Le ministre de l’Education nationale et les « vieux démons »

« Le ministre de l’Education nationale a présenté jeudi le protocole pour la mixité sociale à l’école conclu avec le secrétariat général de l’enseignement catholique. Un plan largement édulcoré par rapport aux ambitions premières du ministère. Mais l’historien défend son bilan et assure : « Les caricatures que l’on fait de moi m’indiffèrent. » (Présentation de l’article à la Une du Monde – 8.05.2023)

Extrait : E. Macron : « « Le ministre a raison de vouloir rassembler tout le monde, mais il ne faut pas réveiller de vieux démons. » Pap Ndiaye : « Avec le chef de l’Etat, nous sommes alignés sur ce sujet. »

Ma contribution.

« Les vieux démons » disent-il en référence au projet avorté d’A. Savary d’une école unifiée, laïque et gratuite. Une étiquette de déni collée sur le rejet d’une problématique par ailleurs jamais explicitée – d’où l’échec du projet – qui permet à l’école privée de se présenter comme l’ « école libre ». Cette problématique est celle de la laïcité, de la distinction entre savoir, de l’ordre du commun, et croire, de l’ordre du privé. « Libre » dans le sens où l’apprentissage de la littérature, des maths, de l’histoire etc. sans la présence du crucifix ou de la kippa ou du tapis de prière serait une entrave à la liberté. L’existence même de l’école privée, confessionnelle, de surcroît subventionnée pas l’état, cautionne et accentue les carences de l’école publique. La demande de mixité – donc rejetée pour l’essentiel– faite par le ministre de l’Education nationale à l’école catholique revient à marcher sur la tête. Pourquoi pas (cf. N. Sarkozy au Latran) des prêtres pour enseigner la morale ?  

Art et innocence de l’enfance

L’abonnée du blog « francefougère » pose un double problème intéressant dans son commentaire sur mon article La croisade morale contre Miriam Cahn : ce qui permet de « nommer » un tableau et le respect de « l’innocence des enfants ».

Je développe un peu ce que j’ai déjà brièvement répondu.

– « nommer » un tableau, c’est-à-dire : « ceci est ou n’est pas un tableau » ou encore « ceci mérite ou ne mérite pas d’être accroché dans un musée ». On entre là dans le débat complexe qui suit le chemin que parcourt la toile depuis l’atelier où elle a été peinte jusqu’à la cimaise que vise son auteur.

Qui va décider et selon quels critères ?

En tant que spectateur, j’ai fait deux expériences récentes, l’une à Montpellier au musée Mo.Co. (Montpellier Contemporain) l’autre au musée Pompidou-Metz.

J’ai évoqué l’exposition consacrée à Suzanne Valadon dans un article publié il y a une semaine. Ce qui peut expliquer le fait que ses toiles ont été depuis le début et sont toujours reconnues comme « tableaux » dans le sens précisé plus haut, c’est qu’elles proposent une représentation « questionnante » du monde, notamment celles des femmes dont un académiste pourrait dire de certaines qu’elles sont mal dessinées, « inexactes ». Même type de problématique que Cézanne qui à mon sens réussit mieux à l’exprimer.  

Le Mo.Co. propose un grand nombre de tableaux d’artistes contemporains (ils ont entre 40 et 50 ans) – je ne connais aucun nom – dont le point commun est le choix du figuratif. Télérama en a fait l’éloge, une des radios que j’écoute aussi. Ce fut, pour moi, un spectacle désolant dans le sens où aucun d’eux ne m’a provoqué une émotion. Je suis resté devant certaines de celles qui dénotent une incontestable maîtrise de la peinture, du dessin, et dont la palette me plaisait : rien. En pensant l’histoire de l’art et de la peinture, je me suis posé sans ménagement la question que je reproduis telle quelle « est-ce que tu ne deviendrais pas un vieux con ? ». Nous étions quatre. Les trois autres ont eu la même appréciation désolée. Un, passe encore, mais quatre en même temps et qui n’hésitent pas à se dire des choses ! Bref, j’ai trouvé l’ensemble triste et je me suis dit qu’il est sans doute l’expression d’une société qui est dans l’impasse, sans utopie ni perspective et qui tourne en rond.  Certaines de ces toiles étaient pour moi des croûtes, mais elles ont été estimées dignes d’être accrochées par une équipe dont je n’ai aucune raison de mettre en cause les compétences et la responsabilité.

