L’IA (Intelligence Artificielle) a souvent le visage de la science-fiction, parfois celui de la « créature » de Frankenstein.
La révolution qu’on lui prête est celle des prouesses dont tous les spécialistes disent qu’elles ne sont que les prémices d’un bouleversement aux effets considérables.
J’ouvre une parenthèse qui a quand même son importance : j’espère vivre jusqu’au moment où l’on pourra disposer d’un robot équipé d’une IA qui lui permette de débarrasser la table. La dresser, j’aime bien, j’aime bien aussi ce qu’on y sert, mais la débarrasser, pas trop. Je referme la parenthèse.
La vraie révolution apportée par l’IA n’est pas d’ordre technique, mais philosophique.
Qu’est-ce qui suscite encore des réserves dans l’imaginaire des capacités de l’IA ? L’idée, ou la croyance – plus la croyance que la pensée – que l’intelligence humaine contient un inatteignable par la technologie même la plus pointue. Cet inatteignable, difficile à définir de manière précise, serait un composé de sentiments, d’intuition, bref d’un fonds exclusivement propre à l’espèce, d’autant plus précieux qu’il n’est pas sécable, dissociable. Un peu comme « caractère » peut servir à justifier les différences de comportement.
Qu’est-ce qui permet le fonctionnement de notre cerveau dont l’arrêt sert de définition à la mort ?
L’électricité. Coupez-la, il meurt, et vous en même temps. Vous en tant que sujet.
Branchez-la et vous mettez en action un réseau de milliards de connexions entre les neurones, des actions chimiques appelées synapses. C’est ça, votre existence de sujet.
Or, l’IA n’existe pas. Elle est une création des hommes. En quoi est-ce étonnant que les hommes créent des machines qui fonctionnent comme eux ? J’entendais hier – vendredi – un mathématicien renommé très investi dans l’IA et qui parlait des blocs de neurones comme l’aurait fait spécialiste du cerveau.
Oui, d’accord, mais nous ne sommes pas qu’un cerveau électro-chimique !
La peau par exemple, qui permet des sensations ?
Coupez l’électricité, elle ne transmet plus rien.
Non, la différence essentielle, est que nous, individus, avons une histoire nécessairement originale, enregistrée dans le conscient et l’inconscient, quelque part, là-haut, dans le cerveau. Cette histoire détermine notre peau, notre sensibilité et tout le reste.
Elle disparaît aussi si vous coupez le courant.
La révolution, pas pour demain, à venir, et très progressivement, c’est la reconnaissance que nous sommes une machine : pas la machine caricaturale dénoncée par ceux qui ne nous conçoivent pas sans une âme, mais la machine du matérialisme dépouillé des oripeaux que lui a collés l’idéologie.
L’IA nous conduira à mieux connaître ce qu’elle est quand elle est nettoyée de cette âme qui a contribué à en faire un objet de mépris.
Comme la plupart des créations humaines, l’IA précède la pensée censée en définir les contours et la finalité.
De ce point de vue elle nous ressemble. Notre fabrication n’a pas toujours été celle d’un choix et nous avons été propulsés dans la vie sans que personne ne nous aide à gérer le message que nous recevons vers 3 ou 4 ans « Un jour tu mourras ».
La conscience de notre grande ressemblance avec l’objet que nous sommes en train de créer nous aidera peut-être à nous le faire lire.
Journal – 16 – Mayotte et le droit du sol – 07/02/2025)
L’Assemblée nationale a adopté une loi restreignant le droit du sol à Mayotte, grâce à une majorité composée de la droite, du centre et du RN.
Le procédé est classique : il consiste à isoler un élément d’un problème (en l’occurrence l’immigration comorienne), d’y focaliser l’attention et de voter une modification de la loi qui touche à un principe.
J’ai envoyé cette contribution au Monde :
« Il y a les chiffres, les projections, les anticipations, et aussi les peurs et les fantasmes, … et il y a l’universalisme fondé sur un réel objectif – celui de l’identité de l’espèce humaine – défini et institutionnalisé par les Lumières (aboutissement de Montaigne) dont la France se réclame en ce sens qu’elles constituent le socle sur lequel est construit le triptyque Liberté Egalité Fraternité. Ce qui a été voté à l’Assemblée n’est pas fondé sur un quelconque pragmatisme et ne modifiera rien du fait migratoire dont la problématique n’est toujours pas construite (on gère les phénomènes), mais sur un déni, ce qui a pour conséquence de valider un peu plus (après « submersion ») la thèse identitaire du «Moi d’abord ! » de l’idéologie d’extrême-droite. C’est un reniement de ce qui nous constitue en tant que peuple.
