Journal 62 – l’accumulation des carences – (20/06/2024)

La mort d’Anouk Aimée (18/06/2024) m’a ramené en 1966. Une année remarquable en ce sens qu’elle arriva juste deux ans avant mai 1968 sans que personne ne s’en doute. Même pas moi qui me doute pourtant de beaucoup de choses. C’est dire. En mai de cette année-là, je suis allé voir comme beaucoup de monde Un homme et une femme, le film de Claude Lelouch. Je suis sorti de la salle très énervé, avec presque l’envie de jeter un pavé dans l’écran – presque, parce que je rappelle que mai 68, c’est deux ans plus tard.  J’ai fait part de cet énervement à un collègue surveillant – on disait « pion » pour souligner l’importance et l’intérêt de ce travail – qui m’a conseillé d’aller voir un western qui sortait au même moment et dont le titre était Pour une poignée de dollars. Et là… Après coup, je me demande s’il n’y a pas un rapport avec mai 68.  Je pense au violent désir d’un quelque chose que suscite ce type sans nom (joué par Clint Eastwood) qui n’a l’air de rien, enfin presque rien, là, sur sa mule, et qui tire plus vite que son ombre sur ceux qui ont l’air de tout. Ah,  Ramon (Gian Maria Volonte) et le coup de la plaque en fer ! Si vous vous demandez ce que c’est que la jubilation, regardez ça.

L’accumulation des carences. C’est le titre de l’article. Le rapport avec ce qui précède est celui du verre de champagne avec la grisaille qu’il rejette surtout quand elle est sombre. Et là, aujourd’hui…

Je viens de lire dans Le Monde une tribune de deux historiens qui montrent l’aveuglement de Serge Klarsfeld (son père fut assassiné à Auschwitz et il mena une traque incessante contre les nazis) relativement au RN qu’il qualifie de « parti projuif » et pour lequel il votera s’il s’agit d’empêcher l’élection d’un député LFI (une composante du Nouveau Front Populaire).

J’ai déjà expliqué ici en quoi la gauche construit, en particulier pour les législatives, un discours inadéquat. Celui de S. Klarsfeld est une autre illustration des carences d’analyse dont l’accumulation est un constituant du développement de l’idéologie d’extrême-droite. Ne pas construire les problématiques (immigration, identité…) ne peut que nourrir les peurs et l’angoisse.

Ma contribution envoyée au Monde – elle répond notamment à ceux pour qui le soutien apporté par LFI aux Palestiniens participe de et alimente l’antisémitisme :

 « Cette tribune pose le problème essentiel : la discrimination de l’étranger au nom d’une identité mythique finit toujours par revenir au bouc émissaire historique que sont les juifs. De ce point de vue il est inadéquat de mettre en parallèle les dérives conjoncturelles (imbéciles, au sens premier = faibles) par exemple de certains membres de la LFI et la nécessité existentielle – signe d’une pathologie – de xénophobie et de racisme. L’extrême-droite est l’expression électorale de cette pathologie collective.  L’absence d’un discours sur les « bénéfices », pour les deux parties, de la pérennité du conflit Israël/Palestine (80 ans) facilite les réactions épidermiques qui conduisent à voter avec ses passions plutôt qu’avec sa pensée. »

Vu la sombre grisaille annoncée, je vais commander du champagne.

Et si vous en avez la possibilité, écoutez l’interprétation (enregistrée en direct) de la 8ème de Bruckner par Günter Wand dirigeant l’orchestre philharmonique de Munich.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (6 – fin)

Les deux premiers mots de la strophe 18 annoncent le renversement de la poésie en tant qu’outil de libération /liberté, par la poésie elle-même, avant son rejet définitif, quatre ans plus tard.

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses                              18

N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Or moi indique ce renversement (or signifie une opposition) et précise son origine : moi.

A la différence du Moi sujet actif de la strophe 3, ce Moi est devenu objet (perdu, jeté, carcasse) – Monitor est une canonnière américaine, Hanses désigne des compagnies maritimes.

L’environnement « cheveux des anses » « ouragan » « éther sans oiseau » est celui d’un monde à la fois fantastique, dangereux et inquiétant.

Libre, fumant, monté de brumes violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,                                  19

Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Libre prend donc une signification teintée de vanité (à quoi bon ?)

>… fumant,  monté de brumes vi/o/lettes : quelque chose d’impressionniste.

Comprendre : le ciel… comme un mur qui portedes lichens

L’apposition « confiture exquise aux bons poètes » sonne comme un mot d’enfant que vient pervertir morves d’azur.

