Journal – 23 – Israël-Palestine – D.Trump (03/03/23024)

Comme tous les dimanches, lever tôt pour écouter sur France Musique l’émission dédiée à la musique de Bach ( 7 h 00 > 9 h 00). Je précise que je me lève également tôt de bonne heure les autres jours aussi, mais là, c’est dimanche.  L’animatrice explique ce qu’est la sarabande (caractérisée par des suspensions dans la mélodie) qu’elle illustre notamment par l’aria d’Alminera – jeune fille enfermée de force, séparée  de celui qu’elle aime –   dans le Rinaldo de Haendel : Lascia ch’io pianga / Mia cruda sorte / e che sospiri / la liberta  = Laisse-moi pleurer / sur mon sort cruel / et soupirer / à la liberté.  Je ne saurai trop vous conseiller de l’écouter. Je vous le conseille donc plus que trop.

La légèreté avant de retrouver le lourd grave et dramatique à Gaza et aux USA.

Trois contributions envoyées au Monde et publiées.

Les deux premières concernent Gaza et une agression dont a été victime un homme sortant d’une synagogue à Paris, vendredi.

La troisième les nouvelles victoires de D. Trump aux primaires du parti républicain et sa probable désignation comme candidat.

Les lecteurs habituels du blog ne seront pas surpris.

1 – Le 7 octobre est un épisode du conflit qui oppose de manière dissymétrique depuis près de 80 ans Israéliens et Palestiniens. Ne pas le reconnaître en disant que la guerre a commencé à cette date, contribue à alimenter ce conflit dont la permanence sans issue visible ne peut pas ne pas être significative d’un problème existentiel de l’un et l’autre peuples (cf. assassinat d’I. Rabin). Face à l’impuissance de l’Autorité Palestinienne, l’émergence du Hamas – extrémisme religieux – en est un autre épisode et lui coller l’étiquette « terrorisme » en guise d’explication participe du même déni qui ne veut pas voir le « processus » et refuse la coresponsabilité. Les rapports entre les deux peuples sont de force et de violence que la politique israélienne de colonisation brutale et d’humiliation ne peut qu’accentuer. Ce qui se passe à Gaza prépare un nouveau 7 octobre.

2 – Le déni consiste à faire comme si on ne savait pas que la démesure produit la démesure, en particulier chez ceux qui se laissent dominer par leurs affects. Ceux qui protestent contre le dernier paragraphe de l’article* sont dans le même déni : ce qui se passe à Gaza – une démesure s’il en est – annonce un nouveau 7 octobre qui n’est qu’un épisode d’un conflit dissymétrique, autrement dit un processus enclenché il y a 80 ans, et sans issue visible.  L’un et l’autre peuple souffrent donc apparemment, à des degrés différents, d’un problème existentiel majeur, quelque chose comme un interdit d’exister qui les conduit à tuer et se faire tuer de peur de mourir. Autrement dit, il importe de parler de coresponsabilité.

* l’auteur de l’article rapproche l’événement de la situation à Gaza.

3 – « America first ! » = un « Moi d’abord ! », une tendance planétaire (Russie, Argentine, Brésil – Bolsonaro est toujours là -, extrêmes-droites en Europe…) qui veut combler le vide du « commun » creusé par l’implosion soviétique à la fin des années 80 (émergence concomitante du « terrorisme » international => crimes de désespérance) et la disparition de l’hypothèse même d’une alternative au capitalisme. L’équation être = avoir + qui le fonde devient donc le seul credo qui conduit à se jeter dans l’abîme (cf. le changement climatique) de peur d’y tomber. D. Trump et V Poutine sont, au plan international, deux incarnations, pathétiques, sidérantes et effrayantes, de ce que signifie ce « moi d’abord ! » des petites machines d’angoisse individuelles. Il est urgent de redéfinir ce qui nous est commun, en tant qu’espèce.

Journal – 22 – Le cercle rouge (29/02/2024)

La prochaine fois, ce sera en 2028. Tout a été dit à propos du 29 février, sauf  – et personne n’en parle – qu’il repousse d’un jour le 1er mars.

