Journal 116 – « Miracles de Nostre Dame » et le miracle de Notre-Dame (09/12/2024)

Miracles de Nostre Dame est le titre d’une œuvre du Moyen-Âge racontant les interventions de la Vierge Marie. Oui. Parce qu’en cette époque lointaine, on croyait que Dieu ou la Vierge ou les Saints – apparemment pas Jésus – intervenaient de temps en temps pour régler un problème insoluble, en particulier guérir une maladie. Mais oui. Aujourd’hui, on a peine à imaginer cette croyance en un Dieu, une Vierge ou des Saints calculateurs, décidant de guérir l’un plutôt que l’autre et de manière si parcimonieuse. Les gens faisaient même des pèlerinages pour ça. L’idée que les hommes créent des divinités à leur image n’était pas encore très répandue.
Aujourd’hui, nous n’en sommes plus là. Non. Enfin, plus tout à fait. S’il y a eu un miracle, à en croire certains commentateurs de la radio du service public, c’est celui de Notre-Dame. La cathédrale. Un miracle qui n’a pourtant rien de surnaturel puisque, le président l’a rappelé dans son allocution, la France est capable de réaliser l’impossible.
Non. Je ne cherche pas à minimiser l’importance du travail réalisé par tous les corps de métier. Ni même à passer sous silence le volontarisme du président qui avait annoncé, dès le lendemain de l’incendie que l’édifice serait restauré en cinq ans. Le miracle, c’est Dieu, et comme le président en est à l’origine… Pour les Romains, c’était Jupiter.
Non. C’est la tonalité que je n’aime pas. La sienne et celle des trois France de radio (CultureInterInfo) dans les journaux du soir que j’ai écoutés les uns après les autres pour être bien sûr. La tonalité de transcendance religieuse. Et aussi l’inadéquation.
Ce bâtiment est à la fois un monument national et un lieu de culte.
La cérémonie républicaine du samedi soir célébrant la fin des travaux étai pertinente – passons sur la tentative de récupération politique –, à l’exception des coups de crosse de l’archevêque donnés sur la porte pour demander à l’Esprit-Saint de l’ouvrir et permettre l’entrée du président et de ses invités.
En revanche, la présence, en tant que tel, du président de la République à la messe du dimanche – c’est là qu’auraient dû être donnés les coups de crosses –, ne l’était pas. Comme elle ne l’était pas à Marseille lors de la visite du Pape et comme ne l’était pas l’ouverture de la fête juive de Hanouka à l’Elysée.
Quant à sa diffusion sur les chaines du service public, j’ai envoyé ce courrier à la Médiatrice.

« Madame,
La surprise d’entendre la messe sur France Culture ce dimanche 8 décembre à 11 h 00 m’incite à vous soumettre cette réflexion relative à la retransmission hebdomadaire de la messe, sur cette chaine, le dimanche matin. Si je trouve conformes à la mission du service public les émissions du dimanche relatives à ce qui ressortit à la croyance – il s’agit de culture qui inclut la non-croyance, l’athéisme – en revanche, la retransmission de la messe n’est pas de l’ordre culture, mais cultuel, en ce sens qu’il s’agit d’un événement qui n’est pas soumis à une analyse ou un débat, mais donné comme tel. Si la réouverture de Notre-Dame, samedi 7 décembre, était bien un événement culturel, la messe de ce dimanche ne l’était pas et supprimer les émissions culturelles habituelles « L’esprit public » et « Les bonnes chose s» est contradictoire avec l’esprit de service public laïque, comme était contradictoire la présence à la messe, en tant que tel, du président de la République laïque. Cordialement »

Photo : un ciel de vent cévenol, dimanche matin.

Journal 115 – La toupie et l’écume – (05/12/2024)

