Sophocle – Œdipe Roi – 2

J’essaie de prendre un peu de distance. C’est quand même une histoire de fou. Nous avons un homme qui ne demande rien à personne… hm… là, il faudra préciser… qui découvre… parce que c’est lui qui mène l’enquête… qu’il est l’assassin de son père et qu’il est l’époux de sa mère avec laquelle il a fabriqué quatre enfants. Une histoire qui, s’il s’agissait d’un fait divers, ne serait même pas passible du tribunal puisqu’il a tué en état de légitime défense (« Le vieillard guette l’instant où je passe près de son char et me frappe en pleine tête de son double fouet » 807 ->809) et qu’il se croit l’enfant d’un autre couple.

Il s’agit d’une histoire imaginée. Mais d’où vient-elle ? Elle est évoquée dans l’Odyssée, écrite il y a à peu près de 2800 cents ans. Donc bien avant Freud. Oui, parce que Sophocle fait répondre à Jocaste, la mère-épouse d’Œdipe qui vient de lui confier « Comment ne dois-je pas craindre le lit de ma mère ? » (976) : « Ne crains pas le mariage avec ta mère. Bien des hommes se sont unis en rêve à leur mère. Mais celui pour qui cela n’a pas d’importance supporte plus facilement la vie. » (980->983)

Nous sommes bien d’accord, mais il n’est pas inutile d’insister, ce n’est pas un fait-divers, c’est un scénario de théâtre inspiré d’un mythe, et c’est l’auteur qui décide de ce qu’il fait dire ou pas dire, faire ou ne pas faire à ses personnages.

Ceux (Jean-Pierre Vernant, René Girard) qui refusent d’accorder l’importance que donnera Freud à cette remarque ou qui (Deleuze et Guattari) rejettent le triangle papa-maman-enfant, proposent des explications orphelines de cette réplique de la mère-épouse. Elle n’est pas anodine et il faut bien en faire quelque chose.

« La vision de Freud est une vision erronée parce que c’est une vision psychologisante. » explique Jean-Pierre Vernant à Catherine Unger (cf. leur dialogue sur Internet). Seulement, la remarque de Sophocle n’a rien de la « psychologie du personnage » en ce sens qu’elle fait état d’un donné humain. Un fantasme, une pulsion, peu importe. La limite freudienne, c’est qu’à aucun moment, dans la pièce, il n’est question du meurtre du père en relation avec le lit de la mère. A aucun moment Œdipe n’est celui qui a désiré le pouvoir. Ni même souhaité épouser Jocaste. Il résout l’énigme de la Sphinx, ou Sphinge, libère ainsi la cité de Thèbes qui lui confie le pouvoir et la reine qui est veuve.

Oui, d’accord, mais ce Sphinx-Sphinge, c’est quoi ? Et l’énigme dont la réponse est « l’homme » ?

L’explication par le bouc-émissaire (Girard, Vernant) se heurte au fait que ce n’est pas la cité de Thèbes qui prononce l’exclusion d’Œdipe en tant que parricide et incestueux, mais, tout au début de la pièce, Œdipe lui-même. « J’ordonne que tous le chassent de leurs maison en tant que souillure de notre cité »  (236 …)

Et puis, un bouc-émissaire de quoi exactement, étant donné qu’il s’agit bien d’un crime ? Quant à soutenir, comme le fait René Girard, qu’Œdipe n’a pas tué son père et qu’il n’a pas couché avec sa mère… Là, on entre dans la métaphore au carré, et il n’y a rien dans le texte qui suggère une telle lecture.

Et en quoi, comme le dit Vernant, ce scénario est-il « une expression du drame de la condition humaine » ? (…) Qu’est-ce que c’est que l’action humaine ? Qu’est-ce que c’est qu’être coupable ? Qu’est-ce que c’est qu’être responsable ? Tous ces problèmes sont derrière. Moi, j’ai vu ça en même temps comme une façon de montrer comment celui qui est au plus haut, le roi presque divin, être tout d’un coup simplement l’autre face de celui qui est tout à fait en bas, une souillure épouvantable, un bouc-émissaire, un chassé. L’homme là-dedans, point d’interrogation. Il donne lieu à toute sorte d’enquête. C’est une enquête policière qui n’est pas terminée. »

Autrement dit, et dans le cadre de la pièce de théâtre, rien du récit ne serait vrai, mais le crime et l’inceste seraient des inventions pour chasser Œdipe du pouvoir… Mais alors pourquoi en faire celui qui mène l’enquête ? Et Jocaste, là-dedans ? Serait-elle une facette du bouc-émissaire (mais de quoi ?) ou alors ferait-elle partie du complot ? Mais elle se pend…

Vernant insiste par ailleurs sur la symbolique des pieds ; Laïos signifie boiteux, Œdipe (=pieds enflés) a les pieds abîmés par les trous qu’a percés son père pour y passer la lanière au moyen de laquelle le berger devait l’exposer dans la forêt du Cithéron… Oui, mais à aucun moment Sophocle ne fait la moindre allusion à cette « généalogie du pied » de la boiterie familiale.

