Journal 104 – l’oubli après la sidération ? – (02/11/2024)

La Une du Monde publie ce jour un article intitulé :  « Inondations en Espagne : pourquoi quelques mois après une catastrophe, la sidération cède la place à l’oubli. »

Ma contribution :

« Oubli ? La mort ordinaire, ce sont les funérailles suivies du repas d’une communauté (famille et proches) en état de vie. Ici et ailleurs, la catastrophe, c’est moins la mort – les cadavres – compliquée de surcroît de l’état de survie d’une partie de la communauté, que l’impossibilité de résoudre à court et moyen terme le problème dont la nature est tout autre que celui la mort ordinaire, en ce sens qu’il implique un système et notre responsabilité. On n’oublie pas les morts, on les intègre dans le vivant. On n’oublie pas la catastrophe, on en dénie la cause parce qu’elle pose la question de l’équation capitaliste et nous renvoie notre rapport à l’objet. »

Ici, à la porte sud Cévennes, le thermomètre dépasse les 20° l’après-midi et nous n’avons pas encore eu besoin de chauffage.  Une première. En équation, ça donne à peu près ceci :  des économies produites par une démesure, cause d’un changement climatique qui se manifeste par un réchauffement générateur de catastrophes.

Question : comment on s’en sort ?

Un peu de couleur – modifiée.

Journal 103 – les saints, les morts et l’enfer – (01/11/2024)

Le 1er novembre n’est pas la fête des mort – elle, c’est le 2 novembre – mais des saints, plus exactement de tous les saints, autrement dit de tous les morts puisque les visites dans les cimetières sont programmées pour ce jour-là. Ce qui ne veut pas dire que les morts visités le 2 ne sont pas saints. Les morts des vivants n’habitent pas forcément la même commune et il faut donc étaler les visites. Comme les déplacements en voiture sont très nombreux ces deux-jours,  il y a donc de très nombreux morts sur les routes, c’est logique, le diable qui loge en enfer ne vous dira pas le contraire.

Dans son sens étymologique, l’enfer, c’est l’au-dessous.

Le nom hérité du latin infer est au pluriel (les enfers) pour désigner le lieu où allaient indistinctement toutes les âmes des morts antiques et que la religion grecque nommait Hadès – la divinité des enfers. Inferi chez les Romains. Le tri entre les bons et les méchants se faisait là-dessous.  Les Champs-Elysées pour ceux-là, le Tartare pour ceux-ci. Il n’y avait pas de résurrection prévue.  Pas de fin des temps non plus.

Il est au singulier pour désigner le lieu dans lequel sont précipitées celles des méchants de la religion chrétienne pour y souffrir éternellement à cause de leurs péchés. Ce sont les damnés. Puisqu’il y a une résurrection prévue le jour du Jugement dernier de la fin du monde, celles des bons monteront au ciel rejoindre Jésus qui n’a donc pu que monter après être sorti du tombeau, comme le rappelle Apollinaire dans son poème Zone (le premier du recueil Alcools) avec un regard et un ton qui ne sont pas tout à fait orthodoxes :

« C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche

   C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

   Il détient le record du monde pour la hauteur »

La question qui a angoissé des générations de croyants concerne la nature de cet enfer et des supplices réservés au damnés par le Diable et ses acolytes. Jérôme Bosch (15ème siècle) en a proposé un aperçu réjouissant dans le panneau de droite de son triptyque Le Jardin des délices.

Aujourd’hui, plus personne, ou presque… encore que…, ne croit à ces fantasmagories, surtout depuis Sartre qui a extirpé l’enfer de l’au-dessous pour le mettre sur l’au-dessus. « L’enfer, c’est les autres » assure Garcin, un des trois personnages de sa pièce Huis-Clos (1944). Cette affirmation qui termine la pièce pose la question du regard de l’autre relativement à sa propre existence.

