Journal 68 – Irlande 2 – (18/07.2024)

L’abbé Pierre avait donc un corps. Et les pulsions sexuelles qui vont avec.  Autrement dit, tout abbé qu’il fût, il était un homme.  

Ce qui est révélé aujourd’hui témoigne de la misère sexuelle dont la structuration sociale n’est toujours pas considérée comme une problématique. Un autre signe de la même misère.

D’où les étonnements de ceux qui croyaient et croient encore, malgré le rapport Sauvé, que la soutane ou son substitut abolit le sexe, et la honte déclarée par l’église alors qu’elle est elle-même l’expression structurée de cette misère.

Au regard de l’investissement altruiste de l’abbé – Emmaüs – , les contributions du Monde vont dans tous les sens, du « c’est incroyable » au « ce n’est quant même pas si grave que ça ». en passant par « il y a un problème avec le célibat des prêtres », « c’est pardonnable » et le jeu avec saint et sein.

Ma contribution :

« Pour être abbé, il n’en était pas moins homme*. Un homme conduit par son histoire personnelle  à s’engager dans la voie de l’interdit de sexualité – organisé en église – compensé ou sublimé, comme on veut, par un investissement altruiste impuissant à supprimer les pulsions. En témoigne le rapport Sauvé. L’essentiel de l’Evangile n’est pas l’amour mais la résurrection des corps dont notre savoir nous dit par l’expérience et l’analyse qu’elle n’est qu’un mythe. Le mépris du corps et le péché de la chair sont, in  fine, des expressions du déni de la mort telle qu’elle est : le cadavre. »

* En référence au « Ah ! Pour être dévot je n’en suis pas moins homme » de Tartuffe, une de ses rares confidences qui suscite la sympathie en ce sens qu’elle témoigne de la misère sexuelle.

Ici, dans le comté de Donegal –en haut et à gauche de l’île –, quand on marche sur une toute petite route dans la campagne profonde et qu’on croise une voiture, on a droit à un salut de la main. Ce n’est pas propre à l’Irlande. Dans les Cévennes aussi, et même dans la rue, même quand on ne connaît pas les gens qui vous disent bonjour. Il doit y avoir un point commun. Est-ce que ce serait l’héritage d’une histoire économique pauvre ? Ce qui me suggère cette hypothèse, c’est que les Stéphanois – oui, « Allez les verts ! »  – sont réputés pour leur obligeance alors que les Lyonnais, eux… Les mines de charbon et les aciéries d’un côté, les soieries et la gastronomie de l’autre… Le litron de rouge, ici,  là, le pot de côtes (du Rhône) ou de beaujolais…. De l’histoire ancienne, oui, et qui se poursuit après la fermeture des mines et des usines, après la disparition des « soyeux ».

La mémoire…

Journal 67 – Irlande 1 – (14/07/2024)

Je ne suis pas allé au défilé du 14 juillet  puisque je suis en Irlande et qu’il n’y pas de défilé du 14 juillet en Irlande. Cela dit, même si j’étais en France, je n’irais pas non plus au défilé parce que je n’aime pas les défilés. Vous avez remarqué que je répète les mêmes mots ? C’est curieux, ça sort comme ça. Curieux.

Comme le voyage. Vous vous endormez à Roscoff et vous vous réveillez au milieu de l’océan – enfin presque au milieu et puis vous n’êtes pas dans l’eau mais dans un ferry-boat – et quand vous débarquez, vous êtes en Irlande et il y a un panneau qui vous rappelle que la conduite adéquate, donc adroite, est à gauche. Les Anglais sont passés par là. Il y aussi un officier de la Garda (c’est le nom de la police irlandaise) qui contrôle votre identité parce que la frontière, c’est la frontière.

L’internet, lui, passe sans contrôle parce que c’est l’Internet et qu’est-ce qu’il me dit, là, à la Une de mon journal, ce matin,  après la première nuit irlandaise ? Qu’on a tiré sur D. Trump !

Je sais qu’on ne doit pas traiter l’événement avec légèreté – d’autant qu’un homme a été tué. Non. Même s’il s’agit de D. Trump. Oui. J’ai donc envoyé ce commentaire :

« C’est le meilleur ou le pire des scénarios qu’aucun scénariste humain n’aurait imaginé. Dieu (pour le pire)  ou le Diable (pour le meilleur). Au choix. »

Et puis, beaucoup plus grave : une frappe israélienne visant un chef palestinien a tué 90 personnes.