Journal – 15 – Problématique du consentement – (04/02/2025)
Introduire ou non la notion de consentement dans la loi qui définit le viol est l’objet d’un débat qui, comme d’autres (je pense à celui sur l’aide à mourir) révèle la carence de ce qu’on appelle le système éducatif.
Voici la définition actuelle du viol : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur est un viol. Il peut être commis par violence, contrainte, menace ou surprise. »
Faut-il ou non ajouter la notion de consentement ? Telle est la question.
Le consentement, c’est quoi exactement ?
Le nom dérive du verbe latin consentire (= être de même sentiment, être d’accord, décider en accord), formé du verbe sentire (= percevoir par les sens, par l’intelligence) et du préfixe cum (= avec).
Consentir, dans un rapport sexuel classique, signifie que les partenaires expriment un accord et que cet accord est perçu par l’un et par l’autre.
Question : comment se manifeste un accord et comment est-il perceptible ?
Il ne s’agit pas du passage devant un notaire ou un maire, c’est-à-dire d’un acte (considéré comme) raisonné – quel qu’en ait été le processus : la décision de signer l’acte raisonné de l’achat d’une maison ou d’une voiture, peut résulter d’un « coup de cœur ».
Il s’agit au contraire d’un acte qui implique le corps dans l’expression de sa forme d’énergie la plus puissante : une pulsion animale dans son sens étymologique [en latin, animal (de anima : l’air, le souffle) désigne l’être vivant en général.]
Alors, sauf à limiter la relation sexuelle à un « plan » décidé à l’avance, un accord explicite qui impliquerait donc un processus semblable aux exemples cités, mais sans la présence d’un tiers, reste la question déjà posée de la manifestation et de la lecture du consentement, par les sens et l’intelligence.
Comme le viol est généralement l’agression d’une femme par un homme – si le viol d’un homme par une femme est une hypothèse possible, elle peut se heurter à l’obstacle de l’absence d’érection… signe explicite et suffisant d’un « non » qui n’existe pas dans le cas inverse – la question se pose donc ainsi : comment la femme peut-elle manifester son consentement et comment l’homme peut-il lire ce consentement, compte-tenu du fait que le processus d’une relation amoureuse peut être déclenché dans un contexte émotionnel et/ou passionnel ?
Et, comme l’homme et la femme évoluent dans un contexte social, culturel, idéologique donné, autrement dit, comme – physiologie mise à part – ils ne sont pas un homme ou une femme, mais sont devenus l’un et l’autre, comment la femme pourra-t-elle ne pas dire « non », ou dire un « oui » qui ne soit pas plus ou moins dicté par de « bonnes raisons », et comment l’homme pourra-t-il non seulement percevoir que l’absence de « non » n’est pas synonyme de «oui », que le « oui » peut ne pas être celui d’un choix, mais encore se rendre compte qu’il propose un acte qui, dans le moment où il le propose, ne correspond pas au désir de la femme ?
Concrètement : un époux a envie d’une relation alors que son épouse n’en a pas le désir, mais on l’a convaincue qu’elle a un « devoir » d’épouse et elle n’est donc pas « autorisée » à dire non, sauf à être une « mauvaise épouse » et à courir le risque d’être délaissée. Est-ce que cette absence de non ou ce oui qui n’est pas le sien induit un viol ? Et si elle ne le perçoit pas comme tel ? Et si, comme on dit, elle se « donne par amour » ?
Expliquer, comme les féministes hostiles à l’introduction du consentement dans la loi : « Le consentement de sa victime n’est pas le problème du violeur. Le viol n’est pas une relation sexuelle non consentie, c’est un acte de prédation, de prise de pouvoir » ne résout rien non plus, puisque « prédation » ou « prise de pouvoir » (cf. l’exemple précédent) ne s’inscrivent pas nécessairement dans une contrainte physique brutale comme le viol sous la menace d’une arme ou par usage de drogues.
