« Premier de corvée »

C’est le titre d’un reportage d’Arte – disponible sur Arte.tv – réalisé en 2023.

Il concerne principalement Makam, un homme de 35 ans, malien. Il était instituteur dans son village qu’il a quitté parce qu’il ne gagnait pas de quoi vivre. Il a réussi à traverser la mer et – au début du reportage – il est sans papiers.  Il cumule deux emplois : plongeur dans une brasserie de luxe près des Champs-Elysées et livreur à vélo. Il est 3 heures du matin quand il rentre chez lui (bus et métro) après son travail de plonge. Une collocation dans un foyer. Il communique régulièrement par téléphone avec sa famille – ses parents, sa femme et son fils de cinq ou six ans – qu’il n’a pas vue depuis trois ans.

Avec d’autres, il est aidé par des militants de la CGT – en particulier Marilyne – pour l’obtention d’une carte de séjour qui dépend de plusieurs conditions, dont un document de son employeur qui n’est pas obligé de le fournir.

La CGT organise une grève des sans-papiers, comme lui, et le rapport de force est efficace – la chef de la brasserie dit qu’elle ne sait pas comment tournerait l’entreprise sans eux. Il faut voir son émotion (et celle de Marilyne)  quand il obtient sa carte de séjour, la joie de sa famille le jour où il revient au village pour deux mois, avant de repartir pour la France où il commencera une formation de cariste d’aéroport.

Le Monde (04/07/2024) publie un long article intitulé  « Coût de l’immigration : fausse idée, vrai moteur électoral du RN » et où les analyses de l’OCDE expliquent la neutralité budgétaire de l’immigration.

Il faut voir ce reportage et lire cet article pour mieux comprendre en quoi le RN est l’expression et l’exploitation d’une pathologie collective.

Le barrage contre le RN

« Faire barrage » à l’extrême-droite, au RN, n’est pas une métaphore en ce sens qu’il s’agit d’ériger une protection matérielle, quantitative, contre une menace de même nature qui s’exprime par un nombre de députés.

La résonance de l’expression, celle du barrage chargé de contenir l’eau, est celle d’un extérieur à nous en tant que communauté, comme l’est d’une manière générale toute menace, pour l’humanité (inondation, pandémie) ou des groupes humains (agression, guerre).

Seulement, voilà : relativement à l’enjeu – le gouvernement de la France – le RN n’est pas un extérieur et ceux qui votent pour lui pourraient se demander en quoi ils sont une menace contre laquelle tous les autres devraient ériger un barrage et ils pourraient protester contre cette forme de discrimination matérielle, quantitative. De leur côté, les chefs du RN qui font valoir le nombre des votants pourraient dénoncer cet appel au barrage en protestant que le RN est un parti comme les autres.

Or, ni les votants, ni les chefs ne s’insurgent contre le principe du barrage : s’ils dénoncent la nature des alliances contre le RN, ils ne contestent pas le principe d’une démarche qui revient à les extérioriser.

L’incongruité est mise en évidence par ceux-là mêmes qui appellent au barrage quand ils précisent que les votants RN ne constituent pas une catégorie à juger ou à discriminer.

Ce qui est ainsi signifié sans jamais être explicité, c’est que la menace que représente le RN, en tant qu’expression de l’idéologie d’extrême-droite, est intérieure, non à la France, mais qu’elle est intrinsèque de l’homme et qu’elle témoigne, aujourd’hui en France, en Italie, au Pays-Bas, en Allemagne, en Hongrie, en Argentine, aux Etats-Unis… de l’évolution grave d’une pathologie collective mortifère.

C’est elle qu’il faut expliquer et c’est contre elle qu’il faut dresser un barrage.

Journal 64 – le bloc RN et le composé NFP – (01/07/2024)

Le début juillet, dans mon histoire d’enfant, c’était le papier de verre passé sur les pupitres de l’école primaire pour enlever les taches d’encre et éclaircir le bois, l’allongement des récréations et les grandes vacances d’été en vue. C’était aussi le Tour de France, Darrigade, Hassenforder, Walkowiak, Bobet… en photos de collection dans les plaquettes carrées de chewing-gum rose.

