Journal 52 – misère de la politique – (23/05/2024)

Ce matin, toutes les chaines de la radio du service public diffusent en continu de la musique. Cette absence de la parole est l’annonce d’une grève unitaire des personnels hostiles à la réforme de l’audiovisuel public décidée unilatéralement par le gouvernement. Un message enregistré régulièrement diffusé rappelle la raison de la non-diffusion des émissions habituelles et se termine par la formule « nous vous prions de nous en excuser » dont j’ai déjà souligné la signification de culpabilité qui conduit à inverser le rapport cause/conséquence dans la confusion des responsabilités.

La musique, donc, en tant que remplissage de vide, signe perverti d’une carence de la parole, d’une misère politique.

Autre exemple, d’une gravité plus lourde : ce soir, dans le cadre des élections européennes est programmé sur France 2 (suspension de la grève ?) un débat télévisé entre G. Attal, premier ministre, et J. Bardella qui conduit la liste du RN, créditée selon les derniers sondages de 32% d’intentions de vote.  

Le mot débat est inadéquat pour ces deux raisons :

1 – Il n’y a pas de débat possible avec l’extrême-droite pour la raison que débat implique idées. Or, cette idéologie (le moi transféré dans le national) sollicite non la pensée, mais les affects/passions les plus tristes qui, pour fonctionner, requièrent le bouc-émissaire et la haine. Ou bien on adopte cette idéologie, ou bien on la combat pour en freiner le développement par la sollicitation de la pensée. Il n’y a .pas d’autre alternative.

2- L’enjeu – comme celui de toutes les confrontations politiciennes de ce type – n’est pas celui du débat d’idées, mais de l’affrontement-spectacle où les points marqués sont attribués selon des critères sans relation avec l’objet. Le rapport du RN avec l’Europe et les contradictions entre ses votes et son discours électoraliste ne sauraient constituer un argument en ce sens que pour être entendu et écouté, il suppose chez ceux à qui il s’adresse une pensée critique, antinomique de ce qui motive leur adhésion.

Ce qui fera dire que l’un ou l’autre a gagné concernera l’allure, la présentation,  les bons mots, le sens de la répartie… bref, les règles d’un jeu qui n’a rien à voir avec l’exercice de la pensée.

Que le premier ministre s’y prête est non seulement significatif du désarroi collectif, mais confirme l’inconscience et l’irresponsabilité du président qui l’envoie sur le ring, du gouvernement, des députés qui ne disent rien, des médias qui font « comme si c’était un débat » et des téléspectateurs qui regarderont sans réaliser qu’ils valident ainsi la reconnaissance politique que cherche le RN.

Journal 51 – Le procureur de la CPI – (21/05/2024)

Quand il s’agit de l’Histoire, il est très hasardeux de parler, à chaud, de tournant.

Je prends quand même le risque de dire que la décision du procureur de la Cour Pénale Internationale de demander des mandats d’arrêt contre les principaux dirigeants du gouvernement d’Israël et du Hamas en est un.

Peut-être même une épingle à cheveux.

B. Nétanyahou a déclaré que cette décision du procureur était « un outrage moral d’une proportion historique ». « Historique » pourrait bien confirmer mon point de vue : l’application, inadéquate, de la morale à une décision judiciaire tend à en détourner le sens.

La réaction de J. Biden qui qualifie la décision de scandaleuse est elle aussi un déni des coresponsabilités.

Le Hamas la dénonce lui aussi en prétendant qu’elle assimile les victimes au bourreau.

Cet accord entre Israël et le Hamas signifie, malgré eux, leur coresponsabilité.

Voici ma contribution au Monde :

«  Comment ne pas être d’accord avec une décision de justice qui, en inculpant dans le même temps des responsables israéliens et palestiniens, replace le conflit actuel dans ce qu’il est, à savoir un processus d’affrontement dont la durée – quatre-vingts ans – est significative de la coresponsabilité des deux parties ? »

Elle a suscité ce commentaire d’un lecteur :

« Le 7 octobre était une attaque terroriste. Après le 11/9/01 auriez-vous trouvé normal qu’on inculpe le Président américain ou après le 13/11/15, le Président français ? Le premier pour avoir autorisé la riposte contre l’EI, le second pour avoir autorisé l’attaque contre la cache des organisateurs à St-Denis ? »

A qui j’ai répondu :