Les Romains nommaient ce premier jour de mars Calendes (d’où calendrier)  – terme ignoré des Grecs… d’où « calendes grecques » pour signifier « jamais ».  

Mars fut longtemps le premier mois de l’année romaine, d’où septembre  (7), octobre (8),  novembre (9) et décembre (10), alors qu’ils sont les 9ème, 10ème, 11ème et 12ème mois de notre calendrier.

Mars, comme l’on sait,  était le dieu de la guerre.

Je serais donc assez partisan de repousser davantage, le plus loin possible même, ce 1er mars, autrement dit d’allonger d’autant le mois de février, mois de purification (februare = purifier).

Décider de commencer l’année avec Mars est significatif d’une conception de la vie,  comme le fait qu’il n’y ait pas eu de mois de la paix chez les Romains, et qu’il n’y en ait pas non plus chez nous.

Hier, c’était donc le 28, et j’ai revu pour la énième fois Le cercle rouge (1970), de Jean-Pierre Melville, puisque c’est ce jour-là qu’il était proposé à la télévision.  

Pour moi, un cran au-dessous de Le deuxième souffle (1966), mais (avec Le Samouraï – 1967) un modèle d’épure, en particulier dans l’économie du dialogue (la séquence du cambriolage est d’anthologie).

Il est question d’hommes, d’amitié, de violence, de pièges, dans un contexte de prison, de police, de cambriolage… sur un fond de ce qui n’est pas vraiment un optimisme béat : « Tous coupables » répète de manière sentencieuse le chef de la police des polices.

Corollaire : les seules personnages féminins représentés sont, la femme, vite entrevue, qui a abandonné son compagnon alors qu’il était en prison, des danseuses court-vêtues dans un club où les serveuses sont en petites culottes et dont l’une, sans le moindre mot, tendra à l’abandonné une rose rouge annonciatrice de sa mort.

Quand même, André Bourvil, dans un rôle  « sérieux » – malade, il mourra quelques mois plus tard – et ses chats, les seuls êtres susceptibles d’être caressés. Et encore.

Vivement avril.

Journal – 21 – IVG / CNews (27/02/2024)

Hier et avant-hier, incursion en Camargue pour rencontrer certains de mes petits-enfants (ils s’y trouvaient pour des raisons de vacances et de cheval), et non l’inverse qui aurait un côté nettement surréaliste.

J’aime bien ces espaces d’horizontalité et de roseaux, d’eau, d’oiseaux qui rappellent un peu la Dombes où j’ai vécu quelques années et où le climat est plus rude.

Je rappelle aux lecteurs oublieux que c’est là, en Camargue, que Johnny chanta – au siècle dernier – pour et dans l’inoubliable film « D’où viens-tu Johnny ? » (il venait donc de Camargue) « Pour moi la vie va commencer (…) dans ce pays »… Ce pays, (donc la Camargue), où, chantait-il encore, « mes parents «avaient gardé mon cœur d’enfant ». On peut dire ce qu’on veut, le lyrisme, c’est quand même quelque chose.

De retour, je retrouve Internet – la Camargue a un rapport fluctuant avec lui –    et l’actualité dont le lyrisme est souvent celui de dissonances.

CNews est une chaine de télévision dont le propriétaire est V. Bolloré, catholique, conservateur, soutien d’E. Zemmour, milliardaire et spéculateur dont j’ai dit je ne sais plus où – à propos du précepte christique « Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent » – qu’il était la figure émouvante de la douloureuse synthèse du Dieu d’amour et de l’amour de l’argent. Un instant, je vous prie…  L’émotion passée, je n’ai pas besoin de préciser ( ça s’appelle de la prétérition) que je ne regarde jamais cette chaine dont le choix du nom a dû être inspiré par FoxNews, la chaine newyorkaise porte-voix du discours trumpien ou trumpiste… trumpeur ?