Ce n’est pas pour la nostalgie – je n’ai pas cette souffrance – mais pour la profondeur de l’abîme.

Dans le début juillet d’aujourd’hui, le chewing-gum n’est ni carré ni rose et je ne suis pas sûr qu’on collectionne les photos des coureurs du Tour de France.

A propos de vélo, hier matin – il n’était donc pas encore 20 h 00 –, je me suis arrêté pour un café sur la terrasse du « bar du château » dans un petit village situé au bord d’une rivière.  Ecoutez l’eau, les platanes (il y a un peu de vent), quelques Cévenols du coin qui parlent fort avec l’accent cévenol. Oui, c’était encore en juin et avant 20 h00. Tandis que j’appuyais le vélo contre la table, le garçon m’a demandé si j’étais un échappé du peloton – le maillot que je porte est jaune, comme le cadre du vélo, c’est vous dire. J’ai acquiescé en précisant qu’il était loin derrière et que j’avais le temps d’une tasse de café.  Bon, ce n’est pas à mourir de rire, d’accord, mais pourquoi voudriez-vous mourir ?

Ce matin, 1er juillet, il est surtout question à la radio et dans mon journal de savoir qui va ou ne va pas se désister et si les électeurs vont suivre les consignes données par les partis pour le second tour du 7 juillet.

Parce que, ce 30 juin, au soir – et là, je cite le journaliste qui présente le journal de 12 h 30 sur France Culture, ce 1er juillet – dans « un pays qui place l’universalisme au sommet de ses valeurs, le parti qui tire ses racines de fondateurs aux convictions négationnistes et racistes  » (…)  est devenu « le premier parti de France ».

J’ai écouté les uns et les autres, en particulier ceux qui sont dans le ni-ni (rien à voir avec la « si belle et si gentille » qu’on « aime bien à La Bastille ») de la grande pensée politique, mais je ne suis pas sûr que ce soit même une pensée.

Tout au bout, je rencontre l’énigme (enfin, ce n’en est pas vraiment une, mais ça y ressemble) que me pose le changement de vote. Par exemple, le RN a plus que doublé ses voix depuis les dernières législatives et on sait qu’elles sont pour une bonne part, celles d’électeurs qui votaient à gauche, notamment, pour le parti communiste. Ou encore, le problème des indécis qui ne savent pas s’ils vont voter à gauche ou à droite. En réalité, ils ne disent pas ça, mais ils se demandent plutôt « pour qui ? » ils vont voter. Et les responsables des partis ne font pas grand-chose pour qu’ils comprennent qu’il ne s’agit pas de voter pour quelqu’un mais qu’il s’agit d’autre chose.  Peut-être parce qu’ils sont eux-mêmes dans le même cercle du déni dont les slogans, les ni-ni –   et les changements de vote –  sont des expressions. Fabien Roussel, le secrétaire du parti communiste, qui a beaucoup flirté – c’est peu dire – avec le discours populiste, simpliste – il n’est pas le premier – vient d’en payer le prix par son élimination.

J’ai écouté les fines distinctions subtiles de ceux qui – d’Edouard Philippe à Bruno Lemaire en passant par l’ineffable François Bayrou – ciblent LFI en faisant semblant d’ignorer que ce mouvement ne constitue pas par lui-même un bloc-parti, mais qu’il est une composante du NFP.

J’ai envoyé au Monde cette contribution – une manière de donner une voie et une voix de sortie à la colère – dont les quelques réactions qu’elle suscite me disent qu’elle ne sert peut-être pas qu’à ça :

«  Le RN constitue un bloc homogène qui parle d’une seule voix, le NFP est un composé hétérogène aux voix diverses et divergentes. D’un côté, le discours du « moi d’abord » calé sur le mythe d’une identité nationale gravée dans le marbre (pour les effets, voir l’incident de Montargis), autrement dit l’exploitation des passions tristes, en particulier du ressentiment, de l’autre, le discours du « commun » qui contient l’expression – LFI – de schématismes visant des passions, dangereuses quand elles sont celles d’un bloc. Difficile de soutenir une équivalence de danger démocratique, comme le fait une partie de la droite et du centre qui, par le déni des contradictions (la marque du vivant, dans son ensemble), alimente le danger mortifère du bloc homogène. »

Journal 63 – La culture – (29/06/2024)

Ce matin, lever tôt, juste après le soleil qui profite de la fin juin pour tirer le jour en longueur. Ce n’est pas tout à fait les nuits blanches de Saint-Pétersbourg mais quand même. Nous sommes le 29 juin 2024. Demain, ce sera le 30, le dernier jour du mois et peut-être aussi, probablement sans doute, le début de la fin d’un processus.