Miriam Cahn (74 ans) a choisi comme sujet de sa peinture la dénonciation de la guerre, de la violence sous toutes ses formes, notamment sexuelle, et la manière dont elle l’exprime est à la fois dérangeante par sa violence même et son esthétique : la dénonciation de la violence pose le problème de sa représentation (notamment au cinéma) dont le degré d’ambivalence est sans doute le critère le plus délicat à apprécier, et l’esthétique qu’elle choisit est, je dirais, celle du coup de poing à la fois par son côté « brut » et « enfantin » notamment par le dessin, les formes et les couleurs. De ce point de vue, elle ne laisse pas indifférent et elle n’est jamais dans la complaisance de l’exposé de la violence. Ce qu’elle fait voir, est en quelque sorte l’impact.

– dans quelle mesure l’enfant est-il « innocent » ? Le mot vient du latin nocere (nuire), –in étant la négation : est innocent celui qui ne nuit pas. Par extension, est innocent celui qui ignore le réel de ce qu’est la vie, en particulier sa dureté. L’enfant qui arrache les ailes d’une mouche peut être innocent dans le sens où il ne sait pas ce qu’il fait. Encore faudrait-il se mettre d’accord sur « savoir » et se demander si savoir passe nécessairement par la conscience réfléchie.

Question : en quoi Fuck Abstraction pourrait-il être un non-respect de l’innocence de l’enfant ? Il s’agit d’une hypothèse d’école puisque tout est fait dans l’exposition pour rendre impossible la présence d’un enfant, seul en tout cas, devant le tableau. En quoi le serait-il plus que les tableaux qui représentent les effets de la guerre, les sans-abris, l’explosion nucléaire ? Et en quoi diffère le spot d’Unicef diffusé à une heure de grande écoute à télévision et qui, pour des motifs d’appel à l’aide, montre des images d’enfants africains affamés, malades, couchés sur des lits d’hôpitaux sommaires, ou obligés de travailler dans des conditions insupportables ?

Le tableau concerne le tabou historique de la sexualité et du sexe, mais le tabou de l’adulte. Ce qui fait réagir les associations, ce n’est pas le risque pour l’enfant, mais ce que représente pour ses membres la représentation d’un acte qu’ils ne veulent pas voir : elles ne demandent pas qu’il soit d’accès protégé – ce qui ne pose un problème à personne – mais son décrochage.

Et puis, dans quelle mesure un enfant, accompagné, informé, pourrait-il ne pas voir le réel, notamment dans une expression esthétique ? Quand un parent dit à son enfant de ne pas suivre un inconnu,  sans plus de précision que cette du danger, il ouvre la porte à tous les fantasmes. En quoi sont-ils plus adaptés que l’information précise ? Et est-ce que l’enfant « n’apprend» pas souvent dans la cour de l’école une déformation préjudiciable du réel ?

Est-ce qu’un enfant est innocent, dans les deux sens définis plus haut ?

En-deçà de l’analyse théorique, une plongée dans les souvenirs de notre enfance aidera peut-être à faire la différence entre l’innocence que nous prêtons aux enfants et la réalité du savoir qu’ils ont, selon leur propre mode.

Le problème qui en découle, délicat, est celui du rapport entre le savoir et l’imaginaire créateur.

La croisade morale contre Miriam Cahn

Une des toiles de cette artiste suisse exposées au Palais de Tokyo a suscité des protestations violentes et des demandes de décrochage venant d’associations intégristes et d’extrême-droite,  mais aussi « apolitiques » (Face à l’inceste, notamment) et de la députée socialiste Isabelle Santiago investie dans la défense de l’enfance. Cette toile (on peut la voir sur Internet) intitulée Fuck Abstraction représente deux personnages aux visages flous, dont l’un, puissant, impose une fellation à l’autre, agenouillé, chétif et aux mains entravées. Le tableau a été vandalisé par un ancien élu du FN.