Alors, la toupie tournant sur elle-même parce que c’est le propre de la toupie de tourner sur elle-même chercherait une issue pour sortir de l’espace clos dont elle ne cesse de heurter le bord qui la renvoie inlassablement à son errance virevoltante. De quoi perdre la boule.
Je relis la métaphore puisqu’il ne s’agit pas d’une vraie toupie et…oui, bon, c’est à peu près ça quand je fais défiler les pages du journal informatisé qui arrive dans mon ordinateur à 11 h 00, je regarde, je regarde attentivement, très attentivement, je zoome (ça devient gros), je dézoome (ça devient petit) et … rien. Pas la moindre issue.
Noir, c’est noir, chantait Johnny, pour bien faire comprendre que noir c’est vraiment noir.
Si elle tourne, la planète n’a rien de la toupie, métaphorique ou pas – la preuve, il n’y a pas de bord à heurter et puis elle est bleue alors que les toupies sont rouges, mais oui, elles sont rouges– , elle n’a même pas le problème de l’être (comme être ou ne pas être, vous voyez, genre philo) parce que le réchauffement, tout ça, elle s’en soucie comme d’une guigne (c’est une petite cerise, pas celle qu’on met sur le gâteau) pour ne pas dire qu’elle s’en tape. Elle tourne. Point.
Ce qui pourrait faire tourner en bourrique ceux qui peuvent l’être (nous les hommes, parce que les ânes, c’est fait), c’est son indifférence à ses composants, surtout ses composants humains, seuls et en groupes. Vous imaginez vos organes battant de l’aile et votre corps persistant comme si de rien n’était ? Remarquez, c’est bien ce qui se passe quand on est malade et même quand on est mort. Le corps persiste, et jusqu’aux molécules. Et dans les molécules, il y a des atomes, et dans les atomes, des électrons qui tournent autour d’un noyau.
Voilà pour la toupie.
L’écume, maintenant.
Juste avant, la bêtise.
Celle qu’invoque ce matin G. Erner dans son « humeur du jour » (6 h 57 – France Culture) pour décrypter la situation politique en France : « La bêtise collective étant l’une des notions les plus utiles en sociologie des organisations, vous prenez des gens intelligents, uniquement intelligents puis vous les coaliser les faire échouer. » Il déroule ensuite la liste des événements depuis la dissolution jusqu’à la chute du gouvernement, pour expliquer que tout, s’explique par la bêtise. Oui, c’est ironique, mais seulement dans la forme. Il y croit à son explication par la bêtise.
Pour l’illustrer et montrer qu’il sait de quoi il parle, il demande à Jérôme Fourquet, politologue invité des Matins, si la situation de blocage s’explique « par la fragmentation du pays ou l’émiettement de la classe politique » puisqu’il est évident qu’il n’y a pas de rapport entre le pays qui est fragmenté et la classe politique qui s’émiette. Tout le monde intelligent sait ça : les gens fragmentés votent et le résultat émietté du vote n’a rien à voir avec la fragmentation des électeurs. Les uns et l’autre sont « éparpillés façon puzzle » chacun de son côté. C’est aussi bête que ça.
L’écume – l’explication par la bêtise n’en fait pas partie, elle, c’est une démission – c’est le discours de J Fourquet qui décrit, et très bien, comment a évolué la société française depuis le siècle dernier : le catholicisme, puis la question capital/travail ont été les références-guides qui expliquent les modes de scrutin (il y aurait à dire…) et le clivage gauche-droite. Effondrement des deux blocs et nouveau clivage : « On joue à trois » parce que l’intégration européenne est venu fracturer les deux « chapelles » gauche-droite. « On était bipolaire et on est à trois forces », dit-il.
Rien sur ce qui sous-tend ces changements. « Si les députés ne changent pas de méthode… », lance J. Leymarie, l’éditorialiste de l’émission, pour qui l’impasse est apparemment d’ordre arithmétique.
Voilà, c’est tout.
Rien sur ce qui constitue le RN et son développement. Rien sur le développement du « gauchisme » LFI. Rien non plus sur les causes du besoin de spiritualité, la désertion de l’église catholique et le développement des « églises nouvelles » signalé par le politologue… dont les références/métaphores« églises et chapelles » ne sont évidemment pas anodines.
Ce type de débat est un des modes de l’impasse. Comme l’absence de distanciation – par soi-même ou par l’intervention d’un tiers – qui permettrait de constater qu’on patauge dans l’écume.
Un mot n’a jamais été prononcé. Comme il ne l’a pas été dans les débats parlementaires qui ne construisent pas plus de de problématiques que le débat en question : commun.

Photo : le ciel, ce matin.

Journal 114 – Le problème et la problématique – (04/12/2024)