Le Monde publiait ce matin – à 9 h 00 l’heure habituelle, tardive pour ceux qui se lèvent tôt de bonne heure – l’information ; « CNews assimile l’IVG à une « cause de mortalité » et présente ses excuses », avec cette précision : « Le présentateur de l’émission a présenté l’avortement comme « la première cause de mortalité dans le monde » avec « 73 millions en 2022, soit 52 % des décès ». « Pour le cancer, c’est 10 millions ; et pour le tabac, c’est 6,2 millions », a-t-il ajouté. »

J’ai écouté sur Internet les excuses présentées par l’animatrice Laurence Ferrari – elle n’a pas de lien de parenté avec les voitures de course – qui me paraissent sincères, notamment quand elle ajoute son point de vue personnel.

Le hic, ou l’os, est, comme le diable (habituellement je n’y crois pas, mais là, oui) dans les détails, donc dans l’expression « La chaîne CNews présente ses excuses à ses téléspectateurs pour cette erreur qui n’aurait pas dû se produire. »

Vous avez remarqué ? Non ?

« Une erreur qui n’aurait pas dû se produire » implique que l’erreur a sa propre existence (comme un artiste qui « se produit ») et que c’est elle qui est responsable de sa production.

Autrement dit, il n’y avait rien, absolument rien d’intentionnel dans la production de ce qui n’était pas présenté comme une opinion mais une information.

Une information qui, mine de rien, là, comme ça, laisse entendre, en filigrane sournois, que l’IVG étant la mort d’un individu, une mort donnée, ceux qui la pratiquent sont des assassins.

Le diable, disais-je.

Journal – 20 – Cinéma (25/02/2024)

J’ai revu hier Anatomie d’une chute qui vient d’obtenir plusieurs « Césars » (pas Jules, le sculpteur) lors de la cérémonie que je n’ai pas regardée. C’est peu dire que je n’apprécie pas ces entre-soi convenus et congratulants.

La première fois, c’était fin décembre. J’avais apprécié. J’aime bien les procès au cinéma.

Hier, c’était nettement plus mitigé. Si la problématique – les stéréotypes du couple, de la famille, de l’individu, de la culpabilité – est bien posée, la réalisation m’est apparue bancale, avec des passages à vide. Les extérieurs notamment. Et puis, le personnage de l’enfant…

Bref, je n’ai pas envie de le revoir. Alors que A History of violence de David Cronenberg, que j’ai aussi revu, oui. Peu importent les faiblesses : l’œil derrière la caméra n’est pas le même.

J’ai lu dans mon journal le discours de Judith Godrèche dans lequel elle pose à ses collègues en paillettes la question de leur silence sur les violences subies – principalement par les actrices – en référence à celles dont elle accuse Benoît Jacquot et Jacques Doillon.

Je ne suis pas à l’aise avec cette affaire parce que je sens quelque chose d’inadéquat.

En ce sens que les comportements de type séducteur/prédateur des réalisateurs mis en cause étaient bien connus de tous ceux qui connaissent le fonctionnement du cinéma. Télérama a entrepris un mea culpa (le magazine est d’inspiration « catholique de gauche ») du genre : nous savions et nous n’avons pas voulu voir.

Le problème peut se poser autrement.

Voici la contribution que j’ai envoyée au Monde  : 

La distorsion entre sa fabrication et le film monté pose la question de la réalité de la vie des acteurs dont l’exercice du métier implique une rupture avec le réel du temps et de l’espace ordinaires, et avec les normes qui y sont appliquées. Ils vivent le temps du tournage dans un monde clos, et ce qu’ils représentent permet de projeter les fantasmes du hors-normes et de la transgression. Ils choisissent un métier où le corps cesse d’être celui du sujet, tenté – c’est peut-être ce qu’ils recherchent plus ou moins consciemment – de confondre ce qu’il est dans la fabrication du film – objet pour une création – et le personnage/sujet du film qui n’est qu’artefact. Le problème majeur est celui du corps/objet (dans la peinture aussi) défini par les constructions sociales qu’apportent sur le plateau, plus ou moins consciemment, le réalisateur et les acteurs, et dont les fondements historiques, moraux, idéologiques, sont désormais remis en cause par une démarche qui n’est plus de « valeurs morales » mais éthique.

J’ajoute que cette remise en cause dans le monde du cinéma me semble un signe du désarroi global dont je parle souvent dans mes articles : la référence aux « valeurs » ne fonctionne plus parce que le système binaire bien / mal est appuyé sur la religion chrétienne qui ne fonctionne plus non plus, et que les deux paradis de compensation sont obsolètes.