J’ai trouvé sur Internet ce commentaire du journal catholique La Croix : « Il y a une part de vérité dans cette affirmation, car tout se joue en effet dans la relation. Relation à Dieu, aux autres. Être fermé aux autres, refuser toute relation, c’est cela l’enfer. »

Face à une tentative de récupération aussi désarmante, je conseille le sourire.

Journal 102 – Trump, Netanyahou, désinhibition – (28/10/2024)

Hier, dimanche, dans un reportage diffusé sur France-Culture, une femme palestinienne en errance dans la partie nord de Gaza isolée et bombardée par l’armée israélienne – pas de nourriture, d’eau, hôpitaux hors service – expliquait que des soldats israéliens se moquaient d’elle depuis leur char d’assaut en lui demandant des nouvelles d’Ismaël Haniyeh et Yahya Sinouar  (deux chefs du Hamas tués par les Israéliens).

Ce comportement de mépris « autorisé » est un des signes de la désinhibition de la politique israélienne qui fonctionne sans autres critères que les siens, en-dehors de toute référence au droit. Ce qu’elle dit désormais ouvertement, ce n’est pas seulement son refus du Palestinien politique (négation d’un Etat) mais celui du Palestinien en tant que tel dont elle détruit les structures à Gaza par les armes, par l’humiliation et la colonisation en Cisjordanie.

Dans cette phase de l’affrontement asymétrique commencé il y a quatre-vingts ans, les Palestiniens politiques ont disparu : une conférence internationale se tient au Qatar, sans eux.

L’humiliation et la destruction sont les expressions de la strate la plus enfouie,  parce que la plus brutale, de l’être humain que veulent corriger, pour la communauté, le droit, les lois et la morale, pour l’individu, l’éthique.

Cette politique de l’Etat israélien qui dénie le droit, les lois, la morale et l’éthique est soutenue par J. Biden et K. Harris qui fournissent les armes et favorisent ainsi la désinhibition qui se manifeste de surcroît par l’ignorance de leurs demandes de modération et leurs projets de cessez-le-feu – J. Biden a plusieurs fois annoncé que son plan allait être accepté.

Autrement dit, en fournissant la puissance qui favorise la désinhibition, J. Biden et K. Harris – quel que soit le degré de duplicité diplomatique – témoignent aux yeux de leur opinion publique – et du monde – de leur impuissance – les onze voyages d’Anthony Blinken en Israël pour rien quant aux intentions affichées, en sont un autre signe.

Or, la toute-puissance – machiste,  politique – est ce qui constitue l’image que D. Trump a créée, dont une partie des US a un tel besoin que l’incitation à l’insurrection (assaut contre le Capitole) et la condamnation (procès Stormy Daniels) ont pour effet une sacralisation du personnage « autorisé » au mépris, à l’humiliation et à la violence des mots avant les actes.

En soutenant Netanyahou – l’équivalent trumpiste israélien – les démocrates renient ce qu’ils sont censés être et en contribuant ainsi à renforcer l’image de D. Trump, favorisent sa réélection. Ce qui semble de plus en plus probable.

Journal 101 – la distanciation – (25/10/2024)

Un article du Monde de ce jour révèle l’importance des harcèlements (dont des menaces de mort) visantThomas Jolly, le concepteur de la cérémonie d’ouverture des JO.

Ma contribution.

 «  Les « ouvertures » (JO, Coupe du monde de foot…) ont quitté le champ du sport pour celui de ce qui s’apparente plus ou moins à un état des lieux de la création du pays organisateur. Le point commun des divers tableaux proposés le 26 juillet est une distanciation des représentations habituelles, autrement dit un inconfort. La violence des réactions est le signe d’une difficulté à l’accepter, qui vient pour une part de la quasi absence d’enseignement de la problématique de la création artistique, pour une autre de l’inconfort actuel, planétaire, lié à l’absence d’alternative, qui incite à rechercher des références tranquillisantes, « sures », autrement dit à rejeter ce et ceux qui les questionnent, notamment sous l’angle de l’esthétique. Si ce n’est pas nouveau, l’intensité du malaise actuel, elle, est forte. »