Ce n’est apparemment pas ce qui l’intéresse.

Œdipe a envoyé son beau-frère Créon à Delphes afin que le dieu lui explique ce qu’il faut faire pour éloigner le fléau qui frappe Thèbes. L’oracle, explique Créon à son retour, dit que la souillure est le meurtre non élucidé de Laïos et qu’il faut donc délivrer la ville en bannissant les coupables (100,101).

Sophocle a décidé de laisser entendre les coupables (100), ce qu’il confirme par un pluriel explicite (107).

Ce pluriel est important en ce sens qu’il n’y a pas des coupables de la mort de Laïos, mais un coupable, que les spectateurs le savent et qu’ils savent que le dieu sait qu’il n’y en a qu’un. Et pourtant, Sophocle décide de mettre le pluriel dans la bouche de l’oracle.

Un peu plus loin, Créon raconte qu’un de ceux qui accompagnait Laïos au moment de l’altercation s’est enfui et qu’il a raconté que c’étaient des brigands (en grec, le nom sans article prend une valeur indéfinie, ce qui est le cas ici) qui étaient les meurtriers du roi (122). C’est un mensonge qu’il a imaginé pour se protéger, les spectateurs le savent aussi. Sophocle fait alors dire à Œdipe « Comment le brigand (avec l’article) en viendrait-il à ce degré d’audace si l’affaire n’avait été montée ici et pour de l’argent ? » (124-125)

L’étrange « jeu » singulier/pluriel est à mon sens un des signes de ce qui constitue la problématique construite par Sophocle.

(à suivre)

Sophocle – Œdipe Roi – 1

Je commence par ces deux questions :  

– en quoi cette tragédie écrite il y a 2500 ans nous concerne-t-elle ?

– qu’est-ce qui nous incite à revoir une œuvre (au théâtre, au cinéma), ou à la relire ?

La première question s’inscrit dans le cadre de la croyance religieuse – le système qui régissait les cités grecques était théocratique – et concerne donc la liberté. « Si Dieu le veut », au sens strict, renvoie à la transcendance qui enferme dans un déterminisme inaccessible, jusqu’à la négation même de la liberté : si tout est déjà écrit par un dieu, ou, dans le cadre d’un fatalisme d’une autre nature, dans un scénario de conditionnement, je ne peux rien choisir ni décider et je n’ai que l’illusion de ma responsabilité (dans le sens : apporter une réponse). Toute aussi illusoire est la croyance au libre-arbitre (« Je peux tout ce que je veux ») qui nie tout déterminisme.  

Les contemporains de Sophocle croyaient à l’existence de divinités multiples qui leur servaient à expliquer ce qu’ils ne pouvaient ou ne voulaient pas comprendre autrement. Si l’on préfère, leur manière de raisonner leur commandait de croire.

Pour l’essentiel et à quelques nuances près, c’est toujours vrai aujourd’hui. On continue de croire en une puissance divine (cf. entre autres : « Que ta volonté soit faite ! » – « God bless America ! »  – «  God save the king ! »).

Les Grecs consultaient des oracles (moyens par lesquels s’exprimaient les divinités), et on consulte aujourd’hui des astrologues, des cartomanciens, des mediums, des voyants, ou des horoscopes. « Qu’est-ce qui va m’arriver ? », telle était et telle est la question.

L’oracle le plus important était celui du dieu Apollon. Il était situé à Delphes où officiait la Pythie censée recevoir la réponse divine à la question posée par l’homme ou la cité venus consulter le dieu. La tradition dit qu’elle était assise sur un trépied, au bord d’une faille rocheuse d’où sortaient des exhalaisons et qu’elle était en transes. La réponse du dieu qu’elle exprimait de manière incompréhensible était traduite par des prêtres qui l’assistaient.  

Le processus tragique oedipien se met en route le jour où Laïos, le roi de Thèbes, va consulter l’oracle de Delphes. La Pythie lui révèle le message du dieu : s’il a un fils, ce fils le tuera et épousera sa mère.