Il y a quelques jours, j’écoutais pour la nième fois la 3ème symphonie de Mahler en regardant pour la première fois, sur la chaine Mezzo, son interprétation par Bernard Haitink (mort le 21 octobre 2021), chef d’orchestre néerlandais attitré du Concertgebouw d’Amsterdam et dirigeant ici l’orchestre philarmonique de Berlin.  Je lui dois ma découverte du Don Giovanni de Mozart.

Le 4me mouvement commence par ce texte (extrait du Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche) interprété par une mezzo-soprano :

« Ô homme prends garde !

Que dit minuit profond ?

« J’ai dormi, j’ai dormi —,

d’un rêve profond je me suis éveillé : —

Le monde est profond,

et plus profond que ne pensait le jour.

Profonde est sa douleur —,

la joie — plus profonde que l’affliction.

La douleur dit : Passe et finis !

Mais toute joie veut l’éternité —,

— veut la profonde éternité ! »

Le début n’est pas une aria, il n’y a pas vraiment de mélodie, mais une note, une seule note chantée, étirée, dans une modulation de tonalité mineure. Ce n’est ni triste ni dramatique, seulement tragique. Une illustration parmi d’autres de ce qu’est sans doute la musique : sans la médiation du langage des mots (littérature) et sans la représentation (peinture), l’expression simultanée de l’esprit et du corps dans le discours de la coïncidence.  

De ce point de vue, toute musique est tragique.

C’est peut être ce qui explique qu’à un moment de cette diffusion, j’aie glissé un pied en-dehors de la sphère de la sensation pour mettre en regard de ce que j’écoutais, le malheur du monde, au Soudan, en Ukraine, dans le conflit entre Israël et les Palestiniens, celui de la haine, du ressentiment, de toutes ces passions tristes libérées qui constituent le discours discriminatoire et désinhibant de l’idéologie d’extrême-droite qui s’installe un peu partout.

D’un côté, la beauté du tragique de la musique, de l’autre, les drames qui sont la négation du tragique, une des expressions de son déni.

En témoignent la quasi absence de l’enseignement de la musique, de la démarche philosophique, de la pratique sportive (surtout non compétitive), alors que la vie ordinaire des gens ordinaires dit l’importance des unes et des autres qui sont ainsi laissées dans le domaine de l’empirisme et de toutes les démesures.

France Culture et Le Monde ont abordé ces jours-ci la question de la place donnée à la « culture » dans les programmes des partis politiques pour constater qu’elle était pratiquement absente à droite et à l’extrême-droite alors que la gauche proposait d’augmenter sensiblement son budget ministériel.

Mais est-ce que la « culture » – celle du patrimoine que privilégie l’extrême-droite et celle de la création que privilégie la gauche – a une quelconque importance dans l’enjeu électoral, sinon par ce qu’elle vient conforter des idéologies et des convictions ?

Cette distinction absurde (patrimoine / création) et l’exemple qui va suivre peuvent nous aider à comprendre en quoi « culture », tel qu’il est entendu, est une expression du déni.

Dans une de ses « humeurs du jour » G. Erner se désolait d’une vidéo de propagande électorale d’un candidat de gauche (tendance LFI). Je l’ai regardée : déclinant sur le mode du jeu-vidéo le principe du jeu de massacre de la fête foraine, elle est l’expression non du degré zéro de la politique mais du non-politique. Affligeante et débile, donc,  révélatrice de la réduction de la pratique politique aux slogans destinés à l’exacerbation des passions. L’expression du mépris de ceux à qui elle est adressée. Le tract du candidat du NFP dans ma circonscription (député sortant tendance LFI) ne vaut pas mieux.