Miriam Cahn explique que ses toiles dénoncent les violences de la guerre dont les violences sexuelles.

Marc Weiztmann avait choisi de traiter de cette question dans son émission Signes des temps (France Culture) du 14/05/2023.

En préambule, une déclaration d’Isabelle Aubry, violée par son père à 6 ans et fondatrice de l’association Face à l’inceste, qui se dit proche d’Arlette Laguiller (Lutte ouvrière). Elle n’a pas vu l’exposition, seulement la vidéo de la députée RN Carole Parmentier qui demande la censure de l’œuvre. Elle explique que cette toile a ravivé ses souffrances et elle demande elle aussi la censure pour, dit-elle, protéger les enfants.

Les autres invités ont tous défendu le droit à l’exposition du tableau et de l’ensemble de l’œuvre dont le musée – est-il précisé – explique aux visiteurs le sens de la violence – les toiles les plus expressives sont exposées dans un espace à l’écart, protégé.

Les tableaux étant exposés dans un lieu où nul n’est obligé de se rendre, ce qui interroge est le fait qu’il soit nécessaire de débattre de cette question.

Autrement dit, cette question est le signe d’une autre question, plus vaste, globale, qui, via la liberté de création, concerne un ordre dont la morale n’est que le masque, celui d’un monde, d’une société et de l’individu dont il faudrait évacuer la problématique humaine, en particulier la violence guerrière et sexuelle dont les œuvres de Miriam Cahn sont une illustration. Cette évacuation est le corollaire du monde fantasmé lisse, homogène et pur dont le RN est aujourd’hui l’expression politicienne la plus remarquable.

Pour le moment, nous ne sommes plus au 19ème siècle, Flaubert et Baudelaire peuvent encore reposer en paix, la justice a rejeté chaque demande de censure et l’œuvre est restée accrochée.

Le jeu de dupes

« Interrogée par « Le Monde », la cheffe de file du RN prend ses distances avec Frédéric Chatillon et Axel Loustau, anciennes figures du GUD (groupe étudiant d’extrême droite violent), qui l’ont accompagnée dans son ascension politique. Et menace de couper définitivement les liens. » (A la Une du Monde – 13/05/2023)

Ma contribution :

Certains commentaires jouent à faire semblant de ne pas comprendre la stratégie et la tactique de la candidate à la présidentielle qui doit gommer ou estomper tout ce qui apparaît comme « extrême »* à des fins électoralistes. Eliminer ses anciens amis devenus gênants n’est pas nouveau. D’autres font remarquer avec l’étonnement de la bonne foi que les manifestants néonazis n’ont rien cassé, eux,  alors que les black blocs ! Comme s’il était pertinent de mettre sur le même plan une forme de nihilisme (je ne parle pas de la récupération ou de l’instrumentalisation) et la référence à un projet politique dont la stratégie et la tactique pour parvenir au pouvoir sont bien connus, ainsi que le degré de « casse légale » auquel il conduit. Plus de deux mille ans après la dénonciation par Socrate du jeu de dupes des tribuns politiques, nous n’avons pas beaucoup avancé.  

* extrait de son interview «  Les gens qui sont des prestataires ou l’ont été [cités plus haut] et qui s’exposent dans des manifestations qui portent des idées radicalement différentes de celles du Rassemblement national, doivent s’attendre à en tirer les conséquences, du moins à ce que le RN en tire. »

Cézanne

Dans La page nécrologique de Philippe Sollers, Le Monde (09/05/2023) publie un extrait de son livre Le paradis de Cézanne, qui se termine ainsi :

« J’aime de nombreux peintres (et beaucoup Picasso), mais aucun ne m’émeut autant, sans raison, que Cézanne. J’essaie chaque fois de comprendre cette émotion détachée, violente. Il me semble qu’il s’agit de l’émotion même de la pensée au-delà de toute représentation. La dévotion religieuse de Picasso et de Matisse à l’égard de Cézanne me paraît normale. « Cézanne, c’est Dieu ». Oui, mais lequel ? Pas un Dieu caché en tout cas. « Proche et difficile à saisir, le dieu » dit Hölderlin. Très proche. Infiniment proche. Et d’autant plus difficile à saisir ».