C’est une question que j’ai souvent abordée dans le blog et dont la caractéristique essentielle est qu’elle est sans cesse d’actualité, quels que soient les sujets.
Aujourd’hui, mercredi 4 décembre, la probabilité la plus forte est qu’une motion de censure sera votée par la gauche (Nouveau Front Populaire) et l’extrême-droite (Rassemblement National), avec pour effet la démission du gouvernement.
A première courte vue cette conjonction peut paraître bizarre, anormale, contre-nature, surréaliste et j’en passe (c’est le discours explicite d’E. Macron, implicite de M. Barnier – l’un et l’autre renvoyant à une «morale ») puisque, et toujours à courte vue, ces forces antagonistes, radicalement opposées, vont dire par ce vote qu’elles sont d’accord, et d’accord non sur un « détail » de la vie pratique (comme le remboursement des fauteuils roulants des handicapés – le vote, unanime a eu lieu hier) mais sur une question politique.
Oublions la courte vue.
Si je dis « NFP et RN sont d’accord sur un désaccord avec le projet de budget financier (sécurité sociale) », c’est un problème, et si je dis, ce désaccord sur ce projet signifie autre chose que ce seul désaccord ponctuel, là c’est une problématique : problème tend à isoler l’événement, à le considérer en soi, alors que problématique vise à le situer dans un processus, autrement dit à prendre en compte ce qui en fait le composant d’un ensemble d’autres problèmes et dont les acteurs ont plus ou moins conscience.
Pour préciser cette problématique : ce matin, un directeur de recherche au CNRS – Luc Rouban – invité aux Matins de France-Culture (7 h 40 faisait le commentaire suivant « On est arrivé à un moment où on a perdu les illusions qu’on avait pu émettre sur un parlementarisme renouvelé, sur la capacité de créer des coalitions solides, sur l’idée que la 5ème République allait basculer sur un nouveau mode plus parlementaire, moins présidentiel, et finalement on a vu, on a entendu E. Macron dans son allocution avant les JO [ après les élections législatives ] dire qu’il laissait le jeu ouvert aux acteurs politiques, aux acteurs parlementaires, et à eux de décider de proposer quelque chose. Et là, quand même, on arrive à un échec pas seulement d’E. Macron, mais de cette solution parlementaire qu’on croyait être la solution à la crise démocratique française. Puisque le modèle parlementaire de coalition, de compromis ne fonctionne pas, eh bien on retourne vite à la réalpolitique, c’est-à-dire aux rapports de force . »
C’est un très bel exemple du déni de problématique.
Le problème (absence de majorité absolue, absence de compromis, blocage) est présenté comme un événement qui existe en soi, en-dehors d’une histoire [idem pour ceux qui font du 7 octobre 2023 le début de l’affrontement Israël/Palestiniens ] et dont la signification lui est intrinsèque.
La problématique rappelle que les élections législatives se sont déroulées dans la conception « majorité absolue » qui prévaut depuis soixante-dix ans et non dans la conception « parlementarisme de compromis » absente de l’histoire de la 5ème République. Autrement dit, la politique du compromis ne peut pas être un choix par défaut (de majorité absolue, donc une question arithmétique) mais elle dépend d’une culture politique qui joue en amont de l’élection en modifiant le discours des partis, l’enjeu et la dramaturgie de l’élection, puisque les accords entre forces politiques font partie de l’enjeu.
De plus, dans l’esprit de la 5ème République, le Président choisit un premier ministre dans les rangs de la force politique arrivée en tête. Or, E. Macron a choisi un membre d’une force politique minoritaire.
Je retrouve donc la problématique initiale : dès le début de la législature, le NFP et le RN ont été réunis par le choix du président dans un déni de pratique démocratique habituelle et c’est ce dénominateur commun qui constitue la problématique dans laquelle se situe le problème du refus du budget de la sécurité sociale. C’est en quoi il n’y avait aucune possibilité de compromis essentiel (le budget est le signe de choix fondamentaux) en ce sens qu’il reviendrait à avaliser le déni du président de la République : autant dire, nous n’existons pas.
La seule réponse présidentielle adéquate et juste, était de nommer un membre de la formation arrivée en tête (NFP), ce que le président a refusé au motif que son gouvernement serait mis en minorité. Ce qui s’appelle avoir la réponse avant la question.
Autrement dit, il en a fait un problème (en l’occurrence erroné). La problématique : respecter le résultat des élections dans le cadre du processus engagé par la dissolution, nommer un ou une premier ministre de gauche et laisser se poursuivre le processus, quels qu’en soient les effets, parce qu’il n’est pas possible de savoir quel problème nouveau posera une telle expérimentation (conforme à la règle démocratique admise) avant qu’elle n’ait été tentée, donc quelles idées nouvelles elle pourra produire.

Journal 113 – « Ecosocialisme » – ( 03/12/2024)

