Journal 87 – l’abbé, les talibans, le mari – (20/09/2024)

L’abbé Pierre, les talibans d’Afghanistan, le procès de Mazan (D. Pélicot – cf. 03/09/2024))

« Saint », disait-« on » de l’abbé Pierre. Le latin sanctus vient d’un verbe (sancire) qui signifie « rendre inviolable par un acte religieux ». Appliqué à l’abbé, je dirais que c’est pour le moins ambigu. Le comportement de cet homme et des autres prêtres/religieux coupables de violences/crimes sexuels est présenté sous l’angle de la contradiction dans le sens où le rapport au corps (dont la sexualité) est considéré comme un problème qui se pose dans et à l’église. La sexualité des prêtres/religieux est donc perçue comme une anomalie surtout quand elle est criminelle. Il en va tout autrement si on considère au contraire que l’église est un problème qui se pose dans la problématique du rapport au corps. Autrement dit, l’institution ecclésiastique est l’expression d’un déni du corps et de la sexualité qui ne peut plus s’exprimer que par la transgression d’interdits d’autant plus ambivalents qu’ils sont sacrés. Bref, l’anomalie n’est pas dans l’église, elle est l’église elle-même, et « sainteté » est un des outils de la transgression.  Certains qui ont approché l’abbé disaient qu’il était Dieu. Ce que fait Dieu ne peut pas être de l’ordre de la transgression.

Les talibans – ils viennent de réduire encore l’exercice de la liberté pour les femmes – en offrent un autre exemple religieux extrême et sidérant en ce sens qu’il est d’Etat. Leurs interdits – jusqu’au droit de chanter – seraient considérés comme inconcevables dans une fiction.

L’affaire Pélicot en est l’expression profane et la manière dont est conduit le procès – à la demande même de Gisèle Pélicot qui a refusé le huis-clos– constitue un problème : les vidéos prises par le mari  (elles montrent les rapports sexuels des « clients» et du mari lui-même avec son épouse inconsciente) sont diffusées dans l’enceinte du tribunal comme preuves de culpabilité des accusés.

Ma contribution au Monde sur cet aspect du procès :

« Le problème posé par les vidéos ainsi diffusées est celui de la réduction de G. Pélicot à l’objet qu’en a fait son époux, alors qu’elle est là en tant que sujet, qu’elle regarde et qu’elle est regardée en train de regarder. Autrement dit, une dissociation et un voyeurisme caractéristiques de certaines pathologies et qui peuvent entraîner des conséquences imprévisibles. Dans un procès criminel « ordinaire » est-ce que les preuves de culpabilité obtenues par les enquêteurs sont exposées devant la cour ou seulement devant le juge d’instruction ? »

Deux lecteurs ont répondu que les preuves sont fournies à la cour.

Ce qui m’a conduit à compléter par cette question :

« Quelle intimité reste-t-il à G. Pélicot dont le corps est vu utilisé comme dans un film pornographique ? Qu’il ait été tourné à son insu n’élimine ni le traumatisme ni les fantasmes. »

J’ajoute : la meilleure aide pour la victime, qui restera victime, est celle qui lui permette de comprendre comment elle a pu aimer, épouser et vivre avec cet homme pendant 50 ans, sans en percevoir la face sombre. Idem pour sa fille, ses proches et ses voisins.  Dans quelle mesure les scènes de viol montrées au public peuvent-elles y participer ?

Journal 86 – l’absurde – (19/06/2024)

Hier, sur mon vélo, je gravissais à mon rythme, donc lentement, la route en lacets qui monte jusqu’à Saint-Maurice-de-Navacelles (il y a un peu plus loin un cirque permanent) quand je fus doublé par trois cyclistes d’à peu près mon âge qui pédalaient allègrement sans essoufflement apparent, comme s’ils étaient en terrain plat ou comme s’ils faisaient du vélo d’appartement. L’un d’eux me confia, en passant, qu’il était équipé d’une assistance électrique – le moteur est repérable à l’épaisseur d’une partie du cadre – et… la modestie m’interdit de répéter les mots d’immense admiration qu’il m’adressa.