Qui courais, taché de lunules électriques,

Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques                       20

Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Courais (imparfait de durée, sinon d’habitude) annule – dans l’attente qu’il prolonge du verbe principal, à la fin de la strophe suivante – l’effet dynamique du Je courus ! (planche folle souligne le moi objet)et les deux appositions (taché / escorté) contribuent au renversement annoncé, la première par son sens, la seconde par l’image funèbre (hippocampes noirs). Les deux derniers vers rappellent l’ouragan (entonnoirs, que je ne trouve pas vraiment très réussi,  insiste sur les trombes : coups de triques).

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,   

Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

L’ivresse de l’aventure est bien finie :   tremblais (à rapprocher de carcasse) vide les figures, mythique (Béhémot est un monstre biblique) et gigantesque (un maelstrom est un tourbillon)  de leur dimension épique (geindre, épais), et fileur éternel précise, par son rapport avec un monde devenu banalement réel (immobilités bleues), la vanité suggérée dans la strophe 19 (libre).  

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,                     22

Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Sous-entendre Moi qui = et pourtant J’ai vu… !

Passage de la mer à la contemplation du ciel (archipels sidéraux – ciels délirants – Million d’oiseaux d’or) dans la recherche du lieu possible de régénération : ô future Vigueur.

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.

Toute lune est atroce et tout soleil amer :

L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.                              23

Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Strophe de la désillusion. L’enfant, par l’expression du sentiment (Mais, vrai, j’ai trop pleuré !), le poète par les oxymores de connotations ( lune atroce, soleil amer), et l’appel de la mort (dernier vers – la mer n’est plus celle du Poème mais des noyés).

Les deux dernières sont l’expression à la fois (24) de l’attachement – non explicité – à ce qui a généré le besoin de partir (essentiellement, la mère et le rapport ambivalent) et de la vanité de la poésie (25)

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche                                      24

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Contraste entre l’immensité de l’espace fantasmé traversé et sa réduction au réel désolant.

> flache : flaque  

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,                          25

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Retour aux deux premières strophes avec une différence majeure : le bateau redevenu ce qu’il était ne peut plus vivre une nouvelle aventure (3 premiers vers) ni rester au port (4ème vers : les pontons sont des bateaux immobiles transformés en prisons). Autrement dit, une impasse.

                                                           —

L’adolescent n’écrit pas parce qu’il a la maîtrise de la langue, mais c’est parce qu’il a besoin de l’écriture qu’il en a la maîtrise, et depuis qu’il sait tenir un porte-plume.

Son balai de sorcière, dont il sait qu’il ne permet pas de voler.

La création et, dans l’acte de création, la question du rapport avec le réel qu’il est censé modifier, et qu’il ne modifie pas, constituent la dialectique de ce poème.

On connaît la suite et la fin : la tentative d’une révolution de la vie personnelle par la combinaison d’un  « verbe accessible à tous les sens » et dans le cahier poétique (Illuminations, par exemple) et dans la vie vécue, concrète (aventure avec Verlaine – Une saison en enfer – ),  qui aboutit en 1875 (quatre ans après Le bateau ivre) à la fermeture définitive du cahier (il a vingt ans) pour une aventure erratique conclue par une mort précoce à 37 ans.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (5)

Le narrateur construit l’aventure qu’il raconte, en dix strophes et au passé-composé, dans le temps même où il la construit.

Le passé-composé est introduit par un présent deux fois répété, un « je sais » qui témoigne de l’acquis d’un apprentissage « réel » en ce sens que la création – quel qu’en soit le support – enseigne un quelque chose par la combinaison de l’imaginaire et des sensations qui se nourrissent mutuellement.

Chaque fois qu’il peint la montagne Sainte-Victoire (environ quatre-vingts fois) Cézanne crée non une nouvelle Sainte-Victoire mais un nouveau rapport avec le monde qu’il rend ainsi visible.

Ce n’est pas la mer que Rimbaud rend visible mais l’aventure de la mer – en tant que support.

Le principe de la peinture de l’un et de la poésie de l’autre, c’est la destruction d’un monde invisible, inacceptable tel quel, et sa reconstruction à partir du chaos premier.

Dès lors qu’on est disposé à courir le risque de l’aventure proposée par l’un et par l’autre, il n’y a pas besoin de l’explication du prof., seulement de disponibilité.

Ainsi :

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,                                8

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

La disponibilité, c’est écouter (vers 1 et 2) le bloc  « sais cieux crevant »,  c’est associer ses résonances aux résonances de la liquide « l » dans   « les , éclairs, et les », et à celles des  combinaisons  «  cre ,airs  tr , re, cour», puis les associer à celles du sens des mots crevant, éclairs, trombes, ressacs et courants.

Il n’y a pas à faire d’abord ceci ou cela : tout marche ensemble avec le rythme impulsé par les trois et,  et par le rejet des 8 premières syllabes du vers 2.