« Eco », du grec oïkia et oïkos : la maison [l’écologie est donc le discours sur la « maison » – rien à voir donc avec l’école qui vient du latin schola, décalque du grec scholè : le loisir, notamment pour étudier] et « socialisme » [du latin socius : commun] est un néologisme dont le philosophe et sociologue Michaël Löwy expliquait la signification et les visées dans l’émission Questions du soir (France Culture – 18 h 15 – 02/12/2024).
« Un courant politique fondé sur une constatation essentielle : la sauvegarde des équilibres écologiques de la planète, la préservation d’un environnement favorable aux espèces vivantes – y compris la nôtre – est incompatible avec la logique expansive et destructrice du système capitaliste. La poursuite de la « croissance » sous l’égide du capital nous conduit, à brève échéance – les prochaines décennies – à une catastrophe sans précédent dans l’histoire de l’humanité : le réchauffement global. »
Le discours est celui d’une conscience aiguë de la gravité de la situation planétaire.
M. Löwy, marxiste de formation et de conviction, essaie de trouver une adéquation entre l’analyse du capitalisme que propose Marx et des solutions autres que celles qui ont été expérimentées au 20ème siècle (URSS notamment).
Comme il arrive souvent, il y a un hiatus entre la pertinence du diagnostic du fonctionnement du système et les solutions proposées, en ce sens qu’à aucun moment le philosophe ne pose la question de l’objet (ce qui n’est pas le sujet).
Il aborde l’objet par la distinction marxiste entre la valeur d’usage et la valeur d’échange : il prend l’exemple de la chaise sur laquelle il est assis. Sa valeur d’usage est de permettre de s’asseoir, la valeur d’échange est celle que je lui donne si je l’emporte sur le marché pour la vendre. De là découle le changement proposé par l’écosocialisme : la valeur d’usage devient le critère principal. Ce qui importe n’est pas le profit mais la satisfaction des besoins des gens. « C’est tout » ajoute-t-il.
Ce « c’est tout » conduit à des solutions qui ressemblent à des exhortations, des invocations, rien qui corresponde à l’ampleur et à la gravité du problème.
La question qu’il ne pose pas est celle de l’investissement sur l’objet, autrement dit la problématique non du capitalisme industriel et commercial tel qu’il apparaît à la fin du 18ème siècle, mais celle de l’équation capitaliste qui en est la matrice existentielle.
Tant qu’elle n’est pas posée, les solutions n’apportent que des réponses marginales qui rendent illusoire l’utopie écosocialiste revendiquée .

Journal 112 – le passé-simple – (01/12/2024)

Quand j’étais petit – je préfère à enfant qui signifie « ne parle pas » alors que là, je parlais – le 1er décembre – le premier dimanche de l’avent que je croyais être celui de l’« avant » – annonçait Noël, les vacances, l’arrivée de ma cousine et de mon cousin, le sapin, la crèche, les trois messes de minuit, le réveillon et les cadeaux. Je ne mentionnerai pas la neige et les descentes en luge dans le premier pré en pente de la campagne toute proche, d’abord parce que j’ai constaté un jour où je passais par-là, façon pèlerinage, que le pré a été remplacé par des maisons, ensuite parce que la neige, aujourd’hui apparaît comme un simple passé.
Ce n’est pas du tout simple mais ça me permet une transition fine avec l’intitulé.
Donc le passé-simple.
Je suis en train de revoir et de terminer Un hiver en Bretagne que j’envisage d’envoyer à un éditeur – je l’ai donc enlevé du blog – et que je ferai précéder de cet Avertissement. Comme il est question de François Mauriac, j’ajoute une photo de sa maison de Malagar (dans l’Entre-Deux-Mers bordelais où nous fûmes… dans un passé récent).

