Paysan, agriculteur

Comme le mouvement des gilets jaunes (cf. article du 1/11/2019), celui des agriculteurs (lui aussi parti de la base et lui aussi formulant des revendications multiples) est un des signes de l’effondrement du système de références qui, jusqu’à la fin des années 1980, offrait la possibilité de donner un sens (impliquant une direction, un mouvement) à la vie individuelle et collective.

Il a cependant deux importantes différences :

– l’une, structurelle : les syndicats agricoles – FNSEA (tendance « conservatrice », alliée aux Jeunes Agriculteurs et majoritaire avec 55% des voix aux dernières élections), Coordination rurale (plutôt à droite), Confédération paysanne (plutôt à gauche) – sont impliqués pratiquement depuis le (presque) début et le gouvernement discute avec eux, surtout avec la FNSEA.

– l’autre, d’ordre métaphysique, par la référence transcendantale au pays, ce qui explique pour une grande part le soutien affectif d’une large majorité de la population, solidaire du paysan à la fois mythique et réel – peut-être plus de celui-là que de celui-ci – dont témoigne régulièrement le succès du Salon annuel de… l’agriculture et non de la paysannerie. Le temps du Larzac, de José Bové, des gens du pays, est de l’ordre de la nostalgie.

Paysan renvoie à une essence, alors qu’agriculteur renvoie à une pratique caractérisée par l’absence d’homogénéité de la profession – selon le type de production, la région, l’importance de la propriété, les revenus vont de la pauvreté à la grande richesse (celle du président de la FNSEA, par exemple).

Quant à la référence « nourricière » (« Fiers de vous nourrir » proclamait une banderole accrochée à un tracteur), elle a beaucoup perdu de son importance du fait de la position dominante de l’industrie agro-alimentaire et des problèmes liés à l’utilisation des pesticides – agriculture et respect de l’environnement ne vont pas de pair, comme en témoignent les rapports d’incompréhension entre le monde agricole et le parti écologique.

Malgré les décisions annoncées par le gouvernement, la proclamation/slogan du premier ministre « l’agriculture au-dessus de tout »,  et, aujourd’hui (31/01/2024), les appels au calme et à la raison des dirigeants de la FNSEA, dont la décision, il y a quelques jours, d’appeler à la poursuite du mouvement en direction de Paris était manifestement dictée par la nécessité et l’opportunisme, à ce jour, l’action continue et les blindés de la gendarmerie bloquent les accès à Roissy et au marché de Rungis.

Le cri de ralliement à valeur d’incantation « nous sommes tous agriculteurs » rappelle sur le mode affectif l’universalisme exprimé dans des moments de crises (Ich bin ein Berliner – Kennedy –   Nous sommes tous des juifs allemands – mais 68 – Je suis Charlie – attentat du 7/01/2015).

L’agriculteur est seul, comme l’était le paysan,  mais dans une surface d’exploitation différente, dépendant comme lui de la météo, aujourd’hui du climat, des cours du marché, désormais à une autre échelle, de son banquier quand il doit emprunter, plus récemment des traités européens qui lui paraissent déconnectés de la culture de la terre où, lui, pose ses pieds.

Le paysan qui allait sur les marchés où les transactions se faisaient avec des billets et des poignées de mains pouvait se croire en-dehors du capitalisme dont il ne prononçait pas le nom et dont le lien visible, était le négociant ou son intermédiaire.

S’il y avait les soirées, l’entraide, il y avait aussi le monde clos, avec ses promiscuités,  celui d’une solitude rude, il y avait la terre et des bêtes, elles aussi souvent rudes.

La ferme entourée de haies est devenue l’exploitation de dizaines, de centaines d’hectares.

Le pays a disparu et avec lui les repères d’ essence.

Selon la Mutualité Sociale Agricole, il y a 31% de suicides en plus chez les agriculteurs que dans le reste de la population. Un suicide tous les deux jours.