Il n’y a aucune difficulté que celle-là : prendre le temps d’écouter.

Voici donc l’aventure, jusqu’à la strophe 17.

Je donnerai seulement, ici et là,  quelques informations et proposerai quelques suggestions.

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,

Illuminant de longs figements violets,

Pareils à des acteurs de drames très-antiques                                      9

Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

> « horreurs mystiques » est une alliance de mots qui s’apparente à un oxymore : deux mots dont les sens sont en principe contradictoires (ex : une belle laideur). Mystique évoque plutôt beautés .  

> pour « frissons de volets » voyez la lumière qui passe à travers les fentes d’un volet et joue sur le plancher.

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

La circulation des sèves inouïes,                                                          10

Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,

Sans songer que les pieds lumineux des Maries                               11

Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

> vacheries :dans le sens de : ce qui concerne le comportement de la vache notamment « pleine ».

> des Maries : tout ce que peuvent évoquer les statues, très nombreuses, de la vierge Marie (mère de Jésus).

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides                   12

Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses

Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !

Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,                             13

Et les lointains vers les gouffres cataractant !

> Léviathan est un monstre marin biblique.

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !

Échouages hideux au fond des golfes bruns

Où les serpents géants dévorés des punaises                                    14

Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.

– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades                                 15

Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

> dérades : mot créé (néologisme) évoquant la rupture avec la rade (abri dans un port).

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes               16

Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles

Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles                                 17

Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Si vous avez des suggestions…

(à suivre)

Journal 61 –   Françoise Hardy,  la gauche, la vérité – (16/06/2024)

Le dimanche matin, à 7 h 000, j’écoute Le Bach du dimanche sur France Musique. Avant, je jette un rapide coup d’oreille sur France Info pour savoir s’il est arrivé quelque chose dans le monde.

Et ce matin, c’est dimanche.

Avant le Fil-info (un résumé de ce qui est considéré comme le plus important), est diffusée une des séquences consacrées à Françoise Hardy, « partie », ainsi que l’a annoncé son fils, le 11 juin. Comme je ne suis pas né d’hier, je me rappelle le choc émotionnel de Tous les garçons et les filles. En tout cas pour ceux qui écoutaient « Salut les copains ! » tous les jours à 17 h 00 sur Europe 1, la station « dans le vent », le vent des copains,  c’était quelques années avant mai 68, les fleurs n’étaient pas encore sur les chemises. Je sais que le vent qui souffle aujourd’hui dans cette station de radio a vilainement tourné.

Tous les garçons et les filles est une intéressante illustration de l’énigme qu’est la musique, ou qu’elle semble être, quand on cherche à comprendre pourquoi. On n’est pas obligé, mais ça reste une question. La mélodie n’était pas exceptionnelle, l’accompagnement sommaire,  la voix, nouvelle, comment dire…  F. Hardy elle-même disait qu’elle n’aimait pas cette chanson, même qu’elle en avait honte.  Et 60 ans plus tard, on l’écoute toujours.

Juste après et juste avant Bach qu’on écoute toujours, lui aussi,  alors que le ciel cévenol se colore d’un bleu de plus en plus lumineux (rien à voir avec les azurs verts de Rimbaud, pour ceux qui lisent Le bateau ivre), j’écoute, enregistrées à Evreux pendant la manifestation de samedi contre le RN,  les réactions d’un couple qui a voté et votera encore pour lui. La journaliste ne se contente pas de tendre le micro, elle interroge, pousse dans les retranchements.

En arrière-plan, les slogans de la manif, et, au premier, le discours, bourru, de l’homme qui n’est pas d’accord avec la manifestation qui ne respecte pas le suffrage universel. Si la liste de Macron était arrivée en tête, est-ce qu’il y aurait des manifestations ? Il a 62 ans, en retraite, touche une pension de 1400 euros et dit que les 1600 promis par le Nouveau Front Populaire ne sont pas possibles, que tout le monde le sait. Que, les Macron, Mélenchon, Bardella sont tous pareils. Alors, pourquoi voter pour le RN ? lui demande la journaliste. Il ne lui demande pas pourquoi elle pose la question, il doit le savoir, plus ou moins. Pour la contestation, bougonne-t-il. Son épouse, elle, dit qu’elle ne comprend pas ce qu’on reproche au RN, parce qu’il n’est plus le FN de J-M Le Pen.

Avant de passer à Bach, je prends le temps de me demander pourquoi les partis de gauche ne tiennent pas le discours adéquat qui répondrait par anticipation.

Et de me demander aussi si la réponse n’est pas contenue dans la question.

En d’autres termes, est ce que l’existence même du parti n’est pas le signe de cette limite ?  