« Le passé-simple a des allures de nœud papillon littéraire. Ringard, bourgeois, entre autres qualificatifs. En dehors de la parodie, quel personnage de roman se risquerait à déclarer : « Hier nous déjeunâmes au restaurant et nous choisîmes le plat du jour » ?
Il se trouve que le plat est inscrit au menu du jour d’une écriture tourmentée par la trahison de classe et la honte. L’interdit du relief du passé-simple en est un corollaire, comme la honte est celui de la faute.
Ce sentiment, dont la proclamation n’est pas sans ambiguïté, dilue l’analyse dans l’exposé d’un malaise en l’occurrence mal identifié : « trahison de classe » et « honte » évoquées par ceux qui s’accusent d’être des « transfuges » au motif qu’ils ne cochent plus la case familiale « absence de diplôme universitaire », sont en réalité les expressions du déni de problèmes affectifs, ainsi transférés dans le champ social et politique. L’évacuation par transfert est caractéristique de ce déni auquel la radicalité peut servir d’exutoire.
L’emploi ou le refus de tel ou tel temps, des figures de style, le choix de telle ou telle structure de phrase constituent un style, et, autant que les mots, signifient le rapport aux autres, au monde et à soi-même.
Pour m’en tenir à l’emploi des temps, « Quand vous arrivâtes à Paris, vous prîtes le métro », sonne comme un anachronisme qui, selon le contexte, peut être lu comme un jeu, un goût pour le classicisme ou la préciosité.
En revanche « Quand Azize arriva à Paris, elle prit le métro qui n’était pas en grève » passe très bien à l’écrit et même à l’oral.
Entre « arrivâtes » et « arriva », « prîtes » à « prit », ce n’est pas le temps qui change, mais la sonorité.
Qu’est-ce qui rend acceptable « a » ou « i » et inacceptable « âtes » et « îtes », non par eux-mêmes (natte, chatte, vite, rite), mais dans l’utilisation des verbes ?
Ces sonorités sont les échos d’un monde, littéraire et social, dont cet extrait d’un texte de François Mauriac (Bordeaux ou l’adolescence – 1926) donne un aperçu : « Cette ville où nous naquîmes, où nous fûmes un enfant, un adolescent, c’est la seule qu’il faudrait nous défendre de juger. » Le pluriel de majesté et la première personne du pluriel du passé-simple sont l’expression d’un code désormais périmé et sont devenus des curiosités archéologiques.
L’utilisation désormais obsolète de ce temps, des imparfait et plus-que-parfait du subjonctif, du conditionnel-passé deuxième forme, suppose d’abord, pour être entendus et lus, la connaissance des valeurs des temps et modes.
Or, ces valeurs n’ont jamais été enseignées qu’au-delà du cycle primaire, donc à une infime minorité d’enfants quand la plupart d’entre eux quittait l’école à quatorze ans, après le certificat d’études. L’ouverture à tous de l’enseignement secondaire n’a pas permis de récupérer ces temps, sans doute parce que la longue période de discrimination sociale et scolaire les a marqués au fer rouge.
Il n’est donc plus possible de traduire le célèbre constat d’efficacité militaire de César « Veni, vidi vici » autrement que par « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu » (passé-composé), alors que la traduction adéquate serait « Je vins, je vis, je vainquis » (passé-simple qui correspond ici à la valeur du parfait latin) : le passé-composé utilise les auxiliaires être et avoir au présent dont les formes sont simples et familières, alors que la maîtrise du passé-simple dépend de l’apprentissage que j’évoquais.
Le résultat est un affaiblissement de sens par le nivellement. Je suis venu et je vins n’ont pas la même signification.
A la place de « Vous arrivâtes, vous vîntes, vous prîtes » il convient donc écrire « Vous êtes arrivés, vous êtes venus, vous avez pris », non parce que le lecteur ne comprendrait pas, ni qu’il aurait identifié le passé-simple, mais parce que les sonorités verbales « âtes, întes, îtes » sont désormais si négativement connotées qu’elle sont devenues inaudibles et ont ainsi disparu de l’usage écrit et oral.
En revanche, si « J’allai à Paris » peut être dit et écrit sans heurter l’oreille, il n’est pas certain que le lecteur sache qu’il vient d’entendre ou lire un passé-simple, puisque, pour les verbes du 1er groupe, la première personne de ce temps ressemble à celle de l’imparfait. « J’allais » qui a imposé sa sonorité peut donner à « J’allai » l’apparence d’une erreur d’orthographe.
La littérature permet de laisser ces exclusions dans le cadre du quotidien, autrement dit d’entendre « J’allai » comme « Je vins », et invite à demander au contexte si « Je dis, tu dis, il dit » sont des présents ou des passés-simples.
Dans sa correspondance, Flaubert décrit longuement à Louise Colet la souffrance qu’il éprouve pour parvenir au style qu’il recherche. Rejeter la subjectivité en fut le paramètre essentiel. C’est ce rejet qui, malgré lui, constitue l’essentiel du discours qui sous-tend ses récits et la révèle.
Quel que soit le style, l’écriture littéraire est d’abord et surtout l’expression de règlements de comptes personnels. »

Journal 111 – le mensonge et S. Paty – (27/11/2024)

Comparaît en tant que témoin – elle a déjà été condamnée l’an dernier dans un procès tenu à huis-clos –, la jeune fille (17 ans – classe terminale) qui, il y a quatre ans, a menti à son père pour cacher son absence au collège, enclenchant ainsi un processus qui a abouti à l’assassinat de S. Paty.

Son père, qui a alimenté la polémique par ses messages violents, est dans le box des accusés – il risque trente ans de prison – et elle essaie évidemment d’accentuer sa propre responsabilité (elle avait alors 13 ans…) pour diminuer celle son père.

C’est ce qu’explique l’article du Monde.

Certaines contributions laissent perplexe.

Trois exemples :

« Parfois, en lisant ce genre d’articles, on croit rêver. Dans quel monde vivent les journalistes qui écrivent ce genre de choses ? Dans un monde dans lequel on peut faire passer un prof assassiné, égorgé et décapité au second plan en plaignant les inculpés ? »

« Oui elle devrait vivre toute sa vie face à sa conscience si elle en a une, ce qui n’est pas certain vu sa défense manipulatrice. »

« Je n’ose pas imaginer qu’on impose à des enseignants de se confronter chaque jour à cette créature. »

Ma contribution :

S. Paty n’a pas été décapité à cause du mensonge de l’élève – il serait peut-être utile de lui dire qu’elle n’est pas coupable de cela – mais par un jeune homme de 18 ans qui a assassiné un homme qu’il ne connaissait pas au motif qu’il était professeur, et pour un acte dont la qualification de blasphème n’a aucun sens dans la société laïque. Si l’on cherche réduire ce qui peut contribuer à produire de tels actes criminels aberrants, et après l’assassinat de D. Bernard, peut-être faudrait-il rappeler que le principe de laïcité distingue le savoir commun – celui de l’école –  de la croyance privée, et poser la question du respect de ce principe : financement par la communauté d’écoles privées confessionnelles et participation du président de la République à des cérémonies religieuses, catholiques et juives, en tant que tel.

