Journal – 34 – l’enfant et le suicide – 03/04/2025)

Le Monde chapeaute son article de ce jour sur les hausses des taxes décidées par une photo où l’on voit D. Trump, derrière le macaron doré « Seal (=sceau) of the Président of United Sates , montrant depuis la Maison Blanche un tableau où figurent la liste des pays et, pour chacun d’eux, l’importance des changements douaniers.
L’image est, comme toutes celles où on le voit signer des piles de décrets avec de gros feutres noirs-phallus, celle de l’enfant espiègle qui dispose de la baguette magique de la toute-puissance (cf. The Seal) qui, ici, permet de violer les règles du commerce international en vigueur depuis la fin de la deuxième guerre mondiale – en particulier les décision unilatérales et les discriminations.
Ce que l’enfant-président tient dans ses mains, c’est le monde, réduit à des lignes, toutes petites, à peine lisibles, alors que lui est grand. L’image rappelle celle du dictateur du film de Chaplin jouant avec une mappemonde gonflée comme un ballon.
Suicide ?
Le « marché » va forcément réagir. Mais le marché, c’est quoi ? Pas seulement des règles, des mécanismes et des principes, mais, dans le domaine de l’économie, la dimension émotionnelle, passionnelle, inconsciente qui nous caractérise en tant qu’individus et groupes humains.
J’en parlais avec mon coiffeur ce matin. Oui, il m’arrive de me faire couper les cheveux, et comme mon coiffeur aime bien discuter, nous discutâmes. Je précise que je ne plaisante pas, c’est vraiment vrai. J’ai nettement moins de cheveux sur le crâne. Il constatait que le monde ne va pas bien. Je lui ai alors demandé à quel moment il estimait le déclenchement de ce malaise. Début des années 90, m’a-t-il dit entre deux coups de ciseaux. Et que s’est-il passé à ce moment-là ? ai-je encore demandé calmement pour éviter un geste mal contrôlé. Il m’a parlé de chômage, de hausse des prix… dont il a reconnu qu’il ne s’agissait pas de faits très nouveaux.
Vous qui lisez le blog, vous savez la manière dont je lis l’implosion soviétique.
Je n’insiste pas. Quand même, il a dit que c’était intéressant. Entre autres, le fait que c’est à ce moment-là que s’est développé ce qu’on appelle « terrorisme international » et que je comprends comme des « crimes de désespérance ».
Nous en sommes restés là. Une petite vingtaine de minutes. Il utilise aussi une tondeuse, ce qui permet d’aller plus vite.
Je suis donc chez moi.
Le dernier exemple est l’attaque du Hamas, contre Israël, le 7 octobre 2023 que j’analyse comme un suicide collectif. Indépendamment de la partie « improvisation » qu’a pu produire l’absence de réaction défensive de l’armée israélienne sur le moment, la dissymétrie des forces, la politique du gouvernement de B. Netanyahou et l’isolement international excluait radicalement toute possibilité de « victoire » pour autant qu’il puisse en exister une dans ce contexte.
Crimes de désespérance et suicide, c’est quand « on n’a plus rien à perdre ».
Le déni du changement climatique qui met en cause la vie humaine sur la terre n’a sans doute pas été un facteur négligeable dans la réélection de D. Trump = plus fort que la mort.
Est-ce qu’il est l’incarnation au rire jaune de la fuite en avant juste avant le saut dans l’abîme ?
Est-ce que « le marché » dispose encore de ressources pour mettre un frein ?
Dans le film de Chaplin, la terre-ballon explose.

Journal – 33 – La condamnation – (31/03/2025)