L’absurde suppose ce que j’appellerai une anomalie de référence : vous faites un quelque chose qui est supposé avoir un sens, et puis vous vous rendez compte que ce sens n’a aucun sens. Enfin, quelque chose comme ça. Camus explique ça beaucoup mieux que moi dans L’étranger. Tiens. Un sujet intéressant.  

Bon.

Hier, je grimpais la route en lacets. Dans le même temps, au Liban, après les bipeurs, les talkies-walkies des membres du Hezbollah explosaient, piégés par les services secrets israéliens, apparemment pas dans le contexte prévu. Toujours dans le même temps, D. Pélicot reconnaissait les faits de viol dont il est accusé (cf. article du 03/09/2024) et le journaliste qui rendait compte de l’ audience écrivait : « Simone de Beauvoir a dû se retourner dans sa tombe lorsque Dominique Pelicot a lancé : « On ne naît pas pervers, on le devient. » Ce matin, G. Erner donnait la parole sans contradicteur adéquat à un ancien responsable politique israélien, et à aucun moment ne fut évoquée la responsabilité israélienne dans le processus d’affrontement avec les Palestiniens. Un discours univoque proprement scandaleux sinon indécent, sur une chaîne du service public.

L’absurde naît de l’établissement d’un rapport qu’il suffit de ne pas chercher à établir.

Quand même…

Le contresens effarant du journaliste du Monde (S. de Beauvoir ne se retourne pas dans sa tombe, elle approuve), l’utilisation d’outils domestiques comme engins de guerre, le traitement partisan, sinon admiratif, sur France Culture, d’actes qui seraient considérés comme « terroristes » s’ils étaient commis par le Hamas ou le Hezbollah…

D’un côté, ces deux organisations dont le fondamentalisme obscurantiste est aux antipodes des principes hérités des Lumières qui fondent notre vie commune, de l’autre, le même fondamentalisme obscurantiste associé au pouvoir israélien qui se présente comme l’attaqué par ceux dont il a favorisé l’émergence, qui ne tient aucun compte du droit international et pour qui la coresponsabilité n’existe pas…

L’absurde naît du rapport de ces discours de mort avec ce qui permet de gravir paisiblement à bicyclette une route en lacets dans les Cévennes, avec ou sans assistance électrique.

Journal 85 – vendanges / vent mauvais – (16/09/2024)

Vent mauvais, parce que je viens de constater que 3200 personnes ont lu l’article Littérature 3 (Rutebeuf-Verlaine) publié le 7 juin 2020 – ce qui pour moi reste une énigme – , et que je pense à Chanson d’automne.

Vendanges, vent mauvais… Bon. Il n’y a pas de quoi éclater de rire, non, mais quand même, un jeu avec les sonorités des mots, de temps en temps…

D’autant qu’il y avait beaucoup de vent, des rafales impressionnantes, hier, dimanche du côté d’Uzès dans la parcelle de raisin blanc que le couple ami viticulteur/vigneron avait réservée aux sécateurs de leurs amis pour une matinée de vendange et de fête.

Ceux qui aiment le vin comprendront qu’il ne s’agit pas seulement de couper des grappes de raisin. Comme tailler la vigne – en hiver – n’a rien à voir avec couper du bois.

Le vent mauvais ne souffle pas seulement dans la poésie de Rutebeuf et de Verlaine. Il n’est pas non plus seulement météorologique.

Keir Starmer, le nouveau premier ministre britannique, travailliste, donc théoriquement « à gauche », est en visite à Rome pour étudier la recette anti-immigration imaginée par la néo-fasciste Georgia Meloni – transferts de migrants en Albanie.

En France, la fête de l’Huma a servi de vitrine aux désaccords entre des personnalités du Nouveau Front Populaire, arrivé en tête aux législatives et qui ne formera pas le nouveau gouvernement dirigé au contraire par une personnalité de droite membre d’un parti minoritaire.

Le Monde et les contributeurs mettent la focale sur ces désaccords, les stratégies et tactiques électorales.

Ma contribution rame à contre-courant.