Laïos n’est pas un roi historique. Il s’agit donc d’un conte-récit qui, comme tous les contes, utilise le cadre d’un réel : celui de l’oracle de Delphes que les Grecs peuvent venir consulter et dont ils connaissent la nécessaire ambiguïté des réponses. Par exemple : le roi Crésus – un roi réel – demande s’il peut attaquer victorieusement les Perses. L’oracle lui répond que s’il franchit la rivière qui sert de frontière, un grand royaume sera détruit. Il comprend qu’il va être vainqueur, franchit la rivière, et… perd la guerre : le royaume détruit était donc le sien.

Or, ce qui est annoncé à Laïos est sans la moindre ambiguïté. C’est donc vrai pour le spectateur, mais dans le cadre du conte théâtral. Autrement dit, l’histoire d’Œdipe est l’équivalent culturel de l’oracle religieux. Le spectateur devra donc tenter de décrypter le sens du discours qui sous-tend le récit qu’il va voir jouer par un chœur et des acteurs masqués.

C’est en cela que cette tragédie nous concerne aujourd’hui, comme n’importe quel conte-récit qui, sous l’écume des choses et des mots, sous les apparences des événements, dans ce qui nous est plus ou moins imposé dont nous avons plus ou moins conscience et que nous appelons aujourd’hui l’inconscient individuel et collectif, révèle un réel complexe qui nous pose la question de notre liberté et de notre responsabilité.

La seconde question est celle de l’insondable, ou si l’on préfère, du non-fini qui caractérise ce que nous appelons « œuvre d’art ».  Revoir, relire un récit, c’est toujours interroger un discours.

Les Grecs qui assistèrent à la représentation de la tragédie Œdipe Roi connaissaient le récit que Sophocle n’avait pas créé : Œdipe tuait son père sans savoir qu’il était son père, puis épousait sa mère Jocaste sans savoir qu’elle était sa mère, ils avaient ensemble quatre enfants (Antigone, Ismène, Etéocle et Polynice), puis, une fois la vérité connue, lui se crevait les yeux (ça, c’est une invention de Sophocle – chez Homère, Œdipe continue de régner) et elle se pendait.

Qu’est-ce qui allait mobiliser l’attention les spectateurs qui s’installaient sur les gradins ? Pas l’histoire qu’ils connaissaient – il n’y avait donc aucun suspense – mais la manière dont Sophocle allait la raconter, autrement dit, qu’ils en aient ou non conscience, son discours.

Mais, à l’époque où elle fut jouée, ce type de questionnement était-il possible ?

Autrement dit, dans le cadre du système théocratique qui exclut le non-religieux, est-ce que pouvait émerger la réflexion critique : si Laïos ne se rend pas à Delphes pour interroger le dieu, il n’y a plus de tragédie ?

Autrement dit encore, et compte tenu du fait que Delphes est un réel de la vie grecque, est-ce que cette histoire pouvait être comprise comme une métaphore ?

Autrement dit encore une dernière fois, dans quelle mesure Sophocle peut-il dire : oubliez le réel de Delphes que j’utilise comme un moyen théâtral, oubliez le conte-récit que vous connaissez et soyez seulement attentif à mon discours ?

La réponse pourrait bien être aussi une réponse à la première des deux questions que je pose au début.

(à suivre)

Journal – 62 – Problématique des bagages – (08/07/2025)

Un des problèmes, angoissant, que pose le voyage, ce sont les bagages et il se formule généralement par « On n’a rien oublié ? ». Question équivalente au « Tu dors ? » utilisé à la place de  « Tu es éveillé ? ». « Oui, je dors » relève du même impossible que « Oui, je suis mort » et c’est peut-être bien ça qui explique l’apparence absurdité de la question. Rien ne ressemble plus à un mort qu’un dormeur. Je conseille de poser la question d’une voix assez forte.  

L’oubli ne peut être vérifié que par le constat du manque, donc plus ou moins plus tard, puisque la liste la plus exhaustive n’est pas à l’abri de l’oubli. On ne s’en sort pas. Il serait préférable de ne pas avoir à faire ses bagages. Dormir, je ne sais pas. Mourir,  non plus.

Destination, la Bretagne où il fait moins chaud que dans les Cévennes. Et puis, il y a des galettes, des crêpes, des araignées (de mer), des tourteaux, et des huîtres. Des huîtres, il y en a aussi chez nous, celles de l’étang de Thau – l’ostréiculteur du marché du vendredi vient de Mèze – mais un Cévenol ne ressemble pas à un Breton et l’océan n’a pas le même goût que la méditerranée.