Parti, comme son nom l’indique, ne désigne pas un ensemble mais ce qui concerne une partie de, alors que le discours dont je parle concerne un universel.

Le latin, dont on (je ne dis pas « je » pour éviter d’être trop lourd) ne dira jamais assez qu’il faudrait l’enseigner et l’apprendre, comme le grec,  nous dit que pars (= partie) est formé sur la racine du verbe parere qui signifie fournir… notamment ce qui revient à l’individu.

Le parti serait-il, par la fragmentation qu’il constitue et qui le constitue, l’expression politique du déni ordinaire du commun spécifique de notre espèce ?

Bach est très loin de tout ça. Enfin, quand je dis très loin, je parle des élections européennes passées puis législatives à venir,  sinon il est très près de cette spécificité.

Un peu plus tard, un débat, sur France Culture et sur les élections passées et à venir. Très, très animé.

Et encore un peu plus tard, un autre débat, toujours sur France Culture, toujours sur les élections passées et à venir, mais à partir de la question de la vérité.  Un des participants dit que la force du totalitarisme c’est le relativisme, qu’il n’y a pas de vrai et pas de faux. Et il évoque « L’intellectuel relativiste, anti-universaliste et qui accepte le principe de la foutaise ». Si j’avais été là, je lui aurais demandé quelle est la vérité de ce qui produit le chômage, la hausse des prix, la détérioration du service public, entre autres, et quelle conclusion il en tire.

Dans les deux cas, que ce soit pour le programme du Nouveau Front Populaire ou sa composition, rien ou presque rien sur l’essentiel de l’enjeu. Il est là, en filigrane, mais il n’est pas abordé.  Comme si c’était déjà trop tard, acquis. Comme si c’était aussi ce que disent les 250000 manifestants d’hier, comparés au million et demi de mai 2002, quand la présence de J-M Le Pen au second tour de la présidentielle était encore invraisemblable.

Qu’est-ce qui ne permet pas aux partis de gauche d’expliquer que l’heure n’est pas au catalogue des promesses, mais à l’urgence de la sauvegarde du commun ?

Il faudrait parler du commun, dire comment il a été défini, comment ça n’a pas marché, ajouter qu’il faut le redéfinir… dire la vérité.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (4)

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême                                   6

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Et dès lors, ouverture du temps et de l’espace, annonce la problématique du passage, insolite ou extraordinaire, de l’univers ordinaire, quotidien, à l’univers autre, qu’il soit juste après le coin de la rue ou à l’autre bout de monde, peu importe, puisqu’il est essentiellement et d’abord une construction.

Ici, pour l’adolescent, fils de Vitalie Cuif et habitant Charleville, l’univers autre, est, en même temps que celui les fugues, la Mer.

Et n’a pas le sens habituel de l’ajout : il n’est plus la conjonction de coordination mais un propulseur d’autant plus puissant que la virgule crée un moment d’arrêt, pour une résonance des trois mots, en suspension, après la seule seconde de leur simple déchiffrage. Un arrêt dont la durée est choisie par le lecteur.

Le choix du temps de lecture de la résonance est, au-delà du récit, celui de l’accès au discours, tel qu’il est défini dans les cinq premières strophes. Ce temps ne se calcule pas en secondes mais en intensité.

– je me suis baigné dans le Poème / De la Mer invite à transposer les sensations expérimentées, familières, du corps immergé (ne serait-ce que dans l’eau de la baignoire) dans l’esprit immergé dans un analogue imaginaire, intellectuel, sensible, au moyen de ce que Rimbaud nommera « un long immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».  

Ce qui veut dire que le Poème de la Mer n’est pas celui que crée le poète, mais celui que chante la Mer en tant qu’entité à physique et mythique (cf. le rejet de Mer et les majuscules) ; elle est pour lui l’équivalent profane de la divinité qui, selon Platon, enthousisame (= être inspiré par le dieu) le poète.

– ainsi, les appositions (infusé, lactescent – rapport avec la couleur du lait – , dévorant) complètent le Poème de la Mer, la mer elle-même – peut-être bien aussi je – et créent, par la structure rythmique et les associations (infusé d’astres, azurs verts), les formes et les couleurs d’un univers chaotique (dans le sens précisé plus haut) puissant (dévorant) qui peut évoquer celui de Van Gogh.

(il sera repris  au début de la strophe suivante) est ce lieu à la fois physique et spirituel où la mort devient une forme de vie autre, dans une représentation dédramatisée et hors du tragique  (flottaison, pensif, descend)  ;  il faut laisser à ravie – le rejet gomme la morbidité de blême – son double sens ( enlevée, naïve) et noter la touche de couleur vive du « i », comme un sourire, le temps du passage en trois mouvements qui épousent la vague : pensif parfois descend =  deux sourdes (p) et une sonore (d) pour la glissade finale.