Le journaliste termine son billet en citant la formule de Marx « Les hommes font l’histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font » et il conclut « Marx aurait pu ajouter : ils ne sont pas obligés de persister à l’ignorer. »

Sous une forme autre,  c’est la même affligeante débilité, sauf que ce discours est présenté avec le sérieux et la gravité de la pensée où elle n’est pas. « Ils ne savent pas » est un constat et non un jugement moral des intentions. Autant reprocher au créateur du moteur à explosion d’avoir « persisté à ignorer » l’impact de la circulation automobile sur le climat.

Toute décision est, avec sa part d’inconscient, la mise en route d’un processus constitué d’un enchainement de causes et d’effets, attendus ou pas,  qui deviennent eux-mêmes des causes, et ainsi de suite. Un couple qui « fait une histoire » en se constituant ne « sait » évidemment pas quelle sera l’histoire qu’il crée.

Si la culture est l’implication de la pensée (en tant que création de problématiques) dans un objet, quel qu’il soit, le déni de l’objet est un déni de la culture, surtout s’il est ce qui constitue la spécificité de l’être humain.

Logorrhée, rhétorique et irresponsabilité.

La logorrhée (du grec logos, parole et rhein, couler) est un flux de paroles qui se caractérise par son caractère irrépressible. Quelqu’un parle sans qu’il soit possible de l’arrêter.

La rhétorique (du grec eirein : parler) est l’art de bien parler.

J’ai écouté – en rediffusion – les deux invités de G. Erner dans Les matins de France Culture du mardi 26 juin : Mattieu Block-Côté,  essayiste sociologue québécois (il intervient en France dans les médias de V. Bolloré)  et Bérénice Levet, essayiste philosophe qui soutient le RN.

Si B. Levet s’est révélée particulièrement faiblarde – l’oral n’est manifestement pas son point fort, sans doute à cause de son dogmatisme – , en revanche, M. Bock-Côté qui a parlé le plus et le plus vite, est un orateur brillant auquel son accent – j’aime bien l’accent québécois, ce n’est pas un argument, non, mais, oui quand même un peu– confère une touche d’exotisme sympathique. C’est bien, non ? d’écouter un spécialiste étranger qui se penche sur nous avec un accent qui incite à regarder le doigt plutôt que la lune qu’il montre.  

Bref, quel que soit le sujet, il est capable de répondre à n’importe quelle question par un déroulé argumentaire intarissable, dans une logorrhée qui témoigne d’une grande maîtrise d’un art de parler qui aboutit souvent à faire du langage une fin en soi pour esquiver les problèmes.

Par exemple, il récuse ainsi l’appellation « extrême-droite » : « C’est un concept qui participe à un dispositif d’épouvante qui empêche de nommer l’adversaire. Je crois que la tendance à l’extrême droitisation du désaccord s’effondre quand on voit à peu près la moitié de la population française qui peut envisager de voter pour un tel part » . Et il ajoute qu’il faut lui dire si cette moitié est fasciste.

G. Erner convient que le RN ne propose pas les références des nazis, non sans une certaine gêne qui vient peut-être d’une petite voix lui murmurant que c’est une question-piège de pure forme, et qu’il faut distinguer entre l’essentiel d’un discours et les signes choisis pour le diluer et l’escamoter. Quant au reste, il ne réagit pas.

Il était pourtant assez facile de demander en quoi les 34% de votants allemands pour les nazis en 1932 avaient fait disparaître le caractère nazi. Autrement dit, en quoi un nombre est-il signifiant d’autre chose que d’une quantité ? Et en quoi dire « le RN est un parti d’extrême-droite » empêcherait-il de le nommer ?

Un des révélateurs de l’artifice de la rhétorique de M. Bock-Côté, est l’exploitation de son statut de Québécois (il insiste : Québécois, pas Canadien) et de sociologue pour créer l’illusion de l’impartialité du spécialiste savant « extérieur » – il le signifie à plusieurs reprises – pour faire croire qu’il serait neutre, ni engagé, ni militant, comme si les médias de V. Bolloré dans lesquels il intervient régulièrement ne soutenaient pas l’idéologie d’extrême-droite.