De quoi s’agit-il ?
D’un détournement de fonds publics dont il est avéré qu’il a été organisé par la direction du FN/RN, dont sa présidente.
Quant à la peine, elle est prévue par la loi dont il faut rappeler que l’extrême-droite voulait, au moment de son vote, qu’elle soit plus forte que ce qu’elle est aujourd’hui. Certains réclamaient une inéligibilité à vie.
Que la Russie et la Hongrie dénoncent aussitôt l’absence de démocratie en France – est-il bien sûr que le RN apprécie ces réactions ? – suffit à attester que nous sommes bien dans un pays de droit.
Remarques sous forme de questionnement : que suppose l’organisation d’un tel détournement par une responsable politique trois fois candidate à l’élection présidentielle, deux fois présente au second tour et qui, mieux que tout autre, connaît la loi ?
La réponse partisane du RN et de ses alliés a été et sera : il n’y a pas eu d’escroquerie, c’est un montage politique.
L’argument implique alors la nullité des éléments factuels et matériels présentés pendant les débats, donc un juge « politique », « aux ordres », et comme aucun des médias n’a jamais évoqué cette hypothèse, il faut alors supposer qu’ils sont eux aussi, « aux ordres ». La Russie et la Hongrie en savent quelque chose.
Alors ?
L’Europe, la Commission européenne, les bureaucrates de Bruxelles sont les cibles privilégiées du RN et des mouvements dits « patriotes », ils sont présentés comme les responsables de « tout ce qui ne va pas », donc, pour un électorat convaincu que l’Europe est un danger pour la « patrie », voler l’Europe n’est pas vraiment un délit… Ce qui peut conduire à se dire et à se convaincre que les tribunaux y regarderont à deux fois avant de prendre le risque de heurter un électorat « patriote ».
Il n’est donc pas impossible que ce que ne supportent ni la Russie ni la Hongrie ni le RN (« Aujourd’hui, ce n’est pas seulement Marine Le Pen qui est injustement condamnée : c’est la démocratie française qui est exécutée » vient de déclarer J. Bardella ) soit le refus du tribunal d’introduire, via une condamnation édulcorée, le paramètre politique dans une affaire de détournement de fonds publics.

Journal – 32 – « Racisme anti-blanc », la dérive communiste – (26/03/2025).

Un article du Monde (26/05/2025) raconte que Fabien Roussel, secrétaire du Parti communiste, était interviewé sur la chaine CNews – propriété de V. Bolloré, milliardaire breton, catholique intégriste et qui milite ouvertement pour l’idéologie d’extrême-droite – et qu’à propos du « racisme anti-blanc » il a répondu au journaliste qui lui posait la question « bien sûr qu’il existe » en ajoutant « Mais le racisme anti-Blancs, le racisme anti-Noirs, le racisme anti-Chinois, anti-Asiatique (…) c’est terrible. Et vous savez ce que ça fait ce racisme de toutes sortes ? Il est fait pour diviser le peuple, pour diviser les Français, quelles que soient leur couleur et leurs origines ».

Ma contribution au journal :

« Le racisme est une des expressions du refus de la contingence de « moi ». « Moi » refusant, en tant qu’absolu fantasmé, que « l’autre » soit un « moi » égal parce qu’il n’a pas la même couleur de peau, de cheveux, le même visage etc. La tendance au racisme est donc une caractéristique humaine et « racisme anti-blanc » (comme anti-noir, ou anti- ce qu’on voudra ») est donc une tautologie (comme non-racisme anti-blanc etc).… sauf sur une chaine de télévision dont le discours, qui n’est pas celui de l’analyse (rapport entre les modes d’expression du racisme et les histoires nationales et internationales) mais d’une idéologie qui instrumentalise cette tendance pour l’exacerber, se trouve ainsi cautionné. »

La dérive : F. Roussel fait comme s’il ne savait pas que « d’où je parle », autrement dit le contexte dans lequel est tenu un discours est un élément constitutif de son sens. Quoi qu’il ait pu ajouter sur le racisme en général, l’impact décisif sera : l’existence du racisme blanc constitutif du discours idéologique d’extrême-droite de CNews, donc cautionné par le porte-parole d’un parti désigné comme l’ennemi par excellence de cette idéologie.
Cette dérive, et quel qu’en soit l’éventuel calcul politicien, témoigne d’une faille dans l’analyse du fait raciste qui n’a pas de rapport avec les classes sociales et dont la suite du propos « Et, pendant ce temps-là, je peux vous dire que les affaires prospèrent. Les financiers, le monde économique, pas de problème. Pendant qu’en bas, le peuple se déchire et se divise (…) et je suis meurtri par ça » est une illustration : la tendance au racisme est commune au monde d’en-haut et au monde d’en-bas.
« Parti communiste français », aujourd’hui, est le signe du déni de la raison essentielle du fiasco de l’expérimentation soviétique. La meurtrissure de son secrétaire est en l’enveloppe émotionnelle.