Il se trouve que la peinture de Paul Cézanne (1839-1906) est celle que je préfère… avec celle de Paul Klee (1879-1940).

Il y a quelques jours, je regardais l’exposition des tableaux de Suzanne Valadon (1865-1938) organisée au centre Pompidou-Metz. Une rétrospective d’autant plus intéressante qu’elle est rare et que Suzanne Valadon est souvent présentée comme « la mère d’Utrillo ». Je ne suis pas sûr qu’Utrillo ait pour définition principale « le fils de Suzanne Valadon ».

Quelques tableaux d’autres peintres enrichissaient l’exposition. Parmi eux, un Cézanne intitulé Nature morte au tiroir ouvert –  on peut le voir sur Internet.

Il y a sur la table une sorte de saladier blanchâtre dont je dirais qu’il est « mal foutu », comme le bocal en verre vide, un cadre ou un miroir posé dans une perspective que je trouve fausse – comme ce qui semble son ombre portée sur le mur – et, de près, comme pour toutes les natures mortes traitant de ce fruit, les pommes ne sont pas des pommes – si vous voulez en voir de « vraies », jetez un coup d’œil – toujours sur Internet – à celles du peintre néerlandais Ambrosius Bosschaert (1573 1621). Mêmes types de « défauts » pour La table de cuisine et Nature morte au crâne. J’ajoute qu’aucune des nappes sur lesquelles peuvent être disposées les pommes n’est imaginable étendue sur une table. Toutes ont des plis et des formes invraisemblables.

J’ai à côté de moi une reproduction du tableau Bords d’une rivière qu’il a peint à la toute fin de sa vie et pour lequel je ferai les mêmes observations.

Alors ?

« Sans raison » dit Sollers qui use donc du dernier recours : « Dieu », avec les cautions de Picasso et Matisse.

Il y a bien une raison. On peut essayer de l’approcher, en s’approchant de la toile, en prenant le pinceau de Cézanne et en tentant de comprendre ce qui conduit la main à peindre de vagues traits verticaux, comme des rainures, non sur les pommes, mais à représenter les pommes par ces espaces ainsi délimités qui n’existent pas quand il s’agit de pommes. De près, c’est tout sauf une structure de pommes, et pourtant, ce sont des pommes, mais pas des vraies, pas de celles qui incitent à les prendre pour les croquer.

Là, est pour moi, la force de la peinture de Cézanne qui donne à voir autre chose que ce qui est montré, autrement dit le réel, objectif, transcendé par l’esthétique, qui sollicite notre émotion non par du dessin mais par la touche de peinture qui est à l’objet représenté ce que la molécule et l’atome sont à la matière qui nous constitue et constitue le monde.

Il ne s’agit donc pas de l’intellectualisme du « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte (on la fumerait, sa pipe), ni de l’abstraction représentée, figurée, pour ainsi dire dessinée (Braque,  Picasso).

Regarder un tableau de Cézanne c’est être sur le fil entre la composition et la décomposition du monde, sans que l’on sache si l’on est dans le processus de l’une ou de l’autre. Autrement dit, on est dans les deux.

Klee offre le même type de contemplation infinie sur un mode différent ; je pense surtout à Chemin principal et chemins latéraux, Chat et l’oiseau, Ad Parnassum etc.

Voilà ma raison.

Le journal Le Monde et sa censure

Le 04/05/2023, j’ai envoyé au Monde, ce commentaire à un article publié le même jour sur « les départ massifs » de l’église catholique allemande  – les lecteurs du blog n’en seront pas surpris ;

« Les deux paradis de contournement sont obsolètes : celui de l’au-delà de compensation et celui de l’ici des lendemains qui chantent. L’un et l’autre sont apparus pour ce qu’ils sont : des dénis de la spécificité de la conscience que nous avons de notre mort et le transfert du fantasme d’immortalité dans l’objet. L’équation capitaliste (être=avoir+) intrinsèque de cette conscience conduit donc à l’accumulation/collection qui entretient le fantasme « plus j’ai, plus je suis, moins je meurs ». S’agissant de la richesse, il est intéressant de noter la contradiction théoriquement majeure entre son accumulation (par l’église, les milliardaires croyants) et sa condamnation radicale par l’évangile (cf. le chameau et le trou de l’aiguille). »

Il a d’abord été censuré – la censure n’est pas annoncée par le journal, elle est repérable à l’indication que nul commentaire n’a été envoyé.