On ne s’en sort pas si on en reste dans le domaine du droit et du pénal.
Si le traitement du phénomène (le viol, comme tout crime, est ce qui apparaît d’une cause en amont) par la loi est nécessaire, il ne peut être adéquat qu’en parallèle d’un discours sur la problématique de ce que sont les rapports humains dans leur détermination par le contexte que je rappelais plus haut, et dans le cadre d’une philosophie générale dont aucun des chapitres (rapport sexe/sexualité, relation sexuelle avec soi et les autres, plaisir pour soi et partagé, puissance du corps, rapport corps/esprit, désir dans son expression et sa lecture, choix et renoncement… bref, ce qu’est la liberté spécifique de l’homme) n’est inscrit dans le programme du système éducatif.
Ce discours n’existe pas, comme il n’existe pas pour l’aide à mourir parce que nous ne parvenons toujours pas à nous défaire de l’angoisse de la problématique.
Journal -14 – La « découverte » du capitalisme – (30/01/2025)
Extrait de la page d’accueil des Matins de France Culture (30/01/2025) :
« Le professeur d’histoire globale à l’université de Boston, Quinn Slobodian est notre invité. Il évoque avec nous ce matin la réalité des politiques d’inspiration libertarienne. De la réélection de Donald Trump aux récentes déclarations de Bernard Arnault, il semble y avoir une immense pression capitaliste sur nos démocraties, en particulier sur la question de la justice fiscale. »
Un peu plus loin : « En voulant subdiviser le monde, les libertariens comme Peter Thiel [créateur de PlayPal] cherchent à amoindrir la force de frappe fiscale des États et à créer des espaces d’interstices favorables aux entreprises, qui n’ont pas pour première prérogative la démocratie. »
J’ai écouté l’analyse que propose ce spécialiste américain du capitalisme qui n’a pas une seule fois prononcé le nom de Marx.
Le journaliste qui l’interrogeait accentua mon impression d’entendre un découvreur d’une réalité nouvelle et un questionneur soit ignorant soit oublieux de ce dont il devait quand même avoir entendu parler dans ses études.
Ce qui se passe actuellement dans le monde n’a pourtant rien d’une nouveauté. Le capitalisme dont la raison d’être est la production de capitaux pour la production de capitaux pour la production de capitaux pour etc., se heurte régulièrement aux limites de ses moyens d’exploitation et d’expansion – ce qu’on appelle « crises » – et il cherche donc à renouveler sa stratégie dans ce qui est une fuite en avant, jusqu’à la phase ultime qui s’appelle la guerre.
Il promeut donc la « démocratie » autant qu’elle lui permet de se développer. La manière dont elle est conçue et pratiquée dans les pays occidentaux (cf. les campagnes électorales, l’absence d’éducation politique, de l’enseignement de la philosophie, des arts, entre autres moyens d’accès à la pensée critique) est une bonne illustration du mépris des « valeurs » de liberté individuelle qu’il prétend défendre.
La faille de l’analyse marxiste dans la définition du commun humain et les expérimentations désastreuses qui ont suivi continuent de proscrire le mot « commun » qui renvoie désormais à ce qui constitue la spécificité humaine dont aucune instance politique ne parle, bien qu’elle concerne au premier chef le rapport production/consommation.
D’où le développement du libertarisme, une ruse du capitalisme et un leurre idéologique qui fait se rencontrer l’extrême-droite et l’extrême-gauche dans des discours théoriques, l’extrême-droite et la droite dans la gestion politique, comme on le vient de le voir en Allemagne et en France.
Voir celui qui sera sans doute le futur chancelier allemand se faire applaudir par le parti néofasciste dont il accepte les voix, comme chez nous, le premier ministre par le RN, – l’un et l’autre applaudis par le grand patronat – a quelque chose d’à la fois irréel et pathétique.
Les Européens, particulièrement les Français héritiers des Lumières, ont une grande part de responsabilité dans l’emballement de la situation politique délétère validée par un électorat de plus en plus nombreux auquel n’est jamais soumis la problématique de la coresponsabilité dans le fait migratoire qui alimente les passions dont a besoin le capitalisme.
