Journal – 54 – Les intellectuels et l’erreur – ( 08/06/2025)

Un essayiste (Samuel Fitoussi) vient de publier un livre intitulé Pourquoi les intellectuels se trompent.

Là, commence l’angoisse. Si je critique l’intitulé, je me comporte en intellectuel, et comme l’auteur est un spécialiste de l’intellectuel qui se trompe, il est probable que ma critique signifiera que j’en suis un.

D’autant que cet intitulé dénote une grande finesse d’esprit puisqu’elle distingue l’erreur de l’intellectuel et l’erreur du pas-intellectuel, en particulier leur différence essentielle qu’il illustre dans un exemple lumineux : le boulanger qui se trompe risque de perdre son commerce donc il a intérêt à corriger son erreur, alors que l’intellectuel qui se trompe a beaucoup à perdre s’il change ses idées puisque ce sont ses idées qui le font vivre.

Voilà. Il est absolument vrai qu’il n’y a aucune différence entre une baguette de pain pétrie, cuite et qu’on déguste quand elle sort du four et une pensée élaborée. Par exemple, Kant écrit La critique de la raison pure le mardi matin (il ne pense pas le lundi) et le lecteur qui la lit en prenant son petit-déjeuner (la moitié de la baguette du boulanger) voit immédiatement si l’analyse manque de sel, si elle n’est pas asse travaillée, si la texture est un peu molle Je le disais, c’est lumineux de fine intelligence intellectuelle qui ne se trompe pas.

D’accord, mais l’erreur de l’intellectuel, d’où vient-elle, demandez-vous ? C’est tout aussi lumineux : « Plus vous êtes instruit, plus vous aurez tendance à adopter des positions extrêmes ; plus vous êtes informé, plus vos opinions risquent d’être polarisées ; plus vous êtes diplômé, plus vous vous persuadez facilement que les autres développent des arguments biaisés ; plus vous vous montrez agile d’esprit, plus votre mauvaise foi possède d’élasticité, vous permettant de toujours retomber sur vos pieds… »

Autrement dit, moins on est instruit, plus on adoptera des positions équilibrées, plus on sera ignorant, plus on sera moins polarisé, moins on sera diplômé, plus on sera intellectuellement honnête, et plus on sera brut d’esprit, moins on sera de mauvaise foi.

En applaudissant cette apologie de l’ignorance qui invite à fixer le seuil à partir duquel l’instruction devient un danger public, nous pourrions, pour commencer, ramener la fin de l’école obligatoire à 14 ans en limitant l’accès au second degré et à l’université à quelques-uns qui seraient étroitement suivis par une équipe médicale chargée de mesurer le trop d’instruction, d’information, de diplômes.

Oui, vous l’avez deviné, l’intellectuel qui se trompe est surtout, sinon exclusivement, de gauche, et l’intellectuel de gauche qui s’est le plus trompé (plus exactement il s’est toujours trompé) s’appelle Jean-Paul Sartre dont la figure est dessinée sur la couverture du livre pour qu’on ne se trompe pas.

L’auteur oppose à ce monde de l’erreur intellectuelle, les réseaux sociaux parce qu’ils sont le bon sens du peuple qui corrige les dérives de ceux qui pensent de manière erronée. Surtout ceux qui s’occupent des sciences sociales qui critiquent la civilisation européenne, chrétienne, blanche et le patriotisme.

Cette fine analyse psychologique du danger de savoir oublie un paramètre : celui du moment de l’histoire dont il parle et la problématique du « commun » qui en fut le constituant principal. Ce paramètre n’excuse évidemment rien, mais il permet de comprendre pourquoi des intellectuels, nombreux, ont soutenu les entreprises révolutionnaires en URSS, en Chine, à Cuba, le renversement du shah d’Iran etc. Pourquoi ils n’ont pas dénoncé dans le moment où ils l’ont su, les crimes de Staline, de Mao, de Castro etc.

La critique évidemment nécessaire est à construire – elle n’a pas à voir avec « l’erreur » – dans le cadre de la dialectique qui prévalait alors entre capitalisme et socialisme. Si, au vingtième siècle, la révolution socialiste/communiste a tué et en masse, le capitalisme aussi, et il a été défendu lui aussi, par des intellectuels. Raymond Aron dont l’auteur fait l’éloge (contre Sartre) a soutenu le putsch de Pinochet, mais lui n’était pas un intellectuel qui se trompe.