Je pars avec mes auteurs d’été. Montaigne et Spinoza. L’auteur, littéralement, est celui qui « accroît ». Ça tombe bien. J’emmène aussi Sophocle. Je proposerai dans mon blog une lecture d’Œdipe Roi. Et aussi, Boileau et Narcejac pour la récréation. Pour l’absurde, je laisse Kafka à la maison, B. Netanyahou va proposer D. Trump pour le Nobel de la paix.

Nous allons traverser la France sans prendre d’autoroutes, comme avant, et nous passerons à Vierzon. Pas à Vesoul.

Journal – 61 – le bombardement de l’Iran / le dialogue Macron – Poutine (02.07/2025)

Louis Arnaud a été arrêté en Iran en mai 2022 et détenu pendant deux ans dans la prison d’Evin, bombardée par l’aviation israélienne au cours de ce que D. Trump a appelé « la guerre des 12 jours ». Le Monde publie son analyse de cet événement : une catastrophe, en ce sens que la quasi-destruction de la prison n’a pas seulement tué des prisonniers, mais aussi ce qui constituait un foyer de résistance contre le régime.

Ce qui caractérise la politique américaine et israélienne est l’irresponsabilité, dans le sens « aucun compte à rendre à personne » et le triomphalisme permanent. Le résultat immédiat des bombes américaines est un durcissement du régime et une recrudescence des arrestations des opposants.

C’est également vrai pour V. Poutine avec lequel E. Macron s’est entretenu deux heures au téléphone après deux ans de silence, officiellement pour parler du risque nucléaire iranien… mais aussi de la guerre en Ukraine. Résultat nul. Le Kremlin a publié un communiqué dans lequel il fait porter la responsabilité du conflit sur les pays occidentaux pour qui l’Ukraine serait une « tête de pont » contre la Russie.

Ma contribution au journal :   Après l’implosion soviétique et la fin du Pacte de Varsovie, les pays de l’OTAN auraient pu envisager de dissoudre l’organisation visant l’URSS qui n’existait plus et proposer à la Russie de construire avec elle une structure commune. C’est le maintien de l’OTAN qui justifie le premier argument de V. Poutine qui peut donc utiliser le prétexte de la « tête de pont ».

Journal – 60 – Race : dénotation et connotation – (26/06/2025)

L’émission Questions du soir (France-Culture 25/06/2025) fut introduite par cette citation extraite du rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme : « Le racisme reste profondément enraciné en France, dans les actes, les discriminations ordinaires, les discours de haine en ligne et dans la vie réelle. » 

L’invité, Michael O. Hardimon, professeur de philosophie à l’université de Californie à San Diego propose de distinguer : la race comme construction idéologique à rejeter, comme construction sociale à analyser, comme réalité visible liée à l’ascendance, et comme catégorie populationnelle non hiérarchique. (cf. la page d’accueil de l’émission)

Dit plus simplement : utiliser le mot race sans qu’il signifie racisme.

Il y a au moins deux questions.

La première est d’ordre linguistique (cf. l’intitulé de l’article). Un mot a une dénotation et une ou des connotations. Par exemple, noir dénote une couleur et connote, entre autres choses, le deuil social, du moins chez nous.  

Race dénote initialement une classification, des catégories, (la race humaine, la race animale) et connote une hiérarchie, à tel point que la connotation a fini par se substituer à la dénotation de manière que « raciste » ne renvoie jamais à la dénotation initiale et que « racisme » est, chez nous, un délit.

Cette première question que pose nécessairement la proposition de M. Hardimon conduit à une seconde question, qui n’est plus strictement linguistique : pourquoi et pour quoi entreprendre une telle démarche, dans la mesure où l’entreprise paraît quasiment impossible, non seulement à cause du poids de l’histoire du mot, mais encore parce que le racisme est toujours actuel. En d’autres termes, et pour prendre un exemple très simple, est-il envisageable de parler de « race noire » sans que rappliquent au grand galop les connotations hiérarchiques évoquées plus bas ? D’autant que, si l’on veut accompagner le philosophe dans sa démarche, il est possible d’utiliser « population », noire, blanche etc. un mot qui n’a pas les connotations du mot race.

Les intentions de ce philosophe sont « pures » en ce sens qu’il n’y a pas d’ambiguïté dans son discours. Mais la pureté des intentions n’évacue pas le problème.