Une réaction :

« Accepter l’inconfort au nom de l’Art c’est bon pour les autres, en général les mêmes, ces galeux d’hommes blancs catholiques hétérosexuels. Si l’Art se montrait inconfortable pour telle ou telle minorité nous ne tarderions pas à voir que ce n’est pas autant acceptable que vous le dites. Arrêtez de vouloir humilier les autres au nom de l’Art, et de surcroit les insulter parce qu’ils ne comprendraient pas l’Art ! Essayez d’IMAGINER qu’ils fassent la même chose pour vous. »

Ma réponse :

« L’inconfort dont je parle est une composante de la vie, notamment de la création artistique. Flaubert et Baudelaire ont été convoqués au tribunal pour cela.  Il s’agit de la mise en cause non de personnes mais de références,  ce qui implique une distanciation. De ce point de vue, l’art participe de l’esprit critique et n’a pas à voir avec l’humiliation ou l’insulte. Se sentir humilié ou insulté, là est le problème. »

 Une seconde réaction :

« Merci pour cette très bonne analyse. En réponse à un autre commentaire : en quoi la présence de drag queens est-elle humiliante pour vous ? »

Photo : ces trois-là , des Cévennes, que je trouve très beaux, demandent eux aussi une certaine distanciation.

Journal 100 – le faux piège du dilemme cornélien – (24/10/2024)

L’éditorialiste des Matins de France-Culture expliquait en quoi la « niche parlementaire » permet au RN de tendre un piège à la gauche et à la droite. Cette « niche » est une disposition qui autorise les partis, pendant une journée et à tour de rôle, à proposer des lois.

Le RN va proposer l’abrogation de la réforme des retraites – revendication de la gauche – le rétablissement de la peine plancher et l’expulsion des étrangers condamnés – revendication de la droite. 

En quoi est-ce un piège ? Le vote de la gauche ou de la droite pour une proposition RN signifie la fin du cordon sanitaire qui exclut le RN du champ républicain et rend envisageables des alliances, jusqu’ici refusées, autrement dit revient à faire du RN un parti comme les autres.

Tel est le discours de l’éditorialiste Stéphane Robert qui évoque donc un « problème cornélien » : l’accord ponctuel est en contradiction avec le désaccord essentiel, le refus de la proposition en contradiction avec sa propre proposition. Donc, quoi que décident les partis, ils sont perdants, en particulier pour l’opinion publique.

D’où « problème cornélien ».

Rappel : Corneille (17ème siècle) est l’auteur de tragédies dont la plus célèbre est Le Cid (1637) généralement étudiée au collège en classe de 4ème. L’intrigue met en scène deux familles aristocratiques de haut rang, en particulier Rodrigue (fils de Don Diègue) et Chimène (fille de Don Gormas) qui s’aiment et vont se marier. La jalousie politique de Don Gormas le conduit à souffleter Don Diègue, autrement dit à le provoquer en duel. Don Diègue, âgé, est physiquement incapable de relever le défi, ce qui le met dans une situation de déshonneur, inacceptable pour un aristocrate. Il demande donc à son fils de se battre à sa place.

D’où le dilemme :

1- Rodrigue accepte : soit il tue Don Gormas soit il est tué et il perd Chimène dans les deux cas – elle refusera d’épouser celui qui a tué son père.

2- Rodrigue refuse : il la perd aussi puisqu’il déroge au code de l’honneur qui lui commande de se battre : elle refusera d’épouser un homme déshonoré.

En quoi parler de dilemme est un piège ?

Tout dépend du critère-référence. 