A cet égard, c’est un Tartuffe. Le personnage de Molière est lui aussi un brillant causeur.

Ce matin, mercredi 26, G. Erner a estimé nécessaire de justifier son invitation dans son « humour du jour ».

Il est intéressant de l’écouter – ou de la lire sur le site de France Culture – pour se rendre compte que lui aussi se plaît dans la rhétorique jusqu’au non-sens.

Voici comment il la conclut (je retranscris le texte de la page d’accueil) :

« Je vais vous raconter une histoire – un camarade garagiste, sur le débat Attal-Bardella, celui où beaucoup de commentateurs avaient déclaré Attal grand vainqueur. Mon camarade lui n’avait pas vu le même débat, « il a bien tenu hein Jordan, pour quelqu’un qui n’a pas de diplôme ». C’est cela entendre l’autre – accepter que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effet. »

Ce que recouvre ici « même cause » – le débat Attal/Bardellea – n’a rien d’une cause dans le sens (scientifique) du principe « les mêmes causes produisent les mêmes effets » mais d’un fait dont le principe même est de susciter des lectures différentes.

Jouer de la rhétorique la plus artificielle pour traiter d’un problème aussi grave est au minimum de l’irresponsabilité.

L’installation du déni chez G. Erner

Voici, retranscrite intégralement son « humeur du jour » diffusée le mardi 25/06 sur France Culture (6 h 55).

« La profession RNologue consiste à expliquer les causes du vote RN qui en dit plus sur notre rapport au RN que sur le RN lui-même puisque la profession de Modemologue ou de Radicovaloisiennologue n’a jamais fait recette personne n’a jamais eu besoin d’expert pour expliquer les raisons du vote modem ou du vote en faveur des radicaux valoisiens . Alors attention, que les choses soient claires, loin de moi l’idée de dire que cette profession est inutile, j’ai reçu et je recevrai des personnes dont la profession est de faire de la sociologie électorale en général et du RN en particulier. Mais avouez qu’il y a quelque chose d’étonnant dans cette demande d’explication, comme s’il fallait des anthropologues habitués aux peuplades étranges alors que les électeurs du RN constituent le tiers des votants . Ces votants ne parlent pas une langue étrange ne se distinguent pas par des mœurs bizarres, ils apportent leur voix à un programme qui affiche clairement la couleur, programme reposant sur un triptyque qu’on peut résumer à l’aide de trois mots clés :immigration, insécurité, pouvoir d’achat, un triptyque martelé de manière non subliminale. Ça n’épuise pas toutes les raisons du vote RN, bien sûr, mais ça en dit l’essentiel, l’essentiel des raisons puisqu’en sociologie on considère que les acteurs ont des raisons, cela ne veut pas dire qu’ils ont raison d’avoir ces raisons, mais qu’ils sont rationnellement capables d’expliquer les raisons de leurs actes. La multiplication des RNologues est une fonction croissante du nombre croissant des électeurs du RN non seulement parce que le besoin de RNologues se fait particulièrement sentir, mais parce que l’incompréhension face à cette peuplade étrange témoigne du clivage existant en France, une partie des Français ayant besoin de traducteurs pour comprendre l’autre. C’est cela finalement que révèle l’existence même des RNologues, l’existence de deux France, l’une ayant désormais bien du mal à comprendre l’autre. »

« RNologue est un mot créé (néologisme) par G. Erner pour désigner ceux dont la profession « consiste à expliquer les causes du vote RN », un sujet d’étude dont l’objet serait donc une construction artificielle de ces professionnels. L’ironie de la formule « profession RNologue » – associée aux grotesques  « modemologue » et « radico  etc. » a pour effet de ridiculiser la « profession »  et de souligner une absurdité énigmatique puisque rien d’objectif ne justifierait un tel investissement. Bref, la « profession Rnologue » s’occuperait non du RN mais du rapport que nous avons avec lui. Autrement dit « notre problème ».