« Terrorisme » est une étiquette qui décrit des actes qu’elle n’explique pas. Est-elle collée sur la colonisation sauvage et meurtrière en Cisjordanie ? Sur l’intervention US (George W. Bush) /UK (T. Blair) en Irak ? Est-ce que le président américain a été traduit en justice pour la fabrication reconnue de fausses preuves ? Votre remarque oublie le processus : la guerre n’a pas commencé le 7 octobre. Le Hamas n’est pas né par génération spontanée et son attaque criminelle est un épisode du conflit. Il ne s’agit pas de dénier à Israël le droit de riposter – ce n’est pas la question – mais de dire que les uns et les autres sont coresponsables de la pérennité du conflit et des massacres quelles qu’en soient les formes. C’est le sens de la décision du procureur de la CPI. »

Journal 50 – l’enfant et le cimetière – (19/05/2024)

Robert Harvey, auteur de Parmi les gisants – une déambulation écrite, précise-t-il dans l’Introduction – (cf. article du 07/02/2024) était l’invité de l’émission L’heure philo sur France inter, le 10 mai dernier. 

(https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-philo/l-heure-philo-du-vendredi-10-mai-2024-9026361).

Il rappela le cimetière proche de la maison d’Oakland où il vécut son enfance et dans lequel il se rendait en « sautant la barrière » pour…

Pour quoi, au fait ?

Bon. D’accord, il y a la barrière – la frontière, l’inconnu, l’interdit – et les grands qui la franchissent parce qu’ils sont grands, alors que Robert, lui, est encore petit. Donc, quand je serai grand, moi aussi.  Ou alors, quand je pourrai la franchir, c’est que je serai grand. Petit, l’enfant a envie d’être, peut-être pas grand, mais comme les grands.  C’est une autre question.

Ce qu’il y a derrière la barrière ? « Un terrain de jeux, de toutes sortes de trucs » dit-il. Les jeux, ça le petit Robert sait ce que c’est parce qu’ils sont pratiqués en-deçà, mais au-delà ? Puisqu’il y a une barrière, il y a forcément autre chose. « Toutes sortes de trucs », donc.

Le spécialiste de Marguerite Duras qu’il est sait que les mots disent plus (mieux ?) que ce dont ils ont l’air, surtout quand ils n’ont l’air de rien. Et un truc, qui plus est au pluriel !

« Des trucs », pour l’enfant qui ne peut pas encore franchir la barrière, c’est quoi ? Le mystère du monde où ont accès les grands, oui, d’accord, mais ça, c’est la surface, l’écume. Robert sait ce qu’est un cimetière.  En profondeur, il y a les morts, oui, mais les morts, c’est encore une surface. Ce qui intrigue et importe, c’est ce qu’il y a sous les morts. Et ce qu’il y a sous les morts, c’est la mort et sa mort. Et sa mort, le petit enfant en a déjà expérimenté la conscience, plus ou moins confusément.

Le jeu, avec pour cadre, des pierres tombales, tel est, non le terrain de jeu, mais le terreau de la pensée première, plus ou moins élaborée (c’est peut-être ça les trucs : ce qu’elle remue) apparemment décisive pour l’apprivoisement et la sérénité quant à sa mort.  Qu’il n’ait « rien planifié » pour elle pourrait laisser penser qu’il rêve d’être le premier qui… (cf. la séquence Lacan). Mais non : « Je crois que j’aimerais bien disparaître… » confie-t-il à l’animatrice, le « … un peu » lâché à mi-voix ne portant évidemment pas sur ce verbe (comme être, disparaître se prend tout entier ou ne se prend pas) mais sur le « j’aimerais » qui précède, parce qu’aimer et disparaître sont des mots qui ne vont pas si bien ensemble, surtout quand on est vivant.

Je saute les intermédiaires comme Robert sauta la barrière : dans les cimetières, je n’ai pas envie de suivre les allées mais de courir et sauter sur les pierres tombales. Je ne le fais pas parce que je suis grand déjà depuis un certain temps et bien élevé.  J’ajoute à voix très basse, très très basse, un murmure, que s’il n’y a personne… Robert rappelle que les morts ne sont pas sous les pierres mais dans nos cœurs et nos mémoires. Et là, dans nos cœurs et nos mémoires, ils sont bien vivants. Moi, si je meurs un jour et que je sois enterré, j’aimerai bien que des enfants, même grands comme moi, viennent jouer sur ma pierre comme jouent les enfants qui n’aiment rien tant que courir, sauter, se cacher, et le cimetière, pour jouer à disparaître, avouez quand même que ! Non ?

