Journal 106 – blocage – (06/1/2024)

En mai, D. Trump était reconnu coupable des trente-quatre chefs d’accusation pour délit de falsification comptable qui le visaient dans l’affaire Stormy Daniels (un actrice de films pornographiques avec laquelle il avait eu une relation et qu’il avait payée pour obtenir son silence) et il est sous le coup de plusieurs autres , dont l’incitation à l’envahissement du Capitole en janvier 2021 (procès fédéral) et la tentative d’inverser les résultats en Géorgie (procès de l’Etat de Géorgie).

Ce 5 novembre il est élu président des USA non seulement avec la majorité des grands électeurs mais avec la majorité des votants (ce qui n’avait pas été le cas en 2016 – H. Clinton avait obtenu plus de voix que lui) et son parti obtient la majorité au Sénat et à la Chambre des représentants.

Sa victoire est fondée sur un discours « positif » qui définit ce qu’est, aujourd’hui, le peuple américain (cf. Journal 105) et révèle en « négatif » un blocage de la pensée dont témoigne la défaite de K. Harris et du parti démocrate.

Le discours de D. Trump est « positif » en ce sens qu’il est l’équivalent – même si c’est son contraire – de celui des « lendemains qui chantent » et qui, a-t-il promis, chanteront dès le lendemain de son investiture pour « America first » (= moi d’abord).

En face, rien. K. Harris a mené une campagne-spectacle habituelle dont le cœur du discours était le rejet de D. Trump.

Seulement, la désespérance a besoin de ce paradis –  et d’un paradis d’une autre nature dans le cas du « terrorisme » – si elle n’est pas combattue par le discours du commun humain.

D. Trump a accusé K. Harris de communisme pour bloquer toute tentative d’évoquer ce qui pourrait faire penser à ce « commun » (cf. sa détestation de l’Obamacare) et s’il s’est défendu d’être fasciste – accusation de son ancien chef d’état-major reprise par la candidate – , c’est par la douce voix de son épouse. Cette accusation, loin de l’affaiblir, n’a pu que renforcer le chef sulfureux dont la personne/personnage sert d’identification pour le triomphe du « moi d’abord » pour tout et par tous les moyens, principalement dans les affaires – dont le glauque de la sexualité (cf. affaire Stormy Daniels) qui nourrit les fantasmes des hommes, les vrais, et de la femme de ces vrais hommes.

Le blocage du discours du commun est notamment illustré par le vote pour D. Trump d’anciens immigrés– j’ai entendu le propos d’une immigrée mexicaine devenue citoyenne US dire son accord pour l’expulsion de ceux qui, comme elle quelques années auparavant, tentent d’entrer aux Etats-Unis.  

Comment évoluera la dialectique entre le « moi d’abord » et le blocage du discours du commun non seulement aux USA mais dans le monde ?

Telle est la question.

La décision d’Antonio Gutterres de se rendre à Kazan, en Russie, pour le sommet des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine) – 24/10/2024 – , la manière dont il serre la main de Poutine et la faiblesse de sa critique de son invasion de l’Ukraine  en font partie.

Journal 105 – La démocratie et l’élection américaine – (04/11/2024)

Les médias s’accordent pour dire que l’élection qui se déroulera demain aux USA a une dimension historique.

La démocratie ( = deux mots grecs : dèmos – le peuple – kratos : vigueur,  puissance, domination) est le pouvoir du peuple. Mais, le peuple, c’est quoi exactement ? Ce n’est ni la foule ni le nombre, mais une entité qui ne se réduit ni à l’une ni à l’autre et qui représente une réalité si vague et floue que des voix politiques opposées – aux extrêmes, droite et gauche – s’en réclament comme justification de leur discours. Hitler et Staline se réclamaient l’un et l’autre du peuple.

Quant à son pouvoir, comment peut-il s’exprimer, concrètement ? Aux deux extrêmes, par la délégation (président, députés, sénateurs) ou par le chef qui incarne à la fois le pays, la nation et le peuple et auquel on prête serment.

Il n’existe donc pas de définition consensuelle ni définitive de la démocratie, peut-être parce que ce qui la sous-tend est la problématique de la liberté qui implique la confrontation permanente entre la collectivité et l’individu.