Une réponse :

« Elle a occupé un rôle décisif dans le processus ayant mené à l’assassinat : sans son mensonge originel, rien n’aurait été possible. Que cela se soit fait à son corps défendant est un autre problème. »

J’ai fait semblant de ne pas tout à fait comprendre en répondant :

Il n’est en effet pas possible de l’accuser a posteriori.  Une nuance : « rien n’aurait été possible» ;  si l’on essaie de se  représenter ce qu’il faut de perturbation pour en venir à commettre un tel acte, on peut imaginer d’autres déclencheurs –  cf. l’assassinat de D. Bernard.

Journal 110 – le rejet du droit (22/11/2024)

La Cour pénale internationale (CPI) a lancé un mandat d’arrêt contre B. Netanyahou, Y. Gallant, ex-ministre de la défense, et contre un responsable du Hamas organisateur du massacre du 7 octobre 2023.
La réponse de B. Netanyahou est symptomatique de l’ambiguïté des rapports avec l’Etat israélien : il accuse la Cour d’antisémitisme et se présente comme un nouveau Dreyfus.
Autrement dit, quoi que puisse décider et faire le gouvernement israélien, il sait qu’il « bénéficiera » de la Shoah, en assimilant la critique de sa politique à l’antisémitisme.

Il peut donc continuer à détruire Gaza. Tous les témoignages concordent pour dire que le comportement de l’armée israélienne indique une intention de rendre impossibles la vie et la survie en continuant de tuer et de détruire par des bombes et en affamant. L’enclave est désormais un champ de ruines.

J’ai envoyé cette contribution au Monde :

« Le problème posé par les pays qui récusent l’arrêt est celui d’abandon de la référence au droit. De ce point de vue, J. Biden qui soutient inconditionnellement B. Netanyahou est irresponsable. L’impuissance qu’il a affichée – plans avortés de cessez-le-feu, 11 voyages pour rien d’A. Blinken en Israël – valide la loi du plus fort que revendiquent B. Netanyahou et V. Poutine, corollaire du « moi d’abord » de D. Trump et des extrêmes-droites européennes. Pour le moment, il n’y a rien qui semble pouvoir enrayer la fuite en avant : l’Union européenne est présidée par V. Orban qui vient d’inviter B. Netanyahou en Hongrie, la COP de Bakou est l’expression d’un déni à la fois pathétique et imbécile, et le Sud Global s’émancipe d’un Occident qui ne veut rien entendre ni voir. »

Journal 109 – le cardinal et la jeune fille – (19/11/2024)

N’allez pas vous imaginer que… ou alors que… Non. Ils n’ont de proximité que les pages du Monde daté du 20, puisqu’il est édité le soir, ce qui explique que je le reçoive sur Internet le 19 à 11 h 00. Quand je pense que certains voient des bizarreries partout !
Lui, c’est le cardinal François Bustillo qui est aussi évêque d’Ajaccio . Il est en photo (p.22). Barrette sur la tête, il pose dans son costume sacerdotal avec un sourire qui ressemble à un sourire de ravi, et il est beau comme une carte postale du siècle dernier. Et même de l’avant-dernier. On s’y croirait. On ne sait pas ce qu’il regarde, sur sa gauche avec un plaisir aussi manifeste.
Elle, c’est (p.25 – ah… donc sur la gauche du cardinal) le personnage de Liane (interprété par Malou Khebizi) dans le film Diamant brut d’Agathe Riedinger. L’article qui en rend compte explique l’attrait des jeunes filles pour la chirurgie esthétique – la problématique du film – : « Les jeunes filles de moins de 20 ans n’ont jamais autant souffert pour être belles. » Les corsets, eux, pouvaient se délacer, comme les faux-culs, les vrais, pas les hypocrites.
La photo du cardinal a toutes les apparences de celle d’un acteur qui joue un personnage et celle de l’actrice semble celle d’une personne réelle.
De quoi se perdre dans les identités, alors que dans le monde d’aujourd’hui, le vrai monde, celui qui est publié en permanence à toute heure du jour et de la nuit, l’homme s’emploie avec beaucoup d’obstination à se prouver à lui-même qu’il n’a rien perdu de sa capacité à actualiser ce qui le distingue des espèces inférieures uniquement préoccupées par leur survie et caractérisées par une courte vue qui ne manque pas d’être risible quand on pense à la complexité de la vie. Quelles bêtes que les animaux !
Alors que…
Les mille jours de la guerre d’agression russe, la destruction de Gaza et les bombardements quotidiens du Liban par l’armée israélienne, les milliers de morts, de viols et les millions de déplacés au Soudan, les catastrophes météorologiques liés au dérèglement climatique, le déni de la COP 19 à Bakou, témoignent entre autres de l’opiniâtreté humaine à pratiquer la tuerie et la destruction de masse avec des discours argumentés.
Il y a quand même ici et là des petites lumières.
Jodan Bardella, le chef du RN, a déclaré que tout candidat du RN à une élection devrait avoir un casier judiciaire vierge, rejoignant ainsi les déclarations de Marine Le Pen – « tête haute, mains propres », disait-elle de concert avec son papa – sur la nécessité de punir d’inéligibilité immédiate et sans appel ceux (il inclut « celles ») qui seraient reconnus coupables de détournement de fonds publics.
Et F. Hollande se prépare pour la prochaine présidentielle.
Noël ! Alléluia ! dirait le prélat.