Quand un intervenant lui demande dans quelle mesure l’entreprise est réalisable, il répond qu’il parvient très bien à parler de race avec ses étudiants en évacuant la racialisation.

Oui. Dans la salle de cours de l’université, d’accord. Mais, en-dehors de cet espace ?

Je répondrai à mes deux questions par cette troisième : est-ce qu’il ne s’agit pas au fond d’une démarche d’intellectualisme pur qui vise à exorciser un mot, en ne voyant pas ou en oubliant ce qu’il recouvre, c’est-à- dire un déni ?

M. Hardimon explique très bien que racisme est un sous-ensemble de xénophobie (= la peur de l’étranger et son corollaire de haine). Autrement dit, le racisme est une forme de la xénophobie. Si je suis raciste, c’est parce que j’ai peur de l’autre et que j’utilise une différence d’apparence (la couleur de la peau, par exemple) pour en faire un essentiel (noir = absence d’âme, infériorité intellectuelle etc.). Mais la xénophobie qui contient le racisme, d’où vient-elle ? Qu’est-ce qui fait que j’ai peur de l’autre ? Ce qui fait que j’ai peur de l’autre en tant qu’il est autre, c’est qu’il n’est pas moi, qui, par exemple, suis blanc, chrétien, intelligent etc. Cf. « Comment peut-on être Persan ? » (Montesquieu). Et on sait très bien que derrière tout ça, le racisme et la xénophobie, c’est la mort, ma mort qui est en embuscade : je déverse sur l’autre, l’étranger, celui qui est si peu comme moi, toute mon angoisse, comme ça je ne meurs pas. Oui, c’est débile. Le racisme est débile.

Je dirai donc que la démarche du philosophe trouve son origine dans le désarroi planétaire actuel et qu’elle manque la cible.

Journal – 59 – Iran : dilemme ? – (23/06/2025)

D’un côté, une dictature théocratique impliquée dans un processus nucléaire militaire, de l’autre, des attaques aériennes décidées unilatéralement par Israël et les USA pour arrêter le processus.

Comment construire une analyse ?

Rappel : le dilemme, ce sont deux propositions contradictoires également insatisfaisantes. L’exemple le plus connu est celui auquel est confronté Rodrigue (Le Cid, pièce de Corneille – 1637) : soit il obéit à son père (Don Diègue) et se bat à sa place (Don Diègue est trop vieux pour un duel) contre le père (Don Gormas) de sa fiancée (Chimène) qui l’a humilié, et, dans ce cas il la perd (parce qu’il aura été tué ou qu’elle ne voudra pas épouser le meurtrier de son père), soit il n’obéit pas et il la perd quand même parce qu’elle ne voudra pas épouser celui qui a dérogé au code/principe de l’honneur qui régit les rapports dans le monde aristocratique dont ils font partie.

L’événement iranien confronte au même dilemme (apparent) ceux qui sont à la fois hostiles au régime iranien et à la démarche unilatérale de bombardement, parce qu’un « je m’en lave les mains » ou un « renvoi dos à dos » est contradictoire avec le questionnement. A partir du moment où se pose la question, il faut répondre.

Pour Rodrigue, Corneille fournit la réponse : le changement de principe. Rodrigue l’envisage mais il y renonce :  il est un peu trop tôt pour la révolution. Il se battra.

Pour nous aussi, la réponse se trouve dans la problématique du principe, c’est-à-dire ce qui n’est pas de l’ordre de la valeur subjective mais de l’universel.  Par exemple ce qui détermine la définition de la démocratie, c’est le principe de la séparation des pouvoirs, législatif, judiciaire et exécutif. Ainsi, l’Iran n’est pas une démocratie, et c’est une affaire qui concerne exclusivement les Iraniens. Les USA et Israël ? Oui et non, en ce sens que les dérives de l’exécutif font actuellement vaciller le principe, comme le disent des voix étatsuniennes et israéliennes.

C’est ce que dit aussi l’attaque contre l’Iran. Il n’y a pas eu de déclaration de guerre, pas d’ultimatum (sinon une ruse tactique de D. Trump), mais une attaque combinée, sans préavis, comme l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Face à la menace nucléaire iranienne contradictoire avec le traité de non-prolifération des armes nucléaires – les spécialistes disent que le degré d’enrichissement d’uranium indique qu’il ne s’agit pas de nucléaire seulement civil – la réponse était à chercher dans le cadre des Nations Unies dont la Charte est reconnue comme un principe, et jusqu’au mandat international d’intervention militaire.