Journal -31 – « Face à l’obscurantisme woke » et la « norme » – (25/03/2025)

Face à l’obscurantisme woke est le titre d’un livre publié aux Presses Universitaires de France. Un ouvrage collectif. Le fond de couverture est noir, Face et Woke, en capitales grand format sont en rouge, ils encadrent verticalement à l’obscurantisme en capitales plus petites et blanches. En haut, en capitales encore plus petites et en blanc les trois noms de ceux qui ont dirigé la rédaction du livre.
L’effet est saisissant. Noir, rouge et blanc sont des couleurs privilégiées de l’iconographie nazie.
Rédigé avant l’élection de D. Trump, il dénonce les menaces idéologiques que le wokisme est censé faire peser sur la démarche universitaire. D. Trump élu, la publication a d’abord été retardée, signe du malaise provoqué par le renversement du rapport d’agression et la menace cette fois économique visant des champs universitaires censés propager le wokisme. Le livre sera finalement mis en vente en avril.
Les trois professeurs qui ont dirigé la rédaction du livre font partie de L’Observatoire Ethique Universitaire, lui-même soutenu, via son projet Périclès (= Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes) par le milliardaire catholique d’extrême-droite Pierre-Edouard Stérin émigré fiscal en Belgique depuis 2012. Le choix de Périclès n’est pas anodin, il renvoie à l’annexion de la Grèce antique par le nazisme.
On peut trouver dans la page d’accueil de L’Observatoire l’édito suivant :
« Un profond renversement des valeurs et des repères frappe aujourd’hui les sphères intellectuelle, éducative et sociale. Les idéologies identitaires dévoient les combats historiques pour l’égalité, les vidant de leur sens. Il est urgent de rétablir une pensée critique, armée de savoir et de rigueur, pour faire front contre cette mascarade qui brouille la transmission du réel. »
La présentation d’un des livres qui traite du colonialisme, écrit par celui qui dirige L’Observatoire, offre un bon exemple de ce que peut être une « pensée critique armée de savoir et de rigueur ».
« Tout en militant avec une intransigeance absolue pour une abolition totale ici, [du colonialisme], nous devons nous garder de toute tentative de jugement hâtif sur des sociétés non occidentales qui, elles, ont peut-être trouvé dans certaines formes de servitude un équilibre civilisationnel qu’il ne nous appartient pas de déconstruire. L’essentiel est d’abolir, encore et encore, en France uniquement. »
Si je rapproche les deux textes, « rétablir la pensée critique » passe donc par la construction d’un rapport harmonieux entre « servitude » et « équilibre civilisationnel ».
Tout cela en me gardant du « jugement » ennemi de la démarche universitaire quand il est « hâtif » ce qu’il n’est évidemment pas ici. Non. La pensée lente est au contraire tout en nuances, puisque il ne s’agirait que de « certaines formes de servitude » et que « l’équilibre civilisationnel » aurait été seulement « peut-être trouvé. »
En m’armant moi aussi de ce savoir et de cette rigueur, je parviendrai, sans jugement hâtif, à soutenir la thèse tout en nuances, elle aussi, que la société allemande a trouvé un équilibre civilisationnel entre 1933 et 1945. Oh ! je vous prie d’excuser ma précipitation : a peut-être trouvé…
L’écriture et la publication de ce livre de pensée critique urgente est une illustration de la dérive de plus en plus affirmée qui fait partie de la problématique de la norme : quand Martin Luther King organise sa manifestation contre la ségrégation, il propose de protester contre une norme considérée comme la norme allant de soi depuis des siècles de la hiérarchie raciale et c’est pour l’avoir contestée qu’il est assassiné. Quand est posée la question de l’intersectionnalité (tout individu se trouve objectivement à la croisée de chemins biologiques, sociaux, culturels etc.) se lève alors la protestation au nom de la norme de… mais de quoi, au juste ?
On peut s’en approcher en rappelant ce fait : pour montrer qu’une information est fausse, il faut une énergie et un temps sans commune mesure avec ceux de sa diffusion (cf. la calomnie), d’où le risque de démesure, corollaire de la démesure du faux.
La norme est celle du « moi » en rapport avec les « moi » analogues par les critères partagés (couleur de peau, croyances, valeurs…) qui servent de justification au refus du contingent (« moi » relatif) pour la proclamation d’un « moi » absolu (blanc = pureté, catholique = universel…) dont la fonction est, in fine, le déni de la mort telle qu’elle est via la validation de l’équation capitaliste… dont D. Trump, E. Musk, P.E. Stérin et les autres sont les figures dominantes aujourd’hui.
« America first ! » est l’expression de ce moi absolu, le « moi d’abord ! », variation du « moi au-dessus de tout » coloré du noir, rouge et blanc du nazisme.