Rodrigue est piégé uniquement dans le cadre du critère-référence « code de l’honneur » de l’aristocratie. Il ne l’est plus s’il en sort, comme l’indique Corneille dans les célèbres « Stances », un monologue où Rodrigue envisage l’hypothèse de sortir de ce cadre. Corneille décide qu’il va obéir à son père. Il tuera le père de Chimène mais tout se terminera quand même bien grâce à l’intervention du roi (= deus ex machina, un procédé de théâtre équivalent à la baguette magique). Corneille sait qu’on n’a qu’une vie, et qu’imaginer une révolte, même dans une pièce de théâtre, pourrait lui coûter cher.  Il fait ainsi preuve de sagesse, comme, dans un autre domaine, Galilée.

Ici, sortir du cadre du critère-référence, donc éviter le prétendu problème cornélien,  implique de dire et d’expliquer en quoi le RN n’est pas un parti politique, mais l’expression électorale d’une pathologie collective.

Coquilles

J’ai relu mon dernier article… et j’ai corrigé, je ne sais pas trop, mais bien cinq ou six coquilles. La coquille est un objet curieux. Vous écrivez un texte, vous le relisez, tout va bien. Vous le publiez. Je dis « vous » pour ne pas avoir à dire « moi », ce qui m’arrange, d’une certaine manière. Et puis, vous le relisez, parce que vous êtes un peu narcissique ou bien parce qu’il y a un quelque chose qui vous dit que vous l’avez écrit peut-être un peu vite (en plus, il y avait du soleil) et donc que peut-être… Et là… Remarquez, coquille est un joli mot, même quand il est vide et qu’on le ramasse sur la plage. Oui, je sais, on dit plutôt coquillage, mais je m’en sors comme je peux. Quoi qu’il en soit – et après avoir relu au cas où… là, ça devrait aller – je vous demande de bien vouloir m’excuser, si toutefois vous les avez remarquées. Sinon, c’est inutile.

Journal 99 – le soleil – (23/10/2024)

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »

Ainsi commence L’Etranger écrit par Albert Camus en 1942. Rapportée à la problématique du livre (la question des références, l’éthique) la date a son importance.

L’intérêt de ce début de roman repose sur la structure : une juxtaposition de phrases (pas de liens, d’articulations) et de réflexions qui crée une ambiguïté, relativement aux références « normales » quant à l’événement que représente la mort de la mère. « Normalement » quand meurt la mère, on est triste, désemparé etc. et cette perturbation « doit » être visible, perceptible.

Ce qui ressort de ce début (en langage savant on dit un incipit – du latin incipere : commencer) est exactement le contraire. Non du point de vue de la logique pure, mais du rapport avec l’événement : l’incertitude  (Ou peut-être hier, je ne sais pas (..) Cela ne veut rien dire) s’explique en effet par la différence de temporalité entre le moment où a été écrit le télégramme et celui où Meursault (le narrateur) le reçoit : le « hier » du télégramme peut ne pas être celui du narrateur, tout dépend du délai de transmission.

Ce qui « ne va pas » c’est la distance entre la gravité de l’événement et la réaction/réponse : Meursault ne dit rien de ce qu’il ressent… s’il ressent quelque chose. Le reste du récit développe la problématique : quels que soient les situations, les événements, les personnages, il n’a jamais l’attitude, le discours, le comportement attendus, « normaux » dans le sens premier du mot (latin norma : équerre, règle, loi).

L’événement le plus important est le meurtre de l’Arabe et, du point de vue de l’écriture, c’est un des passages les plus remarquables en ce sens qu’il permet non seulement de comprendre mais de ressentir comment et pourquoi on peut tuer à cause du soleil. Je n’en dis pas plus, une manière d’inviter ceux qui ne connaissent pas ou qui ont oublié à lire ou relire.

Le soleil.

Dimanche, il faisait un temps magnifique, et la scène se passe dans un restaurant tout simple, proche du sommet de l’Aigoual, qui propose une omelette aux cèpes –   c’est la saison. La salle était déjà très remplie quand nous sommes arrivés et le patron nous a indiqué une table près d’une fenêtre… en plein soleil.