J’ai demandé pourquoi. Il m’a été répondu le 8 : « Notre système ayant détecté un ensemble de mots-clés sensibles dans votre commentaire, l’a mis par précaution en attente d’une seconde vérification humaine. Votre commentaire étant tout à fait conforme à notre charte, nous vous confirmons qu’il a été remis en ligne. »

J’ai demandé quels pouvaient être ces « mots-clés » sensibles que j’avais du mal à repérer et j’ai précisé que j’envoyais cette explication dans l’onglet « répondre » qui permet de compléter la seule contribution autorisée. J’ai constaté qu’elle était publiée – le système n’ayant pas repéré de mots-clés sensible – avant qu’elle ne soit supprimée quelques minutes plus tard, donc par quelqu’un.

Pour illustrer l’absurdité du «système » chargé de repérer les « mots-clés sensibles », voici ce court commentaire que j’avais envoyé concernant le couronnement du roi anglais qui a suscité de nombreuses réactions.

« Sur les photos, on voit le roi, la reine, des princes et des princesses, des carrosses et des chevaux, mais on ne voit pas de bergères. Pas de citrouille non plus. Elles sont dans les histoires inventées pour les enfants parce que les enfants ne meurent jamais. »

Il avait été lui aussi censuré avant d’être publié, après ma demande d’explication.

Il y a une distorsion entre le peu d’impact des commentaires,  le « système » qui ajoute de la déshumanisation et la censure par l’homme qui, compte tenu de ce peu d’impact, est à la fois ridicule et pathétique.

S’agissant de ce journal et de ce qu’il représente, ce n’est pas sans importance.

Transgenre au Montana (USA) et ici (France)

La Une du Monde (04/05/2020) publie un article sur le rejet de Zooey Zephyr, élue démocrate, par les républicains.

« A plusieurs reprises, lors des débats, elle critique la volonté des républicains de voter une loi interdisant de délivrer aux mineurs transgenres des traitements hormonaux pour assurer leur transition. « La prochaine fois (…) que vous inclinerez votre tête pour prier, j’espère que vous verrez le sang sur vos mains », leur lance-t-elle, le 18 avril, affirmant que ce genre de lois pousse les personnes transgenres à se suicider, études à l’appui. En représailles, un groupe de vingt-et-un républicains signe une lettre réclamant la « censure » de l’élue. Dans ce document, ils se réfèrent à elle en utilisant un pronom masculin la mégenrant ostensiblement. Dans un communiqué, elle explique que le Parlement « refuse de [l]’autoriser à [s]’exprimer sur tout projet de loi jusqu’à la fin de la session législative », à moins qu’elle ne s’excuse. L’élue dénonce une « décision fondamentalement antidémocratique » des républicains, destinée à garantir « le silence alors qu’ils suppriment les droits des habitants transgenres et homosexuels du Montana ».

Quelques réactions représentant la tendance dominante des contributeurs.

« Autoriser et rendre accessible ce que l’on nomme « transition de genre » aux mineurs est un aberration majeure. Le genre ne se construit physiquement et psychologiquement qu’a partir de l’adolescence. Alors poser la question pour des enfants revient à les faire se conformer au déterminisme familial.
Pour une fois, je serais plutôt d’accord avec les élus du Montana. Mais le Wokisme ambiant va les faire passer pour des vieux réacs fascisants.
Et si c’était les autres qui sont des barbares ? La vérité n’appartient pas forcément à ceux qui font le plus de bruit
. »

« Sachant que le genre déclaré par l’individu selon sa propre volonté, et non décidé par la nature, cette volonté peut aussi évoluer, par nature aussi.
Voilà qui nous mènerait sur une voie bien peu raisonnable au sens philosophique. Mais bon, on aura tout vu.
 »

« Quelle est la différence entre une enceinte parlementaire et une parlementaire enceinte ? »

« Cet homme est assez jolie. »