Sa démarche s’inscrit dans le discours populiste actuel qui cible les élites, en particulier l’université,  et qu’il oppose au peuple qu’il confond avec la population.

Pour un spécialiste de l’erreur intellectuelle, c’est un bon exemple.

Journal – 53 – Le mauvais procès de la Fast fashion (la mode éphémère) – (03/06/2025)

D’abord les données (France Culture – Journal de l’éco – 03/06/2025 à propos d’un projet de loi visant à réguler cette « industrie dévastatrice en termes d’environnement et de droits humains » ) : la production des vêtements à bas coût et jetables (48 produits par habitants sont mis sur le marché chaque année en France et 35 jetés chaque seconde)  = 8% des émissions à effet de serre.

Argument publicitaire de la marque chinoise Shein :   la mode est un droit, pas un privilège, pourquoi serait-elle réservée aux riches ?

La journaliste explique la stratégie de la marque : « Masquer le fait que les comportements de consommation sont en fait très largement dérivés de l’organisation économique des filières et de leurs modèles économiques et elles s’appuient sur un phénomène plus large, la valorisation de la nouveauté. »

Selon la sociologue invitée : « Il n’y a pas de demande de consommateurs, elle a été complètement construite, renouvellement, nouveauté, placards remplis de vêtements comme*… ( quoi ? elle ne précise pas, voir plus bas), une façon de prouver qu’on participe bien à cette vie sociale. On va rendre ce qui est prisé par l’ensemble de la population accessible à tout le monde mais ça c’est d’abord au service de la construction de modèles économiques qui eux visent à produire de la rente économique à des taux très élevés. (..) [Question : Est-ce que le problème peut être réglé à partir des consommateurs ?] Ils n’ont pas le pouvoir d’achat pour se détourner de ces produits et puis si on considère qu’il y a des systèmes, des produits qui sont plus éthiques que d’autres, pourquoi est-ce qu’il n’y a pas une régulation qui les porte ( ?) davantage. Les enjeux éthiques sont collectifs et c’est à la collectivité d’en organiser les conditions. »

En quoi est-ce un mauvais procès ?

Cette production n’est pas plus déterminée par des « besoins » que toutes les autres, par exemple celle des chaussures à bouts pointus ou ronds, des montures de lunettes bleues ou rose, des yaourts « saveur de citron », des grosses voitures ou encore des cravates à pois.

Le problème que n’abordent jamais la journaliste et son invitée, et qui n’est pas celui de « l’organisation économique des filières » ni « des modèles économiques », concerne le modèle économique global qui s’appelle le capitalisme.

La publicité de la marque chinoise vise, et de manière pertinente,  la « mode » incarnée par la haute couture, le luxe en général, en transférant l’immortalité de l’objet (une robe de Dior ne se jette pas – Le comme* annonçait évidemment les garde-robes) dans l’abolition du temps par la permanence du changement.

L’argument publicitaire du fabricant chinois ne va évidemment pas jusqu’à cette problématique. Son objectif n’es pas de faire penser mais de vendre. Comme tous les autres.

Le mauvais procès consiste donc à faire comme si ce nouveau type de commerce était d’une nature nouvelle et à laisser entendre que l’industrie et le commerce traditionnels (le mot capitalisme n’est jamais prononcé) se soucient d’éthique.

Journal – 52 – La protection du « tu ne tueras point » – (28/05/2025)

C’est le leitmotiv de Burno Dallaporta (néphrologue), invité une nouvelle fois (cf. Journal 46 – 13/05/ 2025) avec François Blot (médecin réanimateur) par Quentin Lafay (27/05/2025 – 18 h 20 – France Culture) à propos de la loi sur l’aide à mourir votée par l’Assemblée nationale.

En écoutant B. Dallaporta, je me surprends à me demander si je suis bien sur France Culture, si tant est que la culture commence par la capacité à examiner la validité de ses références, des socles théoriques sur lesquels on construit son discours.