Journal -30 – Trump, Poutine et Dieu – (19/03/2025)

Les esprits obsédés d’immanence objecteront qu’associer les trois revient à donner la dimension de la transcendance à deux présidents humains. Ils auront tout à fait raison. Mais bon.
D’abord, il convient de rappeler que président vient du latin praesidere (on devrait apprendre le latin) qui signifie être assis devant, puis protéger. Assis devant, ça correspond parfaitement aux deux, protéger… c’est nettement plus discutable, surtout s’il s’agit des autres, ceux qui ne sont pas eux.
Ensuite, il faut aborder la question de la spécificité divine, que je résumerai hardiment par le claquement de doigt. Du genre, que la lumière soit, et hop ! la lumière fut. Hop, ce n’est pas dans le texte mais je l’ai rajouté parce que c’est plus parlant, enfin, on voit mieux. De toute façon, il n’y avait pas de témoins. Parce que s’il y en avait eu un, ç’a aurait quand même compliqué les choses : vous imaginez, un homme qui aurait été là pour raconter, qui aurait su écrire sans être allé à l’école – il n’y en avait pas encore –, alors qu’il n’y avait ni stylo, ni encre, ni papier ni ordinateur ni imprimante et que l’être humain n’avait pas encore été créé ! Reconnaissez qu’à côté de ça, la question de savoir si c’est la poule ou l’œuf qui a commencé, c’est petit, tout petit petit.
Donc, tout le monde se souvient que, pendant la campagne électorale, D. Trump a assuré qu’il mettrait fin à la guerre d’Ukraine 48 heures. Trois ans de guerre, de destructions, de morts, un claquement de doigt, et hop ! tout s’arrête. Voilà, ça, c’est du Dieu, du vrai Dieu. Comme la lumière. Oui, d’accord, la lumière, c’est un commencement, pas un arrêt, mais pour l’Etre par excellence qui n’a pas commencé et qui ne finira pas, c’est pareil. Le truc, je le répète, c’est le claquement de doigts.
C’est facile quand on est un Dieu tout seul, là-haut, et qu’il n’y a personne pour témoigner que ça s’est vraiment passé comme ça.
C’est plus difficile quand on est deux à être Dieu, parce que l’un aura toujours envie d’empêcher le claquement de doigts de l’autre, histoire de dire : Dieu, le vrai Dieu, c’est pas lui, c’est moi !
L’autre Dieu, V. Poutine, avait dit : Je veux l’Ukraine, et hop !… Seulement lui, il est plus malin, il n’avait pas fixé de date.
Le retard, pour Dieu-Trump, c’est très dommageable. A force de ne pas tenir le timing, on finit par semer le doute. Supposons que le Dieu de la lumière ait dû s’y reprendre à deux ou trois fois, je sais pas moi, un fusible qui n’allait pas ou un fil mal connecté, et supposez qu’il y ait un témoin pour raconter, vous imaginez les sourires en coin ? Il y en a qui finiraient par ne plus y croire.
Et, là, les témoins, il n’y en a pas un ou deux ou trois, il y en a des millions qui voient bien que le claquement de doigts de Dieu-Trump ne marche pas.
L’issue pour lui, c’est un problème dont il sera sûr qu’il pourra le régler par le claquement de doigts. Un problème international, parce que le coup des ennemis de l’intérieur, comme les soi-disant scientifiques qui utilisent les mots vides de sens comme « historiquement, socio-culturel, socio-économique, diversité, transsexuels… » ça ne rapporte pas énormément, et puis, ces interdictions de vocabulaire, ça fait quand même cuisine interne avec un air de basse besogne.
Le Canada, le Groenland, ça n’a pas l’air de marcher très fort. Israël… Même si Dieu-Trump dit qu’il donne son accord, c’est quand même B. Netanyahou qui qui cogne – et hop ! quatre-cents morts – , histoire de retarder les échéances judiciaires qui l’attendent au tournant. Gaza-Riviera ça n’a pas l’air de prendre, et de toute façon, ce n’est pas pour demain.
Le risque majeur, pour Dieu-Trump, ce sont les archanges de Wall Street. A la différence des autres, ceux du début, ils se sont faits eux-mêmes et sont venus avec leurs ailes, leurs plumes et leur panoplie. Les archanges du tout début, ils étaient des créatures du tout premier Dieu, celui de la lumière, qui les avait pourvus de tout l’attirail archangélique. Ça n’a pas empêché l’un d’entre eux de se retourner contre lui. Lucifer. C’est encore du latin qui veut dit « porteur de lumière ». Pas l’électrique, mais la lumière du savoir dont le Dieu électricien ne voulait pas entendre parler. Lui, il avait interdit le mot savoir et tout ce qu’il y avait dedans.
Peut-être que Dieu-Trump n’a pas lu la Genèse ?