« Les divergences entre les personnes – un phénomène – sont le signe de l’impasse où se trouve la gauche depuis la mort de l’utopie socialiste/communiste à la fin des années 80 comme alternative au capitalisme. Ce qu’on appelle « terrorisme » et le retour de l’idéologie d’extrême-droite sont les expressions du désarroi planétaire qui en résulte dont la tentation pathologique du repli sur soi. Le RN qui se fonde sur le mythe de l’identité nationale gravée dans le marbre et son corollaire de préférence nationale, n’est pas un parti politique mais l’expression électorale de cette pathologie à terme mortifère.  Ce qui fonde la gauche, c’est l’importance accordée au « commun » inhérent à toute vie sociale avec cette particularité que l’homme ne parvient pas au « satisfaisant » des sociétés animales. La définition erronée de ce commun spécifique de l’espèce humaine constitue la faille du marxisme. Il nous reste à le définir. Et c’est urgent. »

Et je m’en vais / Au vent mauvais / Qui m’emporte // Deçà delà / Pareil à la / Feuille morte/

Journal 84 – Violence et dialogue – (11/09/2024)

La violence, c’est celle des bombes envoyées dans la nuit de lundi à mardi par l’armée israélienne sur une zone de refuge qu’elle avait décrétée protégée et le témoignage (journal de 7 h00 – France Culture) de survivants enterrés sous le sable, sauvés de justesse. Une quarantaine d’hommes, femmes et enfants ne l’ont pas été.

Jusqu’à quel degré de destruction massive et quel type de répliques ?

Le dialogue, paisible, a pour objet une autre violence, celle de F. Pélicot contre sa femme.(cf. journal 79)

Ma contribution était une réponse à celles, nombreuses, des « incompréhensibles » et des jugements. Elle a suscité une réaction de « Robert » et un échange (limité par les quotas imposés par le journal) avec « Yannick ». Je les publie dans l’ordre chronologique.

                                                           —

Comment non seulement comprendre mais admettre ce qui, selon les critères du « raisonnable » (au sens premier) est incompréhensible et inadmissible ? Il y a un fait et, sauf à tenter de contourner le problème avec le jeu des étiquettes « monstre, inhumain etc. », son existence têtue, non modifiable, oblige à reconsidérer ces critères. D. Pélicot est un être humain qui nous révèle ce dont peut être capable, seule parmi toutes les autres espèces, l’espèce humaine. Il n’est ni le premier ni le dernier. Cet été, France Culture a proposé une série d’émissions sur la Saint-Barthélemy.  Parmi toutes les figures « remarquables », celle d’un orfèvre, qui a tué à lui seul, de ses mains, plus de cinq cents protestants, dont ses voisins.  Il avait « de bonnes raisons ». D. Pélicot en avait, lui aussi.

Yannick : Un exemple terrible est le génocide au RWANDA à l’encontre des TUTSIS où votre voisin se transformait en tueur , violeur, tortionnaire avec une désinhibition totale révélant toute la cruauté, le sadisme, la perversité, la violence qu’un être humain lambda est capable d’exprimer en passant aux actes :l’inhumanité de l’humanité. A contrario dans ce même génocide ,certains humains eurent des actes de protections pour des personnes ne relevant pas de leur ethnie…

Ma réponse : Je voudrais attirer votre attention sur « l’inhumanité de l’humanité » – j’en comprends l’esprit – qui laisse penser qu’un homme pourrait commettre un acte qui ne serait pas humain. Tout acte commis par un être humain ne peut être qu’humain. Ce réel difficile à admettre explique  « crime contre l’humanité » qui n’est en réalité qu’un crime « de » l’humanité. Le reconnaître invite à identifier ce qui nous différencie radicalement des autres espèces vivantes.

Robert :  Pélicot ne pouvait pas se dire que le führer ou le roi Charles IX ou le pape ou les autorités Hutus approuvaient ses actes horribles. Il agissait pour son propre compte.

Ma réponse : In fine, on agit toujours pour son propre compte.