J’ai pensé à L’Etranger.

Avant-hier (là, il n’y a pas de doute), mardi, Jean-David Zeitoun, médecin épidémiologiste, intervenait dans « Questions du soir »  (18 h15) sur France Culture à propos de la « violence normale ». Mentionnant Camus, entre autres, il citait, comme facteur aggravant, les pics de chaleur.

Le patron a ouvert la fenêtre, déplié un volet, l’ombre a recouvert la table et je n’ai tué personne.

Le pic de chaleur n’est pas la cause, non plus que le soleil que certains supportent volontiers à table, s’ils ne le recherchent pas.

Il y a autre chose. Ou plutôt quelqu’un.

Les deux premières photos – lumière et ombre – ont été prises dans l’Aigoual, la troisième dans la vallée de la Vis.

Journal 98 – l’ « explication » par l’individu (18/10/2024)

La mort de Yahya Sinouar – chef du Hamas – est considérée dans les médias comme un tournant en ce sens qu’il est présenté, implicitement ou pas, comme l’explication du 7 octobre.

L’explication par l’individu a ceci de rassurant qu’elle contourne la problématique du processus et de la coresponsabilité. Elle est une forme du bouc émissaire qui fonctionne d’autant mieux ici que le hors normes de l’individu tel qu’il est défini (violent, brutal, cruel, sadique) correspond à l’atrocité du massacre du 7 octobre toujours présenté, dans le cadre de ce discours simplificateur, comme un commencement.

Ce type d’explication pose la question : quand a commencé la personnification de la politique ?

Il n’existe pas de périclèsisme (Athènes), d’augustinisme (empire romain), de charlemagnisme, de louisquatozièmisme, de napoléonisme…

En revanche, et à partir du 20ème siècle, on parle, de léninisme, de stalinisme, d’hitlérisme, de pétainisme, de gaullisme, de castrisme, de chavisme… mais pas de mussolinisme, de churchillisme, de rooseveltisme…

Question de la question : est-ce qu’il y aurait un lien avec la mise en évidence de l’inconscient au 20ème  (S. Freud) ? Autrement dit, est-ce que la personnification apparaît puisque la reconnaissance du processus met désormais en jeu l’inconscient collectif, donc qu’elle est dérangeante, comme peut l’être pour l’individu le questionnement du rôle de son inconscient dans un acte qu’il a du mal à assumer ?

Lénine, Staline, Castro renvoient au capitalisme exploiteur de la force de travail, Hitler au capitalisme exploiteur de l’Allemagne, Pétain à la Collaboration, De Gaulle à la Résistance : ces personnifications permettent le contournement de la problématique du capitalisme (dans ses diverses formes d’expression) et de la coresponsabilité collective et individuelle d’acceptation. Elles ont en commun un discours idéologique/philosophique. Mussolini*, Churchill, Roosevelt représentent au contraire des réponses politiques essentiellement d’ordre pragmatique. * La pensée de Mussolini – qui fut d’abord socialiste – se réduit à des slogans.

La banalisation singulièrement appauvrissante – mitterrandisme,  chiraquisme, balladurisme, jospinisme,  sarkozisme, hollandisme,  macronisme – serait le signe de l’impasse philosophique où nous sommes.  

Le « dérangeant » que signifie la personnification touche à l’inconscient collectif : il est beaucoup plus facile de dire qu’Hitler était fou que d’expliquer qu’il a été le catalyseur d’un mouvement de fond qui lui préexistait et qui implique une coresponsabilité nationale et internationale.

Le Hamas n’est pas né sans raisons, la manière dont a évolué sa direction non plus.  

Imaginer que cette problématique a disparu avec la mort de son chef est un leurre, comme est un leurre la victoire proclamée de B. Netanyahou et de l’armée israélienne. L’écrasement systématique par les bombes ne ressortit pas à une logique de guerre codifiée, mais de destruction pure.