Le débat est encore confus, la distinction valeurs/principes n’est pas faite, ce dont témoigne la persistance de l’utilisation de valeurs alors que l’éthique est affaire de principes, autrement dit de données (biologiques/corps, psychiques/esprit) objectives, de portée universelle.

Journal- 19 – Missak Manouchian (22/02/2024)

Hier, mercredi, en fin d’après-midi, cérémonie de « panthéonisation » de Missak et Mélinée Manouchian, quatre-vingts ans après les exécutions par fusillade au Mont-Valérien des 22 hommes du groupe FTP-MOI.

Pourquoi maintenant ?

Le « I » de MOI est l’initiale d’ immigrée (main d’œuvre immigrée).

Le gouvernement d’E. Macron a récemment fait voter une loi sur l’immigration dont M. Le Pen a dit qu’elle témoignait d’une victoire idéologique du RN (droit du sol, préférence nationale), et son président, J. Bardella, a annoncé la tenue à Marseille d’assises sur l’immigration, début mars. Les sondages donnent une large avance à la liste du RN (près de 10 points) sur celle de la liste Renaissance du président de la République pour les prochaines élections européennes de juin. La gauche est en miettes

J’ai regardé la cérémonie à la télévision.

Les deux cercueils étaient portés par des soldats de la légion étrangère à la démarche lente et sûre. Une « force tranquille » montant la rue Soufflot, sous une pluie battante. Au bout, le Panthéon, temple laïc néo-classique, illuminé de bleu-blanc-rouge.

Les moments où l’émotion fut la plus forte : la lecture des poèmes écrits par Manouchian, celle, par Patrick Bruel, de sa lettre à sa femme la veille de son exécution, l’interprétation par le groupe Feu ! Chatterton de L’affiche rouge  (poème d’Aragon, mis en musique par L. Ferré) – le chanteur Arthur Teboul fut bouleversant – enfin l’interprétation par la violoncelliste Astrig Siranossian, du Grounk l’oiseau d’Arménie, quand les deux cercueils, portés par des membres de la Garde républicaine, franchirent les portes.

Pour finir, le discours d’E. Macron. En harmonie avec l’ensemble du décorum. Un lyrisme disons maîtrisé avec une recherche d’effets émotionnels par des procédés de style bien connus : notamment l’anaphore :  « est-ce ainsi que les hommes vivent ? » (Aragon) devenant à la fin « est-ce ainsi que les hommes meurent ? ».

Pour moi, quelque chose de bancal, d’inadéquat quand je pense à ce qu’aurait pu être une cérémonie « autre ».

Les cercueils portés et les poèmes lus par des gens, sans uniforme, comme ceux du groupe, des immigrés.  

Un discours qui construise la problématique de l’immigration – elle rejoint celle du « commun » qui sous-tendait l’engagement de Missak Manouchian – en mettant en parallèle celui des années 40 et celui d’aujourd’hui.

Rien, dans le discours présidentiel, pas un mot sur ce problème majeur qui n’en est donc pas un.

Des porteurs immigrés et la sollicitation de la pensée collective auraient sans doute évité un impensable : la présence de M. Le Pen qui, à elle seule, suffit à révéler que les propos universalistes du discours présidentiel ne sont qu’une  littérature  d’artefacts, l’exact inverse de celle de Missak Manouchian.

Journal – 18 (19/02/2024)

Ce matin, je réalise brusquement que, depuis quelques publications déjà, j’omets de préciser l’heure à laquelle je me lève de bonne heure pour éviter le temps perdu… et en écrivant j’omets, je remarque que je pense à l’apothicaire Homais de Madame Bovary. Un odieux s’il en est. Et certains disent que la vie est simple ! C’est pas pour dire mais quand même.

J’ai deux complications toutes personnelles et de nature différente.

D’abord celle des Jeux Olympiques – pour les esprits distraits ou peu préoccupés par l’essentiel, ils se dérouleront cet été à Paris. Il en est donc de plus en plus souvent question à la radio.