Journal -29 – Dialogue sur l’OTAN – (16/03/2025)

Voici la contribution que j’ai envoyée (14/03/2025) au Monde à propos d’un article concernant la course à l’armement.

« Et pour vous, parler d’armement, de guerre, comme on parle de fabrication d’objets banals, ça va de soi ? Est-ce que la banalisation de ce discours n’a aucune importance dans l’aggravation d’un processus qui n’est accompagné d’aucune problématique ? Est-ce que les forces occidentales de l’OTAN n’ont pas de responsabilités dans la mise en route, à la fin des années 1980, de ce processus qui a abouti à l’arrivée au pouvoir de V. Poutine ? »

1er commentaire :
« RN et LFI partagent le bon vieux mythe de l’agression de la gentille Russie par la méchante OTAN. C’est du même acabit qu’accuser une fille violée d’avoir provoqué son agresseur. Témoignage d’une mentalité déplorable. »
Ma réponse :
« Au début des années 90, le Pacte de Varsovie qui avait été conclu en réponse à l’OTAN, a disparu avec l’implosion soviétique. Si les membres de l’OTAN –conçu dans le cadre de l’affrontement avec le monde communiste, donc désormais sans objet – avait alors décidé de proposer une négociation avec la Russie pour redéfinir les relations est-ouest dans un cadre économique et militaire diffèrent, peut-être que se serait mis en route un autre processus qui aurait évité l’émergence de V. Poutine dont la politique est en partie dictée par ce qui a pu être ressenti alors comme un mépris de la Russie, et qui s’est traduit par l’invasion de l’Ukraine. Votre réponse par des étiquettes et une comparaison inappropriée revient à faire de cette agression une cause en soi. »

2ème commentaire :
« Effectivement dans une relation quand ça ne va pas ou plus bien on est en droit de se poser la question des responsabilités de chaque partie. Je me suis donc posé la même question concernant une éventuelle responsabilité de l’Occident dans le fait qu’on aboutisse à une relation de conflit avec la Russie. Personnellement je n’ai jamais été amené à lire ou entendre une analyse sur ce sujet. Par contre je constate que des entreprises européennes sont allées s’installer en Russie, que l’Europe a acheté du gaz à la Russie, donc la Russie n a pas été ostracisée par l’occident. Par contre pour ce que j’en ai compris la Russie n’est pas une vraie démocratie, et sous la coupe de mafieux. Ce type de régime décourage les bonnes volontés pour investir, et effectivement il engendre des problèmes économiques que ses dirigeants tentent d’expliquer par la faute à l’étranger, et résoudre en allant voler ailleurs. À quel moment aurait-on pu tenter quoi, je ne sais dire. »

Ma réponse :
« Le problème que vous mettez en évidence s’explique à mon sens par les contradictions entre le discours historique, fondateur, de l’URSS, le capitalisme débridé du moment (après l’implosion) où des oligarques ont cru qu’ils allaient dicter la politique et la reprise en mains par V. Poutine qui a gardé du discours fondateur la dimension « empire » dans le cadre d’une économie qui balance entre le capitalisme et le monopole d’état. Outre celle de l’OTAN, la responsabilité des puissances occidentales est à chercher dans le soutien aux oligarques. La dictature n’arrive jamais par hasard ou par la décision d’un homme. Les Russes ont applaudi Poutine parce qu’il leur a proposé un discours qui les réinstallait dans leur histoire. »

3ème commentaire :
« L’OTAN et l’URSS puis la Russie n’ont cessé de discuter de la sécurité en Europe, dès 1989. Je cite Wikipédia : Les contacts et la coopération officiels entre la Russie et l’OTAN ont débuté en 1991 dans le cadre du Conseil de coopération nord-atlantique (renommé plus tard Conseil de partenariat euro-atlantique). Ils ont été approfondis par l’adhésion de la Russie au programme du Partenariat pour la paix le 22 juin 1994. »

Ma réponse :
« Oui, c’est juste, mais l’OTAN fut le maître du jeu et à aucun moment n’a été envisagée dans les discussions une dissolution de l’organisation en vue d’une autre structure incluant la Russie et les autres signataires. »

Journal -28 – Les deux insupportables – (11/03/2025)

