du choix (quel qu’il soit, dont celui de « laisser faire la nature »), comme doit l’être la conception (contraception/IVG). Un apprivoisement du tragique. »

Un autre article du journal explique que le premier ministre a gagné le match (cf. article 52) contre la tête de liste du RN. Pas par KO, mais aux points. Les contributions donnent des avis parfois différents. J’ai relevé celle-ci  :  « Le problème, c’est que, aussi stupide soit-il, répétant les mêmes phrases toutes faites et interchangeables en se la jouant « hauteur », Jordan Bardella est très photogénique, grand, bien bâti, et son costume, contrairement à celui d’Attal, était fort bien coupé. Hélas, je crains que cela compte plus que son intellect dans les élections. »

On sait depuis Molière (Le Bourgeois Gentilhomme) l’importance du tailleur (riche, quand il est anglais) dans la vie sociale.

Journal 52 – misère de la politique – (23/05/2024)

Ce matin, toutes les chaines de la radio du service public diffusent en continu de la musique. Cette absence de la parole est l’annonce d’une grève unitaire des personnels hostiles à la réforme de l’audiovisuel public décidée unilatéralement par le gouvernement. Un message enregistré régulièrement diffusé rappelle la raison de la non-diffusion des émissions habituelles et se termine par la formule « nous vous prions de nous en excuser » dont j’ai déjà souligné la signification de culpabilité qui conduit à inverser le rapport cause/conséquence dans la confusion des responsabilités.

La musique, donc, en tant que remplissage de vide, signe perverti d’une carence de la parole, d’une misère politique.

Autre exemple, d’une gravité plus lourde : ce soir, dans le cadre des élections européennes est programmé sur France 2 (suspension de la grève ?) un débat télévisé entre G. Attal, premier ministre, et J. Bardella qui conduit la liste du RN, créditée selon les derniers sondages de 32% d’intentions de vote.  

Le mot débat est inadéquat pour ces deux raisons :

1 – Il n’y a pas de débat possible avec l’extrême-droite pour la raison que débat implique idées. Or, cette idéologie (le moi transféré dans le national) sollicite non la pensée, mais les affects/passions les plus tristes qui, pour fonctionner, requièrent le bouc-émissaire et la haine. Ou bien on adopte cette idéologie, ou bien on la combat pour en freiner le développement par la sollicitation de la pensée. Il n’y a .pas d’autre alternative.

2- L’enjeu – comme celui de toutes les confrontations politiciennes de ce type – n’est pas celui du débat d’idées, mais de l’affrontement-spectacle où les points marqués sont attribués selon des critères sans relation avec l’objet. Le rapport du RN avec l’Europe et les contradictions entre ses votes et son discours électoraliste ne sauraient constituer un argument en ce sens que pour être entendu et écouté, il suppose chez ceux à qui il s’adresse une pensée critique, antinomique de ce qui motive leur adhésion.

Ce qui fera dire que l’un ou l’autre a gagné concernera l’allure, la présentation,  les bons mots, le sens de la répartie… bref, les règles d’un jeu qui n’a rien à voir avec l’exercice de la pensée.

Que le premier ministre s’y prête est non seulement significatif du désarroi collectif, mais confirme l’inconscience et l’irresponsabilité du président qui l’envoie sur le ring, du gouvernement, des députés qui ne disent rien, des médias qui font « comme si c’était un débat » et des téléspectateurs qui regarderont sans réaliser qu’ils valident ainsi la reconnaissance politique que cherche le RN.

Journal 51 – Le procureur de la CPI – (21/05/2024)

Quand il s’agit de l’Histoire, il est très hasardeux de parler, à chaud, de tournant.

Je prends quand même le risque de dire que la décision du procureur de la Cour Pénale Internationale de demander des mandats d’arrêt contre les principaux dirigeants du gouvernement d’Israël et du Hamas en est un.

Peut-être même une épingle à cheveux.

B. Nétanyahou a déclaré que cette décision du procureur était « un outrage moral d’une proportion historique ». « Historique » pourrait bien confirmer mon point de vue : l’application, inadéquate, de la morale à une décision judiciaire tend à en détourner le sens.

La réaction de J. Biden qui qualifie la décision de scandaleuse est elle aussi un déni des coresponsabilités.

Le Hamas la dénonce lui aussi en prétendant qu’elle assimile les victimes au bourreau.

Cet accord entre Israël et le Hamas signifie, malgré eux, leur coresponsabilité.