Ma complication vient du fait que ce qui en est dit ne concerne jamais les sports, non, je vous assure, mais toujours les problèmes de sécurité, de policiers, de gendarmes, de militaires et aussi de drones capables de détecter tout mouvement suspect dans la foule.  

Est-ce qu’on peut jouer par tous les temps ? Je pense à 1936… La pandémie actuelle de l’idéologie d’extrême-droite… La guerre en Ukraine, les massacres à Gaza… Est-ce que « ne pas jouer » les jeux ne pourrait pas aider à ouvrir les yeux ? Oui. Mais la machine est lancée et ne pas jouer suppose un discours que personne ou presque n’a envie de prononcer.

Bon, d’accord, je me complique. D’autant qu’il y a quand même une bonne nouvelle : les bouquinistes des quais de Seine pourront laisser leurs casiers à livres.

Ma seconde complication vient de l’interview d’E. Macron au journal L’Humanité dans laquelle « il veut convaincre qu’il ne mène pas une politique d’extrême-droite », titre Le Monde qui n’est donc pas un journal jaloux.

J’ai lu des extraits. Il fait entrer Michel et Mélinée Manouchian au Panthéon et une plaque portant les noms des membres du groupe de FTP-MOI fusillés au Mont Valérien par les nazis y sera scellée. Tous, sauf Olga Bancic. Elle, a été torturée à coups de nerfs de bœuf puis emmenée à Stuttgart pour y être guillotinée le 10 mai 1944… Le comportement nazi plonge dans un effarement sans fond.

Difficile de continuer après ça. Et puis, l’émission, hier soir, à la télévision, sur la Rafle du Vel d’Hiv, et celle, moins connue de 1941, que raconte Anne Sinclair dont le grand-père fut arrêté, chez lui, un matin, à l’aube parce qu’il était juif… Tous ces Français, politiques, hauts fonctionnaires, policiers, tous bien de souche, qui organisent méthodiquement les arrestations d’hommes, de femmes et d’enfants pour qu’ils soient assassinés par les nazis… L’une des survivantes raconte que son père lui disait « En France, le pays des droits de l’homme, de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, nous ne risquons rien… »

Je fais une pause avec Bach.

(…)

Dur, même avec Bach.

Voici ma contribution envoyée au Monde. Elle ne surprendra pas ceux qui lisent le blog.

« S’il ne se réclame pas de l’idéologie de l’extrême-droite, le discours politique d’E. Macron – immigration (droit du sol, discriminations), laïcité (école privée, messe à Marseille, Hanoukka à l’Elysée), questions sociales (retraites, chômage) – conduit à élargir son audience en ce sens qu’il est celui du capitalisme (réussite « start up », traverser la route, ruissellement) et qu’il ignore la problématique du « commun ». Le développement du FN/RN commence à la fin des années 80 quand, avec l’implosion soviétique (le fiasco est le signe d’une définition inadéquate de ce « commun »), disparaît l’hypothèse d’une alternative au capitalisme (le système apparaît « nu ») ce qui génère un désarroi planétaire corrélé du fantasme du salut par le repli identitaire et l’immigré bouc-émissaire. Le seul discours de gauche possible, absent pour le moment, est celui d’une redéfinition du « commun objectif » de l’humanité à partir de la critique de l’équation capitaliste « être = avoir + ».

Il y a quelques années, E. Macron avait donné une interview au magazine d’extrême-droite Valeurs actuelles. Je ne me souviens pas si son intention était de convaincre qu’il ne menait pas une politique d’extrême-gauche.

Journal – 17 (18/02/2024)

A la sortie de l’oasis m’attendent les deux événements annoncés dans le journal précédent.

–  Hind Rajab était une petite fille gazaouie. Elle est morte à 6 ans, le 29 janvier, près de Gaza et l’enregistrement téléphonique de ses derniers instants a été largement diffusé. Un crève-cœur difficile à écouter. La voiture dans laquelle elle se trouvait a été touchée par un tir israélien. Sa cousine – 15 ans – blessée, parvient à appeler le Croissant Rouge palestinien. Elle indique que des chars sont à proximité juste avant d’être tuée par de nouveaux tirs perceptibles derrière sa voix. Hind, blessée, coincée dans la voiture, parle pendant trois heures avec une interlocutrice du Croissant Rouge qui tente de la rassurer et lui annonce l’envoi d’une ambulance. Deux semaines plus tard, quand les chars auront quitté l’endroit, la petite fille sera retrouvée, morte, dans la carcasse de la voiture, avec ses proches, et, à quelques mètres, l’ambulance et les deux infirmiers, pulvérisés.