La nuance de précaution qui vient tout de suite après («  Alors, attention… ») établit une confusion : les RNologues seraient donc des spécialistes de la sociologie électorale, ce qui ne correspond ni au sens du mot créé – le suffixe -logue indique une spécialité (philologue, anthropologue, gynécologue, paléontologue etc. ) appliquée à un objet précis, ici le RN–  ni « aux causes du vote RN » : la question des rapports entre les individus et la société (objet d’étude de la sociologie) n’est qu’une partie de l’étude des causes du vote RN qui concernent aussi et peut-être surtout les domaines de la politique, de la philosophie, surtout de l’idéologie.  

A noter : que G. Erner ait reçu et qu’il recevra encore des RNologues constitue la preuve qu’il ne sont pas « inutiles ». Il s’érige ainsi comme le critère d’utilité.  Est-ce à dire que tous ceux qu’ils n ‘a pas reçus et qu’il ne recevra pas sont « inutiles » ?

Le déroulé de l’argumentaire est construit sur le même registre de l’ironie et dans la même confusion : si on se place du point de vue qu’il prête aux RNologues, en quoi le fait que les votants RN constituent un tiers des votants leur ôterait le caractère d’étrangeté ? La référence ironique aux peuplades vise encore à contourner le problème : personne ne dit que les causes du vote RN sont à chercher dans l’étrangeté de ceux qui le choisissent et que personne n’assimile à la connotation de « peuplade », ambiguë,  qui fera surtout rire le RN.

Quant au triptyque (immigration, sécurité, pouvoir d’achat) du programme à la  «  couleur clairement affichée », G. Erner sait très bien qu’il repose sur un socle idéologique, qu’il omet de citer : l’identité et la préférence nationales auxquelles la question migratoire n’est pas réductible.

Enfin, et sur un fond de défiance à l’égard de la sociologie (que n’aime pas du tout l’extrême-droite) il joue avec le mot « raison », comme s’il ignorait que l’idéologie du RN ne s’adresse pas à la pensée, mais aux passions.

Le discours repose sur l’implicite : le RN est un parti comme les autres. Une assertion que conforte la charge critique, moqueuse (là encore, c’est le RN qui rit), à l’égard de ceux qui se penchent donc sur un problème qui n’existe pas.

L’installation du déni commence là. »

 

La gauche et le sabordage

L’inadéquation de la réponse de la gauche unie, à savoir le catalogue des promesses électorales, peut passer pour un manque de discernement dont témoigne aussi le choix de Nouveau Front Populaire (cf. article du 10/06/2024 – la situation actuelle n’est pas comparable avec celle de 1934 : il s’agissait alors d’une tentative d’un coup de force des ligues de l’extrême-droite contre le parlement, alors qu’il s’agit aujourd’hui de son accession au pouvoir législatif par la voie électorale, démocratique.)

Le manque de discernement n’étant pas une cause en soi, reste à déterminer ce qui bloque la pensée de la gauche qui n’ignore évidemment pas les inadéquations que je souligne. Les lecteurs du blog connaissent ma réponse.

Le sabordage implique une détermination fondée sur ce qui est estimé être un impossible. Ainsi, la flotte de méditerranée s’est sabordée à Toulon en 1942 pour ne pas tomber aux mains des nazis. Les moyens utilisés : les explosifs, l’ouverture de vannes.

Si les vannes peuvent être le catalogue, l’explosif est la polémique ouverte à propos de celui ou celle qui serait premier ministre si la gauche est majoritaire.

Les annonces de candidatures, dont celle autoproclamée de J-L Mélenchon qui est tout sauf une figure apaisante et fédératrice, les invectives qu’elle suscite – dont celle de F. Hollande qui lui demande de se taire (!) –  l’ « hypothèse Laurent Berger » (ex-secrétaire de la CFDT… qui ne fut pas un opposant toujours farouche à la politique sociale d’E. Macron), même si elle a fait long feu, sont forcément des actes de sabordement, en regard de l’enjeu qui demande au minimum une union large et un discours focalisé sur l’essentiel.

Ce comportement peut apparaître comme irresponsable ou alors comme le signe d’un impossible dont ont plus ou moins conscience ceux qui créent et alimentent cette polémique.