Voici ma contribution au Monde :

«  Comment ne pas être d’accord avec une décision de justice qui, en inculpant dans le même temps des responsables israéliens et palestiniens, replace le conflit actuel dans ce qu’il est, à savoir un processus d’affrontement dont la durée – quatre-vingts ans – est significative de la coresponsabilité des deux parties ? »

Elle a suscité ce commentaire d’un lecteur :

« Le 7 octobre était une attaque terroriste. Après le 11/9/01 auriez-vous trouvé normal qu’on inculpe le Président américain ou après le 13/11/15, le Président français ? Le premier pour avoir autorisé la riposte contre l’EI, le second pour avoir autorisé l’attaque contre la cache des organisateurs à St-Denis ? »

A qui j’ai répondu :

« Terrorisme » est une étiquette qui décrit des actes qu’elle n’explique pas. Est-elle collée sur la colonisation sauvage et meurtrière en Cisjordanie ? Sur l’intervention US (George W. Bush) /UK (T. Blair) en Irak ? Est-ce que le président américain a été traduit en justice pour la fabrication reconnue de fausses preuves ? Votre remarque oublie le processus : la guerre n’a pas commencé le 7 octobre. Le Hamas n’est pas né par génération spontanée et son attaque criminelle est un épisode du conflit. Il ne s’agit pas de dénier à Israël le droit de riposter – ce n’est pas la question – mais de dire que les uns et les autres sont coresponsables de la pérennité du conflit et des massacres quelles qu’en soient les formes. C’est le sens de la décision du procureur de la CPI. »

Journal 50 – l’enfant et le cimetière – (19/05/2024)

Robert Harvey, auteur de Parmi les gisants – une déambulation écrite, précise-t-il dans l’Introduction – (cf. article du 07/02/2024) était l’invité de l’émission L’heure philo sur France inter, le 10 mai dernier. 

(https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-philo/l-heure-philo-du-vendredi-10-mai-2024-9026361).

Il rappela le cimetière proche de la maison d’Oakland où il vécut son enfance et dans lequel il se rendait en « sautant la barrière » pour…

Pour quoi, au fait ?

Bon. D’accord, il y a la barrière – la frontière, l’inconnu, l’interdit – et les grands qui la franchissent parce qu’ils sont grands, alors que Robert, lui, est encore petit. Donc, quand je serai grand, moi aussi.  Ou alors, quand je pourrai la franchir, c’est que je serai grand. Petit, l’enfant a envie d’être, peut-être pas grand, mais comme les grands.  C’est une autre question.

Ce qu’il y a derrière la barrière ? « Un terrain de jeux, de toutes sortes de trucs » dit-il. Les jeux, ça le petit Robert sait ce que c’est parce qu’ils sont pratiqués en-deçà, mais au-delà ? Puisqu’il y a une barrière, il y a forcément autre chose. « Toutes sortes de trucs », donc.

Le spécialiste de Marguerite Duras qu’il est sait que les mots disent plus (mieux ?) que ce dont ils ont l’air, surtout quand ils n’ont l’air de rien. Et un truc, qui plus est au pluriel !

« Des trucs », pour l’enfant qui ne peut pas encore franchir la barrière, c’est quoi ? Le mystère du monde où ont accès les grands, oui, d’accord, mais ça, c’est la surface, l’écume. Robert sait ce qu’est un cimetière.  En profondeur, il y a les morts, oui, mais les morts, c’est encore une surface. Ce qui intrigue et importe, c’est ce qu’il y a sous les morts. Et ce qu’il y a sous les morts, c’est la mort et sa mort. Et sa mort, le petit enfant en a déjà expérimenté la conscience, plus ou moins confusément.

Le jeu, avec pour cadre, des pierres tombales, tel est, non le terrain de jeu, mais le terreau de la pensée première, plus ou moins élaborée (c’est peut-être ça les trucs : ce qu’elle remue) apparemment décisive pour l’apprivoisement et la sérénité quant à sa mort.  Qu’il n’ait « rien planifié » pour elle pourrait laisser penser qu’il rêve d’être le premier qui… (cf. la séquence Lacan). Mais non : « Je crois que j’aimerais bien disparaître… » confie-t-il à l’animatrice, le « … un peu » lâché à mi-voix ne portant évidemment pas sur ce verbe (comme être, disparaître se prend tout entier ou ne se prend pas) mais sur le « j’aimerais » qui précède, parce qu’aimer et disparaître sont des mots qui ne vont pas si bien ensemble, surtout quand on est vivant.

Je saute les intermédiaires comme Robert sauta la barrière : dans les cimetières, je n’ai pas envie de suivre les allées mais de courir et sauter sur les pierres tombales. Je ne le fais pas parce que je suis grand déjà depuis un certain temps et bien élevé.  J’ajoute à voix très basse, très très basse, un murmure, que s’il n’y a personne… Robert rappelle que les morts ne sont pas sous les pierres mais dans nos cœurs et nos mémoires. Et là, dans nos cœurs et nos mémoires, ils sont bien vivants. Moi, si je meurs un jour et que je sois enterré, j’aimerai bien que des enfants, même grands comme moi, viennent jouer sur ma pierre comme jouent les enfants qui n’aiment rien tant que courir, sauter, se cacher, et le cimetière, pour jouer à disparaître, avouez quand même que ! Non ?