Yannick :  Pour les animaux ,je serais pas si affirmatif , pour la raison que l’humain est un animal doté d’un organe hypertrophié ,son cerveau qui lui donne des spécificités comportementales. Mais les comportements innés demeurent : l’altruisme pour son espèce est observée des insectes aux mammifères, à contrario la violence gratuite( différente de l’agressivité) ,le harcellement gratuit, voire le « sadisme » par jeu existe aussi : mon chat qui joue avec la musaraigne, les dauphins qui harcèlent puis tuent les marsouins pour le fun en bandes qui  » kinappent » une femelle pour la  » violer » sous menaces et blessures , la meute de loups qui a toujours un individu défouloire .Difficile d’être dans leurs esprits et savoir le degré de plaisir , eux par contre n’ont pas le plaisir d’enfeindre la loi : summum du sadisme…

Ma réponse :  La question que posent vos exemples – et que vous évoquez vous-même – est celle du sens que nous donnons à ces comportements.  Est-ce que le chat se plaît à faire souffrir la musaraigne ou bien est-ce qu’il essaie de maîtriser un mouvement (il joue de la même façon avec un bouchon ou une bille) ? Pour m’en tenir à un exemple extrême, les animaux ne construisent pas de théories qui conduisent à construire des camps d’extermination. Je dirais que ce qui nous caractérise, en tant qu’espèce, est, au sens littéral, l’insatisfaction qui n’est évidemment pas une cause en soi, mais le produit d’autre chose. A mon sens, le type de conscience que nous avons de notre fin (discours biologique – comme les autres espèces – et, ce qui nous est spécifique, discours conscient depuis l’âge de 3 ou 4 ans). Avec ce constat : la mort est le seul réel qui ne soit pas enseigné et qui ouvre les portes du « croire » avec ses dérives de tous ordres.

Journal 83 – Marx (Karl) – (10/09/2024)

Dans Les matins de France Culture, le débat avait pour intitulé : La gauche a-t-elle laissé passer sa chance ?

Je n’insiste pas sur l’aspect benêt de l’expression. Il y a des chances qui passent, là, comme ça, et la gauche l’a laissée passer… comme l’enfant sur le manège laisse passer le pompon. Quelle maladroite, cette gauche !

L’invitée était Stéphanie Roza, chargée de recherches au CNRS, spécialiste des Lumières et de la Révolution française et auteur de Marx contre les gafam (Google, Apple, Facebook et Microsoft).

En revanche, j’insiste sur l’anachronisme du titre qui est à mon sens l’expression du désarroi général, objet de nombreux articles du blog.

Comme « on » ne sait pas à quel saint se vouer pour tenter de comprendre pourquoi on n’a plus de solution de rechange,  ce qu’est ce monde qui va dans le mur, qui n’en finit pas de se massacrer un peu partout, « on » va chercher Marx qui – en dépit du fiasco de l’expérimentation communiste – demeure une valeur sûre en ce sens qu’il propose une description du réel social, économique, politique tel qu’il est, c’est-à-dire en-dehors de toute morale et de toute idéologie. Si je devais résumer : comment ça marche.

La difficulté tient à l’application qui en a été faite et qui conduit à chercher dans les textes moins connus des éléments nouveaux qui contribuent à occulter le point faible, la faille du marxisme dont Marx lui-même avait l’intuition et qui le conduisit à dire qu’il n’était pas marxiste.

Ce qui aboutit à s’intéresser aux nouvelles formes que peut prendre le capitalisme – dont les gafam – et créer l’illusion qu’on découvre du nouveau en en décrivant les effets.

Mais, du point de vue marxiste, il n’y a pas de différence essentielle entre le principe qui constitue la manufacture textile anglaise du 19ème siècle et celui qui constitue les gafam ou quelque autre forme moderne que ce soit.

La question que pose le fiasco de l’expérimentation communiste, est celle que Marx a évacuée de son discours – il l’a refoulée – à savoir le rapport à l’objet et ce qu’il signifie du sujet humain.

Pour ceux que le problème intéresse : les séries d’articles « Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes » (à partir du 02.09/2020) / « Commun » (à partir du 12/05/2022).

Journal 82 – Bat Hefer – (09/09/2024)

L’Irlande et la Bretagne, c’était en juillet, août et la première semaine de septembre.  

Il y a eu les Jeux Olympiques, Paralympiques…

A propos des Paralympiques. Je ne parviens pas à « me faire » au à côté (un des sens du grec para) des vrais jeux. Pas Parolympique, ni paraolympique qui étaient pourtant possibles. Non. La suppression du O met l’accent sur para et renvoie à paralysie, paraplégie.