J’ai envoyé ce deuxième commentaire :

« L’étiquette « terroriste » appliquée au Hamas (et à ceux qui commettent des massacres analogues) a ceci de particulier qu’elle crée une explication illusoire, en ce sens que s’il y a une sidération, il n’y a pas de terreur (la vie continue). En revanche, les attaques d’Israël sèment la terreur permanente à Gaza (la vie ne continue pas), mais elles ne sont pas qualifiées de « terroristes » parce qu’elles proviennent d’un Etat que l’accusation de « terrorisme » mettrait sur le même plan que le Hamas, ce qui reviendrait à reconnaître que, si atroce et insupportable que soit l’attaque du 7 octobre, elle n’est qu’un moment du conflit qui dure depuis 80 ans et dont les deux parties (Israéliens/Palestiniens) sont coresponsables. »

Enfin, ce troisième en guise de réponse à une tribune intitulée « Le réflexe républicain du 7 juillet contre l’extrême-droite traduit la puissance politique d’un antiracisme universaliste » qui oublie quand même les 41,5% du RN au second tour des dernières présidentielles.

« Le problème : jamais ni le racisme, ni le colonialisme (la liste n’est pas close) ne sont objets d’un discours « philosophique » d’éducation  (= d’où vient ce besoin de créer des « races », d’établir des hiérarchies, de croire qu’il existe une « identité nationale » gravée dans le marbre, qu’ « on est chez nous » etc. ?) mais de slogans électoraux qui s’adressent à des passions aux effets variables selon les circonstances. Combien de citoyens-électeurs ont eu la possibilité d’un accès à la lecture de Montaigne ou Montesquieu ou Voltaire, entre autres, pour acquérir une connaissance qui aide à comprendre et à évacuer la tendance à croire que ce qui n’est pas « moi » est dangereux ? »

Bye.

Journal 66 – conatus – (08/07/2024)

Il y eut donc une tempête, mais dans l’autre sens. C’est quoi, « une tempête dans l’autre sens » ? demandez-vous. C’est quand le vent souffle de l’opposé. Voilà, c’est ça. De l’opposé.  Vous l’attendiez de tribord-extrême – force 11, façon dévastation – et il vient de bâbord – façon dégagement du ciel, oui, non,  ce n’est pas très scientifique mais ça cause bien.

Je quitte la météo métaphorique.

Ce qui s’est produit hier est, de mon point de vue,  ce que Spinoza nomme « conatus » (oui, c’est un nom latin – il écrivait en latin – qui indique l’effort), le constituant du vivant. En d’autres termes : « persévérer dans son être » comme il dit toujours en latin . Le moteur. Un moteur que l’individu ne contrôle pas plus que l’énergie de ses cellules, la collectivité que son énergie vitale, mais qui est celui de sa vie d’individu et de sa vie de collectivité.

L’idéologie du RN est la programmation de l’arrêt du moteur. C’est cela qu’a senti la grande majorité des citoyens français qui lui a refusé sa voix.

Senti et seulement senti, parce que l’explication n’a pas été donnée.

Après les résultats, à 20 h 00 sur Arte – ouf ! –  nous avons regardé pour la énième fois, Mark Dixon detective, d’Otto Preminger (1950) pour beaucoup de raisons dont Gene Tierney – quelle femme ! quels yeux ! quel visage ! quelle actrice ! – n’est pas la moindre. Puis, la curiosité étant la plus forte,  nous nous sommes risqués à sélectionner France 2 pour tenter d’avoir quelques résultats. Nous sommes tombés – tombés, c’est le mot, dirait Saturnin Fabre (cf. Les portes de la nuit)  –  sur un « débat » qui opposait F. Bayrou (centre), J-F Copé  (droite), L. Aliot (RN) et une élue de LFI dont je n’ai pas retenu le nom, très agréable à regarder – les autres, pas vraiment – , mais insupportable à entendre. Les trois autres aussi. Pourquoi les chaines de télé et de radio invitent-elles des représentants de partis pour débattre en sachant qu’il n’y a non seulement aucun débat possible, mais que les points de vue forcément biaisés ne peuvent convaincre que les convaincus ? Autre chose serait : des déclarations partisanes suivies d’analyses de spécialistes divers.