Journal 13 – Submersion – (29/01/2025)
C’est un bon exemple de la question « de quoi parle celui qui parle ? »
Rappel : F. Bayrou, premier ministre dont le gouvernement dépend d’une motion de censure, a utilisé l’expression « sentiment de submersion migratoire » à propos de Mayotte et, a-t-il précisé, dans d’autres territoires.
Or, submersion, fait partie du discours idéologique du RN à propos de l’immigration, ce que tout le monde sait, surtout le monde politique, F. Bayrou le premier… que les députés du RN ont applaudi.
La gauche socialiste avec laquelle il était en discussion pour tenter d’éviter la motion de censure à propos du budget qui va être discuté a donc protesté. F. Bayrou a tenté de s’en sortir en disant qu’il ne parlait que de Mayotte – ce qui est faux – et a ajouté qu’il maintenait le mot au motif qu’il préférait nommer le réel plutôt que le dénier.
Alors, de quoi parle F. Bayrou en employant sciemment un des mots marqueurs du RN ?
Ni de l’immigration à Mayotte ou ailleurs, mais de tactique politicienne.
Ils ait qu’une partie de la gauche déposera une motion de censure s’il utilise l’article 49 -3 (donc sans vote) pour faire passer le projet de budget. Pour qu’elle ait une chance de recueillir la majorité, il faut les voix de toute la gauche, donc des socialistes plus celles du RN – ce fut le cas contre M. Barnier.
Or, pour des questions de stabilité, de gestion et aussi la peur du chaos, les électeurs socialistes ne sont apparemment pas favorables au renversement du gouvernement et ils le font savoir à leurs députés.
F. Bayrou parie donc que les socialistes ne voteront pas une motion de censure déposée par LFI / communistes / écologistes, non plus que le RN auquel « submersion » donne un coup de pouce.
Ce pari politicien est de l’ordre de l’irresponsabilité politique et la seule réponse à apporter est non.
Journal – 12 – Abolir le système répressif – (29/01/2025)
Geoffroy de Lagasnerie, philosophe, sociologue, professeur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy, était l’invité des Matins de France Culture ( 7 h 20 , puis 8 h 20) auteur de Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal (Flammarion).
G. Erner le présente comme « l’un des penseurs les plus en vue de la gauche radicale » et il continue ainsi : « Je me suis dit que j’avais envie* de vous inviter parce que ça fait partie de nos missions dans Les Matins de donner à entendre différentes pensées, y compris des pensées radicales, des pensées qui dérangent**. Je vais dire en quelques mots l’essence de votre ouvrage : vous questionnez la légitimité de la justice pénale et vous plaidez pour un abolitionnisme radical du système répressif puisque vous critiquez l’illusion selon laquelle punir réduirait la violence ».
*« dire qu’on a envie » revient à substituer le devoir au désir.
** l’explication de précaution qui n’est en fait qu’une tautologie (France Culture a pour cahier des charges de faire entendre toutes les pensées) est le signe d’une peur. Au début de sa présentation G. Erner dit à propos du livre qu’il est « un ouvrage très en décalage avec l’esprit du temps ». C’est peut-être ça.
La pensée de G. de Lagasnerie n’est pas nouvelle en ce sens qu’elle s’appuie sur les travaux connus de Michel Foucault et Pierre Bourdieu, entre autres, mais elle est renouvelée dans un moment de contradiction avec « l’esprit du temps » qui trouve la justice laxiste et demande plus de répression, voire le rétablissement de la peine de mort.
Tout ce que décrit G. de Lagasnerie est indéniable : non seulement la répression ne résout rien de la souffrance des victimes, mais elle est en soi un acte supplémentaire de la violence qu’elle prétend réprimer et qu’elle contribue ainsi à augmenter.
La problématique commencer à s’amorcer avec l’exemple que prend G. de Lagasnerie : s’il vole 50 euros à G. Erner, il y a deux voies de solution : ou bien il reconnait son acte, restitue les 50 euros et présente ses excuses, ou bien il est traduit en justice, est condamné non seulement à restituer les 50 euros mais à payer une amende ou à subir une peine, ce qu’il dénonce avec cette question : « Qu’est-ce qui fait que l’Etat étatise nos vies comme si quand nous blessons quelqu’un nous blessions aussi l’Etat ? »
G. Erner demande alors au philosophe libertarien sensible à l’anarchisme (= ni dieu ni maître) s’il est d’accord avec cette formule « Il n’y a que des individus et il n’y a pas de chose comme la société » avant de préciser non sans malice (cf. la flèche du Parthe) qu’elle est de Margaret Thatcher.