Hier soir, donc lundi, deux insupportables illustrés par deux films.
D’abord, celui de R. Polanski, J’accuse, que j’avais vu à sa sortie (2019) et que j’eus envie de revoir.
Ensuite un documentaire consacré à Beaune-la Rolande (Loiret).
Le film de Polanski emprunte son titre à l’intitulé que choisit E. Zola pour son article (publié dans L’Aurore) où il dénonça la machinerie militaire et politique mise en route pour refuser de reconnaître l’innocence du capitaine Dreyfus qu’un jugement avait envoyé à l’Ile du Diable après sa condamnation pour haute trahison.
Il raconte comment le commandant Picard, d’abord persuadé de la culpabilité de Dreyfus (comme l’avait été Zola et beaucoup d’autres, tant la culpabilité semblait solidement établie) parvint peu à peu à découvrir qu’il était innocent et le courage dont il fit preuve en s’opposant à sa hiérarchie qui tenta de le faire taire en l’éloignant avant de l’envoyer en prison.
Ce premier insupportable, c’est la machine– en l’occurrence celle de l’institution militaire couplée à la machine politique – dont le fonctionnement permet de comprendre comment on peut devenir anarchiste et aller poser des bombes.
Le second, d’une autre nature, peut-être plus insupportable encore que le premier, concerne, par le biais d’un individu, une strate de l’humanité, qu’on peut appeler la saloperie… je ne trouve pas d’autre mot. Salop (d’où vient saloperie = qui est sale), s’écrit aujourd’hui salaud.
Beaune-la-Rolande fut, avec Pithiviers et Jargeau, une commune du Loiret choisie pour la construction, en 1939, d’un camp prévu pour les futurs prisonniers allemands et dont les premiers occupants, en 1940, furent donc des soldats français.
Le gouvernement de Vichy – c’était vraie la France, officielle, de l’époque, celle d’ « on est chez nous ! » et de « préférence nationale ! » – y enferma ensuite les juifs, dont ceux de la rafle du Vel d’hiv, avant leur envoi dans les camps d’extermination nazis.
J’ai vu et écouté les témoignages de cette dame âgée qui pleurait en évoquant ce que vit l’enfant qu’elle était alors depuis la fenêtre du grenier de la maison de ses parents qui offrait une vue dégagée sur l’intérieur du camp. Celui de ce vieil homme maintenant, encore solide, encore puissant, qui raconte comment il parvint à s’évader en se glissant sous le grillage du camp, et qui pleurait, là, devant les lycéens émus auxquels il décrivait cet impensable pour l’enfant qu’il était, impensable toujours pour l’adulte qu’il était matinenant, ce camp, antichambre de la mort programmée, et qui fut administré et surveillé par des gendarmes de la vraie France d’alors.
Ces gendarmes de la vraie France d’alors arrachèrent les petits enfants des bras de leurs mamans, des mamans qu’ils déshabillèrent devant leurs enfants parce qu’ils s’accrochaient à leurs vêtements. Je répète et je répèterai toujours qu’ils arrachèrent les enfants des bras de leurs mamans qu’ils déshabillèrent devant eux parce qu’ils s’accrochaient à leurs vêtements. Mais enfin, monsieur, c’étaient des juifs et c’étaient les ordres, et les ordres étaient ceux d’une logistique pourtant facile à comprendre : les mamans, c’étaient des juives, monsieur, devaient être embarquées seules et les premières dans les wagons à bestiaux qui les conduiraient à Auschwitz pour y être gazées. La machine, encore, pour abdiquer sa conscience et sa liberté.
Et puis, il y eut ce type, là, avec ses moustaches en crocs, sa barbichette et ses lunettes rondes, ce type présenté comme un historien local, ce type avachi dans son fauteuil en face de la caméra, qui se donnait des airs de savant, qui feuilleta devant nous les pages d’un livre qu’il avait publié, un livre illustré de photos anciennes de Beaune-la-Rolande, un livre dans lequel il ne dit rien du camp, rien, pas un mot, pas le moindre mot, et qu’il clôt avec la phrase « Il a toujours fait bon vivre à Beaune-la-Rolande ! », ce type, là, qui regarde sans sourciller l’œil de la caméra, et qui déclare « J’assume », avec le même langage de salaud qui fit écrire à Zola « J’accuse ! ».