Le désarroi de l’agriculteur est celui du paysan qu’il n’est plus.

La dialectique qui lui permettait de trouver une synthèse, précaire mais suffisante pour accepter ses conditions de vie, la dialectique entre moi et les autres, pays rural et ville, travail de la terre et spéculation, billets et compte en banque, dont il voyait de loin les signes dans le discours politique –   il était le plus fréquemment le paysan-qui-ne-fait-pas-de-politique – cette dialectique a disparu pour lui comme elle a disparu, à une échelle différente, pour tous.

De ce point de vue, le désarroi de l’agriculteur est le nôtre.

Journal – 12 (28/01/2024)

Ce matin, vers 10 h 16 environ, je descends au parking où est garée notre voiture puisque nous avons décidé de voyager et que nous utilisons notre voiture pour voyager… Je relis… C’est bien ça.

J’appuie donc sur le bouton de démarrage et qu’est-ce que j’entends ?

La messe.

Il me faut quelques secondes pour réaliser que nous sommes dimanche matin, que, le dimanche matin, France Culture diffuse des émissions religieuses, dont la messe catholique – la messe doit donc être une affaire de culture –  et que j’ai sélectionné cette chaine de radio puisque, comme je l’ai déjà dit, j’aime me cultiver,  même en voiture.

J’entends alors une voix de soprano dotée d’un vibrato mystique (non, nettement moins que celui de la fin des Tontons flingueurs) qui chante en français ;  « Entrez inclinez-vous prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits, oui, il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main ».

Tout en me posant la question de l’identité entre « peuple » et « troupeau », je mets le sélecteur sur R (marche arrière) pour m’éloigner de la voiture garée devant, stoppe, déplace le sélecteur sur D (marche avant) pour me dégager, à nouveau sur R puis sur D pour sortir du parking. La prochaine fois, je penserai à faire un plan.

Pendant ces manœuvres qui demandent de l’attention et du temps, la même voix de soprano mystique chante, puis le prêtre prononce une homélie (rien à voir avec le home de home sweet home, mais avec le grec omilia : réunion, entretien) : « Frères et sœurs, dans notre monde il y en a beaucoup qui, sous l’influence du Malin, ont peur d’être menacés par le Christ, de ce qu’ils croient savoir de lui (…) Aujourd’hui des hommes et des femmes choisissent de répondre l’appel du célibat consacré, non pas par discipline mais par amour pour le Christ, mais là encore, il faut toute une vie pour le vivre pleinement. Le seigneur n’est pas venu pour nous perdre, nous le savons bien, mais pour nous sauver aujourd’hui et dans l’éternité ».

Les femmes dont il parle sont forcément des religieuses puisqu’il n’y a que les hommes qui peuvent être suffisamment proches du Christ puisqu’il n’était pas marié.

En attendant l’arrivée de mon épouse, je pense à cet article du Monde (28/01/2024) qui relate la découverte, sur l’emplacement d’un foyer religieux de la ville de Tuam, en Irlande (à l’est de Galway), d’une fosse septique où ont été enterrés sans cérémonie ni indication de patronyme quelques centaines d’enfants. Ce foyer, qui s’appelait Mother and Baby Home ( mère (maison de la mère – célibataire – et de l’enfant) maintenant détruit, avait été dirigé par des religieuses entre 1925 et 1961.

« Je veux que l’Etat irlandais, l’Eglise et les sœurs du Bon Secours [qui travaillaient pour le compte du comté de Galway] reconnaissent ce qu’ils ont fait à ces enfants, considérés comme inutiles à cause des préjugés de l’époque. Quand le home a été fermé [en 1961, pour vétusté], les sœurs n’ont même pas signalé où ils avaient été enterrés, elles voulaient qu’ils soient oubliés. Il n’y aura pas de paix ici tant que ces enfants n’auront pas été inhumés dignement, dans un cimetière, près de leurs mères, parce que c’est ce qu’elles auraient voulu, la plupart étaient très croyantes. » déclare Catherine Corless qui est à l’origine des recherches.