A quoi répond le philosophe : « La société au sens singulier, ça n’existe pas, ce qui existe ce sont des individus, des classes sociales. »
La problématique ne sera pas construite : elle n’abordera pas la question du « commun » spécifique de l’humanité qui conditionne l’existence de l’individu et son rapport avec et la collectivité.
Journal – 11 – Contrastes – (23/01/2025)
Dans Le Monde d’aujourd’hui, entre autres : D. Trump gracie ceux qu’il avait incités à envahir le Capitole, il y a quatre ans. G. Meloni (Italie) – elle et J. Milei (Argentine) sont les seuls chefs d’Etat ou de gouvernement invités à son investiture – libère un officiel libyen recherché par la Cour Pénale Internationale pour des actes de torture sur des immigrés. Les Israéliens bombardent un camp de réfugiés palestiniens en Cisjordanie, un village palestinien du nord de la Cisjordanie est attaqué par des extrémistes juifs, une partie de la droite allemande réclame « plus de Musk et de Milei »…
—
Extrait de Un hiver en Bretagne dont la rédaction arrive bientôt à son terme. Le narrateur dialogue avec un ancien camarade de lycée qui parle le premier.
« – (…) En Allemagne, l’Afd, le parti d’extrême-droite, ne se cache plus pour parler de remigration, un mot qu’ils n’osaient pas prononcer en public il y a seulement quelques mois. Ça va très vite.
-Il y a un autre signe qui m’inquiète. Le recours à Bertolt Brecht. Grandeur et Misère du IIIème Reich, est joué à Paris. Plus exactement, certains tableaux de la pièce.
– Ça t’inquiète, parce que ça veut dire que c’est trop tard ?
-Peut-être, oui. Aujourd’hui, quand on cite sa formule « le ventre est encore fécond d’où est sorti la bête immonde », c’est pour s’étonner d’un incroyable. On la croyait morte après l’horreur du nazisme et elle est toujours là ! C’est cette illusion qui m’inquiète.
-Je ne te suis pas très bien.
-La traduction n’est pas exacte. La formule se trouve dans La résistible ascension d’Arturo Ui et sa traduction littérale est « le ventre est encore fécond d’où ça a rampé ». Le ça de l’article neutre allemand, qu’est-ce qu’il désigne ? Il ne s’agit pas d’un quelque chose qui serait chez certains et pas chez d’autres, en particulier chez soi, comme on a tendance à le penser, mais d’un quelque chose qui est en nous et en nous tous. Ce qui m’inquiète, c’est le déni qui veut persuader que le ventre et la bête sont des métaphores. C’est vraiment notre ventre et la bête est en nous.
-Ce n’est pas l’opinion générale.
-Oui, je sais qu’il est plus commode de dire qu’Hitler était fou, que ceux qui le soutenaient étaient des imbéciles et de ne pas chercher à comprendre ce que signifie le fait qu’il est parvenu au pouvoir par l’élection.
-Et aussi par l’aveuglement des politiciens qui se sont complètement trompés sur le personnage.
-Oui, mais c’est l’épiphénomène. Ce qui importe, c’est de comprendre qu’il n’est pas la cause. L’hitlérisme, en tant qu’explication, ça n’a pas de sens. Pas plus que le trumpisme. Un politicien n’est jamais la cause. Pas plus qu’un moment de crise.
-Hitler a quand même joué un rôle déterminant, non ?
-Ce n’est que peu à peu qu’il est devenu le catalyseur de ce ça en faisant sauter les verrous des interdits qui ne demandaient qu’à l’être. La crise aussi n’est qu’un catalyseur. Si les néonazis allemands prononcent publiquement sans complexe un mot qu’ils estimaient imprononçable quelques mois plus tôt, c’est qu’il est devenu audible. C’est peut-être le signe que le seuil de l’irréversible est franchi. » (…)
—
Sur France Culture, à 12 h 00, l’émission Les Midis de Culture proposaient un débat sur :
-l’exposition intitulée POP FOREVER à la fondation Louis Vuitton (créée par Bernard Arnault, PDG de LVMH et ami de D. Trump qui l’avait invité à son investiture. Le site de la fondation propose une visite virtuelle.