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,                              7

Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Cette seconde strophe achève la peinture du lieu par ce qui donné comme la matrice active (Fermentent) du Poème de la Mer : les rousseurs amères de l’amour ! : trois « r », deux sifflantes (-sseurs /samères) pour une couleur de feu qui ne peut que renvoyer à la seule expérience qu’il a de l’amour : son absence.

Ce qui précède est d’un ordre psychédélique dont les démesures (tout à coup / rythmes lentsbleuités, rutilements, délires, alcool)  répondent à la démesure de cette absence. Le rejet du verbe à la fin et celui du sujet derrière le verbe ajoutent à l’effet d’explosion et à la gravité de la souffrance.

Les onze strophes suivantes racontent cette expérience.

(à suivre)

L’inadéquation du discours du Nouveau Front Populaire

L’erreur, pour autant que ce soit une erreur, est le programme commun, tel qu’il vient d’être présenté par des porte-parole de la gauche unie, parce qu’il occulte le problème politique en le déplaçant sur le seul terrain économique et social et en faisant du président et de son gouvernement l’adversaire principal… qui a un genou à terre.

La question essentielle, première et urgente, n’est pas de mettre en avant des propositions (retraites, assurance chômage, smic, indexation des salaires sur l’inflation, réforme fiscale…) mais d’expliquer l’enjeu : stopper le développement de la pathologie collective qui s’exprime par le vote RN.

La liste de mesures non calées sur le discours de l’enjeu, renvoie au rituel de la « promesse électorale » qui suscite – je l’ai constaté dans les contributions du Monde – l’ironique « demain on rase gratis » et aux moyens de les financer ( taxation sur les superprofits, impôt sur la fortune…)  que des voix « autorisées » estiment irréalistes et dangereux. « Faillite de l’Etat assurée dans six mois, assure un ancien poids lourd du PS » (France Culture – Journal de 18 h 00).

Mais, et surtout, elles entrent en concurrence avec celles du RN (promesses contre promesses), lui reconnaissent ainsi le statut « politique » et occultent donc l’enjeu, existentiel.

Un des signes de cette inadéquation est le soutien qu’apporte F. Hollande – il rêve d’un retour – qui ignore apparemment les bienfaits du silence.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (3)

Une précision quant à l’utilisation du passé-composé et du passé-simple.

Le premier est dit composé parce qu’il se construit avec les verbes être ou avoir utilisés en tant qu’auxiliaires (aides) conjugués au présent, avec le verbe sous sa forme de participe passé : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu, dit calmement César, traduit. 

Le passé-simple est une forme du verbe conjugué seul : je vins, je vis, je vainquis, dit-il avec plus de force, cette fois au parfait de la conjugaison latine (veni, vidi, vici)  d’où vient le passé-simple.  

Le passé-composé est plutôt descriptif, informatif (Hier nous sommes allés voter),  alors que le passé-simple – il n’est pratiquement plus utilisé dans le langage courant – souligne une caractéristique remarquable de l’événement (soudaineté, brièveté,  force etc.) notamment après un imparfait  (= inachevé) dont il vient interrompre le déroulé linéaire (Nous discutions quand l’orage éclata – plus marquant que a éclaté – la phrase est susceptible d’avoir plusieurs sens).

Je reprends le texte :

Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,                    

Je courus ! Et les Péninsules démarrées                                                 3                   

N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots

Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,                                      4

Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots.

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures

L’eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures                                     5

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

> Les trois strophes semblent présenter un défaut d’organisation : la 1 et la 3 racontent au passé-simple ( courus, pénétra et lava,  les trois seuls passés-simples du poème) le moment du rejet des structures habituelles et du choix révolutionnaire du chaos constructeur, tandis que la 2 est,  au passé-composé, une sorte de synthèse de l’aventure dont la narration proprement dite commencera à la strophe 6 (Et dès lors…).

Alors, quelle cohérence ?

Le chaos, celui qui est à l’origine de la construction de la vie, est la rencontre voulue d’un Moi, comme étonné de son affirmation,  entêté (plus sourd…) et en équilibre d’existence entre la puissance terrifiante (fu/ri/eux) et infinie de la mer multipliée (des marées) et la saison de tous les risques (l’autre hiver).

Tout est dans Je courus !  en rejet au vers 3 (du point de vue du sens il appartient aux deux vers précédents) : en même temps que la force du mouvement, il exprime l’intensité de la sensation d’harmonie jubilatoire avec un monde qui se libère (Péninsules démarrées = qui ont rompu leurs amarres) et vit le même chaos (tohu-bohus plus triomphants).