Photo : l’intérieur de la Chapelle Notre-Dame-de-la-Joie à Penmac’h.

Journal 108 – Tout ou rien – (13/11/2024)

« Tout ou rien », c’est quand il n’y a pas de demi-mesure possible, la demi-mesure, dans une époque où on achetait le lait au détail – il fallait apporter son bidon dont le couvercle était souvent attaché par une petite chaine – , étant le demi-litre dont ne disposerait plus votre crémier qui vous déclarerait avec une certain animosité « c’est un litre ou rien ! ». Le litre, tout le monde le sait, est l’absolu du crémier, comme la douzaine est celui de l’ostréiculteur.
Ceux qui n’ont pas connu ce temps – la crème recouvrait alors le lait cru dans la biche de grès où le crémier plongeait son pot pour emplir votre bidon – ne peuvent pas comprendre et se demandent donc avec quand même un peu d’énervement « Mais enfin, où veut-il en venir avec son lait ? ».
A ceci : J’entends (journal de 12 h 30 – France Culture) l’ambassadeur nommé par D. Trump en Israël dire que la Palestine n’existe pas, l’avocate israélo-palestinienne, présidente de l’association d’extrême-droite Israël is for ever et organisatrice d’un gala de même tendance à Paris, déclarer qu’il faut raser Gaza et en faire une colonie israélienne, je vois – dans mon journal – l’affichage ostentatoire de l’argent à la tête de l’Etat américain – il l’a toujours été, de manière nettement plus hypocrite, oui, mais là, l’affichage du couple Trump-Musk… ils se tiennent la main, ils se regardent dans les yeux… d’ici à ce que… mais je m’égare –, la Cop 29 en Azerbaïdjan dont le président-dictateur déclare que les énergies fossiles sont un don de Dieu… et alors je me demande si c’est tout – entendez la « cata »… en abrégé, ça fait quand même moins peur –ou alors si c’est rien : tout va bien, il ne se passe rien que de très normal.
Le détour par le lait, apporte de la douceur. Parce que, le lait, c’est le nourrisson qui tête sa maman, le petit chat qui lape, et la si belle carte postale des vaches paissant dans les prés et les alpages. Ah, le charme de… Pardon ? C’est aussi le méthane ? Ah, les vaches !

Journal 107 – la censure du Monde – (09/11/202)

Le journal publie ce jour un article sur le procès des présumés complices de l’assassin de Samuel Paty. Il y a quatre ans, ce professeur d’histoire et géographie était décapité part un jeune Tchétchène de 18 ans, islamiste radicalisé (tué par la police juste après son crime) parce qu’il avait montré les caricatures de Mahomet à ses élèves dans le cadre d’un cours sur la liberté de la presse. Les personnes jugées sont accusées d’avoir favorisé le passage à l’acte de l’assassin par des messages haineux et des affabulations appuyées sur les mensonges d’une des élèves du professeur.  

Dans l’ensemble, les contributions expriment des émotions, des opinions diverses en particulier sur l’opportunité d’utiliser les caricatures en classe.