-l’exposition des créations de Dolce et Gabbana au Grand Palais.
Les deux invités ont dit apprécier les deux expositions et, en même temps, souligné leurs limites, en laissant entendre quelque chose comme un malaise.
Ici, un néo-réalisme colorié, là, une profusion d’objets de luxe.
Dans les deux, l’évacuation du tragique constitutif de l’œuvre d’art.
Journal – 10 – Le jeu de Trump – (22/01/2025)
En Une du Monde d’aujourd’hui, la photo en pied de D. Trump dans la salle Roosevelt de la Maison Blanche. Suffisance, morgue affichées sans la moindre tentative de nuancer ce qui ressemble à un jeu outrancier de comédien à moins qu’il ne s’agisse de celui d’un acteur.
Même si elle est importante, la psychologie de l’individu n’est qu’une composante de ce qu’il est et représente réellement.
Je posais dans l’article d’hier la question du message qu’envoyait la présence des anciens présidents démocrates – et celle de J. Biden – à la parodie de cérémonie d’investiture qu’ils cautionnaient ainsi.
Leur filiation avec Trump n’est pas essentiellement institutionnelle.
Les uns et les autres – démocrates ou républicains – sont élus pour être les garants du bon fonctionnement du capitalisme « mode US », la différence entre les deux partis ne concernant que la gestion sociale/sociétale de ce mode discuté par des voix que l’accusation de communisme rend inaudibles.
Le capitalisme, dans son principe, fonctionne par cycles d’ajustement entre ses divers composants, notamment industriels et bancaires. Le degré d’ingérence de l’Etat central en tant que régulateur varie selon les paramètres d’optimisation des capitaux dans le cadre de la concurrence et du monopole en tension permanente. Le monopole actuellement hypertrophié a de plus en plus besoin de dérégulation dans sa course de fuite en avant, ce qui explique pourquoi les grands patrons milliardaires (X, Amazone, Facebook…) se sont rangés derrière D. Trump, lui aussi milliardaire. Il n’est pas difficile d’imaginer la teneur de leurs discours quand ils sont ensemble, entre eux, sans témoin ni médias et qu’ils parlent tactique, stratégie électorales.
L’inconnue réside dans la dimension internationale de l’extension du monopole qui conduit D. Trump à vouloir contrôler le canal de Panama, annexer le Groenland et le Canada et à mobiliser le maximum de ressources notamment financières. D’où, à côté des retraits secondaires de l’accord de Paris et de l’OMS, la trêve « imposée » à Israël (tout ou presque est maintenant par terre et la reconstruction sera rentable) et le désengagement de l’aide à l’Ukraine (elle coûte cher, et pour quel retour sur investissement ?) en attendant le retrait de l’OTAN si le bénéfice l’emporte sur les risques.
Au premier plan, D. Trump joue le guignol provocateur désinhibé, un jeu destiné à séduire ceux qui ont besoin de s’identifier au bras d’honneur adressé prétendument aux « élites » – un leurre toujours efficace, comme le bouc-émissaire – , en réalité aux instances d’une régulation (elle est plutôt « démocrate ») dont le marché veut se débarrasser parce qu’il est engagé dans la fuite en avant.
Les citoyens qui ont voté pour lui en invoquant la patrie et la fierté d’être américain s’imaginent avoir voté pour l’extension de la liberté (cf. le réseau X d’E. Musk et les forer ! forer ! forer !), sans réaliser que sa réduction au « moi d’abord ! », individuel ou national, ( que celui qui l’incarne soit comédien ou acteur, peu importe) ne peut conduire qu’à son affaiblissement sinon à sa perte.
Journal 9 – L’inconscience ou l’irresponsabilité démocrate ?– (21/01/2025)
L’invraisemblable investiture de D. Trump pose la question du message envoyé par la présence des anciens présidents démocrates Barak Obama, Bill Clinton et aussi celle de Joe Biden.