Journal – 27 – La force d’âme et les dividendes – (06/03/2025)

Dans le compte-rendu (Le Monde) du discours du Président (hier soir – si je disposais d’une grande honte j’avouerais que ne l’ai pas écouté, mais, vérification faite, je n’en ai pas) j’ai relevé ce passage apparemment conclusif : « Sollicitant leur « engagement » pour la « patrie » et faisant appel à leur force d’âme » pour surmonter les difficultés à venir. « Notre génération ne touchera plus les dividendes de la paix, a-t-il conclu, lugubre. Il ne tient qu’à nous que nos enfants récoltent demain les dividendes de nos engagements. »
D’abord, la force d’âme. Comme ça, on pourrait croire que c’est du Hugo, celui de Les Misérables. A la fin du roman, on assiste à l’envolée de l’âme de Jean Valjean dont la force n’était seulement de soulever les charrettes mais aussi la capacité à se remettre en question sous l’effet de ce qui pourrait être la grâce divine. Cf. l’affaire de l’argenterie volée chez Monseigneur Myriel, prénommé Bienvenu, ça ne s’invente pas, ou plutôt si, ça s’invente. Je précise que j’aime le roman et toute l’œuvre de Victor Hugo. Que Jean Valjean ait une âme et qu’elle s’envole au moment de sa mort ne me pose aucun problème.
Ce qui m’en pose un, c’est que le président m’en donne une, puisque je suis français. Vérification faite dans tous les coins et recoins, comme pour la grande honte ou la honte tout court, je n’en ai pas trouvé. Donc, soit je ne suis pas un Français, soit j’en suis un faible, puisque cette âme est forte.
On me dira que c’est une métaphore, qu’il ne s’agit pas d’une âme pour de vrai. D’accord. Mais une métaphore de quoi ? J’ai beau regarder partout chez moi, je ne trouve pas non plus un engagement pour la patrie, parce que, la patrie, je ne sais pas bien ce que c’est, surtout quand j’entends le RN se définir comme patriote. Là, j’aurais plutôt envie de dire que la patrie, hein… Bon.
Reste la question des dividendes. Pour ceux qui l’ignoreraient parce qu’ils ne détiendraient pas d’actions – je n’en détiens pas mais je sais quand même ce qu’est un dividende parce que je suis cultivé et tout et tout – les dividendes, c’est l’argent, pris sur les bénéfices et versé par une entreprise à ses actionnaires.
On me dira encore que « dividendes de la paix » et « dividendes de nos engagements » ce sont toujours et encore des métaphore et que le cultivé et tout et tout que je prétends être l’est plutôt un ignorant et rien et rien. D’accord.
Je reposerai quand même la question : une métaphore de quoi ? La paix et l’engagement seraient comme des entreprises qui feraient des bénéfices ?
On voit bien que notre président ne connaît rien ni au capitalisme ni à la banque.

Journal- 26 – La voix absente – ( 03/03/2025)

Ce matin, les deux invités des Matins de France Culture – une journaliste du Figaro et un ex-secrétaire adjoint de l’Otan – décrivaient très bien, surtout la journaliste, ce qu’est l’alignement de D. Trump sur le discours de V. Poutine. Un deal dont elle disait qu’il était de type mafieux, et que certains journaux états-uniens (dont le New-York Times) présentent comme celui de gangsters. Tu prends ça, moi je prends ça. Les larrons en foire, c’est ça.
En réponse, le discours dominant de l’Union européenne est celui de l’augmentation des budgets militaires. Plus de chars, d’obus, d’avions, de drones, partage de l’arme nucléaire du Royaume-Uni et de la France.
Un processus d’escalade qui participe du processus d’escalade déjà mis en route et qui le nourrit.
Le discours politique, à gauche, à droite, dit le désarroi des analyses qui ont prévalu, balançant entre la compréhension ou la condamnation de l’agression russe, selon que l’éventualité d’une adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’Oran constitue ou pas une menace pour la Russie, entre la nécessité du parapluie américain et l’anti-américanisme.
L’alignement de Trump sur Poutine, c’est le « moi d’abord ! » américain en actes et son corollaire migratoire « on est chez nous ! ». Toujours et encore une affaire de gros sous. Je retire mes milliards parce qu’ils ne rapportent pas assez, je vais les investir autrement et ailleurs. The business must go on, oui, certes, mais, la main sur le cœur et sur l’air de YMCA, et, n’oubliez pas, pour l’amour de l’Amérique et des Américains.
La voix, politique et philosophique, qui manque – je ne parle pas de la voix de « la paix » qui fait partie du deal, tout le monde veut la paix, proclame son désir de paix, Mussolini, Hitler, Poutine, Trump… et toujours la main sur le cœur ou le stylo signataire d’accords à la main – non, celle qui manque est la voix explicative de notre commun, je parle du commun humain, la seule capable de révéler derrière les mots-valises « patrie » et « nationalisme », les slogans « moi d’abord ! » et « on est chez nous ! », l’exploitation politicienne, financière et industrielle du déni de ce commun humain, qui fait se résigner ou applaudir à l’escalade militaire, jusqu’au jour de l’appel aux manifestations « contre la guerre », l’appel qui indique qu’il est trop tard.
Aucun des deux intervenants de l’émission ni le journaliste ne posent la question de ce que, au-delà des conjonctures bien connues, signifient les phénomènes (= les formes visibles, apparentes) que sont l’élection de Trump, l’absence de renversement de Poutine, le succès de l’AfD en Allemagne, le développement planétaire de l’idéologie d’extrême-droite ponctué de saluts fascistes. Mon journal, non plus. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres chaines de radio et celles de la télévision autres qu’Arte, pour les journaux autres que Le Monde – je lis quand même sur Internet des articles de Libération, de l’Obs* – mais si cette chaine de culture et ce journal dit de référence (mais de quoi, au juste ?) ne posent jamais la seule question susceptible de solliciter la pensée contre les passions dévastatrices qui finissent par accepter la guerre, je doute que les autres la posent.