Un jour, à midi, sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle –  nous l’avons parcouru dans la partie française, la partie espagnole nous a semblé trop goudronnée –  nous avons pique-niqué dans un cimetière. Le cimetière a cet avantage d’avoir toujours un point d’eau et quand on marche… Nous nous étions assis sur une pierre tombale qui nous a aussi servi de table.  Je le dis encore à voix basse : j’ai expliqué à la dame – j’ai noté son nom dans mon journal – pourquoi nous nous invitions chez elle, et, croyez-moi ou pas,  je n’ai entendu aucune protestation ni aucun reproche. Comme pour Robert, les esprits, les fantômes, ce n’est pas mon truc (oh !) mais là, avouez quand même que ! Non ?

Un dernier petit mot, juste pour lui – vous, fermez les yeux. Vous dites, Robert : « Tous les souvenirs d’enfance, on ne les oublie jamais ». Je pense à Proust et à la manière de les faire émerger. Si ce n’est pas indiscret, votre tasse de thé et votre madeleine, c’est quoi ?

Journal 49 – Pays-Bas/Adolescentes et jeunes femmes françaises – (16/05/2024)

Il y a des jours où la lecture de mon journal (Le Monde) me pose la question de l’intérêt de ou pour ce qui va mal. Je ne sais pas s’il y a un nom pour ça, mais bon, à la louche, peut-être un fond de masochisme. C’est un peu court, oui, mais la louche ne fait pas dans la finesse. Donc, je sais avant de l’ouvrir (sur l’Internet) que les informations « Yop la boum ! » ou « La vie est belle ! » ou encore « Plum plum tralala ! » genre,  (le tic de langage se place aussi après), sont genre rares (là, je l’ai mi avant pour bien faire voir) mais j’ouvre quand même. Je ne suis pas le seul – quatre-cent mille personnes environ font la même chose – ce qui n’est ni une excuse ni une explication d’autant que la perception du troupeau, si elle peut être rassurante d’un certain côté, n’est pas forcément sans inquiétude d’un certain autre.

Aujourd’hui, dans la liste, deux informations, apparemment sans rapport, mais les apparences, vous savez…  :

1 – les Pays-Bas vont être gouvernés par une coalition dominée par l’extrême-droite qui a réussi à convaincre trois partis de s’associer avec elle.

2 – en France, les hospitalisations des adolescentes et des jeunes femmes en situation de détresse (automutilations, tentatives de suicide) sont en augmentation spectaculaire depuis une quinzaine d’années. Même chose en psychiatrie.

J’ai envoyé deux contributions. Pour ce problème (les contributions), j’ai identifié le syndrome il y a déjà quelque temps déjà : une tendance à penser « Il en restera toujours quelque chose, on ne sait jamais », aussi ne m’étends-je pas davantage.

1 – « Le basculement commence comme ça, de manière insidieuse, et le déni qui a toujours de bonnes raisons incite à regarder le doigt plutôt que la lune. Derrière le « nous d’abord », il y a la problématique pathologique du « moi d’abord » dont on sait qu’il conduit nécessairement à l’affrontement. C’est la leçon de l’Histoire qui ne sert à rien, parce qu’il n’est pas question de raison, d’analyse, mais d’affects et les motifs de désarroi ne manquent pas. Le seuil du basculement que personne ne connaît est irréversible. « Une bonne guerre ! » disait-on, avant de proclamer, après quelques millions de morts, « plus jamais ça ! ». Une des difficultés à résoudre est la décision de se distancier de ces affects passifs qui conduisent à dire et à faire n’importe quoi en fermant les yeux et les oreilles, pour répondre « Cause toujours… »

2 – « Adolescentes et jeunes femmes… Remise en cause du rapport homme/femme ? Maternité dans le cadre du désarroi général ? Une période de transition difficile alors qu’est encore vive la mémoire du temps pas si lointain où l’assignation de la femme était encore la maison, les enfants et le service du mari. S’y ajoute le poids de l’échec de la contraception (IVG) qu’elles doivent supporter et vivre, et elles seules. Les portes de la liberté et de l’autonomie ont été ouvertes dans les souffrances des affrontements multiformes, et sans toujours l’accompagnement qui en permette l’apprentissage. »

A quoi a très aimablement répondu un lecteur (anonyme) :