Celui de B. Dallaporta repose sur le « tu ne tueras pas » dont il affirme qu’il est remis en cause par la loi qui vient d’être votée et qu’il inscrit dans ce qu’il appelle la « morale universelle ». Je cite : « C’est une loi [la loi sur l’aide à mourir]  où l’on fait tomber l’interdit de donner la mort dans une civilisation, c’est un phénomène anthropologique extrêmement préoccupant. C’est gravissime ».

Il cite le nom de Paul Ricoeur, il parle à toute vitesse en mangeant ses mots, mêle « morale, éthique, universel, axiologique, matrice de pensée, symbolique imaginaire » dans une bouillie indigeste, dit qu’un nombre considérable de personnes va être éligible (pourquoi l’autre intervenant ou le journaliste ne lui pose pas la question : et alors ? Est-ce que nous ne sommes pas tous, lui aussi, des éligibles en puissance ? ), dit que si une personne arrête un traitement elle aura une vie altérée et demandera l’aide à mourir  (encore une fois : et alors ?), et, pour valider l’argument de l’intériorisation des critères d’utilité et de rentabilité instillés par la société néolibérale, il prend l’exemple d’une personne isolée dans un désert médical qui ne peut pas avoir de rendez-vous adéquat et pour laquelle « le plus simple, c’est l’euthanasie » ( mais avec l’aide de qui ?).  Il ne lui vient pas à l’esprit de poser la question du désert médical, ni, non plus, de remarquer qu’il condamne cette personne théorique à souffrir et à mourir sans aide.

J’arrête ici l’énoncé du discours de ce monsieur qui répète et répète sans fin des formules apprises, pour m’en tenir à l’intitulé de l’article.

« Tu ne tueras pas » est pour lui l’expression de la morale universelle qui sert de garde-fou… notamment pour les fantasmes des médecins qui auraient envie de donner la mort. Je n’invente rien, c’est ce qu’il dit.  

Tout son discours repose là-dessus.

Que devient-il si on lui fait remarquer que ce « tu ne tueras pas » est une injonction, un interdit moral,  tout ce qu’on voudra, mais pas un principe, donc qu’il n’a rien d’universel ?

Nous passons notre vie à tuer. A tuer les animaux et les végétaux pour nous nourrir – et eux aussi, selon le mode qui leur est propre – et, de temps en temps, à tuer d’autres hommes par centaines de milliers, voire par millions, de manière tout à fait légale, organisée et planifiée, dans une activité qui s’appelle la guerre, toujours justifiée par une morale quelconque ou un dieu. 

Dans le bredouillement de ce monsieur – dont je ne discute pas les compétences médicales – se nichent à la fois la peur et l’hypocrisie.

La peur – sa peur…  –  s’exprime dans le tableau apocalyptique des effets de la loi. A l’entendre, nous tous, les hommes, et donc y compris les médecins, sommes à l’affût de ce qui nous permettra de tuer. Et quand, s’agissant des dérives, notamment des prélèvements d’organes après euthanasie, le journaliste lui demande s’il a des exemples, il répond « Je pense que ça se fait en Belgique, au Canada. Je pense. » Peut-être que la question « Vous pensez, ou vous savez ? » aurait été bienvenue.

Quant à l’hypocrisie : « L’intégralité morale du professionnel de santé n’est pas attaquée lorsqu’il réalise l’arrêt de traitement, ce sont des bonnes pratiques, elle commence à être attaquée avec le suicide assisté et elle l’est encore plus avec l’euthanasie. »

Voilà. Tout le monde sait que la sédation profonde – elle est autorisée – n’est pas l’absence de souffrances pour la personne concernée qui le sait, et qui sait aussi combien sa mort dans ces conditions (notamment l’asphyxie…) sera éprouvante, non seulement pour lui, mais pour son entourage.

Ce genre de discours, débité sans réplique adéquate, est, sur France-Culture, un crève-cœur.

Journal – 51 – Gaza = Auschwitz ? – (25/05/2025)

Le débat a pris de l’ampleur dans l’espace numérique du Monde, à propos d’un article relatant les excuses d’une journaliste (Léa Salamé)  qui regrette de ne pas avoir coupé au montage de son émission (Quelle époque – France2) l’identification faite par un autre animateur invité (Thierry Ardisson) de Gaza à Auschwitz.