Si j’en crois l’homélie, ces religieuses catholiques de l’ordre du Bon Secours ont choisi le célibat par amour du Christ – donc elles n’ont pas écouté le Malin, c’est bien –  et c’est de cet amour qu’elles ont témoigné aux mères et à leurs enfants : « Les bébés nés dans les foyers mère-enfant étaient adoptés ou placés dans des familles d’accueil, quand ils ne mouraient pas d’épidémies (rougeole, coqueluche, gastro-entérite) ou tout simplement de négligences, accusent les proches et les survivants. Les taux de mortalité étaient effarants : la commission d’enquête a établi que neuf mille enfants nés dans ces institutions y sont morts, soit 15 % d’entre eux. » (article)

Elles étaient des sœurs du Bon Secours. Qu’auraient-elles fait si elles l’avaient été du Mauvais ?

Un peu avant l’homélie, quelqu’un avait lu une épitre de Paul aux Corinthiens, dont ceci : « La femme qui reste vierge a le souci des affaires du seigneur afin d’être sanctifiée dans son corps et dans son esprit. »  

Hé ben, voilà, dis-je en tournant le bouton.

Sur la route, un peu plus loin, des paysans ont retourné les panneaux qui indiquent les noms des villages.

Peut-être une manière de dire qu’on marche sur la tête.

L’exécution par l’azote

« C’est la première fois qu’une telle méthode, dénoncée par l’ONU comme une forme de « torture », est utilisée dans le monde pour une peine capitale. Kenneth Eugene Smith avait été condamné pour le meurtre d’une femme commis en 1988. » (Le Monde – 27/01/2024)

Ma contribution

En posant un oreiller sur la bouche et le nez et en appuyant bien fort, à plusieurs, ça devrait fonctionner, non ? Ou un coup de couteau dans le cœur, ou d’objet contondant sur la tête… C’est vrai, ça fait un peu crime primaire, alors que là, non, ça témoigne de l’inventivité humaine. C’est très réconfortant la représentation d’hommes assis autour d’une table pour rechercher comment tuer scientifiquement.

Loi sur l’immigration… suite

 « Jamais la République n’a eu une loi aussi dure contre les étrangers délinquants » (G. Darmanin) (Le Monde – 27/01/2024)

Ma contribution :

On retrouve dans cette déclaration la même satisfaction que celle de Montesquieu mettant un point final à De l’esprit des lois, de Voltaire à son Dictionnaire philosophique. Elle crée le concept de délinquance étrangère qu’elle distingue de celui de délinquance française. C’est bien. Et puis, cette jouissance que procure la dureté de la loi au superlatif ! Superlatif relatif, quand même. Pour atteindre l’absolu, reste la dernière marche du rétablissement de la peine de mort. Voici donc la République pourvu d’un nouveau-né au regard dur. Il est des enfantements qui résultent d’un viol.

Journal – 11 (25/01/2024)

Tout quotidien ayant plusieurs pages, je ne vois vraiment pas pourquoi le mien n’en aurait pas deux !

Non, mais bon !

Il y a trois heures environ, après avoir clos la première en évoquant les compositions de Marc Knopfler que j’écoutais tout en écrivant (j’écoute avec mes oreilles et je tape avec mes doigts,  je fais très attention) j’ai mis sur pause et enfourché ma bicyclette. Si vous vous demandez comment je suis passé de l’un (ordinateur) à l’autre (bicyclette), je vous renvoie à Kant et Schopenhauer qui expliquent très bien la problématique de l’espace et du temps, notamment pour la recherche de causalité, bien que, dans mon cas, il n’y ait pas besoin de la rechercher. N’empêche.

Bon.

En revenant, après avoir grimpé quelques côtes et descendu quelques descentes… oui, bon, d’accord… pensant à ma condition de bicyclettiste et considérant de haut ma bicyclette (n’y voyez aucune condescendance), la question m’est venue, comme il m’en vient parfois : mais pourquoi donc l’appelle-t-on « petite reine » ?