L’événement, c’est aussi la hiérarchie des empathies lues dans les contributions des lecteurs du Monde, en particulier la comparaison de ces victimes avec celles du 7 octobre, avec, parfois, un discours de justification.

Une obscénité sans nom.

Si le massacre du 7 octobre est de l’ordre de l’assassinat, d’autant plus violent et atroce qu’il a été commis dans un contexte passionnel, celui du 29 janvier, froid, calculé,  s’apparente à une exécution.

Dans les deux cas, des personnes tuées non pour ce qu’elles font mais pour ce qu’elles sont.

– le second est la mort d’Alexeï Navalny. Un assassinat. Direct ou pas, peu importe.

Son retour en Russie après la tentative d’empoisonnement qui avait échoué de peu, fut de l’ordre d’un courage sans doute alimenté par une surestimation de l’influence de sa notoriété. Sauf à lui supposer la décision du martyre,  cette démarche dont il savait qu’elle le conduirait en prison, témoignait aussi d’un déni de la réalité politique russe qu’il connaissait pourtant, ou d’un aveuglement. Ce qui lui conféra la célébrité dans son pays – après une errance dans le champ nationaliste – ce fut sa dénonciation de la corruption – il publia nombre de vidéos, notamment sur le palais de V. Poutine.

Le sort qui lui fut réservé – procès et condamnation de pures formes – révèle la réalité, qui n’est pas seulement russe, de la mise entre parenthèses des principes – universalisme objectif – au profit des valeurs – contingence subjective.

D. Trump en est l’expression américaine, les organisations d’’extrême-droite l’expression européenne.

V. Poutine peut envahir un pays qui ne menace pas le sien et déclencher une guerre dévastatrice en disant qu’elle n’est pas une guerre, D. Trump peut affirmer que l’élection a été volée, alimenter une insurrection,  dire que les juges sont mus par l’animosité à son encontre, que la Russie peut envahir les mauvais payeurs de l’OTAN, parce qu’ils savent l’un et l’autre qu’un nombre suffisant de Russes ou d’Etats-Uniens ont besoin d’entendre un discours de « valeurs » qui satisfait un individualisme maladif exacerbé par la disparition de la problématique du « commun ».

Russie Unie, America First, sont entendus parce qu’ils sont attendus. Comme sont attendus et entendus de plus en plus,  en Europe, « on est chez nous » « les immigrés dehors ».

A. Navalny évoluait, comme V. Poutine, sur le terrain des valeurs.

Journal – 16 (17/02/2024)

Mercredi 14 février. La saint-valentin. La fête des amoureux. Je suis allé voir l’historique sur Internet. Le saint chrétien  est choisi à Rome au 4ème siècle pour concurrencer les Lupercales païennes (fête en l’honneur de Lupercus –  célébré mi-février –  qui favorise la fertilité féminine… je vous laisse imaginer les rituels) dont la dimension non-religieuse finit par l’emporter, de sorte que le pape Paul VI retire la fête du calendrier religieux en 1969. Hum…  69.

Autrement dit, la saint-valentin n’est plus une journée de prières sous l’auréole de saint Valentin. Si elle l’a jamais été. Sous l’enseigne du commerce, oui, les fleuristes et les restaurateurs en première ligne.

Alors, on en fait quoi ? On dédaigne ? Seulement, si on traite par le mépris la fête de l’amour, pourquoi pas aussi, Noël, la fête des mères… ? Ah oui, il y a aussi celle des pères. Et aussi celles des grands-mères. Les grands-pères, je ne sais pas. Toutes sous l’enseigne du commerce.