 Voici ma contribution refusée par le journal :

« La question souvent posée de la pertinence d’un travail à partir des caricatures ne concerne que l’épiphénomène pédagogique, non ce qui conduit un jeune homme de 18 ans à décapiter un professeur – D. Bernard a été assassiné sans les caricatures. Ce qu’il est difficile d’admettre, c’est que ce geste, à ce point sidérant qu’il en est invraisemblable, signifie qu’il est pour son auteur une question de vie ou de mort : que faut-il pour ne pouvoir exister que par l’assassinat de l’autre ? Telle est la problématique que nous croyons résoudre avec l’étiquette « terrorisme ». Qu’est-ce qui permet de comprendre ces crimes de masse ou d’individus, sinon le désarroi planétaire que nous connaissons depuis la fin des années 80, une désespérance qui, entre autres expressions aberrantes, notamment politiques et idéologiques, utilise le vecteur de l’islam, la religion de la zone géopolitique la plus fragile et perturbée ? »

Je serais tenté de dire (voir la fin de l’article) que la censure du Monde vise le principe d’explication, dans son sens littéral de « déployer, dérouler », comme on le fait d’un objet pour comprendre comment il est fabriqué, et que, pour elle, expliquer revient à justifier, dans le sens littéral de « conforme au droit ».

Rien, dans ma contribution ne peut laisser penser ou même supposer que le criminel a commis un acte que j’estimerais juste.

Ce qui, en revanche, ne lui pose pas de problème, c’est l’explication par la cause de soi qu’illustre la contribution lapidaire « Aucun mystère. Juste de l’obscurantisme » dont le présupposé est que l’obscurantisme est sa propre explication, ou encore « C’est un crime épouvantable. Il n’est rien d’autre. Il doit être jugé comme tel » qui serait acceptable s’il s’agissait d’un acte isolé.

Chercher, par le biais de l’irreprésentable que constitue cette décapitation réalisée avec un couteau par un jeune homme d’un homme qu’il ne connaît pas, à comprendre ce qui peut conduire à décider de commettre un tel acte, c’est poser la question de ce qu’il y a, aujourd’hui, en amont de l’obscurantisme d’aujourd’hui lié à l’islam et qu’on appelle l’islamisme.

Si l’obscurantisme est inhérent à toute religion – in fine, les dessins de Dieu et d’Allah sont impénétrables => si Dieu le veut, Inch’Allah – il s’exprime aujourd’hui sous des formes nouvelles, à un degré de violence élevé qui demandent donc à être explicitées, sauf à s’en tenir à la tautologie.

L’explication que je propose – de l’ordre de la discussion – n’est pas différente dans son principe de celle du tribunal moderne dont la fonction est de comprendre le comment et le pourquoi d’un acte criminel et qui refuse l’explication par la cause de soi.

La loi stipule que tout criminel – jusqu’au pire imaginable – doit comparaître devant le tribunal accompagné d’un avocat parce que nous avons décidé qu’il s’agir d’un être humain dont l’acte ne va pas de soi.

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Pour contourner la censure (je précise que j’ai renvoyé ma contribution en demandant pourquoi elle était censurée… sans réponse) et voir ce qui pouvait la déclencher, j’ai envoyé cette autre contribution… qui a été publiée : 

« Deux remarques sur ces deux points de vue : « Aucun mystère. Juste de l’obscurantisme » et « C’est un crime épouvantable. Il n’est rien d’autre. Il doit être jugé comme tel».

1° L’obscurantisme, propre à toute religion, n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est la forme qu’il prend aujourd’hui (depuis une trentaine d’années)  et son degré de violence.

2° Ce serait acceptable s’il s’agissait d’un acte isolé réductible au seul criminel, ce qu’il n’est pas : le « terrorisme » dont cet acte est une illustration parmi de nombreuses autres a une dimension planétaire.

Autrement dit, il s’agit d’élucider en quoi le fondamentalisme d’aujourd’hui conduit un jeune homme de 18 ans à décider de décapiter un homme qu’il ne connaît pas.

En témoigne le procès lui-même qui concerne notamment deux hommes qui ne connaissaient pas le criminel et qui sont accusés d’avoir incité le passage à l’acte par des messages qui ne lui étaient pas adressés.»

La problématique proposée dans les deux contributions est la même, avec la différence que le paramètre géopolitique n’y est plus.

De deux choses, l’une :

– ou bien la censure est gérée par un logiciel qui réagit mécaniquement à certains mots… mais lesquels ?

– ou bien elle est le fait de personnes, ce qui me semble le plus probable – j’en ai relaté l’expérience il y a quelques semaines – qui sont l’écho du refus de la coresponsabilité dans l’analyse.

Exemple : la condamnation par les pays occidentaux des agressions contre les supporters israéliens à Amsterdam.  Je m’y associe.

J’aimerais m’associer à la même condamnation du massacre systématique de Gaza organisé par B. Netanyahou qui profite de l’ « occasion Amsterdam » pour instrumentaliser la « nuit de cristal » (9 au 10 novembre 1938) sans que personne n’y trouve à redire.