Photo : le ciel après la pluie.

Journal 97 – la pharmacie et la course vers l’abîme (15/10/202)

La pharmacie, c’est le rachat de la fabrication du Doliprane par des capitaux américains. La pandémie du Covid avait suscité de beaux discours sur l’indépendance, la souveraineté, et aussi de belles promesses. Un mauvais esprit disait, à propos de la guerre de 1914  « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ».  J’ai dit que c’était un mauvais esprit, même s’il s’appelait Anatole France. Franchement, Anatole !

J’ai envoyé cette contribution :

« Je ne vois pas bien le problème.  C’est une stratégie tout ce qu’il y a de plus normal dans la logique du capitalisme dont l’intérêt pour le commun n’a d’intérêt que s’il est intéressant pour l’intérêt particulier. Peut-être faut-il rappeler que, du point de vue capitaliste, un produit pharmaceutique est un produit comme les autres. La chronique judiciaire témoigne des limites de l’altruisme des laboratoires de pharmacie. Ou alors, il faudrait décider qu’il y a un commun qui échappe à cette logique. Oui… mais quel critère ? Si on tire le bout de laine on risque bien de tout détricoter, jusqu’à se poser la question de notre rapport à l’objet. Et ça…. »

                                                               —

Quant à la course vers l’abîme, la plus remarquable, parmi toutes celles qui sont en compétition, est celle du gouvernement israélien.

L’émission Questions du soir (Quentin Lafay – 18 h 15 ) du lundi 14/10 sur France Culture y était consacrée. On peut l’écouter en différé.

Une première partie intitulée : « « Comment la recherche sur la Palestine a fait face au 7 octobre et à la guerre dans la bande de Gaz ? » Les deux invités (Xavier Guignard – Spécialiste de la Palestine, chercheur au sein du centre de recherche indépendant Noria Research – et Laetitia Bucaille – professeure de sociologie politique à l’Inalco, et chercheuse au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA) et de l’Institut universitaire de France) expliquent les difficultés qu’ils rencontrent quand ils essaient d’analyser le conflit.

Une seconde est intitulée Futuricide : un néologisme de Stéphanie Latte Abdallah – historienne et politiste, directrice de recherche au CNRS (CéSor-EHESS), autrice de La Toile carcérale. Une histoire de l’enfermement en Palestine (Bayard, 496 p., 31,90 €) – qui décrit l’entreprise de destruction non seulement à Gaza mais aussi en Cisjordanie.

Une course à l’abîme, autrement dit un suicide qui n’est possible que par le soutien des USA.  Et la partie la plus visible de l’inconscience de ce soutien est la figure de D. Trump qui pousse jusqu’à la caricature la ligne suivie par J. Biden, tout aussi irresponsable.

La différence entre la pharmacie des laboratoires et la course à l’abîme israélienne ?

Le bruit.

Journal 96 – deux discours – (09/10/2024)

1° Les derniers rapports de la Médiatrice de Radio-France (dont France Culture) font état des critiques d’auditeurs quant à la manière dont a pu être traité le problème Israël/Palestiniens dans le contexte de la phase actuelle du conflit à Gaza et au Liban, notamment. (cf. Journal 95)

Ce matin, G. Erner avait invité trois personnes pour en parler  (Agnès Levallois, vice-présidente de l’iReMMO (Institut de Recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient, chargée de cours à Science-Po Paris / Henry Laurens, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe / Rami Abou Jamous, journaliste à Gaza).

Pour une fois, et après le témoignage du journaliste sur les conditions de vie à Gaza – il vit réfugié sous une tente – fut proposée par les deux autres invités une analyse prenant en compte le processus du conflit– l’émission est disponible sur le site de France-Culture. Je retiendrai de leurs discours le refus de la simplification, notamment par le rappel de la dimension originelle politique du Hamas et la mise en perspective des fantasmes millénaristes islamistes avec ceux des extrémistes religieux israéliens et des évangélistes qui soutiennent D. Trump.