C’est à mon sens un « faux » problème qui, compte tenu de la théorisation et de la dimension de l’holocauste, ne peut avoir pour effet que d’atténuer la responsabilité du gouvernement israélien.  

Voici ma contribution :

« Avec l’Autorité palestinienne, la politique israélienne est coresponsable de l’émergence du Hamas et de son succès électoral de 2006, à Gaza et en Cisjordanie. Coresponsable aussi de la montée de la colère par le blocus imposé à Gaza à la suite de cette élection, par la colonisation et l’occupation en Cisjordanie, par les conditions de vie imposées aux Palestiniens. Le massacre du 7 octobre, à la fois criminel et suicidaire, n’est pas un commencement, mais un moment de l’affrontement. La destruction systématique de Gaza, les dizaines de milliers de morts sous les bombes, par carence de soins médicaux ou par famine, les conditions dans lesquelles est déplacée sans cesse la population, ces actes, couplés avec les déclarations des ministres fondamentalistes d’évacuation des Gazaouis de leur territoire et le jusqu’au-boutisme réitéré de B. Netanyahou, constituent une réalité d’autant plus sidérante qu’elle a pour acteurs les élus d’une nation dépositaire de la mémoire de la Shoah. »

Journal – 50 – Le révélateur de la limite – (22/05/2025)

Ofer Bronchtein était invité du journal de 12 h 30 (France Culture – 22/05/2025) Il est cofondateur et président du Forum international pour la paix dont l’objectif est « soutenir toutes mesures concrètes visant à mettre en place les fondements d’une coopération future et durable entre les deux peuples [israélien et palestinien] ».

Le journaliste lui demande sa réaction à l’attentat commis à Washington  qui a provoqué la mort de deux membres de l’ambassade israélienne :

« C’est une horreur. Qu’on soit propalestinien, c’est légitime, mais qu’on devienne antisémite ou anti-israélien et qu’on commette des actes barbares comme celui qui a été commis dans la nuit à Washington c’est absolument inacceptable. »

Ce qui est introduit par « mais » est le révélateur de l’intitulé de l’article. Selon les informations, l’auteur de l’attentat, un citoyen américain originaire de Chicago, a invoqué à plusieurs reprises la libération de la Palestine « Free, free Palestine ! »  Rien d’autre.  

L’identification de ce crime à un acte « antisémite et anti-israélien » revient donc à évacuer le traumatisme créé par ce qu’il se passe à Gaza. Il n’est pas difficile de comprendre comment le massacre systématique des Gazaouis par les bombes, la famine et la destruction du système de santé peut susciter une colère qui conduise à de tels actes dont la désespérance le dispute à l’absurdité. Il est inévitable que d’autres, tout aussi meurtriers, suivront tôt ou tard, en réponse aux crimes du gouvernement israélien qui, lui, pratique la terreur, mais qu’aucun gouvernent européen prompt à parler de terrorisme ne dit terroriste. L’ « absolument inacceptable » pour l’attentat de Washington devrait l’être aussi pour la politique de B. Netanyahou que dénonce ce monsieur, mais pas avec les mêmes mots.

Ce refus de prendre en compte le traumatisme de Gaza se manifeste un peu plus loin dans son discours [ « (…)  la guerre à Gaza suite à l’opération barbare terroriste du 7 octobre »]  qui « oublie », donc, ce qui, en amont du 7 octobre, a contribué (avec la responsabilité des Israéliens) à l’émergence puis à l’élection du Hamas.

Quel poids pèse ce Forum international pour la paix dont aucun des objectifs, n’est la reconnaissance d’un Etat palestinien ?

Journal – 49 – L’axiome du mollet – ( 21/05/2025)

Tout le monde sait que la pire des situations pour ceux qui écrivent ou qui parlent ou les deux,  est celle où « tout va bien » puisqu’il faut qu’au moins une chose aille mal pour prendre la plume ou ouvrir la bouche ou les deux, encore que la plume ne se prenne plus aujourd’hui que pour la préparation d’une volaille fermière, mais je m’égare.