Question : comment fait-on pour signifier son amour à son amoureux ou son amoureuse sans passer par le commerce ? Les mots, les gestes. Oui, pour la tête et le cœur. Mais le corps ? Oui, bon, d’accord, mais il y a des âges, des situations… et puis je parle de tout le corps… Oui. Mais non,  je parle du plaisir de boire et de manger pour lequel l’âge et les situations « jouent » différemment.

Je vous suggère cette réponse  :  noix de saint-jacques et champagne. Les unes pour saint Valentin, l’autre pour Dom Pérignon.  Jacques Brel faisait bien de ses zéros des auréoles pour saint François !

Bon.

Je m’étais dit, en commençant, que j’allais passer vite pour parler d’événements plus graves. Un en particulier.

Finalement, aujourd’hui je choisis l’oasis.

« La survie des médiocres »

Tel est le titre français de l’essai Good enough  (= Assez bon) de Daniel Milo – philosophe et maître de conférence à l’EHESS de Paris – , avec pour sous-titre Critique du darwinisme et du capitalisme.

Il était invité des Matins de France Culture (15/02/2024) présentée par Guillaume Erner.

Titre et sous-titre n’ont pas été choisis par hasard : le titre joue sur la connotation dépréciative de « médiocre » que l’auteur utilise dans son sens premier, neutre, de « moyen ». Quant au sous-titre, il établit un lien entre deux notions qui recouvrent des champs si différents qu’il suscite la perplexité.

A la fin de l’émission, D. Milo révèlera que ce sous-titre est un choix de l’éditeur qui l’a préféré à celui de l’auteur  (critique du néo-darwinisme et du néo-capitalisme) parce qu’il était plus « vendeur » – ce qui produit quelques rires, comme si la modification était anodine.

Charles Darwin (1809-1882) est un naturaliste anglais dont l’essai L’origine des espèces (1859) marque un tournant dans le rapport au monde en tant qu’objet de connaissance, en ce sens qu’il est la négation du créationnisme (croyance selon laquelle le monde serait une création divine) et de la téléologie ( du grec tèlé = au loin  – > télévision : et logos = parole, discours – la création aurait un but, une finalité).

Darwin explique donc que l’évolution biologique (morphologique et génétique) est une constante du vivant et qu’elle est régie par des lois naturelles qui n’ont rien à voir avec une quelconque « intention ».

J’ai écouté Daniel Milo, un homme à la voix douce colorée d’un accent sympathique qui pratique l’humour et appuie son argumentation sur ce qui s’apparente à une démarche de démythification d’un dogme. Autrement dit, un discours de vulgarisation présenté comme celui de la compréhension « juste », sinon de bon sens.

Sa manière de parler m’a rappelé cette de Heinz Wismann expliquant sa lecture de l’Antigone de Sophocle dans Les Chemins de la philosophie (28/04/2021 – cf. les trois articles des 4, 6 et 8 / 06.2021).

Un discours très séduisant. Trop.

Trop est du reste un mot important pour D. Milo qui a créé le néologisme tropéité.

« Le thème de recherche de toute ma carrière, c’est l’excès, la tropéité il y en trop de tout chez les humains. » Et quand G. Erner lui demande des exemples, il cite les chiens, les fromages et les synonymes (cinquante-neuf pour l’adjectif « merveilleux » ).  Ce n’est pas anodin. J’y reviendrai.

Le plus intéressant est la girafe avec laquelle G. Erner lance l’entretien. Evoquant la mise bas des femelles qui ne peuvent se coucher –  le girafon tombe de 4 mètres de hauteur et sur la tête – D. Milo  commente : « Ce qui en termes d’ingénierie est complètement absurde. La mortalité est terrifiante. La girafe et l’emblème du darwinisme. On mesure le succès ou l’échec : combien de progéniture.  Donc, pour la girafe c’est lamentable. »

Si le ton est léger, bon-enfant, le propos ne l’est pas.  

La girafe dit-il, est « mal foutue » avec son cou de 6 mètres qui a limité de développement du cerveau.

Il ajoutera : « C’est un animal magnifique. Il est médiocre, pas esthétiquement, mais uniquement par rapport au paradigme darwinien. Il est en danger d’extinction. »

Questions que n’a pas posées G. Erner : si elle est si mal foutue, si elle contredit Darwin, comment expliquer qu’elle ait survécu depuis 20 millions d’années (indication donnée par D. Milo) ? Et le danger que court son espèce, comme celles de milliers d’autres êtres vivants, n’est-il pas lié à la vitesse du changement climatique dont l’homme est responsable ?