Ce qui reste indéterminé, c’est ce que peut modifier ou pas, dans la somme de ces inadéquations et dans le discours,  une gauche arrivant au premier tour nettement devant les droites.

Donc en deuxième position.

Oui, les sondages disent tous que l’extrême-droite gagnera le premier tour des élections législatives, le 30 juin 2024, en France.

Les signes Ph. Poutou et F. Hollande

Philippe Poutou a été parachuté par le Nouveau Front Populaire dans l’Aude (député sortant RN) et François Hollande a imposé sa candidature dans la circonscription de Corrèze (député sortant LR) où il a été élu dans le passé.

Deux signes parmi d’autres de l’inadéquation de la réponse apportée par la gauche.

Philippe Poutou – il dit qu’il aurait préféré être candidat à Bordeaux où il est conseiller municipal et que devancer le RN tient du miracle – est l’expression d’un discours révolutionnaire/émotionnel qu’a incarné aux présidentielles de 2002 et 2007 (un peu plus de 4% des voix)) Olivier Besancenot, candidat de la Ligue Communiste Révolutionnaire, devenue Nouveau Parti Anticapitaliste. Arlette Laguiller (Lutte Ouvrière) l’avait précédé dans le même registre.

Quant à François Hollande, il fut pendant les cinq années de son mandat présidentiel l’incarnation du degré zéro du discours de gauche, au point de renoncer à une seconde candidature (élection d’E. Macron en 2017).

L’un attire la sympathie accordée à ceux qui prennent à cœur le malheur des exploités du capitalisme et dont la limite électorale est celle de l’analyse à l’emporte-pièce. Sa candidature a suscité une autre candidature, socialiste.

L’autre est (avec N. Sarkozy et E. Macron) l’incarnation du déni en politique et dont le seuil du tolérable est apparemment franchi.

La situation est telle que le RN est désormais l’expression installée du désarroi, quoi qu’il puisse dire ou ne pas dire. M. Le Pen vient de déclarer que les propos de la dame de Montargis (cf. article précédent) n’étaient pas racistes, alors que ses remarques sur les cheveux et la coiffure signifient le contraire. (voir la vidéo sur YouTube).  

L’alliance « contre-nature » de ces deux candidats (en ce sens que le Nouveau Front Populaire s’exprime essentiellement par et pour un catalogue de mesures qui rappellent les choix inverses de celui qui fut un président de la République combattu et détesté, entre autres, par le NPA de Ph. Poutou) ne peut que produire un désarroi supplémentaire et renforcer le RN.

Autrement dit, quel degré de catastrophe politique, sociale, environnementale,  faut-il atteindre pour qu’émerge le discours de l’équation capitaliste ?

« Va à la niche, on est chez nous… »

Le destinataire n’est pas un chien, mais une aide-soignante de Montargis. Sa peau est de couleur noire. Elle est installée en France depuis 30 ans. Elle se prénomme Divine.

Celle qui lui parle ainsi est sa voisine, employée au tribunal de la même ville. Elle et son mari – il la regarde hurler en souriant – habitent une maison en face de la sienne et ils ont disposé des drapeaux et des affiches du RN afin que Divine les ait sous les yeux quand elle est sur sa terrasse.

Cette dame est, dans cet instant filmé par Antenne 2, l’expression de la haine.

Haine verbale, si puissante que le passage à l’acte ne demande qu’une autorisation.

Lettre à Guillaume Erner

Guillaume Erner est le producteur et animateur de l’émission quotidienne Les Matins de France Culture. Il a plusieurs fois précisé qu’il était juif.

Un peu avant le journal de 7 h 00 il fait part de son « humeur du jour », un billet d’une ou deux minutes. Celle d’aujourd’hui avait pour objet « la bête immonde », invoquée par les adversaires du RN.

Voici la lettre que je lui ai envoyée sur le site de France Culture.

Monsieur Erner,

Votre « humeur du jour » du vendredi 21 juin m’incite à vous soumettre ce point de vue.