« Vous devriez lire l’histoire ancienne des violences faites aux femmes, du mariage en paravent du viol et la criminalité touchant les femmes du début 20e et 19e siècle peut être cela vous passera vos lubies de croire que c’est l’autonomie, la « remise en cause », ou la liberté de disposer de mon corps, etc qui expliquerait le malheur ou que notre époque est la pire. Il y a des problèmes, et on doit travailler à les corriger, ni plus ni moins. – Mon arrière-grand-mère avait un mari merdique (mon arrière-grand-père que j’ai connu, effectivement merdique), et comme nombre de femmes de son époque, il était impossible d’en divorcer: pression sociale, revenus captés par le mari/père, pas envoyée à l’école contrairement à ses frères. Il lui a fallu garder le mari merdique. « Les portes de la liberté et de l’autonomie ont été ouvertes dans les souffrances des affrontements multiformes » les gens autour de vous ne sont pas idiots. »

A qui j’ai répondu :

« Merci pour la belle illustration que vous donnez du dialogue. Outre le fait que je ne présente nullement le passé comme un idéal ( ?) ni le présent comme le pire ( ?), vous oubliez dans votre diatribe une donnée pourtant essentielle et bien connue de ceux qui s’intéressent paisiblement à la problématique de l’exercice de la liberté, à savoir que la contrainte, même sévère, peut procurer une forme de « sécurité » et sa disparition un malaise. Comme le problème évoqué concerne les adolescentes et les jeunes femmes, peut-être faut-il chercher une explication dans la modification à la fois récente et radicale d’une structure globale qui les concerne spécifiquement ? Vous vous appuyez sur des cas particuliers, familiaux et douloureux. Peut-être pourriez-vous prendre un peu de distance pour comprendre la problématique que je propose et qui prend en compte les luttes féminines. »

Journal 48 – la drogue – (14/05/2024)

Il y a (au moins) un discours de Platon – je ne sais plus lequel – dans lequel Socrate fait la remarque suivante : quand il s’agit d’une question technique, on interroge un spécialiste [ ainsi – je ne suis pas sûr que ce soit son exemple, peu importe – pour construire une maison, on demande l’avis de l’architecte], mais quand il s’agit de la gestion des affaires de la cité, autrement dit, et au sens strict, de la politique, tout le monde s’estime compétent.  

On peut élargir le champ jusqu’à à peu près tout ce qui n’est pas à proprement parler de l’ordre de la technique, et encore. Ce qui s’exprime en l’occurrence ce sont des opinions qui n’aiment rien tant que le zinc du Café du commerce. Le dialogue (et d’abord l’écoute) implique donc l’évacuation des seules opinions en tant qu’objets d’échange et un accord sur la nécessité de construire des problématiques.

Le Monde  (14/05/2024) publie une tribune de Patrick Lefas, responsable français de l’ONG Transparency International France. L’objet de l’article concerne le trafic des stupéfiants.

Je passe sur les informations qui sont globalement bien connues, à savoir que ce commerce concerne des dizaines de milliers de personnes et met en jeu plusieurs milliards d’euros.

C’est la conclusion qui est intéressante :   

« La France ne gagnera pas la guerre contre le narcotrafic sans mener la bataille contre la corruption et le blanchiment, et sans la mobilisation conjointe de sa police, de sa justice et de son renseignement financier. »

Celui qui parle ainsi est donc un spécialiste dans un domaine particulier – l’ONG s’occupe de corruption – et il aboutit à une conclusion d’un problème qu’il n’a pas posé, une conclusion qui ressemble fort à une tautologie (dire deux fois la même chose comme s’il s’agissait de propositions différentes) = on ne gagnera pas la guerre sans les armes qui permettent de la gagner. Nous sommes d’accord, c’est préférable.

Je formule ainsi le problème non posé, dans une contribution (publiée) :

«  Autre manière de poser le problème : il ne s’agit pas de gagner (ou de perdre) la guerre, mais de l’éviter en construisant la problématique de la « drogue », autrement dit des béquilles de tous ordres dont l’homme a besoin, qui contient la manière d’en déterminer les conditions de production et d’utilisation. »

Ici, la drogue n’est que l’expression d’un autre chose – juste évoqué dans la contribution. Est-il besoin de rappeler que le seul traitement des symptômes, ici comme ailleurs, ne peut conduire que dans une impasse ?

La question que posent cet article et sa conclusion est celle de l’ONG (pas seulement celle-ci, mais en général) en tant qu’ « évacuateur de problématiques ». Comme si, relativement à l’exemple du préambule, l’architecture n’impliquait pas la prise en compte de l’environnement, jusqu’à la reconnaissance même de la non-pertinence de la construction envisagée.