La cohérence ne ressortit pas à la logique du plan académique : elle est, au moment de l’écriture,  dans la force de la sensation qui a besoin d’oublier un instant le récit de la rupture – elle est visible dans la structure même de la strophe (Moi (…) Je courus !)  comme deux touches de couleurs vives – ,  pour dire, donc au passé-composé intercalé, la durée du bien-être et du bonheur. Si Rimbaud tient la plume, celui qui dicte est un autre et il importe, sans doute aux deux, d’assurer que, oui, l’incroyable qui se produit, est vrai.

Les deux premiers vers (strophe 4) racontent la subversion paisible des repères (la tempête a béni) soulignée par le rythme régulier des quatre temps à peine marqués  (la temte / a béni / mes éveils / maritimes = tout se passe bien ) et l’accord entre la mer apprivoisée et l’enfant libéré des contraintes (plus léger qu’un bouchon…). Le même rythme tranquille souligne une identification de nature  (j’ai dansé sur les flots).

Le discours des deux vers suivants balaie le discours fonctionnel, dysharmonique, du danger de la mer, et « Dix nuits » rejeté (= soulignement de l’extraordinaire) au début du vers 4 (complément de « j’ai dansé ») oppose le mouvement de l’aventure à l’immobilité rassurante et méprisée (ni/ais) que représente la lumière blafarde des lanternes portuaires (falots).

La strophe 5 retrouve le passé-simple pour exalter les sensations et les couleurs, vives, acidulées (pommes sures), surprenantes (vins bleus) de la rencontre.

A noter, entre autres :  la composition musicale du 1er vers ( les accents sur dou, fants, chair, su), les contrastes des sonorités ( notamment par les sifflantes douce /sures) et le choc vomissures / Me lava. (le passé-simple indique une radicalité).

Les instruments de contrainte (gouvernail et grappin) disparus, commence le récit.

(à suivre)

RN : diagnostic.

Une habitante d’une petite ville du Finistère – je n’ai pas retenu le nom – expliquait, lundi,  au micro de France Culture, qu’elle avait voté RN parce ce qu’elle était effrayée de ce qu’elle voyait à la télé de la situation dans les grandes villes, en particulier à Paris, et – avec l’émotion, était perceptible une certaine gêne dans sa voix – qu’elle voulait retrouver la vie de son enfance. Elle précisait qu’il n’y avait pas d’immigrés dans sa ville, qui, précisait le journaliste, dispose de commerces et de services publics.

Nous en sommes là. Nous, c’est-à-dire l’humanité désormais orpheline de l’hypothèse d’une possibilité d’alternative au système capitaliste générateur de problèmes dont la gravité concerne désormais la survie de l’espèce et peut conduire à en rendre responsables les constructions politiques antérieures. L’angoisse que sa conscience de sa mort produit chez l’individu se trouve donc aggravée – à des degrés d’intensité variable selon les pays – par celle, plus diffuse, de la communauté dont la récurrence des signes du dérèglement climatique lui signifie qu’elle est en danger de mort.

Telle est à mon sens la cause essentielle du succès électoral de l’idéologie d’extrême-droite qui fait miroiter le leurre d’un immuable identitaire – une composante de la nostalgie – perdu à cause du « système politique » mais qu’il est possible de retrouver en évacuant les coupables : ceux qui ne sont pas de souche et les politiciens qui leur ont permis d’entrer « chez nous ».

Ce que l’élection du 9 juin apporte de nouveau, c’est l’élargissement de ce désarroi – plus exactement de la panique qu’il peut engendrer – à l’ensemble des catégories sociales, quel que soit le territoire, à l’exception des grandes villes –   la masse, dans son sens le plus large, en tant qu’élément rassurant de solidité ?

Pour le diagnostic, de deux choses, l’une :

– ou bien le vote de désarroi a été, pour une part significative des électeurs, libéré des interdits par l’enjeu de l’élection qui n’avait pas d’incidence directe sur la politique nationale mais qui rejoignait la thématique identitaire d’extrême-droite par la mise en cause des institutions européennes et par l’immigration ;

– ou bien il est, majoritairement, l’expression du franchissement convaincu et assumé de ces interdits.

Ces interdits sont ceux que fixent, plus ou moins consciemment, la pensée, la raison, relativement au simplisme de l’identité française et du patriotisme et à la nostalgie

Dans le premier cas, une partie de ceux qui se sont « laissés aller » reviendront à leurs votes antérieurs pour les législatives.

Dans le second, sera confirmée la gravité de la pathologie – un cancer social –dont nul ne sait aujourd’hui quand et comment sera atteint le seuil critique.