Non, c’est pas pour dire, mais bon : la prochaine fois que vous enfourchez votre bicyclette pensez-y : pourquoi « petite reine » ?

Tout en donnant les derniers coups de pédale, j’ai exploré les fonds et tréfonds de ma culture et je n’ai rien trouvé que le  « ma petite reine » que Bernard Blier sert à Arletty quand il lui met ses pantoufles, dans Hôtel du Nord, le film de Marcel Carné. Je ne le dis pas trop fort, mais cette séquence met un sacré bémol à la théorie du machisme.

Comme rien dans le film ne peut évoquer un cycle, sans parler d’un bicycle, –  ça serait Drôle de drame, toujours de Marcel Carné, alors là, je dis pas, because William Kramps, le tueur de boucher qui a toujours un vélo à la main, même dans l’église où prêche l’évêque Soper joué par Louis Jouvet, il faut voir ça… mais je m’égare – je suis allé jeter un œil dans l’Internet… Pardon ?… Oui,  après la douche… Et j’ai trouvé ceci : l’expression trouve son origine chez une vraie reine. Cette reine était Wilhemine, qui succéda à l’âge de 10 ans à Guillaume III sur le trône des Pays-Bas, et avait l’habitude de se déplacer à bicyclette… Pour ceux qui ne connaissent pas, je précise que dans ce pays, les côtes sont généralement très plates, ce qui rend le pédalage plus cool, parce que c’est pas pour dire, mais les Pays-Bas seraient dans les Cévennes, je suis pas sûr que la reine… mais je m’égare.

Des journalistes français ayant constaté cette pratique inhabituelle chez les monarques (que je sache Louis XVIII ou Charles X ne se déplaçaient pas sur une draisienne inventée pourtant en 1817 !) et comme la reine n’était pas grande, suivez bien, ils ont appelé la bicyclette petite reine.  

Heureusement qu’un journal peut avoir plusieurs pages.

Journal – 10 (25/01/2024)

Ça croule. Comme l’âne sous le bât. L’agriculture, l’école… pour m’en tenir à deux problèmes parmi la foule de tous les autres. Et toujours, non l’impression, mais le constat de la limite du questionnement.

Il y a deux jours, j’écoutais dans les Matins (émission diffusée entre 6 h 30  et  9 h 00 et appelée les Matins pour rappeler à l’auditeur distrait qu’il ne s’agit pas d’une émission du soir) de France-Culture, Christophe Bourseiller, journaliste, animateur, enseignant. Il expliquait, très bien, j’étais complètement d’accord, que les mouvements récents de protestation  (bonnets rouges, gilets jaunes) différaient de ceux des années 70 (mai 68, entre autres) par le manque d’alternative idéologique. Il le regrettait.

Et je me disais : mais pourquoi reste-t-il sur ce constat et ne se pose-t-il pas la question du pourquoi ce manque, cette absence ?  Qu’est-ce qui l’empêche de franchir le cap du constat ?

Comme je fais souvent ce constat – ce n’est pas un scoop pour ceux qui lisent le blog – j’en viens forcément à franchir le cap et à me poser la question à moi-même : mais pourquoi te poses-tu cette question ? Hein ?

Et que trouvé-je, tout au fond ?

Le désir de transformer le monde.

Waou ! (expression de grande surprise… enfin je m’en doutais quand même un peu). Parce que je pense à quelqu’un et je me demande ce qu’il y a derrière tout ça. Comme je ne suis pas un juif allemand de la première moitié du 19ème siècle, il faudra que je trouve une autre explication.

En attendant, je continue l’écoute (Spotify… quand je pense ce qu’il fallait faire pour écouter de la musique quand j’étais ado, et même après !) de la compilation des meilleures compositions de Mark Knopfler.

Ça ne répond pas à la question, mais quel plaisir !