L’argument politique du nécessaire respect du protocole de la transmission du pouvoir n’a de sens que dans le cadre du respect de ce qui fonde les USA et valide le protocole : la Constitution que jure de protéger le nouveau président, une main sur la Bible et en invoquant Dieu.
Le cadre avait volé en éclats, puisque celui qui allait prêter serment dans le Capitole avait sciemment volé la Constitution quatre ans plus tôt en incitant à l’envahissement de ce même Capitole, avait refusé de reconnaître l’élection de J. Biden, donc refusé de participer à la transmission du pouvoir, et s’était vu condamner pour un délit de droit commun.
L’argument du respect du suffrage universel ne tient pas non plus en ce sens que l’absence lors de l’investiture ne signifie pas la non-reconnaissance de l’élection – D. Trump avait engagé des procédures pour faire annuler celle de J. Biden et son absence n’était qu’une redondance. L’absence remarquée de Michelle Obama n’a pas été interprétée comme le rejet de l’élection.
Les présidents démocrates ont donc entendu ceci : « Une lumière radieuse illumine le monde entier, et l’Amérique a là une occasion inédite à saisir. (…) C’est la fin du déclin de l’Amérique. Ce n’est pas pour rien si ma vie a été sauvée [Il évoque les deux tentatives d’assassinat pendant la campagne électorale]. J’ai été sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique. (…) Mon espoir est que la dernière élection présidentielle en date reste comme l’élection la plus formidable et la plus décisive de l’histoire de notre pays » .
Et Joe Biden, assis en face de D. Trump, l’a entendu répéter plusieurs fois que son gouvernement était « incapable ».
C’est une parodie que les anciens présidents démocrates ont validé par leur présence.
On peut imaginer un autre scénario : un discours expliquant qu’il s’agit d’une parodie à laquelle ils n’assisteront pas.
Seulement voilà : choisir ce scénario implique une conception autre de la politique, une gestion autre des problèmes de la société américaine, autrement dit, un esprit et une pratique politiques dont la caractéristique essentielle est d’exclure la possibilité de l’arrivée au pouvoir d’un D. Trump.
Journal 8 – Les trois chansons – (19/01/2025)
En fait, il y en a quatre. Comme les mousquetaires. La comparaison s’arrête là.
Une des séquences de Rio Bravo (western réalisé par Howard Hawks en 1959) réunit le shérif John T. Chance (John Wayne) et ses trois adjoints, Colorado (Ricky Nelson) Dude (Dean Martin) et Stumpy (Walter Brennan) dans le bureau de la prison où ils attendent le juge qui présidera le procès d’un meurtrier (Joe Burdette) enfermé dans la cellule. C’est le soir, la situation est difficile : Nathan, le frère du meurtrier, un riche potentat local, veut le libérer par la force.
Colorado et Dude chantent alors une première chanson dont le titre sert de refrain : My rifle my pony and me (Mon fusil, mon poney et moi). Composée huit ans avant le film qui l’intègre dans le scénario, elle met en scène un cow-boy dans un rapport harmonieux avec la nature où il se repose après une journée de travail et rêve à son retour chez lui. La seconde, Cindy (bluette amoureuse) est chantée par Colorado qu’accompagne Stumpy à l’harmonica. L’une et l’autre sont du genre « folk ».
La troisième, God Bless the USA (Dieu bénisse les USA) – elle n’est pas incluse dans un film mais illustrée par une vidéo visible sur YouTube – a été composée en 1984 par Lee Greenwood (82 ans). Ronald Reagan (acteur de westerns) l’appréciait beaucoup et son auteur la chanta lorsque Donald Trump fit son entrée à la convention républicaine de Milwaukee le 15 juillet 2024. Le narrateur explique que si tout disparaissait et qu’il doive tout recommencer « avec simplement ma femme et mes enfants », « Je remercierais toutes mes bonnes étoiles / De briller aujourd’hui / Car le drapeau reste synonyme de liberté / Et personne ne peut nous l’enlever. ».
La première chanson de Rio Bravo raconte donc la rêverie d’un cow-boy – dans son sens premier de vacher – donc un simple travailleur, salarié, comme sont à la fois simples et salariés les quatre personnages principaux. Dude, qui l’interprète, vient d’être soudainement guéri des séquelles de l’alcoolisme où il avait sombré après une rupture amoureuse, par l’évocation de la bataille d’Alamo dont une trompette (payée par Nathan Burdette) sonne inlassablement le leitmotiv lancinant du massacre des troupes américaines par les Mexicains.