Je vous cite : « La bête immonde n’est plus un repoussoir (…)  La culture politique du RN n’a rien à voir avec les religions séculières du 20ème siècle en général et celle du maréchal en particulier. (…) Convoquer la bête immonde, ça ne convainc plus grand monde et c’est surtout se tromper de monde. »

1 ° « Bête immonde » est une traduction/interprétation du « ça » de la réplique « L’utérus est encore fertile d’où ça a rampé » (Brecht – La résistible ascension d’Arturo Ui – 1941).

La question est de savoir quel est ce « ça / bête immonde » et où il se loge. Affirmer que « la bête immonde » a été le « repoussoir » qu’elle n’est plus, signifie que l’expression désigne finalement quelque chose de l’ordre de la métaphore, qui aurait fonctionné et qui ne fonctionne plus. Un peu comme le diable, aujourd’hui.

2° « La culture politique du RN » est un début de réponse à la question : vous faites du RN un parti qui a une « culture politique », et que vous différenciez des « religions séculières du 20ème siècle en général » (fascisme, nazisme, communisme), ce qui revient à dire qu’ il n’a rien à voir avec la « bête immonde ». [Vous remarquerez que mettre dans le même sac « religion séculière » le nazisme et le communisme demanderait quelques précisions, ne serait-ce que parce que le communisme a implosé de lui-même, alors qu’il a fallu une guerre mondiale pour arrêter le développement du nazisme.]

« et celle du maréchal en particulier ». Quelle était l’essence de cette « religion séculière en particulier », sinon le mythe de l’identité nationale ? Vous n’avez pas oublié les lois antijuives ni la rafle du Vel d’Hiv qui ont visé et conduit dans les camps d’extermination des hommes, des femmes et des enfants au motif qu’ils étaient juifs, autrement dit d’une identité qui n’était pas conforme.

Quelle est l’essence du discours du FN puis RN, sinon le même mythe de cette identité nationale ?

4° « Convoquer la bête immonde, ça ne convainc plus grand monde et c’est surtout se tromper de monde ». Au-delà du jeu avec les mots, il y a la confirmation de votre définition : la «bête immonde » est une sorte d’épouvantail obsolète et contreproductif. Autrement dit, l’idéologie qui a produit le nazisme, cette bête immonde,  est datée, contingente.

Maintenant : que se passe-t-il si on définit le « ça / bête immonde » de Brecht,  non comme un extrinsèque mais un intrinsèque de l’individu humain ?

Ce qui peut se formuler ainsi : le « ça / bête immonde » n’est pas allemand du 20ème siècle,  il est en nous tous, juifs, non juifs, peu importe. La « bête immonde » est tapie quelque part en nous, se nourrit de nos peurs et de notre angoisse liées à la conscience spécifique que nous avons de notre fin, et elle se réveille, à bas bruit avant de mettre en route une machinerie collective, quand nous envahit ce que j’appellerais la désespérance (ce qui demande un développement), quand tout est noir, qu’il n’y a plus de fenêtre à ouvrir et que ressurgit alors la solution du bouc émissaire.

Si elle s’est exprimée sous la forme du nazisme à un moment donné de l’histoire, elle est toujours là, sous des formes d’expression différentes, mais ce qui la constitue ne varie pas : le rejet de « l’autre » défini par le mythe « identité nationale » et son corollaire d’application concrète « préférence nationale ».

Ce qui varie, selon les moments de l’histoire, ce sont ses modes d’expression, dont personne ne sait à l’avance quelles en seront les modalités. Combien d’Allemands qui ont voté pour le pari nazi en 1932 imaginaient qu’ils votaient pour une guerre mondiale et des camps d’extermination ?

« Se tromper de monde » rejoint d’une certaine manière le discours de Serge Klarsfeld qui affirme que le RN est un parti projuif.

Il y a là quelque chose qui s’apparente à de la fascination.

Le mythe de l’identité nationale s’adresse aux passions tristes de l’individu enveloppées dans le manteau tricolore d’un patriotisme de discrimination qui finit toujours, un jour ou l’autre, par frapper le bouc émissaire historique que sont les juifs.

Le RN n’est pas un « parti politique » mais l’expression électorale d’une pathologie collective.

Cordialement.