Les « groupes de niveaux » et l’esprit antirépublicain

Le SNPDEN-UNSA (syndicat des cadres/chefs d’établissements) dont Le Monde (26/01/2024) précise qu’elle une organisation « peu coutumière des oppositions frontales au ministère », vient d’adresser une lettre à la ministre (à ce jour) de l’Education nationale et du Sport, Amélie Oudéa-Castéra, dont l’investissement dans l’école publique est bien connu.

Le syndicat y explique non seulement que la décision de supprimer au collège les classes hétérogènes et de grouper les élèves par niveaux pose des problèmes matériels très compliqués, sinon insolubles sauf à supprimer des options, mais encore qu’elle est « contraire à nos valeurs ».

Je préfèrerais « principes » (dimension universelle) plutôt que « valeurs » (dimension plutôt contingente), mais peu importe.

Ce que le ministre, proche de l’école privée où il a été formé, comme le président dont il n’est que la voix, comme la ministre, est en train de mettre en place, est une rupture avec le principe républicain « liberté égalité fraternité ».

Il ne s’agit pas d’idéalisme : le principe républicain définit un type de relations fondé sur le réel concret, matériel  : il n’y a pas de race, pas de hiérarchie humaine, tous les hommes sont semblables par la biologie, la nécessité de la vie sociale et l’angoisse existentielle caractéristique de l’espèce humaine.

L’école républicaine est une application du principe en ce sens qu’elle ne distingue pas et qu’elle met à disposition de tous les enfants regroupés selon les âges, les mêmes tables, les mêmes maîtres, les mêmes livres et le même savoir reconnu par la collectivité.

L’esprit de droite consiste ici à inverser les rapports et faire de la conséquence la cause.

La cause scolaire, non des inégalités – elles précèdent l’entrée à l’école dite « maternelle », une appellation quand même problématique – mais de leur maintien et de leur aggravation (l’école ne corrige rien mais reproduit, ainsi que le montrent depuis des décennies toutes les études – les exceptions venant confirmer la « règle ») est liée aux conditions matérielles de l’enseignement (effectifs, notamment) et du discours global d’enseignement (cf. les articles sur la Grammaire du français) qui discrédite les professeurs (d’où leur déconsidération) – ils ont leur part de responsabilité.

La décision du premier ministre est l’expression d’un déni dont le comportement du président de la République (messe à Marseille, Hanoukka à l’Elysée) est une autre illustration relativement au principe complémentaire de laïcité.

Elle va discriminer les élèves selon des critères évidemment implicites, des non-dits de différences d’intelligence, d’ethnie, et cette discrimination institutionnalisée – reposant sur le discours/prétexte de remise à niveau – va créer des regards, des attitudes, des antagonismes, peut-être aussi des hontes, un ensemble d’attitudes et de discours antinomiques du fonds de notre culture, celle, pour faire court,  des Lumières, que ces responsables politiques brandissent de temps en temps comme symbole de la France pour dissimuler la réalité de leurs choix idéologiques.

Reste cette question : qu’est-ce qui nous a conduits à les élire ?  

« Emma Bovary est une pute » (suite)

Ma tribune publiée le 21 janvier dans L’Obs numérique a suscitée des réactions intéressantes en ce sens qu’elles rappellent l’importance de la précision de l’objet dont on parle.

La première est double :

«  Il est plutôt inquiétant de lire : « dire qu’un texte littéraire peut avoir plusieurs sens l’assimile au texte religieux ».  (1) La polysémie d’un texte ne se rencontre pas qu’en poésie, et un roman, peut parfaitement se lire sur plusieurs portées. (2) C’est au contraire la lecture d’un texte au pied de la lettre qui correspond à l’approche religieuse, au sens fondamentaliste, comme les catholiques intégristes, les témoins de Jéhovah ou les talibans… »

1 – Le premier point invoque la polysémie : deux mots grecs (polus = nombreux => polyglotte, polygame / sèmia : sens => sémaphore, sémiologie) pour indiquer qu’un terme peut avoir plusieurs sens : avocat, par exemple  (le fruit ou la profession).