Les USA se présentent comme le pays de la liberté de l’individu, et « communisme » est sans doute le mot le plus insupportable aux oreilles des descendants de ceux pour qui la loi fut d’abord celle des plus forts ou des plus roués/désinhibés (cf. The WesternerLe Cavalier du désert – le film de W. Wyler (1940) retraçant l’histoire de Roy Bean) dans la conquête de leur territoire physique, financier ou industriel.

Que D. Trump accuse K. Harris d’être communiste est le double signe de la force répulsive du mot et de la vanité du discours politique actuel : pour une partie importante de l’électorat,  ce que disent D. Trump et K. Harris ne vaut pas pour le contenu, mais pour ce que l’un et l’autre représentent dans ce moment de l’histoire américaine : lui, le « moi d’abord » vers lequel il pousse le curseur de  la confrontation individu/état jusqu’à l’exacerbation des passions, elle, l’équilibre maintenu depuis la fin de la guerre de sécession, à l’exception des quatre années 2016-2020, et aujourd’hui si fragile que certains évoquent le risque d’une guerre civile.

L’élection indiquera – après ce premier mandat de D. Trump, son incitation à l’envahissement du Capitole, ses inculpation et sa condamnation… qui en font un délinquant – l’incidence aux USA du « moi d’abord » qui s’apparente à celui du outlaw des westerns.

Je ne vois pas d’autre définition pour peuple que processus d’éducation politique. En d’autres termes, peuple n’indique pas une réalité matérielle mais un idéal vers lequel tendre, ce qui revient à dire que c’est la nature du discours politique qui signifie ce qu’est le peuple à un moment donné de l’histoire d’un pays.

C’est en quoi l’élection de demain peut être historique.

Journal 104 – l’oubli après la sidération ? – (02/11/2024)

La Une du Monde publie ce jour un article intitulé :  « Inondations en Espagne : pourquoi quelques mois après une catastrophe, la sidération cède la place à l’oubli. »

Ma contribution :

« Oubli ? La mort ordinaire, ce sont les funérailles suivies du repas d’une communauté (famille et proches) en état de vie. Ici et ailleurs, la catastrophe, c’est moins la mort – les cadavres – compliquée de surcroît de l’état de survie d’une partie de la communauté, que l’impossibilité de résoudre à court et moyen terme le problème dont la nature est tout autre que celui la mort ordinaire, en ce sens qu’il implique un système et notre responsabilité. On n’oublie pas les morts, on les intègre dans le vivant. On n’oublie pas la catastrophe, on en dénie la cause parce qu’elle pose la question de l’équation capitaliste et nous renvoie notre rapport à l’objet. »

Ici, à la porte sud Cévennes, le thermomètre dépasse les 20° l’après-midi et nous n’avons pas encore eu besoin de chauffage.  Une première. En équation, ça donne à peu près ceci :  des économies produites par une démesure, cause d’un changement climatique qui se manifeste par un réchauffement générateur de catastrophes.

Question : comment on s’en sort ?

Un peu de couleur – modifiée.

Journal 103 – les saints, les morts et l’enfer – (01/11/2024)

Le 1er novembre n’est pas la fête des mort – elle, c’est le 2 novembre – mais des saints, plus exactement de tous les saints, autrement dit de tous les morts puisque les visites dans les cimetières sont programmées pour ce jour-là. Ce qui ne veut pas dire que les morts visités le 2 ne sont pas saints. Les morts des vivants n’habitent pas forcément la même commune et il faut donc étaler les visites. Comme les déplacements en voiture sont très nombreux ces deux-jours,  il y a donc de très nombreux morts sur les routes, c’est logique, le diable qui loge en enfer ne vous dira pas le contraire.

Dans son sens étymologique, l’enfer, c’est l’au-dessous.

Le nom hérité du latin infer est au pluriel (les enfers) pour désigner le lieu où allaient indistinctement toutes les âmes des morts antiques et que la religion grecque nommait Hadès – la divinité des enfers. Inferi chez les Romains. Le tri entre les bons et les méchants se faisait là-dessous.  Les Champs-Elysées pour ceux-là, le Tartare pour ceux-ci. Il n’y avait pas de résurrection prévue.  Pas de fin des temps non plus.