*Le magazine a publié un article que j’avais écrit en réponse à la conception navrante de l’enseignement de la littérature d’un professeur de français déboussolé, mais refusé un second article qui traitait du discours global d’enseignement de l’Education nationale.

Journal -25 – Les sanglots et le bureau Ovale – (01/03/2025)

Hier, 28 févier, Quentin Lafay recevait (France Culture – Questions du soir – 19 h 02) Estelle Ferrarese, professeure de philosophie morale et politique à l’Université de Picardie Jules Verne et qui publie Une philosophie des sanglots – Rivages.
Hier, ce fut aussi l’affrontement verbal filmé en direct dans le bureau Ovale de la Maison Blanche entre, d’un côté, le président ukrainien, pull et pantalon noirs, de l’autre, le président US, costume bleu et cravate rouge – il avait traité son homologue de dictateur quelques jours auparavant –, tous deux assis sur deux fauteuils identiques face à la caméra, et, dans le coin du canapé, à droite, J.D. Vance, le vice-président, costume bleu et cravate bordeaux.
Sur France Culture, un discours d’analyse qui construit une problématique à partir d’une fonction organique historiquement connotée comme l’on sait : la femme pleure parce que les pleurs sont un des attributs féminins, l’homme ne pleure pas, d’abord parce qu’il n’est pas une femme, ensuite parce qu’il ne manquerait plus que ça !
E. Ferrarese parlait posément de phénomènes organiques et de la nécessité d’une fonction, son interlocuteur posait des questions adéquates.
Dans le bureau Ovale, il y eut deux discours : le premier, celui du président ukrainien, qui présenta d’abord des faits concrets : l’invasion de la Crimée en 2014, puis de l’Ukraine, il y a trois ans.
Le président et le vice-président laissaient dire. Ils guettaient.
Ce qu’ils guettaient, c’était la faille dans le discours de l’essentiel ukrainien (agression russe indiscutable) qui leur permette de focaliser sur un accessoire et ne pas avoir à révéler l’essentiel américain actuel : l’accord avec V. Poutine.
La faiblesse de V. Zelensky fut de ne pas s’en tenir aux faits et de rendre ainsi possible ce discours de dérivation. Exemple : « Vous allez ressentir les effets d’une éventuelle victoire de la Russie », dit-il à ses interlocuteurs. D. Trump sauta sur l’occasion, aiguilla immédiatement vers « Vous n’êtes pas autorisé à dire ce que nous allons ressentir », et J.D. Vance enchaîna sur l’audace et l’ingratitude du président ukrainien à l’égard du peuple américain.
Voilà comment ils réussirent à déplacer l’objet de la discussion dans la sphère morale-patriotique et à affirmer, avec le plus grand sérieux, que D. Trump travaillait au bonheur du monde.
V. Zelensky, qui avait été comédien, ne jouait pas sa fonction présidentielle, alors que les deux autres jouaient avec la leur pour un objectif qu’ils savent très bien maintenir derrière les décors.
Sur France Culture, aucun des deux ne mentionna Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone. (Chanson d’automne – Verlaine)
Peut-être parce que, malgré l’harmonie imitative « glots longs », le sanglot se caractérise moins par la durée que par la violence d’une désorganisation, dont la scène du salon Ovale est une des séquences dramatiques.