Mon propos ne concernait pas la polysémie à proprement parler (disons, les « harmoniques » du récit – si c’est ce que veut dire « un roman peut se lire sur plusieurs portées ») mais le discours qui le sous-tend : « Un écrivain écrit un texte pour un discours. Madame Bovary n’a pas « un, deux ou trois sens »,pas plus que Les Misérables. »

Sauf à imaginer qu’ils ne savent pas très bien pour quoi ils l’écrivent, Flaubert et Hugo écrivent leur roman pour un discours et le rôle du professeur de littérature est d’utiliser les outils dont il dispose (la connaissance du langage, notamment) pour l’expliciter et le faire comprendre.

Preuve de l’homogénéité de ce discours, la censure : une société met en place un garde-fou chargé de protéger le discours qui la fonde (idéologique, moral, religieux, politique…) et les censeurs chargés de le protéger sont en général tout sauf des imbéciles. Ernest Pinard, le procureur, avait très bien compris et illustré par le choix des passages qu’il lut au tribunal puis par sa plaidoirie,  le caractère subversif du discours de Flaubert – son objet concerne la question existentielle dans la société bourgeoise (en l’occurrence « petite-bourgeoise ») de son temps, et la femme en offrait le prisme le plus intéressant à explorer. S’il n’obtint pas la condamnation, c’est essentiellement pour des raisons politiciennes (voir les articles), secondairement parce que l’avocat – qui avait bien compris, lui aussi, le discours du roman – sut habilement servir aux juges le prétexte, qui ne trompa personne, d’une relaxe : le suicide d’Emma était censé signifier une condamnation morale du personnage par l’auteur… qui eut la sagesse de se taire.

2 – Le deuxième point concerne ce que le critique appelle « la lecture d’un texte au pied de la lettre », autrement dit, une lecture « brute » collée au sens strict des mots. Si je comprends ce que peut être le « pied de la lettre » pour un article de loi, de religion, je ne vois pas ce qu’il peut être pour un roman qui se manifeste non par des énoncés, des principes, mais par un récit,autrement dit une fiction qui, à la différence d’un texte religieux, ne concerne pas le « croire » dont l’objet est la détermination du sens de la vie.

Le texte religieux est l’objet d’infinies exégèses dont chacune assure qu’elle est la seule lecture vraie, non par l’analyse du langage, mais pas la soumission de cette analyse à un a priori plus ou moins fondamentaliste qu’elle doit justifier. Un texte de l’Evangile, un verset de la Torah ou une sourate du Coran sont objets d’interminables interprétations parce qu’il s’agit de discours (éventuellement illustrés par des récits, – cf. les paraboles) dont l’objet, antinomique de celui du savoir, est un rapport moral à une situation donnée : le milliardaire chrétien qui gagne des millions en quelques coups de bourse trouvera sans difficulté un prêtre qui lui expliquera très bien en quoi il choisit Dieu et non l’argent.  

Expliquer Madame Bovary, un récit étranger au champ du « croire », ce n’est pas interpréter des principes directeurs de vie inspirés par quelque croyance que ce soit, mais utiliser les outils qui permettent de comprendre un langage profane.

Une seconde critique : « En revanche, il a raison quand il dit qu’il faudrait enseigner le latin et le grec. » C’est pas un peu réac, ça ? »

La question, oratoire (elle donne la réponse), est un exemple du simplisme en ce sens qu’elle confond la nature d’un objet avec l’utilisation qui a pu en être faite.  Etablir un lien entre l’enseignement du latin et du grec avec l’idéologie réactionnaire revient à dire que la connaissance des deux piliers majeurs de notre langue est d’ordre réactionnaire.