Il est au singulier pour désigner le lieu dans lequel sont précipitées celles des méchants de la religion chrétienne pour y souffrir éternellement à cause de leurs péchés. Ce sont les damnés. Puisqu’il y a une résurrection prévue le jour du Jugement dernier de la fin du monde, celles des bons monteront au ciel rejoindre Jésus qui n’a donc pu que monter après être sorti du tombeau, comme le rappelle Apollinaire dans son poème Zone (le premier du recueil Alcools) avec un regard et un ton qui ne sont pas tout à fait orthodoxes :

« C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche

   C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

   Il détient le record du monde pour la hauteur »

La question qui a angoissé des générations de croyants concerne la nature de cet enfer et des supplices réservés au damnés par le Diable et ses acolytes. Jérôme Bosch (15ème siècle) en a proposé un aperçu réjouissant dans le panneau de droite de son triptyque Le Jardin des délices.

Aujourd’hui, plus personne, ou presque… encore que…, ne croit à ces fantasmagories, surtout depuis Sartre qui a extirpé l’enfer de l’au-dessous pour le mettre sur l’au-dessus. « L’enfer, c’est les autres » assure Garcin, un des trois personnages de sa pièce Huis-Clos (1944). Cette affirmation qui termine la pièce pose la question du regard de l’autre relativement à sa propre existence.

J’ai trouvé sur Internet ce commentaire du journal catholique La Croix : « Il y a une part de vérité dans cette affirmation, car tout se joue en effet dans la relation. Relation à Dieu, aux autres. Être fermé aux autres, refuser toute relation, c’est cela l’enfer. »

Face à une tentative de récupération aussi désarmante, je conseille le sourire.

Journal 102 – Trump, Netanyahou, désinhibition – (28/10/2024)

Hier, dimanche, dans un reportage diffusé sur France-Culture, une femme palestinienne en errance dans la partie nord de Gaza isolée et bombardée par l’armée israélienne – pas de nourriture, d’eau, hôpitaux hors service – expliquait que des soldats israéliens se moquaient d’elle depuis leur char d’assaut en lui demandant des nouvelles d’Ismaël Haniyeh et Yahya Sinouar  (deux chefs du Hamas tués par les Israéliens).

Ce comportement de mépris « autorisé » est un des signes de la désinhibition de la politique israélienne qui fonctionne sans autres critères que les siens, en-dehors de toute référence au droit. Ce qu’elle dit désormais ouvertement, ce n’est pas seulement son refus du Palestinien politique (négation d’un Etat) mais celui du Palestinien en tant que tel dont elle détruit les structures à Gaza par les armes, par l’humiliation et la colonisation en Cisjordanie.

Dans cette phase de l’affrontement asymétrique commencé il y a quatre-vingts ans, les Palestiniens politiques ont disparu : une conférence internationale se tient au Qatar, sans eux.

L’humiliation et la destruction sont les expressions de la strate la plus enfouie,  parce que la plus brutale, de l’être humain que veulent corriger, pour la communauté, le droit, les lois et la morale, pour l’individu, l’éthique.

Cette politique de l’Etat israélien qui dénie le droit, les lois, la morale et l’éthique est soutenue par J. Biden et K. Harris qui fournissent les armes et favorisent ainsi la désinhibition qui se manifeste de surcroît par l’ignorance de leurs demandes de modération et leurs projets de cessez-le-feu – J. Biden a plusieurs fois annoncé que son plan allait être accepté.

Autrement dit, en fournissant la puissance qui favorise la désinhibition, J. Biden et K. Harris – quel que soit le degré de duplicité diplomatique – témoignent aux yeux de leur opinion publique – et du monde – de leur impuissance – les onze voyages d’Anthony Blinken en Israël pour rien quant aux intentions affichées, en sont un autre signe.

Or, la toute-puissance – machiste,  politique – est ce qui constitue l’image que D. Trump a créée, dont une partie des US a un tel besoin que l’incitation à l’insurrection (assaut contre le Capitole) et la condamnation (procès Stormy Daniels) ont pour effet une sacralisation du personnage « autorisé » au mépris, à l’humiliation et à la violence des mots avant les actes.

En soutenant Netanyahou – l’équivalent trumpiste israélien – les démocrates renient ce qu’ils sont censés être et en contribuant ainsi à renforcer l’image de D. Trump, favorisent sa réélection. Ce qui semble de plus en plus probable.