Un jour, à midi, sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle –  nous l’avons parcouru dans la partie française, la partie espagnole nous a semblé trop goudronnée –  nous avons pique-niqué dans un cimetière. Le cimetière a cet avantage d’avoir toujours un point d’eau et quand on marche… Nous nous étions assis sur une pierre tombale qui nous a aussi servi de table.  Je le dis encore à voix basse : j’ai expliqué à la dame – j’ai noté son nom dans mon journal – pourquoi nous nous invitions chez elle, et, croyez-moi ou pas,  je n’ai entendu aucune protestation ni aucun reproche. Comme pour Robert, les esprits, les fantômes, ce n’est pas mon truc (oh !) mais là, avouez quand même que ! Non ?

Un dernier petit mot, juste pour lui – vous, fermez les yeux. Vous dites, Robert : « Tous les souvenirs d’enfance, on ne les oublie jamais ». Je pense à Proust et à la manière de les faire émerger. Si ce n’est pas indiscret, votre tasse de thé et votre madeleine, c’est quoi ?

Journal 49 – Pays-Bas/Adolescentes et jeunes femmes françaises – (16/05/2024)

Il y a des jours où la lecture de mon journal (Le Monde) me pose la question de l’intérêt de ou pour ce qui va mal. Je ne sais pas s’il y a un nom pour ça, mais bon, à la louche, peut-être un fond de masochisme. C’est un peu court, oui, mais la louche ne fait pas dans la finesse. Donc, je sais avant de l’ouvrir (sur l’Internet) que les informations « Yop la boum ! » ou « La vie est belle ! » ou encore « Plum plum tralala ! » genre,  (le tic de langage se place aussi après), sont genre rares (là, je l’ai mi avant pour bien faire voir) mais j’ouvre quand même. Je ne suis pas le seul – quatre-cent mille personnes environ font la même chose – ce qui n’est ni une excuse ni une explication d’autant que la perception du troupeau, si elle peut être rassurante d’un certain côté, n’est pas forcément sans inquiétude d’un certain autre.

Aujourd’hui, dans la liste, deux informations, apparemment sans rapport, mais les apparences, vous savez…  :

1 – les Pays-Bas vont être gouvernés par une coalition dominée par l’extrême-droite qui a réussi à convaincre trois partis de s’associer avec elle.

2 – en France, les hospitalisations des adolescentes et des jeunes femmes en situation de détresse (automutilations, tentatives de suicide) sont en augmentation spectaculaire depuis une quinzaine d’années. Même chose en psychiatrie.

J’ai envoyé deux contributions. Pour ce problème (les contributions), j’ai identifié le syndrome il y a déjà quelque temps déjà : une tendance à penser « Il en restera toujours quelque chose, on ne sait jamais », aussi ne m’étends-je pas davantage.

1 – « Le basculement commence comme ça, de manière insidieuse, et le déni qui a toujours de bonnes raisons incite à regarder le doigt plutôt que la lune. Derrière le « nous d’abord », il y a la problématique pathologique du « moi d’abord » dont on sait qu’il conduit nécessairement à l’affrontement. C’est la leçon de l’Histoire qui ne sert à rien, parce qu’il n’est pas question de raison, d’analyse, mais d’affects et les motifs de désarroi ne manquent pas. Le seuil du basculement que personne ne connaît est irréversible. « Une bonne guerre ! » disait-on, avant de proclamer, après quelques millions de morts, « plus jamais ça ! ». Une des difficultés à résoudre est la décision de se distancier de ces affects passifs qui conduisent à dire et à faire n’importe quoi en fermant les yeux et les oreilles, pour répondre « Cause toujours… »

2 – « Adolescentes et jeunes femmes… Remise en cause du rapport homme/femme ? Maternité dans le cadre du désarroi général ? Une période de transition difficile alors qu’est encore vive la mémoire du temps pas si lointain où l’assignation de la femme était encore la maison, les enfants et le service du mari. S’y ajoute le poids de l’échec de la contraception (IVG) qu’elles doivent supporter et vivre, et elles seules. Les portes de la liberté et de l’autonomie ont été ouvertes dans les souffrances des affrontements multiformes, et sans toujours l’accompagnement qui en permette l’apprentissage. »

A quoi a très aimablement répondu un lecteur (anonyme) :