 Une troisième critique dénote la même confusion entre « expliquer » et « interpréter » que j’ai relevée dans la tribune de G. Le Floch :

«  Il doit y avoir une différence entre interpréter un texte littéraire et juger les protagonistes, selon les idées de son temps et sa religion. Il y a des textes qui pour des raisons littéraires ou autres, ne sont pas bien compris par les élèves, et cela demande une interprétation, en bon français, mais en tenant compte de ce que l’auteur voulait faire ressentir, à son époque. En tout cas , il y a un problème quand des élèves d’aujourd’hui en restent à l’interprétation d’origine, et oublient l’aspect « ici et maintenant ». »

Fournir les informations qui permettent de comprendre n’a rien à voir avec l’interprétation (« en bon français » ?) qui concerne le sens. Par exemple, une explication des textes de Victor Hugo implique un minimum de connaissance de la Bible. « Ce que l’auteur voulait faire ressentir à son époque », réduit l’écriture à des émissions/sollicitations d’affects et semble évacuer la pensée. La traduction du français du 16ème siècle (Rabelais, Montaigne, par exemple) en français moderne (« bon français » ?)  pour en rendre la lecture plus facile,  n’a rien à voir non plus avec l’interprétation.

Le constat et la réponse d’Edgar Morin

Le Monde des Idées ( 23/01/2024) publie une tribune d’Edgar Morin intitulée « Face à la polycrise que traverse l’humanité, la première réponse est celle de l’esprit. »

Sa présentation du conflit israélo-palestinien est intéressante en ce sens qu’il n’utilise pas à propos de l’attaque du Hamas,  l’étiquette « terrorisme » dont l’emploi conduit le plus souvent à faire du 7 octobre un point de départ. Même si, quant à l’esprit de son discours, la précision peut paraître inadéquate, je rappelle qu’Edgar Morin (son nom d’état-civil est Nahoum) est d’ascendance juive. Elle l’est aussi pour moi, mais compte tenu des passions, elle n’est pas sans utilité.

Voici un extrait :

« Un nouveau foyer de guerre s’est allumé au Proche-Orient après le massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023, suivi par les bombardements meurtriers d’Israël sur Gaza. Ces carnages, accompagnés de persécution en Cisjordanie et de déclarations annexionnistes ont réveillé la question palestinienne endormie. (…)

Le discours change ensuite de nature quand il tente d’expliquer, notamment un fait objectif qu’il n’esquive pas : « C’est une des leçons tragiques de l’histoire : les descendants d’un peuple persécuté pendant des siècles par l’occident chrétien, puis raciste, peuvent devenir à la fois les persécuteurs et le bastion avancé de l’occident dans le monde arabe. »

Une leçon tragique renvoie à un quelque chose qui s’apparente au fatalisme, à un inexplicable.  Une leçon de quoi ?

La suite se perd dans la formule (« La crise de l’humanité qui n’arrive pas à devenir Humanité ») et l’incantation pour la réponse susceptible d’éviter la catastrophe : « La première et fondamentale résistance est celle de l’esprit. Elle nécessite de résister à l’intimidation de tout mensonge asséné comme vérité… »

Elle nécessite est répété pour d’autres objets de résistance analogues avant que ne soit précisé le remède :

« C’est l’union, au sein de nos êtres, des puissances de l’Eros et de celles de l’esprit éveillé et responsable qui nourrira notre résistance aux asservissements, aux ignominies et aux mensonges. »

Je ne sais pas ce qu’est l’humanité avec un h minuscule ni l’Humanité avec un H majuscule, ni ce qui peut produire cette « union au sein de nos êtres ».

La conclusion – métaphore et clichés – veut être une lumière d’espérance :  « Les tunnels ne sont pas interminables, le probable n’est pas le certain, l’inattendu est toujours possible. » Bon.

Je ne répète pas ce que je pense être la révolution qui nous reste à construire. Son importance et sa difficulté me semblent indiquées par la distorsion, sinon la contradiction entre l’objectivité du constat, et l’idéalisme du diagnostic et de la solution.