Journal 101 – la distanciation – (25/10/2024)

Un article du Monde de ce jour révèle l’importance des harcèlements (dont des menaces de mort) visantThomas Jolly, le concepteur de la cérémonie d’ouverture des JO.

Ma contribution.

 «  Les « ouvertures » (JO, Coupe du monde de foot…) ont quitté le champ du sport pour celui de ce qui s’apparente plus ou moins à un état des lieux de la création du pays organisateur. Le point commun des divers tableaux proposés le 26 juillet est une distanciation des représentations habituelles, autrement dit un inconfort. La violence des réactions est le signe d’une difficulté à l’accepter, qui vient pour une part de la quasi absence d’enseignement de la problématique de la création artistique, pour une autre de l’inconfort actuel, planétaire, lié à l’absence d’alternative, qui incite à rechercher des références tranquillisantes, « sures », autrement dit à rejeter ce et ceux qui les questionnent, notamment sous l’angle de l’esthétique. Si ce n’est pas nouveau, l’intensité du malaise actuel, elle, est forte. »

Une réaction :

« Accepter l’inconfort au nom de l’Art c’est bon pour les autres, en général les mêmes, ces galeux d’hommes blancs catholiques hétérosexuels. Si l’Art se montrait inconfortable pour telle ou telle minorité nous ne tarderions pas à voir que ce n’est pas autant acceptable que vous le dites. Arrêtez de vouloir humilier les autres au nom de l’Art, et de surcroit les insulter parce qu’ils ne comprendraient pas l’Art ! Essayez d’IMAGINER qu’ils fassent la même chose pour vous. »

Ma réponse :

« L’inconfort dont je parle est une composante de la vie, notamment de la création artistique. Flaubert et Baudelaire ont été convoqués au tribunal pour cela.  Il s’agit de la mise en cause non de personnes mais de références,  ce qui implique une distanciation. De ce point de vue, l’art participe de l’esprit critique et n’a pas à voir avec l’humiliation ou l’insulte. Se sentir humilié ou insulté, là est le problème. »

 Une seconde réaction :

« Merci pour cette très bonne analyse. En réponse à un autre commentaire : en quoi la présence de drag queens est-elle humiliante pour vous ? »

Photo : ces trois-là , des Cévennes, que je trouve très beaux, demandent eux aussi une certaine distanciation.

Journal 100 – le faux piège du dilemme cornélien – (24/10/2024)

L’éditorialiste des Matins de France-Culture expliquait en quoi la « niche parlementaire » permet au RN de tendre un piège à la gauche et à la droite. Cette « niche » est une disposition qui autorise les partis, pendant une journée et à tour de rôle, à proposer des lois.

Le RN va proposer l’abrogation de la réforme des retraites – revendication de la gauche – le rétablissement de la peine plancher et l’expulsion des étrangers condamnés – revendication de la droite. 

En quoi est-ce un piège ? Le vote de la gauche ou de la droite pour une proposition RN signifie la fin du cordon sanitaire qui exclut le RN du champ républicain et rend envisageables des alliances, jusqu’ici refusées, autrement dit revient à faire du RN un parti comme les autres.

Tel est le discours de l’éditorialiste Stéphane Robert qui évoque donc un « problème cornélien » : l’accord ponctuel est en contradiction avec le désaccord essentiel, le refus de la proposition en contradiction avec sa propre proposition. Donc, quoi que décident les partis, ils sont perdants, en particulier pour l’opinion publique.

D’où « problème cornélien ».

Rappel : Corneille (17ème siècle) est l’auteur de tragédies dont la plus célèbre est Le Cid (1637) généralement étudiée au collège en classe de 4ème. L’intrigue met en scène deux familles aristocratiques de haut rang, en particulier Rodrigue (fils de Don Diègue) et Chimène (fille de Don Gormas) qui s’aiment et vont se marier. La jalousie politique de Don Gormas le conduit à souffleter Don Diègue, autrement dit à le provoquer en duel. Don Diègue, âgé, est physiquement incapable de relever le défi, ce qui le met dans une situation de déshonneur, inacceptable pour un aristocrate. Il demande donc à son fils de se battre à sa place.