« Vous devriez lire l’histoire ancienne des violences faites aux femmes, du mariage en paravent du viol et la criminalité touchant les femmes du début 20e et 19e siècle peut être cela vous passera vos lubies de croire que c’est l’autonomie, la « remise en cause », ou la liberté de disposer de mon corps, etc qui expliquerait le malheur ou que notre époque est la pire. Il y a des problèmes, et on doit travailler à les corriger, ni plus ni moins. – Mon arrière-grand-mère avait un mari merdique (mon arrière-grand-père que j’ai connu, effectivement merdique), et comme nombre de femmes de son époque, il était impossible d’en divorcer: pression sociale, revenus captés par le mari/père, pas envoyée à l’école contrairement à ses frères. Il lui a fallu garder le mari merdique. « Les portes de la liberté et de l’autonomie ont été ouvertes dans les souffrances des affrontements multiformes » les gens autour de vous ne sont pas idiots. »

A qui j’ai répondu :

« Merci pour la belle illustration que vous donnez du dialogue. Outre le fait que je ne présente nullement le passé comme un idéal ( ?) ni le présent comme le pire ( ?), vous oubliez dans votre diatribe une donnée pourtant essentielle et bien connue de ceux qui s’intéressent paisiblement à la problématique de l’exercice de la liberté, à savoir que la contrainte, même sévère, peut procurer une forme de « sécurité » et sa disparition un malaise. Comme le problème évoqué concerne les adolescentes et les jeunes femmes, peut-être faut-il chercher une explication dans la modification à la fois récente et radicale d’une structure globale qui les concerne spécifiquement ? Vous vous appuyez sur des cas particuliers, familiaux et douloureux. Peut-être pourriez-vous prendre un peu de distance pour comprendre la problématique que je propose et qui prend en compte les luttes féminines. »

Journal 48 – la drogue – (14/05/2024)

Il y a (au moins) un discours de Platon – je ne sais plus lequel – dans lequel Socrate fait la remarque suivante : quand il s’agit d’une question technique, on interroge un spécialiste [ ainsi – je ne suis pas sûr que ce soit son exemple, peu importe – pour construire une maison, on demande l’avis de l’architecte], mais quand il s’agit de la gestion des affaires de la cité, autrement dit, et au sens strict, de la politique, tout le monde s’estime compétent.  

On peut élargir le champ jusqu’à à peu près tout ce qui n’est pas à proprement parler de l’ordre de la technique, et encore. Ce qui s’exprime en l’occurrence ce sont des opinions qui n’aiment rien tant que le zinc du Café du commerce. Le dialogue (et d’abord l’écoute) implique donc l’évacuation des seules opinions en tant qu’objets d’échange et un accord sur la nécessité de construire des problématiques.

Le Monde  (14/05/2024) publie une tribune de Patrick Lefas, responsable français de l’ONG Transparency International France. L’objet de l’article concerne le trafic des stupéfiants.

Je passe sur les informations qui sont globalement bien connues, à savoir que ce commerce concerne des dizaines de milliers de personnes et met en jeu plusieurs milliards d’euros.

C’est la conclusion qui est intéressante :   

« La France ne gagnera pas la guerre contre le narcotrafic sans mener la bataille contre la corruption et le blanchiment, et sans la mobilisation conjointe de sa police, de sa justice et de son renseignement financier. »

Celui qui parle ainsi est donc un spécialiste dans un domaine particulier – l’ONG s’occupe de corruption – et il aboutit à une conclusion d’un problème qu’il n’a pas posé, une conclusion qui ressemble fort à une tautologie (dire deux fois la même chose comme s’il s’agissait de propositions différentes) = on ne gagnera pas la guerre sans les armes qui permettent de la gagner. Nous sommes d’accord, c’est préférable.

Je formule ainsi le problème non posé, dans une contribution (publiée) :

«  Autre manière de poser le problème : il ne s’agit pas de gagner (ou de perdre) la guerre, mais de l’éviter en construisant la problématique de la « drogue », autrement dit des béquilles de tous ordres dont l’homme a besoin, qui contient la manière d’en déterminer les conditions de production et d’utilisation. »

Ici, la drogue n’est que l’expression d’un autre chose – juste évoqué dans la contribution. Est-il besoin de rappeler que le seul traitement des symptômes, ici comme ailleurs, ne peut conduire que dans une impasse ?

La question que posent cet article et sa conclusion est celle de l’ONG (pas seulement celle-ci, mais en général) en tant qu’ « évacuateur de problématiques ». Comme si, relativement à l’exemple du préambule, l’architecture n’impliquait pas la prise en compte de l’environnement, jusqu’à la reconnaissance même de la non-pertinence de la construction envisagée.