Il fut question du barrage républicain, mais, et c’est ce que je disais juste plus haut, aucun n’expliqua ce qui le justifiait.

Le conatus n’exclut pas le cancer ou le suicide.

Notre député sortant (LFI) élu il y a deux ans, s’est fait battre de quelques centaines de voix (sur environ 9000 exprimes) par une candidate RN.  En deux ans, quel fut son travail pour développer la culture politique des citoyens de son arrondissement ? Aucune publication, pas le moindre journal, rien.  Il est le premier responsable de son échec.

Si la tempête redoutée n’est pas arrivée, elle n’a pas disparu. Après avoir entendu les déclarations des représentants de la gauche – le lyrisme de J-L Mélenchon sonnait toc – je ne perçois pas de lumière, pour le moment. Rien qui indique l’émergence d’un discours autre.

Voilà.

J’entends la sirène du Pont-Aven, le ferry qui va nous transporter vers l’Irlande. Il largue ses amarres vendredi, mais j’ai l’ouïe fine.

Journal 65 – stérilité – (07/7/2024)

Le matin, pendant les vacances estivales, avant 7 h 00, donc pour ceux à qui appartient l’avenir – comme pour Dieu qui se lève tôt lui aussi à en croire Hugo (Les chants du crépuscule) « Non, l’avenir n’est à personne ! / Sire (il s’adresse à Napoléon 1er qui vient d’avoir un fils et qui s’y croit), l’avenir est à Dieu ! » et toc ! – je disais donc que le matin, dès l’aube, France Culture rediffuse pour les lève-tôt d’anciennes émissions qui valent non seulement par leur sujet mais aussi par les réflexions que permet la rétrospective (mot composé à partir de deux mots latins = regard en arrière).

Le sujet d’aujourd’hui était Pelé, le joueur brésilien de football qui fut et est toujours considéré comme le meilleur joueur de tous les temps – on sait qu’au pluriel, temps prend une dimension apocalyptique au sens premier, grec, de révélation. Dans un article déjà ancien – ah ! le temps singulier qui passe…  – , j’ai invité ceux qui apprécient ce sport collectif à regarder sur Internet la demi-finale de la Coupe du monde de 1958, en Suède, opposant l’équipe de France à celle du Brésil qui l’emporta en marquant 5 but contre 2.  C’est au cours de cette compétition que Pelé se révéla. Je renouvelle vivement l’invitation.

Dans l’une des interviews rediffusées ce matin, Pelé déclare que le football défensif – conception du jeu qui vise d’abord à empêcher l’adversaire de marquer des buts – est tout ce qu’il déteste. Moi aussi, et c’est pourquoi je retourne de temps en temps en 1958 pour retrouver la signification de ce jeu – j’y reviens un peu plus loin.

La Coupe d’Europe qui se déroule actuellement en Allemagne est la triste et affligeante illustration de la négation de ce jeu. En particulier, l’équipe de France qui a remporté ses matchs de qualification grâce à des buts marqués contre leur camp par des défenseurs maladroits ou malchanceux. Les seuls buts qu’elle marqua furent, contre l’équipe du Portugal, ceux des « tirs au but », une sorte de loterie qui désigne un vainqueur au bout du bout de la prolongation du temps de jeu. J’ai lu je ne sais plus où cette question posée je ne sais plus par qui, alors que le score était vierge, comme on dit pour signifier qu’il est nul : « Les Portugais n’ont pas encore marqué contre leur camp ? »

Les commentaires des spécialistes étaient unanimes pour déplorer l’ennui que procure cette non-pratique du jeu dont l’équipe de France est une des spécialistes.

L’entraîneur, lui, était très content de lui et de ses joueurs puisque l’équipe avait gagné.

Le problème est le hiatus, sinon l’abîme, entre la victoire et la stérilité.

Comme l’équipe de France n’est pas la seule à être stérile, se pose la question de ce que signifie (dans le sens : signe de quoi ?) ce refus d’un jeu dont le principe n’est pas d’empêcher l’adversaire de marquer des buts, mais d’en marquer plus que lui. (cf. le match de 1958).

Invoquer des choix de stratégie et de tactique n’explique évidemment que l’apparence, le phénomène (du grec phainein : apparaître – quand je vous dis qu’il faut apprendre le grec… et aussi le latin, comme j’aurais très bien pu le dire aussi à propos de rétrospective, si je n’avais craint d’insister lourdement – ça aide beaucoup à ne pas confondre pédicure et pédiatre, et aussi à lire Kant), c‘est-à-dire l’écume de la chose.