« Le problème de ce genre d’article essentiellement militant (où est passée la fameuse « objectivité », dont le Monde se targuait naguère ? ), c’est qu’il s’assoit superbement sur la souffrance des (présumés) « transgenres », et, tout à son militantisme, fait comme si le bistouri et les hormones allaient la faire disparaître. Il est vrai que pour beaucoup de « transgenre' » en analyse, le mot d’ordre est souvent : RAS… débarrassez-moi de ces organes intempestifs que je ne saurais voir et tout ira bien… . Mais quand un journaliste interviewe un grand délirant (même sympathique), doit-il forcément entrer sans distance dans son délire ? »

Ma contribution

Les critiques hostiles à la démarche de cette personne mettent en avant les conséquences du changement de genre. Elles oublient seulement le nombre de ceux qui vivent mal le leur, « naturel », et dont le malheur n’est pas relié à ce qu’ils vivent comme une inadéquation parce que nous en sommes encore à confondre sexe et sexualité. Si tout était pour le mieux dans le meilleur des monde de la sexualité, de la procréation et de l’éducation dans la famille traditionnelle, l’ironie et l’humour, ici obscènes, et les grands principes de la morale traditionnelle pourraient être audibles, mais qu’ils poussent la porte des centres où se réfugie et se soigne la misère humaine pour un peu plus de retenue.

Le massacre de l’école publique*

A*** est une élève de première, en section abibac (préparation simultanée du baccalauréat français et de l’Abitur, son équivalent allemand. Ses résultats (une moyenne générale proche du 17/20 – félicitations unanimes) témoignent de son investissement.

Avant les vacances de printemps (15/04 >02/05) l’enseignante professeur de français de sa classe a donné comme travail, et sans présentation de l’auteur et de l’œuvre,

1 – la lecture de Les fleurs du mal de Charles Baudelaire – 133 poèmes

2 – une dissertation sur un des quatre thèmes concernant la notion de modernité, (la laideur esthétique, la femme inquiétante…) à partir de 4 poèmes que chaque élève devait choisir.

Demander à des adolescents de lire, seuls, à la suite, les 133 poèmes de l’œuvre est à peu près aussi intelligent que les envoyer visiter la totalité du Louvre en une journée.

En face d’une décision d’une telle invraisemblance qu’elle frappe de vanité toute critique – comment argumenter contre un n’importe quoi venant de quelqu’un dont le travail est censé contribuer à s’en préserver – j’hésite, après avoir écarté le moment d’égarement, entre l’irresponsabilité et la prétention niaise.

L***, la sœur d’A*** est en seconde. Son bulletin scolaire (moyenne générale proche de 16/20 – mêmes félicitations) témoigne des mêmes capacités et du même investissement.

Une seconde de 36 élèves entassés dans une salle minuscule – toutes les tables sont collées les unes aux autres – dont les murs et le plafond sont peints en vert pomme.  

Même si les professeurs ont leur part de responsabilité, les conditions matérielles ont contribué à rendre la plupart des cours sinon impossibles, du moins très difficiles.

E***, le frère d’A*** et L*** est en 5ème.  Sa moyenne générale dépasse 17/20 et lui aussi est félicité par le conseil de classe. C’est un garçon très mûr, intéressé par le questionnement – il a lu des livres de philosophie adaptés à son âge – en particulier celui de l’objet en tant que signe et il envisage d’être designer.

Il explique, calmement, qu’il n’aime pas l’école.

Ses deux sœurs non plus.

L*** est leur cousin. Il est en première dans une académie différente. Ses résultats sont au même niveau et lui aussi a reçu les félicitations du conseil de classe. Comme A***, il passera les épreuves de français du baccalauréat en juin.

Le problème auquel il est confronté n’est pas celui de sa cousine, mais tout aussi invraisemblable :  son professeur de français est absent depuis deux mois et n’a pas été/ne sera pas remplacé.

Il se trouve que ces quatre adolescents « bénéficient » d’un environnement affectif, culturel, matériel qui leur permet de ne pas être trop affectés par l’obsolescence du « discours d’enseignement » de plus en plus déconnecté du vivant (cf. les articles concernant l’enseignement de la grammaire – 28/03/2023).