Or, nous sommes dans ce cas de figure : à part quelques bricoles ici ou là, « tout va bien ! ». J’ai mis un point d’exclamation pour bien montrer que c’est vrai.

Enfin presque.

Ce matin, en grimpant à bicyclette une côte cévenole, je réfléchissais à cette pensée de Pierre Dac : « Si haut qu’il peut grimper, un chemin qui monte n’est rien qu’un chemin qui descend en sens inverse, et réciproquement. » Et je me disais que, pour rendre cette activité moins ahanante et soufflante, il suffirait de tourner le vélo dans l’autre sens chaque fois que la route monte.

Ce n’est qu’une vague introduction approximative à la problématique de « l’axiome du mollet ».

Tous les cyclistes savent en effet que « le vélo fait le mollet beau » qu’on peut également écrire en langage faux n’est tic (ou presque)  :« l’vélofèl’molèbo ».

Bien. La question angoissante est de savoir qui est à l’origine de cet axiome vélocyclopédique dont l’honnêteté intellectuelle m’oblige à préciser que certains se demandent s’il ne serait pas plutôt un théorème.  Moi, je soutiens mordicus qu’il s’agit d’un axiome, et puis c’est tout.

Quant à son origine, donc, les avis divergent. S’il est sûr que ce n’est pas Platon (Socrate ne pratiquait pas la bicyclette), la communauté scientifique se divise entre Pythagore et Thalès dont on sait qu’ils passaient leurs vacances dans les îles de la mer Egée appelées Cyclades,  d’où viennent cycle et cycliste (mais pas Tour de France parce qu’à l’époque, c’était la Gaule) inutile de le préciser.

Pour ceux qui n’ont pas bien écouté en classe  :

– le théorème de Pythagore : « Dans un triangle rectangle, le carré de la longueur de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des deux autres côtés.»

– le théorème de Thalès : « Si deux droites parallèles coupent deux droites sécantes, alors elles déterminent deux triangles dont les côtés correspondants ont des longueurs proportionnelles. »

Quel rapport avec les deux roues du vélo qui ne sont pas triangulaires ? demandez-vous avec une perplexité visible aux plis de votre front.

Eh bien, il n’y a absolument aucun rapport !

Ben alors ? redemandez-vous tout aussitôt.

Je vous réponds tout aussi aussitôt  : dans un monde où tout va bien, où les discours et les actes sont absolument raisonnables, est-ce que l’absurde ne permet pas une bonne récréation ?

Comme vous avez été patients, attentifs et indulgents, je vous offre cette autre pensée dacienne : « La mort n’est en définitive que le résultat d’un défaut d’éducation puisqu’elle est la conséquence d’un manque de savoir vivre. »

Journal – 48 – Deux tableaux – (20/05/2025)

Le blog ne permet pas la musique – sinon je ferais écouter l’interprétation enregistrée en public de Cosi fan tutte (Mozart) par Georg Solti. En revanche il permet la couleur. Contre la grisaille. Je parle de celle du monde. Le gris, c’est autre chose, c’est peut-être bien la couleur la plus délicate. Le bleu, le vert et le blanc ça marche pas mal. Peindre en écoutant Mozart. Je mesure le privilège de ma situation.

Journal – 47 – Le camp de la gauche (15/04/2025)

Invitée, de Les Matins de France Culture ( 7 h 40 / 8 h 20), la sociologue Nathalie Heinich qui publie Penser contre son camp [celui de la gauche]. Itinéraire politique d’une intellectuelle de gauche (Gallimard).

Son discours est un bon outil pour comprendre le problème actuel de la gauche : l’orphelinat de la révolution et le désarroi de la pensée qu’il peut susciter.

Sa première référence fut le sociologue Pierre Bourdieu (il fut son directeur de thèse).

Ce sociologue (1930-2002) put donner l’impression d’une possibilité de changement révolutionnaire en quittant le seul domaine du conditionnement économique (Marx) et en proposant d’élargir le concept de « stratification sociale » ( en gros, tout ce que nous sommes, nous pensons est « construit » par le fait de vivre ensemble, en particulier dans le système capitaliste) à tous les domaines de la vie sociale, politique, intellectuelle etc.

C’était au moment de la fin de l’expérimentation communiste soviétique qui fut, depuis 1917,  l’expression historique de La révolution.