Si l’on admet que le football (propulser un petit objet dans un réceptacle) est, sur le mode du jeu entre deux équipes, une expression de la sexualité (hétérosexualité) – ou alors, sauf à dire que le jeu ne signifie rien que lui-même, il faudra trouver une autre explication au fait qu’il est le seul sport collectif de dimension planétaire – on peut alors se dire que l’humanité traverse une période de non désir qui se manifesterait par une glissade générale vers la désespérance.

Je ne sais pas exactement quand a commencé ce non-jeu, mais ce n’est pas hier. Je me souviens que si l’équipe de France est parvenue en finale de la Coupe du monde en 1998 – et qu’elle a remportée – , ce ne fut pas parce qu’elle était la meilleure, comme celle du Brésil depuis 1958, – vu la pauvreté des prestations de l’équipe, l’entraîneur, Aimé Jacquet, fut, jusqu’à la finale, la cible de tous les chroniqueurs – mais, dans la séance « loterie » des tirs au but, en quart de finale, parce que le dernier joueur italien envoya le ballon sur la barre transversale.

Autrement dit, il serait intéressant de voir si le délitement progressif de la pratique de ce jeu n’est pas lié à celui de la notion du « commun » – fin des années 80 – et à ses effets dans le champ politique, social et idéologique.

Je ne sais pas s’il y a un rapport : la météo annonce pour ce soir un avis de tempête en France. L’inconnue concerne le degré d’intensité. La météo politique.

« Essayer », disent-ils.

« On a essayé tous les partis, sauf le RN. Alors, pourquoi pas ? »

Essayer.

Vous voulez acheter un vêtement. Vous allez dans un magasin ou sur Internet. Vous le prenez sur son support ou vous le recevez. Vous le passez, dans une cabine ou chez vous.  Qu’il vous convienne ou pas, vous devez le quitter pour l’emporter ou le garder, le laisser ou le renvoyer.

Essayer un parti politique implique qu’on puisse le quitter, s’il ne convient pas. 

Essayer le RN implique donc qu’il soit un parti politique.

Qu’est-ce qu’un parti politique dans la France républicaine héritière de 1789 ? Une organisation visant à gouverner dont le discours et les propositions sont calées sur le principe : Liberté, Egalité, Fraternité.

Ainsi, le pétainisme qui avait substitué à ce principe les valeurs Travail Famille, Patrie,  n’est pas un parti mais l’expression d’une idéologie.

En 1974, J-M Le Pen proclamait l’identité et la préférence nationales comme valeur essentielle de l’idéologie qu’il incarna à l’élection présidentielle en tant que candidat du FN. Il obtint moins de 1% des voix.

En 2024, la fille de J-M Le Pen se réclame des mêmes valeurs que son père : elle obtient plus de 40% des voix aux présidentielles de 2022 et le RN dépasse les 30% aux législatives de 2024 avec la possibilité d’obtenir une majorité absolue de députés.

Identité et préférences nationales sont incompatibles avec le principe républicain dont le champ de signification est l’universel humain.

Sous ce rapport, le FN puis le RN ne sont pas des partis politiques.

« Essayer le RN » c’est revêtir la tunique de Nessus : le centaure Nessus, mortellement blessé par Héraclès (Hercule), confia à Déjanire, son épouse qu’il avait tenté d’enlever, une tunique empoisonnée dont il lui assura qu’elle était un philtre d’amour. Déjanire la donna à Héraclès qui la revêtit et mourut, brûlé, sans avoir pu l’arracher de sa peau.

Dans un autre domaine :  pourquoi ne pas décider de boire de l’acide au motif qu’on ne l’a pas encore essayé, en se promettant d’y renoncer quand on aura constaté qu’il ne convient pas ?













































« Premier de corvée »

C’est le titre d’un reportage d’Arte – disponible sur Arte.tv – réalisé en 2023.