Le discours du philosophe est dans une contradiction majeure en ce sens que ses remarques visant la girafe, entre autres, sont anthropocentriques et n’ont rien à voir avec Darwin et la science : une girafe n’est ni belle ni laide et si elle survit depuis si longtemps, c’est que le « mal foutue » ne l’est pas tant que ça.

 Par ailleurs, si la loi de la sélection naturelle (Darwin) « élimine le superflu », comme le dit D. Milo, d’où vient que cet animal avec son « trop » long cou et ses petits qui tombent de 4 mètres sur la tête, n’ait pas été éliminé ?  

Le trop de D. Milo – inadéquat dans son application au capitalisme – évite un autre adverbe qu’il n’utilise pas : le plus qui, lui est adéquat.

Mettre sur le même plan le nombre des chiens de compagnie, les fromages et les synonymes participe de la même entreprise de confusion : si les chiens sont bien une expression du « trop », les fromages et les synonymes sont une richesse qui ressortit à la diversité et à la nuance.

Cette confusion s’apparente à la démagogie.

C’est ce qu’indiquent la modification du sous-titre et le discours de ce monsieur à la radio, ce matin.

Journal -15 (12/02/2024)

Deux événements, d’importance très différente.

J’ai un petit-fils qui aura 14 ans dans un mois. L’événement, ce sont ses poèmes qu’il m’a envoyés.

En voici un :

Tout va mieux

Aucun stress

Pas de feu

Ni une tristesse

Mais je mens

Tout va mieux

J’attends j’attends

L’ennui m’est insupportable

Mes sentiments sont larme et sang

Tout va mieux

Je me préoccupe et je pense trop

Sans souci je dérive

J’ai les yeux clos

Tout va mieux

J’insuffle un dragon macabre dans ma vie pleine de nuances

Ainsi ma vie

Me susurre à l’oreille

Tu es le créateur de cette absence

Tout va mieux

Je mens je mens

Mais je ne peux plus sortir de cette boucle infernale

Routine banale

Je la vois défiler telle une pellicule frivole

Ça me dit ça me va

Parce que ça serait pire si ce n’était pas comme ça

Je change constamment

Beaucoup et rien sont des compagnons

Comme la vis et le boulon

Le temps m’allonge et me raccourcit

Je me sens grand et tout petit

Inspiration je laisse éclore

Mais sans en laisser un brin briser.

Etienne.

L’autre, ce sont les propos de D. Trump – 78 ans dans quatre mois –  à propos de l’OTAN.  

Le message* – je traduis très grossièrement par respect de l’unité du fond et de la forme : Je m’en fous complètement, Poutine peut envahir qui il veut.

C’est un résumé sommaire de la lettre qui rend bien compte de l’esprit.

*Message auquel j’ai répondu dans Le Monde :   

Le discours de D. Trump est un effet du refus de l’occident d’inviter – après l’implosion soviétique et la disparition du Pacte de Varsovie <> OTAN – la Russie à discuter du « nouvel ordre » mondial. La politique d’invasion de V. Poutine en est un autre.*

Un contributeur a répondu :

Ce n’est pas vrai. La Russie avait des observateurs invités au sein même de l’OTAN après l’effondrement de l’URSS. Il lui a été proposé par l’UE un accord de coopération économique, refusé par poutine. Ce sont les Occidentaux qui ont soutenu le Rouble en perdition dans les années 90. et j’en passe du financement par les USA du déplacement des armes nucléaires d’Ukraine en Russie. Votre petite propagande ne dupe personne.*

Ma réponse :

S’il y a eu une coopération entre l’OTAN et la Russie dès le début des années 90 (cf. le Conseil de coopération nord-atlantique) il n’y a jamais eu de discours politique proposant la suppression de l’organisation en vue d’une nouvelle organisation. C’est de cette position d’hégémonie dont je parle et qui concerne également la relation entre l’Europe et le « Grand sud ».