D’où le dilemme :

1- Rodrigue accepte : soit il tue Don Gormas soit il est tué et il perd Chimène dans les deux cas – elle refusera d’épouser celui qui a tué son père.

2- Rodrigue refuse : il la perd aussi puisqu’il déroge au code de l’honneur qui lui commande de se battre : elle refusera d’épouser un homme déshonoré.

En quoi parler de dilemme est un piège ?

Tout dépend du critère-référence. 

Rodrigue est piégé uniquement dans le cadre du critère-référence « code de l’honneur » de l’aristocratie. Il ne l’est plus s’il en sort, comme l’indique Corneille dans les célèbres « Stances », un monologue où Rodrigue envisage l’hypothèse de sortir de ce cadre. Corneille décide qu’il va obéir à son père. Il tuera le père de Chimène mais tout se terminera quand même bien grâce à l’intervention du roi (= deus ex machina, un procédé de théâtre équivalent à la baguette magique). Corneille sait qu’on n’a qu’une vie, et qu’imaginer une révolte, même dans une pièce de théâtre, pourrait lui coûter cher.  Il fait ainsi preuve de sagesse, comme, dans un autre domaine, Galilée.

Ici, sortir du cadre du critère-référence, donc éviter le prétendu problème cornélien,  implique de dire et d’expliquer en quoi le RN n’est pas un parti politique, mais l’expression électorale d’une pathologie collective.

Coquilles

J’ai relu mon dernier article… et j’ai corrigé, je ne sais pas trop, mais bien cinq ou six coquilles. La coquille est un objet curieux. Vous écrivez un texte, vous le relisez, tout va bien. Vous le publiez. Je dis « vous » pour ne pas avoir à dire « moi », ce qui m’arrange, d’une certaine manière. Et puis, vous le relisez, parce que vous êtes un peu narcissique ou bien parce qu’il y a un quelque chose qui vous dit que vous l’avez écrit peut-être un peu vite (en plus, il y avait du soleil) et donc que peut-être… Et là… Remarquez, coquille est un joli mot, même quand il est vide et qu’on le ramasse sur la plage. Oui, je sais, on dit plutôt coquillage, mais je m’en sors comme je peux. Quoi qu’il en soit – et après avoir relu au cas où… là, ça devrait aller – je vous demande de bien vouloir m’excuser, si toutefois vous les avez remarquées. Sinon, c’est inutile.

Journal 99 – le soleil – (23/10/2024)

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »

Ainsi commence L’Etranger écrit par Albert Camus en 1942. Rapportée à la problématique du livre (la question des références, l’éthique) la date a son importance.

L’intérêt de ce début de roman repose sur la structure : une juxtaposition de phrases (pas de liens, d’articulations) et de réflexions qui crée une ambiguïté, relativement aux références « normales » quant à l’événement que représente la mort de la mère. « Normalement » quand meurt la mère, on est triste, désemparé etc. et cette perturbation « doit » être visible, perceptible.

Ce qui ressort de ce début (en langage savant on dit un incipit – du latin incipere : commencer) est exactement le contraire. Non du point de vue de la logique pure, mais du rapport avec l’événement : l’incertitude  (Ou peut-être hier, je ne sais pas (..) Cela ne veut rien dire) s’explique en effet par la différence de temporalité entre le moment où a été écrit le télégramme et celui où Meursault (le narrateur) le reçoit : le « hier » du télégramme peut ne pas être celui du narrateur, tout dépend du délai de transmission.

Ce qui « ne va pas » c’est la distance entre la gravité de l’événement et la réaction/réponse : Meursault ne dit rien de ce qu’il ressent… s’il ressent quelque chose. Le reste du récit développe la problématique : quels que soient les situations, les événements, les personnages, il n’a jamais l’attitude, le discours, le comportement attendus, « normaux » dans le sens premier du mot (latin norma : équerre, règle, loi).

L’événement le plus important est le meurtre de l’Arabe et, du point de vue de l’écriture, c’est un des passages les plus remarquables en ce sens qu’il permet non seulement de comprendre mais de ressentir comment et pourquoi on peut tuer à cause du soleil. Je n’en dis pas plus, une manière d’inviter ceux qui ne connaissent pas ou qui ont oublié à lire ou relire.