Journal – 47 – Gilles Deleuze et la peinture (13/05/2024)

La rencontre, je parle de la rencontre vraie – j’en ai déjà dit quelque chose ici, mon alter ego de L’hiver en Bretagne aussi – celle qui évacue, comme un coup de vent, les nuages des arrière-pensées, les calculs qui handicapent la vie sous le prétexte de la protéger, cette rencontre est celle que permet l’esprit de problématique en ce sens qu’il rejoint l’infini de l’éternité du monde.

De ce point de vue, l’objet n’a pas d’importance essentielle en ce sens qu’il n’existe que dans un système de rapports et les rapports, c’est ce qui intéresse la problématique. C’est le choix de la construction de problématiques qui définit la rencontre vraie.

La question qui vient tout de suite après, est celle de l’objectif plus ou moins implicite, autrement dit ce qui sous-tend cet esprit de problématique. Quand je dis qu’elle vient tout de suite après, c’est parce que le langage est linéaire – un mot après l’autre – , mais dans le réel, la distinction n’existe pas : construire des problématiques n’est pas une décision qui se prend comme ça, là, un beau matin : tiens, qu’est-ce que je pourrais faire aujourd’hui ? Ah, et si je construisais des problématiques ? – Comme l’enfant décide de construire une machine avec son meccano.

La construction de problématiques est intrinsèque d’un choix de vivre dans un rapport d’harmonie avec la vie de l’univers qui, on le découvre de plus en plus et de mieux en mieux tous les jours, n’est que suite d’interactions, de mouvements, de combinaisons et de recombinaisons, hallucinantes pour nous, et sans fin.

Ce qui conduit à faire ou ne pas faire ce choix ? Tout au fond, je dirais les peurs et l’angoisse plus ou moins affrontées. J’ai toujours à prendre la décision  : qu’est-ce que je fais de mes peurs et de mon angoisse ?

En même temps que le type de rencontre, la place du curseur détermine le champ philosophique. Je fais de la philosophie, je pratique la philosophie, pour quoi ? Même question si je dis la refuser parce que son refus est un choix de type philosophique.

Sur la peinture (Editions de Minuit), ( le livre m’a été offert… le choix d’un cadeau dit beaucoup) est la transcription du cours que Gilles Deleuze (1925-1995) donna entre mars et juin 1981 à l’université de Vincennes-Saint-Denis (l’université expérimentale construite dans le bois de Vincennes après mai 1968 avait été rasée en deux jours sur ordre de la ministre Alice Saunier-Séité – gouvernement de Jacques Chirac – en 1979).

Si vous vous demandez ce qu’est la peinture – j’entends celle qui produit les œuvres qui traversent les siècles – dans sa production et sa contemplation, je vous conseille vivement ce livre. Il n’est pas d’un abord facile, comme tout explication, mais si vous acceptez de vous laisser porter par le courant, sans tenter de lutter contre, vous verrez peu à peu s’allumer les lumières du port.

Le point de départ est le chaos, un effondrement d’où émergera la couleur. Autrement dit l’expression esthétique du rapport entre un homme confronté de manière aiguë, violente, par ses sens et sa pensée au sens de son existence, et le monde extérieur, un homme qui tente par son œil et ses mains, « non de rendre le visible mais de rendre visible » (une définition de Paul Klee).

Et nous, nous nous plantons devant un tableau, entre autres, de Van Gogh ou Klee ou Cézanne, et nous ne savons pas pourquoi nous restons scotchés.

Deleuze ne donne aucune solution du genre « peinture mode d’emploi ».  Il explique ce qui, chez le peintre, est mis en mouvement pour faire émerger ce qui donne le tableau qui, et quel qu’il soit, n’est jamais autre chose qu’une abstraction.

Lire ce livre, plus exactement écouter ce cours (c’est vrai de tous les autres, en particulier celui sur Spinoza) – l’expression orale a été conservée… on peut l’entendre sur YouTube – permet d’envoyer promener les étiquettes et les catégories pour retrouver, pendant et à la fin du parcours, ce que je disais au début : la problématique de l’homme en tant que conscience spécifique.