Il concerne principalement Makam, un homme de 35 ans, malien. Il était instituteur dans son village qu’il a quitté parce qu’il ne gagnait pas de quoi vivre. Il a réussi à traverser la mer et – au début du reportage – il est sans papiers.  Il cumule deux emplois : plongeur dans une brasserie de luxe près des Champs-Elysées et livreur à vélo. Il est 3 heures du matin quand il rentre chez lui (bus et métro) après son travail de plonge. Une collocation dans un foyer. Il communique régulièrement par téléphone avec sa famille – ses parents, sa femme et son fils de cinq ou six ans – qu’il n’a pas vue depuis trois ans.

Avec d’autres, il est aidé par des militants de la CGT – en particulier Marilyne – pour l’obtention d’une carte de séjour qui dépend de plusieurs conditions, dont un document de son employeur qui n’est pas obligé de le fournir.

La CGT organise une grève des sans-papiers, comme lui, et le rapport de force est efficace – la chef de la brasserie dit qu’elle ne sait pas comment tournerait l’entreprise sans eux. Il faut voir son émotion (et celle de Marilyne)  quand il obtient sa carte de séjour, la joie de sa famille le jour où il revient au village pour deux mois, avant de repartir pour la France où il commencera une formation de cariste d’aéroport.

Le Monde (04/07/2024) publie un long article intitulé  « Coût de l’immigration : fausse idée, vrai moteur électoral du RN » et où les analyses de l’OCDE expliquent la neutralité budgétaire de l’immigration.

Il faut voir ce reportage et lire cet article pour mieux comprendre en quoi le RN est l’expression et l’exploitation d’une pathologie collective.

Le barrage contre le RN

« Faire barrage » à l’extrême-droite, au RN, n’est pas une métaphore en ce sens qu’il s’agit d’ériger une protection matérielle, quantitative, contre une menace de même nature qui s’exprime par un nombre de députés.

La résonance de l’expression, celle du barrage chargé de contenir l’eau, est celle d’un extérieur à nous en tant que communauté, comme l’est d’une manière générale toute menace, pour l’humanité (inondation, pandémie) ou des groupes humains (agression, guerre).

Seulement, voilà : relativement à l’enjeu – le gouvernement de la France – le RN n’est pas un extérieur et ceux qui votent pour lui pourraient se demander en quoi ils sont une menace contre laquelle tous les autres devraient ériger un barrage et ils pourraient protester contre cette forme de discrimination matérielle, quantitative. De leur côté, les chefs du RN qui font valoir le nombre des votants pourraient dénoncer cet appel au barrage en protestant que le RN est un parti comme les autres.

Or, ni les votants, ni les chefs ne s’insurgent contre le principe du barrage : s’ils dénoncent la nature des alliances contre le RN, ils ne contestent pas le principe d’une démarche qui revient à les extérioriser.

L’incongruité est mise en évidence par ceux-là mêmes qui appellent au barrage quand ils précisent que les votants RN ne constituent pas une catégorie à juger ou à discriminer.

Ce qui est ainsi signifié sans jamais être explicité, c’est que la menace que représente le RN, en tant qu’expression de l’idéologie d’extrême-droite, est intérieure, non à la France, mais qu’elle est intrinsèque de l’homme et qu’elle témoigne, aujourd’hui en France, en Italie, au Pays-Bas, en Allemagne, en Hongrie, en Argentine, aux Etats-Unis… de l’évolution grave d’une pathologie collective mortifère.

C’est elle qu’il faut expliquer et c’est contre elle qu’il faut dresser un barrage.

Journal 64 – le bloc RN et le composé NFP – (01/07/2024)

Le début juillet, dans mon histoire d’enfant, c’était le papier de verre passé sur les pupitres de l’école primaire pour enlever les taches d’encre et éclaircir le bois, l’allongement des récréations et les grandes vacances d’été en vue. C’était aussi le Tour de France, Darrigade, Hassenforder, Walkowiak, Bobet… en photos de collection dans les plaquettes carrées de chewing-gum rose.

Ce n’est pas pour la nostalgie – je n’ai pas cette souffrance – mais pour la profondeur de l’abîme.

Dans le début juillet d’aujourd’hui, le chewing-gum n’est ni carré ni rose et je ne suis pas sûr qu’on collectionne les photos des coureurs du Tour de France.