Mais ceux qui n’ont pas le même « bénéfice » ?

Je n’insiste pas sur la recrudescence des dépressions, des comportements délétères, des décrochages scolaires…

Comme illustration de cette déconnexion, et en relation avec celle dont témoigne la pédagogie de l’auto-apprentissage des Fleurs du mal, l’épreuve orale de français minutée comme une recette de cuisine et qui, dans le droit fil de l’enseignement de la littérature déconnecté du vivant des écrivains et des élèves, s’adresse à tout sauf à l’intelligence et incite à trouver les trucs pour dire ce que les examinateurs ont envie d’entendre.

Et dans le même temps, dans le port du Havre, M. Le Pen, après avoir rappelé que Jeanne d’Arc « reste la sainte patronne de la France », tient un discours dont la teneur et les mots basculent dans une régression de plus en plus affirmée : « Pour « cette fête du travail et de la patrie », elle a adressé un « salut déférent à la France laborieuse et studieuse » et a enchaîné sur le déclin de cette grande et belle nation, avec l’impression « de ne plus connaître notre pays, qui était celui de l’élégance et du raffinement » et, bien sûr, « de n’être plus chez nous » (A la Une du Monde – 02/05/2023)

Ah, j’allais oublier : Emmanuel Macron n’a pas dit un mot sur Louise Michel alors qu’il était dans le collège qui porte son nom. (cf. article 19/04/2023)

* Le massacre de l’école publique : l’analyse grammaticale dira que « l’école publique » complète le sens de « le massacre » de deux manières possibles : soit le massacre dont est victime l’école (des élèves et, dans une certaine mesure, des professeurs) ou le massacre dont l’école (l’institution que définit le discours d’enseignement) est l’auteur.

Eva Joly et le « recours »

Dans sa Lettre des Idées (25/04/2023), Le Monde publie une tribune d’Eva Joly, avocate, écologiste, ancienne députée européenne (EELV).

E. Joly propose une analyse dans laquelle elle souligne le rapport entre le pouvoir présidentiel que permet la constitution et la psychologie d’E. Macron. Elle explique, de manière convaincante, comment les (graves) erreurs commises par le président dans la politique intérieure (notamment la réforme des retraites) et dans ses relation avec V. Poutine et Xi Jinping s’expliquent par la coïncidence entre la démesure de l’ego de l’homme et celle du pouvoir présidentiel.

Elle souligne en particulier une conséquence de l’hubris (démesure, outrance) de cet homme.

« Certains pourraient voir du courage dans le fait d’imposer contre la volonté générale et sans vote majoritaire une réforme des retraites terriblement inégalitaire. Mais il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que cette obstination offre à Marine Le Pen le rôle de sa vie : celui de recours. Pour le plaisir de s’auréoler du titre de grand réformateur libéral, Emmanuel Macron prend le risque de donner le pays à l’extrême droite. »

Le problème que pose ce pronostic – largement partagé par tous les commentateurs de la vie politique – est celui de l’adéquation entre la politique et le suffrage universel, tel qu’il est défini et pratiqué.

Il y a dans ce pronostic, l’implicite : non seulement une partie importante de l’opinion politique (celle qui votera pour M.LP) est pour la collectivité ce que sont les affects pour l’individu, mais encore il n’y a rien à faire pour changer cette réalité.

Autrement dit, le « recours M. Le Pen » est le pire danger pour la démocratie mais ce réel n’aura pas d’incidence sur les réalités multiples des citoyens/électeurs.

Questions :

– pourquoi la conscience qu’a E. Joly du danger n’est pas celle du plus grand nombre ?

– pourquoi n’explique-t-elle pas quel est ce danger, ou, si l’on préfère, pourquoi considère-t-elle qu’il est suffisamment connu des lecteurs de sa tribune pour qu’il soit nécessaire de le préciser ?

– à qui donc s’adresse cette tribune ? Certainement pas à la partie de l’électorat inconsciente de ce danger qui ne la lira pas ou qui n’écoutera pas. Pas non plus à ceux qui en sont conscients et à qui elle n’apprend rien d’essentiel.

– peut-on supposer que le président et son entourage feraient partie des inconscients du danger ? Et s’ils en sont conscients, sont-ils imperméables au déni inhérent à l’hubris ?