Le soleil.

Dimanche, il faisait un temps magnifique, et la scène se passe dans un restaurant tout simple, proche du sommet de l’Aigoual, qui propose une omelette aux cèpes –   c’est la saison. La salle était déjà très remplie quand nous sommes arrivés et le patron nous a indiqué une table près d’une fenêtre… en plein soleil.

J’ai pensé à L’Etranger.

Avant-hier (là, il n’y a pas de doute), mardi, Jean-David Zeitoun, médecin épidémiologiste, intervenait dans « Questions du soir »  (18 h15) sur France Culture à propos de la « violence normale ». Mentionnant Camus, entre autres, il citait, comme facteur aggravant, les pics de chaleur.

Le patron a ouvert la fenêtre, déplié un volet, l’ombre a recouvert la table et je n’ai tué personne.

Le pic de chaleur n’est pas la cause, non plus que le soleil que certains supportent volontiers à table, s’ils ne le recherchent pas.

Il y a autre chose. Ou plutôt quelqu’un.

Les deux premières photos – lumière et ombre – ont été prises dans l’Aigoual, la troisième dans la vallée de la Vis.

Journal 98 – l’ « explication » par l’individu (18/10/2024)

La mort de Yahya Sinouar – chef du Hamas – est considérée dans les médias comme un tournant en ce sens qu’il est présenté, implicitement ou pas, comme l’explication du 7 octobre.

L’explication par l’individu a ceci de rassurant qu’elle contourne la problématique du processus et de la coresponsabilité. Elle est une forme du bouc émissaire qui fonctionne d’autant mieux ici que le hors normes de l’individu tel qu’il est défini (violent, brutal, cruel, sadique) correspond à l’atrocité du massacre du 7 octobre toujours présenté, dans le cadre de ce discours simplificateur, comme un commencement.

Ce type d’explication pose la question : quand a commencé la personnification de la politique ?

Il n’existe pas de périclèsisme (Athènes), d’augustinisme (empire romain), de charlemagnisme, de louisquatozièmisme, de napoléonisme…

En revanche, et à partir du 20ème siècle, on parle, de léninisme, de stalinisme, d’hitlérisme, de pétainisme, de gaullisme, de castrisme, de chavisme… mais pas de mussolinisme, de churchillisme, de rooseveltisme…

Question de la question : est-ce qu’il y aurait un lien avec la mise en évidence de l’inconscient au 20ème  (S. Freud) ? Autrement dit, est-ce que la personnification apparaît puisque la reconnaissance du processus met désormais en jeu l’inconscient collectif, donc qu’elle est dérangeante, comme peut l’être pour l’individu le questionnement du rôle de son inconscient dans un acte qu’il a du mal à assumer ?

Lénine, Staline, Castro renvoient au capitalisme exploiteur de la force de travail, Hitler au capitalisme exploiteur de l’Allemagne, Pétain à la Collaboration, De Gaulle à la Résistance : ces personnifications permettent le contournement de la problématique du capitalisme (dans ses diverses formes d’expression) et de la coresponsabilité collective et individuelle d’acceptation. Elles ont en commun un discours idéologique/philosophique. Mussolini*, Churchill, Roosevelt représentent au contraire des réponses politiques essentiellement d’ordre pragmatique. * La pensée de Mussolini – qui fut d’abord socialiste – se réduit à des slogans.

La banalisation singulièrement appauvrissante – mitterrandisme,  chiraquisme, balladurisme, jospinisme,  sarkozisme, hollandisme,  macronisme – serait le signe de l’impasse philosophique où nous sommes.  

Le « dérangeant » que signifie la personnification touche à l’inconscient collectif : il est beaucoup plus facile de dire qu’Hitler était fou que d’expliquer qu’il a été le catalyseur d’un mouvement de fond qui lui préexistait et qui implique une coresponsabilité nationale et internationale.

Le Hamas n’est pas né sans raisons, la manière dont a évolué sa direction non plus.  

Imaginer que cette problématique a disparu avec la mort de son chef est un leurre, comme est un leurre la victoire proclamée de B. Netanyahou et de l’armée israélienne. L’écrasement systématique par les bombes ne ressortit pas à une logique de guerre codifiée, mais de destruction pure.

Photo : le ciel après la pluie.