A propos de vélo, hier matin – il n’était donc pas encore 20 h 00 –, je me suis arrêté pour un café sur la terrasse du « bar du château » dans un petit village situé au bord d’une rivière.  Ecoutez l’eau, les platanes (il y a un peu de vent), quelques Cévenols du coin qui parlent fort avec l’accent cévenol. Oui, c’était encore en juin et avant 20 h00. Tandis que j’appuyais le vélo contre la table, le garçon m’a demandé si j’étais un échappé du peloton – le maillot que je porte est jaune, comme le cadre du vélo, c’est vous dire. J’ai acquiescé en précisant qu’il était loin derrière et que j’avais le temps d’une tasse de café.  Bon, ce n’est pas à mourir de rire, d’accord, mais pourquoi voudriez-vous mourir ?

Ce matin, 1er juillet, il est surtout question à la radio et dans mon journal de savoir qui va ou ne va pas se désister et si les électeurs vont suivre les consignes données par les partis pour le second tour du 7 juillet.

Parce que, ce 30 juin, au soir – et là, je cite le journaliste qui présente le journal de 12 h 30 sur France Culture, ce 1er juillet – dans « un pays qui place l’universalisme au sommet de ses valeurs, le parti qui tire ses racines de fondateurs aux convictions négationnistes et racistes  » (…)  est devenu « le premier parti de France ».

J’ai écouté les uns et les autres, en particulier ceux qui sont dans le ni-ni (rien à voir avec la « si belle et si gentille » qu’on « aime bien à La Bastille ») de la grande pensée politique, mais je ne suis pas sûr que ce soit même une pensée.

Tout au bout, je rencontre l’énigme (enfin, ce n’en est pas vraiment une, mais ça y ressemble) que me pose le changement de vote. Par exemple, le RN a plus que doublé ses voix depuis les dernières législatives et on sait qu’elles sont pour une bonne part, celles d’électeurs qui votaient à gauche, notamment, pour le parti communiste. Ou encore, le problème des indécis qui ne savent pas s’ils vont voter à gauche ou à droite. En réalité, ils ne disent pas ça, mais ils se demandent plutôt « pour qui ? » ils vont voter. Et les responsables des partis ne font pas grand-chose pour qu’ils comprennent qu’il ne s’agit pas de voter pour quelqu’un mais qu’il s’agit d’autre chose.  Peut-être parce qu’ils sont eux-mêmes dans le même cercle du déni dont les slogans, les ni-ni –   et les changements de vote –  sont des expressions. Fabien Roussel, le secrétaire du parti communiste, qui a beaucoup flirté – c’est peu dire – avec le discours populiste, simpliste – il n’est pas le premier – vient d’en payer le prix par son élimination.

J’ai écouté les fines distinctions subtiles de ceux qui – d’Edouard Philippe à Bruno Lemaire en passant par l’ineffable François Bayrou – ciblent LFI en faisant semblant d’ignorer que ce mouvement ne constitue pas par lui-même un bloc-parti, mais qu’il est une composante du NFP.

J’ai envoyé au Monde cette contribution – une manière de donner une voie et une voix de sortie à la colère – dont les quelques réactions qu’elle suscite me disent qu’elle ne sert peut-être pas qu’à ça :

«  Le RN constitue un bloc homogène qui parle d’une seule voix, le NFP est un composé hétérogène aux voix diverses et divergentes. D’un côté, le discours du « moi d’abord » calé sur le mythe d’une identité nationale gravée dans le marbre (pour les effets, voir l’incident de Montargis), autrement dit l’exploitation des passions tristes, en particulier du ressentiment, de l’autre, le discours du « commun » qui contient l’expression – LFI – de schématismes visant des passions, dangereuses quand elles sont celles d’un bloc. Difficile de soutenir une équivalence de danger démocratique, comme le fait une partie de la droite et du centre qui, par le déni des contradictions (la marque du vivant, dans son ensemble), alimente le danger mortifère du bloc homogène. »

Journal 63 – La culture – (29/06/2024)

Ce matin, lever tôt, juste après le soleil qui profite de la fin juin pour tirer le jour en longueur. Ce n’est pas tout à fait les nuits blanches de Saint-Pétersbourg mais quand même. Nous sommes le 29 juin 2024. Demain, ce sera le 30, le dernier jour du mois et peut-être aussi, probablement sans doute, le début de la fin d’un processus.

Il y a quelques jours, j’écoutais pour la nième fois la 3ème symphonie de Mahler en regardant pour la première fois, sur la chaine Mezzo, son interprétation par Bernard Haitink (mort le 21 octobre 2021), chef d’orchestre néerlandais attitré du Concertgebouw d’Amsterdam et dirigeant ici l’orchestre philarmonique de Berlin.  Je lui dois ma découverte du Don Giovanni de Mozart.