Restent deux inconnues, l’une et l’autre complexes  :

A droite, le parti LR (7,5% des voix, le 9 juin) est confronté au problème plus aigu d’une alliance avec le RN. Quelles que soient ses décisions, il est menacé de disparition – encore que le caractère individuel de ce type d’élection ait une incidence sur les choix des électeurs concernés.

La gauche élabore un programme commun et présentera un candidat unique, ce qui peut conduire à mobiliser une partie importante des abstentionnistes, mais cette unité est, de fait, d’abord une « réaction contre » et son programme ne peut que promettre des engagements de réformes ponctuelles.

L’efficacité électorale de cette union dépend du diagnostic.

Quel que soit le résultat, restera la problème désormais existentiel de la communauté.

Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (2)

Embarquer dans Le bateau ivre oblige à glisser dans le paquetage la problématique commune de l’insatisfaction que j’évoquais dans l’article précédent.

Rimbaud l’éprouva à un degré d’intensité dont rendent compte à la fois dans son travail scolaire une perfection (dans le sens premier d’achèvement : premiers prix, notes maximales) qui effrayait son instituteur – poussée à ce point elle ressemble à l’image sainte – ses fugues, et la poésie dont il ferma le cahier à 20 ans pour ouvrir celui des aventures d’une tout autre forme.                     

Son histoire – absence du père, rigidité de la mère « the mother » – permet de comprendre pourquoi le monde ne lui convient pas (convenire = venir avec, se réunir) parce qu’il est identifié à celle qu’il appelle aussi la « bouche d’ombre », la mère, qu’il ne cessera de fuir et de retrouver sans jamais avoir pu vraiment couper le cordon.  Là se forme et mûrit la révolte qui s’étendra à Charleville et à l’univers de ceux qui, comme elle, aiment l’ordre,  pensent, croient et vivent comme il faut, qui vous donnent envie de fumer votre pipe à l’envers, d’aller voir les vilains bonshommes que sont des poètes avec lesquels tout est possible, même célébrer le trou du cul,  et de rêver des fantasmes de communisme et de révolution à coups de mots trempés dans l’encre rouge.

Partir, continuer à partir sur le papier avant de partir vraiment pour Paris qui fut assiégée par les Prussiens et où il y eut la Commune.

Sur le papier.

Il est un bateau parce que le mot évoque la mer, l’espace,  la liberté, un monde inconnu – l’exact contraire du monde de la mère et de Charleville – mais il désigne aussi, plus près de lui, le bateau des fleuves et des canaux,  tiré encore en ce temps-là au bout des cordes sur les épaules d’hommes marchant sur les chemins de halage.  

D’un coup de plume, il se libère de ces liens pour glisser de lui-même, libre, jusqu’à la mer qu’il n’a jamais vue, mais c’est sans importance parce qu’il a lu des livres, et il a dans sa tête non seulement tous les mots-supports de l’imaginaire mais aussi la machine pour en fabriquer.

L’aventure extraordinaire commence, sur le papier, avec, fiché, dans un coin de la tête, juste à côté de la machine à mots, la voix qui lui rappelle que partir pour partir ne résout rien. D’accord, mère. On verra bien.

                                                         —–

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,                        1

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

> Le quatrain (strophe de 4 vers) (ici, une seule phrase) est une structure classique, comme les alexandrins (12 syllabes) et les rimes au bout, alternées, a, b, a, b.  Dans sa contrainte positive, la structure est nécessaire à la poésie, comme, au bateau, la coque, le gouvernail et les mâts.  Même la chanson la plus banale a besoin d’un rythme et de rimes.

L’élève Rimbaud Arthur a appris et sait que l’imparfait sert à dire la durée, l’habitude, la répétition, le passé-simple ce qui survient, une rupture de la durée, un point sur la ligne, et que la majuscule peut être employée pour donner à un nom commun une valeur de puissance, de force, une importance.

Maintenant, il suffit de lire en respectant les syllabes Fleu/ves, Rou/ges et en souriant à l’intrusion des Indiens d’Amérique sortis des livres pour libérer Je en lui faisant découvrir la sensation de liberté. Et tant pis pour les malheureux haleurs, ou tant mieux,  pour les couleurs.

                                                           —

J’étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,                                        2      

Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

> Après le récit du premier quatrain, le discours du second (deux phrases), l’imparfait pour ce qui était avant, habituel, et, par rapport au temps de la narration – maintenant – , les deux passés-composés, l’un, de l’événement – dédramatisé (« tapages ») – l’autre, de sa conséquence – m’ est sujet de descendre – dont « je voulais », en regard de la fonction antérieure, passive (in/sou/ci/eux), commerciale, est essentiel.  