N. Heinich est donc « revenue » de Bourdieu, à mon sens moins pour ce qu’elle dit des limites de son système d’analyse que parce que la perspective révolutionnaire de substitution s’est révélée une illusion – ce qui n’enlève rien à la pertinence de Bourdieu qu’il faut seulement laisser dans le champ qui est le sien.

Là est son désarroi : l’absence de perspectives révolutionnaires et le fait qu’elle « oublie » cette dimension majeure dans l’histoire de la gauche, qu’elle se contente de parler de « valeurs » est sans doute le signe d’un refoulement.

Ce désarroi est celui d’une partie de la gauche (socialiste) ainsi confrontée à cette contradiction : comment désigner le wokisme comme un adversaire de la gauche ( ce qu’il est pour N. Heinich)  alors qu’il est présenté par D. Trump et V. Poutine comme l’ennemi à abattre, sans courir le risque de les rejoindre dans un discours fascisant, comme d’autres « intellectuels » ( les «» pour signifier que je n’aime pas ce mot) l’ont déjà fait ?

Une autre partie de la gauche(LFI notamment) s’en sort par la fuite en avant et le dogmatisme.

Ce qui me semble significatif du désarroi et du refoulement : dans le dialogue de 80 minutes, le mot commun n’a pas été prononcé.

Journal – 46 – La peur de la problématique – ( 13/05/2025)

L’émission « Questions du soir » (France Culture – 18 h 20) proposait hier (12/05/2025) un (énième) débat sur l’aide active à mourir qui est toujours et encore discutée à l’Assemblée nationale. Dans l’après-midi, j’ai envoyé au journaliste qui l’anime un message pour expliquer ce qui me paraît constituer l’essentiel de ce problème : l’établissement d’un principe.

« Bonjour, monsieur Lafay

Vous allez diriger ce soir un débat sur l’euthanasie, l’aide active à mourir. Ces quelques réflexions pourraient le nourrir.

Si ce débat n’en finit pas, c’est à mon sens parce que la problématique qui le contient n’a pas encore été vraiment construite.  Elle repose sur cette question essentielle : est-ce que notre vie nous appartient ? Autrement dit, est-ce que nous reconnaissons au sujet que nous sommes tous le droit d’en disposer librement ? Et lui reconnaissons-nous pour mourir, le droit d’assistance que nous lui reconnaissons pour naître ?

Cette question n’est pas débattue pare ce que subsiste la croyance, consciente ou non, explicite ou implicite, fondée sur une longue histoire, que la vie appartient à Dieu qui la donne et la reprend selon des desseins par définition impénétrables.

En résulte un débat infini, présenté comme essentiel par les adversaires de l’aide active à mourir, sur les modalités, elles-mêmes découlant d’un présupposé qui peut se résumer ainsi : ouvrir le droit à l’euthanasie assistée, c’est ouvrir la porte à tous les abus visant les personnes âgées, les handicapés, les personnes fragiles en général. Comme si les êtres humains attendaient cette reconnaissance pour se livrer aux assassinats empêchés par l’interdit.  Cet argument de type dissuasif était celui des adversaires de l’abolition de la peine de mort qui prédisaient une recrudescence de meurtres et d’assassinats.

La problématique dont je parle contient une autre question : celle du choix, donc de l’information et de la conscience. Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que tout choix a pour corollaire un renoncement et qu’aucun que ceux qui sont favorables à l’aide active à mourir ne dit qu’une volonté émise à un moment donné vaut engagement définitif. Je peux, en bonne santé, décider que je choisirai l’aide à mourir, et y renoncer le moment venu sans que cela n’invalide ce droit pour ceux qui feront un autre choix.

En d’autres termes, le droit à l’euthanasie n’oblige personne, il ouvre au contraire le champ de la liberté de l’individu ; en revanche, son refus le restreint au nom de valeurs alors que cette problématique se construit à partir d’un principe.

Cordialement. »

Il en a lu le début à ses deux invités, deux médecins, l’un néphrologue, l’autre réanimateur, l’un et l’autre membre de divers comités d’éthique, et qui ont préféré l’affrontement de valeurs. (le débat est disponible sur le site de la chaine).