Le 4me mouvement commence par ce texte (extrait du Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche) interprété par une mezzo-soprano :

« Ô homme prends garde !

Que dit minuit profond ?

« J’ai dormi, j’ai dormi —,

d’un rêve profond je me suis éveillé : —

Le monde est profond,

et plus profond que ne pensait le jour.

Profonde est sa douleur —,

la joie — plus profonde que l’affliction.

La douleur dit : Passe et finis !

Mais toute joie veut l’éternité —,

— veut la profonde éternité ! »

Le début n’est pas une aria, il n’y a pas vraiment de mélodie, mais une note, une seule note chantée, étirée, dans une modulation de tonalité mineure. Ce n’est ni triste ni dramatique, seulement tragique. Une illustration parmi d’autres de ce qu’est sans doute la musique : sans la médiation du langage des mots (littérature) et sans la représentation (peinture), l’expression simultanée de l’esprit et du corps dans le discours de la coïncidence.  

De ce point de vue, toute musique est tragique.

C’est peut être ce qui explique qu’à un moment de cette diffusion, j’aie glissé un pied en-dehors de la sphère de la sensation pour mettre en regard de ce que j’écoutais, le malheur du monde, au Soudan, en Ukraine, dans le conflit entre Israël et les Palestiniens, celui de la haine, du ressentiment, de toutes ces passions tristes libérées qui constituent le discours discriminatoire et désinhibant de l’idéologie d’extrême-droite qui s’installe un peu partout.

D’un côté, la beauté du tragique de la musique, de l’autre, les drames qui sont la négation du tragique, une des expressions de son déni.

En témoignent la quasi absence de l’enseignement de la musique, de la démarche philosophique, de la pratique sportive (surtout non compétitive), alors que la vie ordinaire des gens ordinaires dit l’importance des unes et des autres qui sont ainsi laissées dans le domaine de l’empirisme et de toutes les démesures.

France Culture et Le Monde ont abordé ces jours-ci la question de la place donnée à la « culture » dans les programmes des partis politiques pour constater qu’elle était pratiquement absente à droite et à l’extrême-droite alors que la gauche proposait d’augmenter sensiblement son budget ministériel.

Mais est-ce que la « culture » – celle du patrimoine que privilégie l’extrême-droite et celle de la création que privilégie la gauche – a une quelconque importance dans l’enjeu électoral, sinon par ce qu’elle vient conforter des idéologies et des convictions ?

Cette distinction absurde (patrimoine / création) et l’exemple qui va suivre peuvent nous aider à comprendre en quoi « culture », tel qu’il est entendu, est une expression du déni.

Dans une de ses « humeurs du jour » G. Erner se désolait d’une vidéo de propagande électorale d’un candidat de gauche (tendance LFI). Je l’ai regardée : déclinant sur le mode du jeu-vidéo le principe du jeu de massacre de la fête foraine, elle est l’expression non du degré zéro de la politique mais du non-politique. Affligeante et débile, donc,  révélatrice de la réduction de la pratique politique aux slogans destinés à l’exacerbation des passions. L’expression du mépris de ceux à qui elle est adressée. Le tract du candidat du NFP dans ma circonscription (député sortant tendance LFI) ne vaut pas mieux.

Le journaliste termine son billet en citant la formule de Marx « Les hommes font l’histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font » et il conclut « Marx aurait pu ajouter : ils ne sont pas obligés de persister à l’ignorer. »

Sous une forme autre,  c’est la même affligeante débilité, sauf que ce discours est présenté avec le sérieux et la gravité de la pensée où elle n’est pas. « Ils ne savent pas » est un constat et non un jugement moral des intentions. Autant reprocher au créateur du moteur à explosion d’avoir « persisté à ignorer » l’impact de la circulation automobile sur le climat.

Toute décision est, avec sa part d’inconscient, la mise en route d’un processus constitué d’un enchainement de causes et d’effets, attendus ou pas,  qui deviennent eux-mêmes des causes, et ainsi de suite. Un couple qui « fait une histoire » en se constituant ne « sait » évidemment pas quelle sera l’histoire qu’il crée.

Si la culture est l’implication de la pensée (en tant que création de problématiques) dans un objet, quel qu’il soit, le déni de l’objet est un déni de la culture, surtout s’il est ce qui constitue la spécificité de l’être humain.