L’enjeu social du handicap est de ne pas être à côté, mais parmi, au milieu de.

Et puis.

Est-ce que ce regroupement de handicapés luttant les uns contre les autres aide à comprendre et accepter le handicap ? Ou bien…

Je pense à Freaks, le film de Tod Browning.

Un message positif sur et pour les handicapés ordinaires de la vie ordinaire ?

Même question pour les JO et les gens ordinaires.

J’ai vu et entendu l’enthousiasme suscité par les victoires du nageur Léon Marchand. J’ai lu les articles dithyrambiques. Essentiellement, est-ce pour la performance de l’individu ou pour la performance du représentant de la France ?

Allons, allons, tout s’est bien passé et la vie est quand même plus cool sans toutes ces questions, non ?

Bat Hefer est le nom d’une petite ville israélienne. Le Reportage de la rédaction (7 h 25, dans Les Matins de France Culture) lui était consacré.

G. Erner (le meneur de jeu des Matins) introduit le reportage avec cette indication : « Bat Hefer est une ville située près du mur qui sépare Israël de la Cisjordanie. »

Des habitants témoignent. Ils perturbés, effrayés par les actes de violence (dont des tirs à balles réelles) provenant de l’autre côté du mur. L’autre côté du mur, c’est aussi la Cisjordanie.

Ce que précisera le reporter – et qu’a omis G. Erner – c’est que Bat Hefer est en Cisjordanie occupée, c’est-à-dire un territoire palestinien illégalement annexé par Israël pour y implanter des colons. Ce sont eux, les colons, qui disent leur inquiétude, notamment parce que le mur n’est pas continu. L’une d’eux – elle israélo-allemande – déclare que les murs tombent un jour, et elle cite le mur de Berlin. Et le reporter ajoute  : « Sa maisons ressemble à s’y méprendre à celles du kibboutz attaquées le 7 octobre dernier. »

Le message est clair dans son inversion des responsabilités : les agresseurs sont les Palestiniens.

Journal 81 – Bretagne 4 – Rien (06/09/2024)

Michel Barnier qui vient d’être désigné premier ministre par le président de la République, est membre du LR (Les Républicains) qui a obtenu aux alentours de 6% des voix et 47 députés lors des dernières législatives. C’est un parti minoritaire, loin derrière le Nouveau Front Populaire (27% et 178 députés), Ensemble pour la République (22% et 150 députés), et le RN (35% et 142 députés).

L’argument du président est celui du « viable » : à quoi bon désigner une première ministre de gauche qui sera immédiatement renversée ?

Cet argument est le refus de la dialectique qui, dans le cas de figure invoqué par le président, peut se formuler ainsi : par principe démocratique, la constitution du gouvernement est à l’initiative de la force politique arrivée en tête, or ce gouvernement est immédiatement renversé, ce qui signifie une contradiction originale dont personne ne peut savoir comment elle sera résolue avant qu’elle n’existe, parce que c’est son existence qui peut produire les moyens de sa résolution qui ne lui préexistent pas.

J’ai envoyé cette contribution – elle n’a pas été censurée pour « apologie du terrorisme » (voir les articles précédents) – qui tente de comprendre ce qui peut résulter de cette désignation dans l’inconscient collectif.

« Le message envoyé par le président est celui du « rien ne bouge ». En revanche, choisir le groupe politique arrivée en tête des élections pour permettre la confrontation du gouvernement à la diversité et aux contradictions du résultat de ces élections, aurait été celui du « vivant ». Le choix du « rien de bouge » revient à dire « vous avez voté pour « rien », et le « rien », c’est la mort. Ce message est un des symptômes de la pathologie collective, dont le (message du) président est l’expression politique, le RN l’expression électorale. »

Journal 80 – Bretagne 3 – le problème du gris (04/09/2024)

Ceux qui s’intéressent à la peinture jusqu’à prendre le pinceau savent que la question « première » est celle du gris qui ne se réduit pas au mélange du blanc et du noir mais qui est aussi celui du rouge et du vert.  « Première » dans le sens où elle est celle de l’émergence de la couleur et que la couleur n’est pas une reproduction mais une construction. L’écueil est celui de la boue auquel peut conduire la recherche ratée, autrement dit la négation de la couleur qui peut conduire à la destruction de la toile ou au suicide du peintre.