Journal 46 – néofascistes à Paris – (12/05/2024)

Hier, plein soleil sur les Cévennes. Météo idéale pour enfourcher ma bicyclette, suivre la vallée de la Vis et, tout au bout, là-bas, ou plutôt tout au fond, grimper sur le causse en passant les six épingles à cheveux. La métaphore indique que le fabricant des épingles a précédé le constructeur de routes. Sinon on appellerait virages très serrés les épingles à cheveux et la femme assise devant sa coiffeuse pourrait s’exclamer : « Mais où ai-je donc fourré mes virages très serrés ? ».   

C’était le pont de l’ascension, donc beaucoup de motos parce que les motards aiment les petites routes qui tournent et qui montent. J’ai donc été doublé par des hordes puisqu’il est connu que le motard ne sort jamais seul. Moi, je n’en ai doublé aucun, surtout dans la montée.

C’était hier.

Aujourd’hui, des nuages très bas et sombres, avec quelques grosses gouttes au moment où je lis la Une du Monde.

Juste après le résultat de l’Eurovision (la Suisse a gagné, mais ce n’était pas un chanteur de yodel, genre « ya ouh lou lou lou » ), la décision du tribunal administratif de Paris de lever l’interdiction du préfet de police : la manifestation néonazie, organisée par le Comité du 9 mai pour rappeler la mort d’un jeune nationaliste en 1994 alors qu’il était poursuivi par la police, a pu avoir lieu.

Donc, pendant que je passais les épingles cévenoles, quelque 600 personnes, pas toutes masquées, ont défilé dans le 6ème arrondissement, en brandissant des drapeaux ornés de croix celtiques et de soleils noirs et en chantant des chants nationalistes. En tête, un des membres du service d’ordre a ostensiblement fait le salut nazi.

Des contributeurs expriment leur affliction, leur incompréhension, leur désarroi, d’autres signalent que tout le monde a le droit de s’exprimer,  qu’il n’y a pas eu de dégradation… .

Ma contribution : « Le problème, essentiel, n’est pas l’autorisation ou l’interdiction, mais ce que le fait indique du développement de la pathologie collective. »

Et ma réponse à un contributeur du deuxième genre :

« Ce que dit le discours des casseurs, c’est le « plus rien à perdre » = le nihilisme du désespoir  (mort) sous la forme la plus primaire de la destruction de l’objet. Celui des néonazis, c’est le même nihilisme (mort), mais qui vise la destruction du sujet, ce qui implique le contournement provisoire de l’objet dont la destruction sera, à terme,  le corollaire de celle du sujet.  Retournez-vous et, s’il n’est pas trop tard pour vous, lisez ce que raconte l’Histoire. »

Je sais bien que ce que raconte l’Histoire ne sert à pas grand-chose sinon à rien. Mais je suis un idéaliste incorrigible.

Ce qui se passe en France et ailleurs m’a rappelé une discussion avec deux des enfants d’une amie qui vient de temps en temps dans l’appartement qu’occupait sa mère au-dessous du nôtre.

Il y a dix ans. Ils étaient montés pour s’excuser d’avoir été bruyants la nuit précédente. Je les avais reçus et nous avions discuté pendant deux bonnes heures. Quand j’avais évoqué le risque de développement de l’extrême-droite, l’aîné, Paul – il devait avoir vingt ans – m’avait opposé avec un sourire « le point Godwin » (= quand une discussion se prolonge on en vient toujours à parler d’Hitler et du nazisme) pour me signifier sans doute quelque chose comme une idée fixe.

Je ne sais pas s’il utiliserait aujourd’hui le même « argument » qui esquive la question de savoir ce qui a produit Hitler et le nazisme.

Et de fil en aiguille, j’ai pensé à un texte écrit il y a quelques années. Je sais bien qu’il est outrecuidant (= se croire plus qu’on est) de se citer, mais j’ai la flemme de reformuler. Et puis, nous sommes entre nous.

Alors, voici ce que j’écrivais le 02/09/2020 dans le premier article de la série intitulée « Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 1 – Problématique »

« (…) Depuis quelques années, se multiplient un peu partout des partis d’extrême-droite ouvertement nationalistes. Ils progressent dans les électorats européens et américains, et gagnent des élections.

On constate dans le même temps une résurgence de l’antisémitisme et l’émergence de mouvements néonazis ou similaires.

Certains visiteurs se rendent aujourd’hui à Auschwitz, non dans une démarche d’empathie avec ceux qui y furent assassinés, mais – sans parler de ceux qui se font photographier devant la rampe d’accès ou le portail d’entrée comme on le fait devant la tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe – pour ce qui pourrait être, par ce contact physique, la recherche d’une présence du nazisme, un pèlerinage.