Logorrhée, rhétorique et irresponsabilité.

La logorrhée (du grec logos, parole et rhein, couler) est un flux de paroles qui se caractérise par son caractère irrépressible. Quelqu’un parle sans qu’il soit possible de l’arrêter.

La rhétorique (du grec eirein : parler) est l’art de bien parler.

J’ai écouté – en rediffusion – les deux invités de G. Erner dans Les matins de France Culture du mardi 26 juin : Mattieu Block-Côté,  essayiste sociologue québécois (il intervient en France dans les médias de V. Bolloré)  et Bérénice Levet, essayiste philosophe qui soutient le RN.

Si B. Levet s’est révélée particulièrement faiblarde – l’oral n’est manifestement pas son point fort, sans doute à cause de son dogmatisme – , en revanche, M. Bock-Côté qui a parlé le plus et le plus vite, est un orateur brillant auquel son accent – j’aime bien l’accent québécois, ce n’est pas un argument, non, mais, oui quand même un peu– confère une touche d’exotisme sympathique. C’est bien, non ? d’écouter un spécialiste étranger qui se penche sur nous avec un accent qui incite à regarder le doigt plutôt que la lune qu’il montre.  

Bref, quel que soit le sujet, il est capable de répondre à n’importe quelle question par un déroulé argumentaire intarissable, dans une logorrhée qui témoigne d’une grande maîtrise d’un art de parler qui aboutit souvent à faire du langage une fin en soi pour esquiver les problèmes.

Par exemple, il récuse ainsi l’appellation « extrême-droite » : « C’est un concept qui participe à un dispositif d’épouvante qui empêche de nommer l’adversaire. Je crois que la tendance à l’extrême droitisation du désaccord s’effondre quand on voit à peu près la moitié de la population française qui peut envisager de voter pour un tel part » . Et il ajoute qu’il faut lui dire si cette moitié est fasciste.

G. Erner convient que le RN ne propose pas les références des nazis, non sans une certaine gêne qui vient peut-être d’une petite voix lui murmurant que c’est une question-piège de pure forme, et qu’il faut distinguer entre l’essentiel d’un discours et les signes choisis pour le diluer et l’escamoter. Quant au reste, il ne réagit pas.

Il était pourtant assez facile de demander en quoi les 34% de votants allemands pour les nazis en 1932 avaient fait disparaître le caractère nazi. Autrement dit, en quoi un nombre est-il signifiant d’autre chose que d’une quantité ? Et en quoi dire « le RN est un parti d’extrême-droite » empêcherait-il de le nommer ?

Un des révélateurs de l’artifice de la rhétorique de M. Bock-Côté, est l’exploitation de son statut de Québécois (il insiste : Québécois, pas Canadien) et de sociologue pour créer l’illusion de l’impartialité du spécialiste savant « extérieur » – il le signifie à plusieurs reprises – pour faire croire qu’il serait neutre, ni engagé, ni militant, comme si les médias de V. Bolloré dans lesquels il intervient régulièrement ne soutenaient pas l’idéologie d’extrême-droite.

A cet égard, c’est un Tartuffe. Le personnage de Molière est lui aussi un brillant causeur.

Ce matin, mercredi 26, G. Erner a estimé nécessaire de justifier son invitation dans son « humour du jour ».

Il est intéressant de l’écouter – ou de la lire sur le site de France Culture – pour se rendre compte que lui aussi se plaît dans la rhétorique jusqu’au non-sens.

Voici comment il la conclut (je retranscris le texte de la page d’accueil) :

« Je vais vous raconter une histoire – un camarade garagiste, sur le débat Attal-Bardella, celui où beaucoup de commentateurs avaient déclaré Attal grand vainqueur. Mon camarade lui n’avait pas vu le même débat, « il a bien tenu hein Jordan, pour quelqu’un qui n’a pas de diplôme ». C’est cela entendre l’autre – accepter que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effet. »

Ce que recouvre ici « même cause » – le débat Attal/Bardellea – n’a rien d’une cause dans le sens (scientifique) du principe « les mêmes causes produisent les mêmes effets » mais d’un fait dont le principe même est de susciter des lectures différentes.

Jouer de la rhétorique la plus artificielle pour traiter d’un problème aussi grave est au minimum de l’irresponsabilité.