Pour le remercier, je lui ai envoyé ce nouveau message : 

« A nouveau, bonjour, monsieur Lafay

Je vous remercie pour avoir proposé la problématique. L’échange qui a suivi témoigne que les confrontations de « valeurs » sont celles de subjectivités, certes respectables, mais qui ne permettent pas d’aboutir à autre chose qu’à un rapport de forces. Vous vous doutez que je ne partage pas celles de B. Dallaporta  [le néphrologue] qui ne peut concevoir qu’aider à mourir ne soit pas synonyme de donner la mort et encore moins du rétablissement de la peine de mort ! J’ai apprécié votre réaction à cette énormité significative de ce qui se cache derrière ses cinq distinctions. De ce point de vue, l’approche de F. Blot [le réanimateur ]est plus intéressante et pertinente (notamment son invocation de la fraternité), même si elle ne va pas jusqu’à poser la problématique du « principe » (antinomique de la « valeur »), critère essentiel de notre République laïque.

Le droit de disposer librement de sa vie et de l’aide à mourir est en effet un principe contenu dans le principe-triptyque Liberté Egalité Fraternité. Confrontés tous sans exception depuis l’âge de trois ou quatre ans à la double conscience (biologique et psychique) de notre mort (Egalité), nous disposons de la possibilité de choisir (Liberté) notre manière de vivre ce seul moment exclusif qui fait de nous des frères de solitude (Fraternité).

Le « vrai » débat est là.

Cordialement. »

Journal – 45 – Deuxième lettre à Guillaume Erner – (12/05/2025)

Monsieur Erner,

Vous avez invité ce matin – lundi 12 mai 2025 – Sami Cohen. Je l’ai écouté sans parvenir à trouver ce que son discours apportait de nouveau au regard des informations et des analyses que propose votre chaine depuis des mois, en particulier sur la guerre à Gaza.  

Ce n’est pas pour cela que je vous écris, mais pour souligner ce que j’appellerai un impensable : ni lui, ni Agnès Levallois qui vous a rejoints dans la deuxième partie de l’émission, ni vous-même n’avez seulement évoqué la politique de colonisation israélienne en Cisjordanie.

Comme si l’émergence de l’extrémisme palestinien, notamment le succès électoral initial –  à Gaza et en Cisjordanie – de son expression politico-religieuse qu’est le Hamas, n’avait aucun rapport avec la stratégie et  la politique israéliennes, comme si – et c’est ce que disait monsieur Cohen – la cause de l’affrontement actuel était la seconde intifada qui n’aurait, elle non plus, aucun lien avec la politique de contrôle, d’annexion et d’humiliation contre la population civile palestinienne qui lui est antérieure.  Vous n’ignorez pas les articles du Monde sur cette question non plus que les reportages diffusés sur votre chaine relatifs aux conditions de vie imposées par Israël aux Palestiniens de Cisjordanie bien avant l’intifada.

En « oubliant » la coresponsabilité israélienne, donc en présentant le Hamas comme la cause des malheurs actuels et le massacre du 7 octobre comme le début de la guerre, vous tenez un discours bancal, sinon partisan, un discours qui, au regard de la destruction systématique de Gaza et du massacre de sa population par les armes, la pénurie médicale et la famine, ne peut que susciter l’incompréhension, voire la colère, et contribuer à nourrir l’antisémitisme.

Vous avez soumis à votre invité une question intéressante : comment le pays où se trouve le mémorial de la Shoah peut-il gérer le rapport avec la politique de destruction de Gaza et de sa population – il y a des photos d’enfants gazaouis squelettiques qui évoquent d’autres photos analogues. Il l’a esquivée en invoquant le changement de génération.

Je vous la pose à vous-même qui avez dit à l’antenne que vous étiez juif et que vous aviez de la famille en Israël  :  comment, en tant que juif, gérez-vous le rapport entre qui vous êtes, le crime absolu qu’est la Shoah, et ce discours bancal qui ne peut que nourrir l’antisémitisme ?

Cordialement.

Jean-Pierre Peyrard

*Guillaume Erner est producteur et animateur des Matins (6 h 30 – 9 h 00) sur France-Culture. Ma première lettre a été publiée le 21/06/2024