Alors… ma question est délibérément obscène et scandaleuse…  l’hypothèse d’une statue de Hitler au centre de ce lieu emblématique est-elle, encore, vraiment, absolument, du domaine de l’impensable ? »

Ah, j’ai relu la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster : à part le monologue de Stillman fils au début de la Cité de verre…  Je n’accroche pas dans ce jeu de miroirs. J’étouffe.

L’invention de la solitude (à propos du père, mort)… pas vraiment non plus.

Le soir, je relis Moby Dick. Là, oui.

Dans la journée, Sur la peinture, le cours de Gilles Deleuze.  

Et là, … j’en reparlerai.

Journal 45– Stormy Daniels / Donald Trump – (07/05/202)

Plutôt que « contre » (on dit aussi « versus ») j’ai préféré mettre entre les deux noms la barre oblique (/) appelée slash parce que le mot anglais est nettement plus court que l’expression française et aussi parce que c’est un mot anglais. Essayez donc de dire Beatles en français.

Une manière de signifier que l’opposition judiciaire entre les deux personnes n’est que d’apparence et qu’ils sont l’un et l’autre les deux faces de la même pièce de monnaie. Disons que le slash la présente sur sa tranche.

Pour ceux qui l’ignoreraient (notez l’ambiguïté malicieuse de ce présent du conditionnel dont un des sens est ce qu’on appelle l’irréel du présent, autrement dit : personne ne l’ignore), Stormy Daniels (un pseudo) est une ancienne actrice de films pornographiques qui dit avoir eu une relation tarifée avec D. Trump juste avant l’élection de 2016. D. Trump lui aurait versé via un intermédiaire 130000 euros pour qu’elle se taise. On se demande pourquoi.

L’accusation visant D. Trump n’est pas d’ordre moral mais financier. Il s’agit de le faire condamner pour – si j’ai bien tout compris – avoir inclus cette somme dans le budget de la campagne électorale.

L’avocate qui défend Trump a violemment attaqué Daniels en lui reprochant de vouloir « faire de l’argent », à quoi Daniels a répondu « comme Trump ». Vous voyez pourquoi le slash. L’article du Monde qui relate les échanges énumère les produits dérivés trumpistes dont une Bible intitulée « Dieu bénit les Etats-Unis » (je vous laisse le soin de traduire) pour 60 dollars.

D’où le slash (plus haut) et ma contribution.(ci-dessous) qui répond aux contributeurs qui s’offusquent à l’idée qu’un tel homme ait été élu et puisse encore l’être.

« Le bancal apparent qui peut susciter des incompréhensions, est la jonction entre la croyance en Dieu (dont la morale associée) et l’argent, contradictoires dans le principe (on ne peut servir Dieu et l’argent, dit l’Evangile). Le réel de l’église historique montre qu’il n’en est rien et il y a chez nous un chrétien convaincu dont quelques coups boursiers font grimper la fortune de quelques centaines de millions en quelques minutes et auquel son confesseur/guide spirituel expliquera très bien la conformité de ses actes et de sa foi – voyez du côté de la pureté des intentions. Trump et Stormy sont des personnifications, sur des modes différents, de cette problématique dont l’essentiel concerne le rapport à l’objet – quel qu’il soit – et à son accumulation… et qui nous concerne tous. De ce point de vue et relativement à l’élection, l’image « morale » de Trump, n’a que peu d’importance : comme il a beaucoup péché, il lui sera beaucoup pardonné. S’il tombe, ce sera pour le péché fiscal. »

J’ajoute que l’avocate de Trump a mis en doute la sincérité de l’actrice (elle a tourné dans environ deux cents films pornos) quand elle dit s’être sentie mal en découvrant D. Trump assis sur son lit en caleçon et en tee-shirt.

Est-ce que cette image pourrait, par l’esthétique qu’elle suggère (je ne suis pas sûr qu’esthétique soit le plus adéquat) ne pas avoir une certaine importance dans la détermination de certains votants ?

Journal 44 – L’humour à France-Inter – (06/05/2024)

Il m’est arrivé d’écouter une ou deux fois Charline Vanhœnacker (journaliste et humoriste) à ses débuts sur France Inter. Autant dire au siècle dernier. Enfin pas tout à fait mais, la perception du temps, vous savez… Enfin.