Nous vivons un moment de gris/boue.

En témoignent le résultats des législatives et les tergiversations du président.

Et, plus encore dans ce contexte, l’incapacité chronique à pousser le questionnement jusqu’à l’essentiel.

J’écoutais ce matin Anton Brender – chef économiste de Candriam (société transeuropéenne de gestion d’actifs, professeur associé honoraire à l’université Paris-Dauphine), invité des Matins de France Culture – établir la liste de tout ce qui ne fonctionne pas (école, santé, services publics dans l’ensemble et dans le monde). Il expliquait par exemple que l’ouverture de l’enseignement du second degré à tous (1975) avait été une bonne chose mais qu’elle ne donnait pas de bons résultats parce que les moyens financiers n’avaient pas été à la hauteur de l’enjeu.  Même type d’analyse pour la santé, les prisons etc.

Là commence le gris/boue en ce sens qu’il ne pose pas la question du pourquoi / pour quoi de cette carence qui apparaît donc comme une cause en soi « explicable » soit par la négligence, soit par la manque de « volonté politique », autrement dit un intangible, de l’ordre du non-intentionnel, du dépourvu de sens.

A aucun moment ce monsieur (auteur de nombreux ouvrages dont les intitulés laissent penser qu’il a des préoccupations sociales) ne pose la question du rapport entre le commun (dont les services publics) et la logique du capitalisme. En aucun moment il n’évoque pour l’école la nature du discours global d’enseignement.

Je suis allé voir sur Wikipédia : « Candriam est une société de gestion d’actifs paneuropéenne créée en 1996 dont le siège social se situe à Luxembourg. À fin décembre 2022, leurs encours s’élevaient à approximativement 139 milliards d’euros. Le Groupe dispose de centres de gestion à Luxembourg Bruxelles Paris et Londres, et ses activités commerciales couvrent l’Europe, les États-Unis, le Moyen-Orient et, par le biais de sociétés de distribution affiliées, la région Asie-Pacifique. Ils proposent des solutions d’investissement dans cinq classes d’actifs : obligations, actions, stratégies à rendement absolu, investissements durables et allocation d’actifs. »

Ce qui permet de comprendre les limites de son questionnement.

Mais celles du journaliste ?

Je vous propose le gris de ce matin breton.

Journal 79 – Bretagne 2 – l’affaire Dominique Pelicot (03/09/2024)

A propos de l’être humain, Montaigne écrit dans ses Essais (I,1) : « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. »

Dominique Pelicot en est une illustration « merveilleuse » dans le sens extra-ordinaire.

Ce monsieur, âgé de 71ans, comparaît devant la cour criminelle du Vaucluse pour avoir fait violer son épouse, inconsciente – il la droguait –, pendant une dizaine d’années par des dizaines d’hommes qu’il recrutait sur Internet. Une cinquantaine d’entre eux seront à ses côtés sur le banc des accusés.

Le couple est marié depuis cinquante ans et, jusqu’à ce que les preuves lui soient fournies, son épouse disait de lui « c’est un super mec ».

Outre la perversion du mari et de ceux qui ont participé à ce viol – certains disent qu’ils pensaient qu’il s’agissait d’un jeu et que la femme simulait l’inconscience – il y a au moins deux problèmes essentiels :

–  comment un homme que sa famille et ses proches considéraient comme un époux, père, grand-père et copain bien sous tous rapports, peut-il dissimuler ainsi sa part d’ombre ?

– comment une femme qui vit pendant cinquante ans à côté de cet homme peut-elle ne pas percevoir cette part d’ombre ?

Montaigne est là pour nous rappeler cette réalité spécifiquement humaine de la dissimulation et, vraisemblablement, du déni.

 PS : Les censeurs du Monde ont justifié l’effacement de ma contribution (voir le journal 78) par le motif « apologie du terrorisme ».