Ces deux premiers quatrains coulent comme l’eau douce des cours d’eau et les Peaux-Rouges ne sont qu’un coloriage d’enfant.

( à suivre)

Journal 60 –   le mythe de La France – (10/06/2024)

Hier, ce n’était pas d’abord le matin, puis l’après-midi, puis le soir, puis la nuit, comme tous les jours,  c’était aussi et surtout une journée raccourcie puisqu’elle se termina à 20 h 00 quand fut annoncé le résultat français de l’élection européenne. 

Jusque-là, je ne dirai pas que tout allait bien, non, mais que tout était en suspens, ce suspens bien connu caractérisé par une petite voix, toute petite et très faible, oui, mais voix quand même qui susurre bon d’accord le miracle ça n’existe pas plus qu’une fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, oui, ou non, ça dépend, mais on ne sait jamais, hein, peut-être bien que….

Eh bien non, ou plutôt oui, ça n’existe pas. Je parle du miracle, Parce que la fourmi poétique, elle, elle existe.

Jusque-là, une belle journée paisible chez des amis, dans les Cévennes. L’amitié, les arbres, les oiseaux, le vin, des boulettes et des frites – comment avez-vous deviné que ce sont des amis belges ? – un orage annoncé – je parle de météo – qui passe à côté – je suis toujours dans la météo – et un retour tranquille à la maison.

A 19 h 15, Arte et les premiers résultats européens. Une autre petite voix, mais de plus forte intensité, qui met en regard le débarquement de 1944 et les résultats des extrêmes-droites. L’autre, celle du suspens métaphysique est de plus en plus imperceptible. Elle s’éteint à 20 h 00.  Arte – nous ne supportons plus les discours des représentants des partis politiques rituellement invités sur les autres chaines – réunit des « politistes » français et allemands plus audibles, pendant un moment.

A 20 h 00 et quelques minutes, elle retransmet le début de la déclaration de J. Bardella. Derrière lui, en gros plan, le slogan du RN « La France revient ». Je me dis que je ne rêve pas.

D’un commun accord, nous décidons de zapper et de regarder Taken 3, (nous avons déjà vu les 1 et 2) un film intellectuel plein de poursuites de voitures et de méchants qui essaient de tuer le héros mais qui n’y arrivent jamais parce qu’il est très fort. Il a une femme qui l’a quitté parce qu’il n’était jamais là puisqu’il était au service de son pays et une fille qui passe son temps à être enlevée, à Paris, puis à Istanbul, mais là c’est à Los Angeles. Ça dure à peu près une heure et demie pendant laquelle l’esprit est tellement pris qu’il ne pense plus du tout à ce qui est en train de se produire en Europe et en France. L’anesthésie, ça doit être ça.

Après, et toujours d’un commun accord, nous décidons de retrouver Arte pour une vision d’ensemble. Mais la chaine a zappé elle aussi et elle diffuse un film. Il faut attendre un quart d’heure et je sélectionne France 2. Et là, en même temps, nous apprenons la décision du président de dissoudre l’Assemblée nationale et entendons la réaction du chef du Parti socialiste, Olivier Faure qui dit qu’il s’agira de décider si ce sera une France d’extrême-droite qui accueillera les Jeux Olympiques. Je ne vous dirai pas mon exclamation spontanée en trois lettres qui sont généralement l’expression de la colère qu’il est préférable de laisser sortir parce que cette mauvaise conseillère peut être dangereuse si on la laisse à l’intérieur.

Maintenant qu’elle est sortie et que la nuit est passée, j’explique ce qui n’est pas très réjouissant. Pas plus que la formule de l’appel à un « Front populaire contre l’extrême-droite » que je découvre à la Une du Monde,  si elle doit en rester là.

Ce dont n’a apparemment pas conscience ce porte-parole socialiste, c’est qu’il vise le même terreau, la même strate que le RN : le RN, dit-il ainsi, ce n’est pas la France qui doit accueillir les J.O. ,alors que le RN vient de récolter plus de 30% des voix avec le slogan « la France revient » (équivalent du « Make America Greta Again » de Trump).  

Le Front populaire souhaité rappelle évidemment les événements de 1934 (tentative de coup d’Etat de l’extrême-droite), avec une différence essentielle : la gauche n’a plus le discours d’alternative qui était celui d’un temps où socialisme avait un sens audible et « contre le RN » n’est pas un projet mais l’expression des peurs et de l’angoisse dont il se nourrit avec succès.

Ce qui fait défaut à la gauche, c’est la capacité du diagnostic. En rester à ce discours qui renvoie au mythe de La France, ne peut que favoriser le développement du symptôme qui, hier, à 20 h 00, agitait les drapeaux tricolores  et chantait la Marseillaise au soir d’une élection européenne.