Rio Bravo, réalisé en 1959, s’opposait radicalement à High Noon (Le train sifflera trois fois – 1952) réalisé par Fred Zinnemann, dans lequel le shérif Will Kane (interprété par Gary Cooper) demande en vain l’aide de ses concitoyens pour lutter contre le bandit qui vient le tuer avec trois acolytes.
Contrairement aux deux chansons de Rio Bravo, celle de High noon (Do not forsake me oh my darlin’ = Si toi aussi tu m’abandonnes – « toi » désigne Amy, interprétée par Grace Kelly, que le shérif vient d’épouser), ne fait pas partie du registre folk : elle parle de l’homme confronté à ses peurs, à son angoisse, à la mort, à la solitude, et de ce qui détermine le comportement de l’individu, de la collectivité et leurs rapports.
H. Hawks et J. Wayne détestaient le film et sa chanson sans doute parce qu’ils ne concevaient pas qu’un western puisse servir de support à une problématique autre qu’exclusivement américaine et qu’il n’en exalte pas les « fondamentaux » : Will Kane est abandonné par les hommes, c’est son épouse, revenue in extremis, qui le sauve avant qu’il ne tue le bandit et, devant la foule qui accourt quand tout est fini, il jette par terre son étoile, avant de partir avec elle.
Ce qui, malgré cette différence, réunit Rio Bravo et Le train sifflera trois fois, c’est l’immanence : tout est à hauteur des hommes – horizontalité – et la transcendance – verticalité – incluse dans cette immanence est, pour le premier, les « valeurs » américaines, pour le second, l’amour. Le shérif de Rio Bravo incarne la force à la fois virile et désintéressée au service de la loi humaine pour le respect de laquelle il mobilise son énergie contre le pouvoir de l’argent (cf. les pièces trouvées dans la poche des tueurs envoyés par Nathan Burdette pour éliminer l’équipe du shérif), Amy, transgresse les principes de sa foi (elle est quaker) pour sauver son mari.
Dans les deux films, Dieu est absent.
God bless the USA est un discours de propagande qui associe en les imbriquant foi et patriotisme pour le projet politique de l’Amérique, la vraie, profonde, rurale, incarnée à nouveau par D. Trump : la vidéo montre l’homme sur son tracteur vintage, dans le soleil couchant, avant qu’il ne rejoigne sa grande famille qui l’attend dans une maison propre et simple où tout le monde s’aime et aime aussi les disparus morts pour la patrie. Une Amérique qu’il faut défendre (le mot revient à plusieurs reprises), sans qu’il soit explicitement précisé contre qui, mais il suffit de voir qui n’est pas dans la vidéo pour s’en faire une idée.
Que D. Trump soit un milliardaire citadin n’a aucune importance : il est la personnification/incarnation de la puissance de Dieu ( = il n’a été qu’égratigné par la balle qui devait le tuer lors de l’attentat de Milwaukee) et pour les partisans de Make America Great Again ! et América first ! ses milliards sont, non pas l’argent marqueur d’une classe sociale, d’un pouvoir d’achat et d’un niveau de vie, mais une entité abstraite signe de l’efficacité de cette puissance divine qu’il incarne (cf. le reportage, sur Arte.tv réalisé en Pennsylvanie à Elisabethtown, en 2023, à l’occasion de l’élection d’un Conseil scolaire). Il peut donc récupérer aussi la chanson YMCA (sigle du mouvement Young Men’s Christian Association = association des jeunes hommes chrétiens) interprétée en 1978 par le groupe Village People… et qui aborde la thématique de l’homosexualité.
A la différence de celui des trois autres chansons, le monde représenté par God bless the USA et sa vidéo, incarné par D. Trump, est de l’ordre de la transcendance religieuse : les grands patrons et les milliardaires sont désormais dans un rapport d’allégeance avec lui, comme ses partisans le sont avec Dieu, comme la Constitution qu’il jurera de défendre et respecter après l’avoir violée.
Et, là, il ne s’agit pas de cinéma.