L’homme est aussi sujet à la bêtise  

Journal 78 – Bretagne 1 – chantage et censure (27/08/2024)

Le problème du bateau naviguant, c’est qu’il n’a pas de jambes (cf. « Maman les p’tits bateau… ») même quand il est gros. Et le ferry qui relie Cork à Roscoff est gros. Donc, il bouge d’avant en arrière et de gauche à droite – si on ne connaît pas le langage approprié – de la proue à la poupe et de bâbord à tribord si on le connaît, et il bouge beaucoup quand, de son côté, la mer bouge – comme on dit si on n’est pas un vieux loup de mer (les loups de mer sont toujours vieux) –  quand elle est « formée » si on a les traits burinés (une manière habile de ne pas avoir à répéter « vieux loup de mer » et ce qui précède) par les embruns et le soleil. Là, elle était relativement formée – genre adolescente – mais suffisamment pour que les voyageuses fragiles (les hommes, eux, ne sont jamais fragiles) restituassent (presque une onomatopée) le dîner qui, soit dit en passant, n’est pas remboursé.

Nous sommes sortis du ventre du bateau comme Jonas de sa baleine pour traverser du nord au sud le Finistère sous le soleil – le soleil, c’est ce qui est rond et jaune-orangé quand il n’y a pas de nuages.

Kérity où nous sommes depuis dimanche est un sympathique petit port de plaisance que nous avons sous les yeux quand nous nous approchons d’une fenêtre.  

C’était une entrée en matière bretonne. J’aurais pu ajouter les crêpes de Saint-Guénolé, les huîtres de l’Ile-Tudy et les deux tourteaux – quand elles sont des femelles, dit-on tourterelles ?

La vie continue donc sans le décalage horaire irlandais et les émissions de radio matinales peuvent être écoutées en direct.

J’ai donc appris que le président ne nommerait pas Lucie Castets à Matignon pour la raison qu’elle est de gauche, que la gauche contient LFI et que les partis du centre, de la droite et de l’extrême-droite on dit au président qu’ils ne l’accepteraient pas bien que – après le chantage présidentiel, apparemment raté – LFI ne demande pas de postes ministériels. La raison, cette fois, c’est le programme de la gauche.. 

Un mauvais esprit pourrait faire remarquer qu’il aurait été possible de tenter l’expérience de négociations et de compromis au coup par coup, quitte à constater que ça ne marchait pas. Mais non. Ça ne peut pas marcher a priori parce que la gauche à Matignon est un impensable, toujours a priori.

Le président va vraisemblablement nommer un non-politique ou un politique suffisamment tiède pour obtenir des majorités de circonstances   qui ne changeront rien. Le RN qui se sera abstenu le temps qu’il faut, fera alors valoir qu’il est « ce qu’on n’a pas encore essayé ». Autrement dit, il demandera qu’on lui reconnaisse le droit d’être ce qui est refusé à la gauche, un a posteriori.

A propos de mauvais esprit.

J’ai envoyé au Monde une contribution à propos de l’attentat contre la synagogue de La Grande-Motte et de l’antisémitisme qui le motive – apparemment, son auteur est, pour faire court, « un pauvre type ». Le journal l’a publiée avant de la retirer. J’ai demandé pourquoi. Il m’a été répondu qu’elle était « illégale », par rapport à la charte qu’il faut respecter (pas d’insultes, respect des personnes etc.)

J’ai répondu ceci : « Vous pourriez, s’il vous plaît, préciser pourquoi cette contribution a été publiée – elle n’était donc pas « illégale » – avant d’être retirée –  elle l’était devenue. Je lis et je relis… et je ne vois rien qui, au regard de la charte, justifie cette « illégalité ».  Je n’imagine pas une seconde que l’humour en soit l’explication. »

J’attends la réponse.

Voici la contribution :

« Il va de soi qu’il ne saurait y avoir aucun rapport entre le comportement du gouvernement israélien, mesuré, non provocant, respectueux des résolutions onusiennes, attentif aux recommandations de ses alliés, et des comportements d’individus dont la démesure, la provocation et le non-respect des biens et des personnes de confession juive, pourraient laisser supposer le contraire. Un Etat ne saurait être qualifié de « terroriste », surtout par ceux qui utilisent cette étiquette pour se persuader qu’ils ont expliqué quelque chose, qui assurent que le Hamas est de l’ordre de la génération spontanée et la guerre a commencé le 7 octobre 2023. »