Bref, par quelque bout que je prenne le problème, j’aboutis à celui de la politique et de son rapport avec le suffrage universel.

A quoi on objectera le « c’est comme ça », qu’’il n’est pas possible d’inverser le rapport affects/pensée et que rien ni personne ne peut faire que le vote ne soit pas l’expression d’un ressenti, d’une irrationalité, d’une perception inadéquate de ce que devrait être la politique.

Autrement dit, le nazisme, la collaboration n’étaient pas, comme Arthur Ui, « résistibles ».

S’il reste une utopie qui favorise la vie, c’est celle qui vise à promouvoir la pensée critique de notre espèce.

Ceux qui ont lu mes articles concernant la grammaire officielle savent que la société n’en est pas encore tout à fait consciente.

Vincent Bolloré ou l’incarnation parfaite de l’équation capitaliste

Le Monde (20/04/2023) publie un article de Raphaëlle Bacqué et Anne Chemin intitulé La fausse retraite de Vincent Bolloré.

Extrait :

« Ce n’est pas seulement le pouvoir qui s’éloigne, c’est la mort qui se rapproche, et, pour le très pieux Bolloré, cette obsession s’accompagne de la lancinante question du salut. Jusqu’à ces dernières années, sa foi le poussait même à se rendre, chaque année, en pèlerinage à Lourdes (Hautes-Pyrénées), une journée au moins, en jet privé. « Heureusement que j’ai ça, avec toutes les conneries que je fais », s’était-il épanché, un jour, devant l’ex-producteur artistique de l’émission « Les Guignols de l’info », Yves Le Rolland, avant de le licencier en 2016, deux ans après la prise de contrôle de Canal+. Vincent Bolloré a aujourd’hui deux « directeurs de conscience » : l’abbé Grimaud, un « tradi », pour lequel il a racheté le foyer Jean-Bosco, près de Passy, dans 16e arrondissement de Paris, et le père Guillaume Seguin, ancien aumônier des collèges privés Stanislas et Saint-Jean-de-Passy, désormais attaché à l’hôpital Cochin. Il prépare son ciel. Pas si facile, quand on a fait de ses manières de pirate unemarque de fabrique dans le monde des affaires et que l’on connaît, comme lui, le chapitre 19 de l’Evangile de Matthieu : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » Sa richesse dépasse, selon les évaluations de Forbes, les 8,5 milliards d’euros.»

Il est l’incarnation parfaite de l’équation capitaliste être = avoir +, en tant qu’il est l’expression vivante de l’une des deux stratégies de contournement élaborées par le déni de la mort telle qu’elle est  (le cadavre) et des contradictions qu’il génère.

Le déni consiste à assimiler la mort à ma mort génératrice d’angoisse à cause du rien qu’elle est pour le sujet dont elle signifie la fin de l’existence. En d’autres termes, le refus de reconnaître le savoir du réel de la mort s’accompagne de la nécessité de croire que ma mort n’est pas la fin de qui je suis. Ma mort étant le rien que je refuse, j’applique ce rien à la mort pour dire que je ne sais pas ce qu’elle est.

D’où la contradiction entre le transfert de l’immortalité sur l’objet (transfert fondé sur l’équation qui nourrit le fantasme  « plus j’ai, plus je suis, moins je meurs »), et la croyance à l’un ou l’autre des deux paradis qui sont en effet la négation du transfert : l’un, de l’ici-bas (la Révolution des lendemains qui chantent avec l’égalité de possession de l’objet), l’autre, de l’au-delà religieux de compensation ( le mépris de la possession de l’objet, les pauvres économiques ici-bas devenant les riches spirituels dans le paradis).

V. Bolloré ayant choisi le second paradis se trouve donc dans la contradiction en principe la plus grave puisque, en tant que chameau revendiqué, il s’interdit le passage par le trou de l’aiguille. Sa seule chance de salut réside dans l’espoir que dans la balance de la justice divine, l’argent qu’il a dépensé pour l’église et ceux qui croient comme lui allègera la masse du chameau.

Un petit garçon à la foi pathétique et un capitaliste au calcul impitoyable.