2° Hier, l’invité des Matins était Marcel Gauchet, philosophe et historien, convié pour parler du livre qu’il vient de publier Le nœud démocratique (Gallimard).

C’est un discours autre. Les petits rires qui le ponctuent m’ont rappelé un article que j’ai publié le 11 mai 2022 sous le titre Les rires de Marcel Gauchet – ce jour-là il expliquait pourquoi Marine Le Pen et le RN ne sont pas d’extrême-droite.

Là, il s’agissait de la démocratie et, en écoutant, je me disais que ce discours – approuvé par G. Erner dont l’esprit critique n’est pas la première qualité – est un des symptômes du chaos que nous traversons, par son schématisme, ses approximations, ses lieux communs et son absence de colonne vertébrale.

Par exemple, ceci : «  Nous sommes plus heureux à beaucoup d’égards que nos ancêtres, je n’ai rien contre la modernité pour tout ce qu’elle nous apporte, il y a un plan sur lequel nous sommes infiniment plus heureux qui est pour ainsi dire le plan matériel, mais nous vivons sous le signe de la question, nous avons en permanence à nous poser des questions sur ce que nous faisons sur ce que nous voulons à l’échelle tant individuelle que collective, c’est la difficulté de vivre, c’est pas le malheur, nous ne sommes pas dans un état de détresse absolue, je ne voudrais surtout pas donner l’impression de décrire une condition inhumaine, c’est le contraire, nous sommes plus humains que nous ne l’avons jamais été, mais c’est plus difficile, intellectuellement, affectivement, sentimentalement que ça ne l’a jamais été. »

Ce fatras pose au moins cette question : comment est-il possible qu’un philosophe-historien puisse énoncer de telles bêtises qui vaudraient un carton rouge à une copie de philosophie ou d’histoire de classe terminale ?

Comparer les états de bonheur est une absurdité, surtout avec le paramètre  « matériel » , et assurer que vivre sous le signe de la question est un phénomène actuel est sidérant.  Quant à nous n’avons jamais été plus humains qu’aujourd’hui, c’est de l’ordre du non-sens.

A G. Erner qui abonde dans son sens avec ce propos marqué de la même finesse : « On ne sait plus avec qui on va se marier, il n’y a plus de marieur, on ne sait plus ce qu’on doit croire, on peut changer de religion, ne pas en avoir, la démocratie qui nous apparaissait pleine de promesses nous apparaît comme décevante »,

il répond :

 « On peut découvrir une certaine facilité de vivre à une petite échelle, au niveau collectif,  une exposition, ce qui est une chose tout à fait nouvelle dans l’histoire, à la contradiction, nous découvrons que nous sommes en opposition les uns avec les autres ». [ Dans la vallée fluviale de Tollense, dans le nord de l’Allemagne, on vient de découvrir les restes de dizaines d’hommes tués dans une bataille, il y a près de trois mille ans… donc dans un temps où les hommes n’avaient pas encore découvert qu’ils étaient « en opposition », non plus que les catholiques et les protestants qui se sont massacrés en toute harmonie pendant des décennies, etc.]

Ce qu’il dénonce, c’est l’absence du « vrai diagnostic de la situation » qu’il définit ainsi : « Le vrai diagnostic ça commence avec l’immigration illégale et ça se continue avec l’adaptation à la globalisation financière. »

Le remède ? « Le réalisme c’est comment on s’adapte [à la mondialisation].  Nous ne nous demandons pas comment nous pourrions jouer avec les règles à notre avantage. Comment fait-on pour s’insérer dans ce système d’une manière qui soit protectrice pour la masse de la population et bénéfique pour elle, à terme par les effets de croissance et de redistribution. »

Tout cela ponctué de petits rires d’autosatisfaction.