Elle est devenue productrice et s’est entourée d’une équipe dont fait partie Guillaume Meurice qui vient d’être interdit d’antenne en attente d’un possible licenciement pour avoir redit que Benjamin Netanyahou était un « Hitler sans prépuce », une formule qui l’a conduit au tribunal pénal qui l’a relaxé de l’accusation d’antisémitisme.

Depuis qu’a été prise la décision de sa mise à pied la polémique enfle, comme on le dit de choses qui grossissent. Enfin de certaines choses.

Dans Le Monde de ce jour, plus de de 300 contributions.

Comme il est question d’humour et que la polémique ne fait ni dans la dentelle ni dans le distinguo (chacun fait ou il peut) – c’est son défaut… enfin, si je puis dire…. hum… curieux cette tendance que j’ai, ce matin, à répéter enfin à tout bout de champ… hum… curieuse cette métaphore agricole,…  –  il m’a semblé utile d’envoyer une contribution pour rappeler un distinguo qui permet de rappeler que tous les rires ne signifient pas le même propre de l’homme.  Et rappeler peut sembler utile. Tiens, tiens, voilà que je me mets à répéter rappeler… Oh, oh…

Avant cette contribution, cette précision musicale : depuis hier, j’écoute en boucle l’opéra Carmen (Bizet), mais, non,  je ne pense pas qu’il y ait le moindre rapport avec le tic répétitif d’aujourd’hui. Non, je ne pense pas. Si vous avez Spotifiy, je vous conseille de choisir l’interprétation de Michel Plasson et, pour comprendre ce que peut être l’incitation au répétitif, sélectionnez par exemple la plage 23 du disque 3. La plage 23 du disque 3. Pour comprendre.

Voici ma contribution :

L’humour rappelle :

1 – qu’il décrit un réel comme s’il était un idéal dont il est le contraire.

2 – qu’il est l’exact inverse de l’ironie qui décrit cet idéal comme s’il était le réel.

Ici, le réel n’est pas la destruction massive perpétrée par l’Etat hébreu à Gaza,  mais son assimilation par G.M.  à celle perpétrée par le nazisme (Shoah).

Quant à l’idéal, il n’est pas l’absence de l’antisémitisme, mais celle d’une démesure/pathologie dont l’antisémitisme n’est qu’une expression et qui peut être celle de n’importe qui, donc d’un juif.

Pour que l’humour fonctionne, ici, il faut donc supposer que la définition de cet idéal soit communément admise.

Ce qu’elle n’est pas.

Suite du journal 43 – ébauche d’un dialogue.

Réponse d’un pseudo à ma contribution sur la marche blanche. Ses fréquentes contributions indiquent un penchant… plutôt pas à gauche (c’est ce qu’on appelle la litote rusée qui sort son nez surtout au printemps et qui aime bien parfois titiller, comme vous le verrez dans la réponse).

« L’empathie au niveau d’une population est un acte politique, par exemple la marche après Charlie. Qui peut prétendre que les gens ne faisaient pas un acte politique fort, pour la liberté de la caricature et contre la violence terroriste ? Dès qu’une population se réunit dans un défilé, après un acte odieux, cela fait sens. Ce n’est pas seulement en mémoire de la victime ; c’est pour dire quelque chose. On ne sort pas massivement dans la rue pour ne rien dire. Ce serait le travail des éditorialistes d’analyser ce que la population entend dire par sa mobilisation. Sinon, on tombe un soir sur des résultats d’élections sans avoir compris le pourquoi. Les éditorialistes s’interrogent alors : « comment en sommes-nous arrivés là ? ». »

Ma réponse

J’entends que vous employez « politique » dans le sens premier = qui concerne la cité. Ce n’est pas le sens que lui donnent ceux qui veulent inscrire l’événement dans le champ de la question migratoire. « Faire sens… Dire quelque chose ». Oui, à condition de préciser la dimension polysémique. Chacun des manifestants tient son propre discours, mais dans le cadre de celui défini, en l’occurrence par les parents. « Violence terroriste » dites-vous encore. En regard des événements évoqués qui provoquent la sidération mais pas la terreur (le moment de sidération passé, la vie reprend son cours) quelle est la pertinence de «terroriste » ? Une simple étiquette qui évite le questionnement concernant des actes meurtriers de masse commis pas des hommes qui savent qu’ils vont mourir (par exemple, le 11/09/2001). La surprise électorale finale s’explique peut-être par la confusion entre population (affects) et peuple (dimension politique) qu’exploitent les partis, en particulier le RN.