Les USA et Israël viennent de violer ce principe.

Quand, après les bombardements, D. Trump demande à l’Iran d’arrêter la guerre, il se comporte comme V. Poutine qui accuse l’Ukraine de ne pas vouloir la paix.

Tout se passe à l’envers du Cid, comme si c’était le père de Rodrigue qui lui demandait de ne pas respecter le principe, autrement dit d’en faire une valeur.

C’est ce à quoi nous assistons : les Nations-Unies, en tant qu’émetteur de principes (La Charte), ne sont plus audibles parce que leur a été substitué le discours de la valeur, celle du « Moi d’abord ! » dont les électeurs Maga (Make America Greta Again) commencent à réaliser qu’il concerne d’abord et avant tout le « Moi D. Trump ! » (cf. son enrichissement depuis son élection) et le monde des affaires dont il est un représentant.

Autrement dit, l’attaque USA-Israël contre l’Iran n’est pas acceptable en ce sens qu’elle contribue à nier le recours au principe du commun que représente l’ONU et qu’elle ouvre le champ de tous les possibles du « Moi d’abord ! » dont nous vérifions tous les jours qu’il est vecteur de catastrophes.

Journal – 58 – Deux contributions – (21/06/2025)

Parmi les sujets abordés par Le Monde d’aujourd’hui :

1- l’élection à la tête des Scouts et Guides de France (SGDF) – obédience catholique – d’une femme homosexuelle, mère d’un enfant, favorable à l’IVG et socialiste. Certains lecteurs se demandent pourquoi on en parle autant.

2- le soutien de la direction du FN à la vice-présidente du groupe des députés RN, dont Médiapart a retrouvé des propos pro-pétainistes,  anti-IVG (elle traite Simone Veil de « la grosse, celle de la loi qui porte son nom »), anti-LGBT+, anti-immigration, anti-gens du voyage…

Voici mes deux contributions :

1- Pourquoi « on » en parle ? Parce qu’il s’agit d’une illustration parmi d’autres des contradictions par lesquelles se constitue la vie en général. SGDF est catholique comme les prêtres-ouvriers, l’Action Catholique Ouvrière, la théologie de la libération…  et aussi comme la hiérarchie ecclésiastique et les intégristes. La spécificité de cette contradiction est qu’elle ne constitue une dialectique qu’à l’intérieur de la sphère de la croyance propre à cette religion. Dialectique quand même.

2- Le problème – tout le monde le sait – n’est pas le Pétain de 1940, mais son « discours » – celui de l’extrême-droite -, en particulier l’identité nationale gravée dans le marbre et son corollaire de préférence nationale. C’est ça dont il est question aujourd’hui. D’où les tentatives de contournement par l’argument du passé révolu. La preuve évidente : aucun mouvement d’extrême-droite ne demande le rattachement des Sudètes. Vous voyez bien.

Journal – 57 – Une littérature russe et la guerre d’agression – (20/06/2025)

Le Monde des Livres (19/06/2025) propose à sa Une « Moscou, avec les écrivains patriotes » : organisé à Moscou dans le cadre de la célébration du 80ème anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, un salon littéraire intitulé « Nos Héros » expose les livres écrits à la gloire de la Russie et des soldats russes combattant en Ukraine*.

Florilège de déclarations d’auteurs interviewés par le journaliste : « L’Ukraine forme un seul peuple avec la Russie, mais elle a été déviée vers d’autres voies qui lui promettaient le changement. Illusions… » « Notre opération spéciale en Ukraine contre la renaissance du fascisme permet de souder le pays. » « Notre victoire ce sera quand nous célébrerons notre union retrouvée avec les Ukrainiens » « Les Ukrainiens sont nos frères, pas nos ennemis ! » «  Comme Albert Camus, je suis un existentialiste, attaché à mes racines chrétiennes, prêt à me battre pour mes idées, résolu à écrire sur la responsabilité et la mort. » « Moi, j’écris sur l’amour. Je suis allées lire mes poèmes aux soldats sur le front. Ils ont adoré. La poésie c’est la vie et le cœur. »

En face de ces proclamations littéraires de fraternité : plus d’un million et demi de morts et blessés de part et d’autre, des zones dévastées.

Comme, à la différence de l’Allemagne nazie en 1941, l’Ukraine n’a pas envahi la Russie et ne menaçait pas de l’envahir, il faut imaginer un « quelque chose » qui permette d’inscrire l’invasion russe dans le discours justificatif de la Grande Guerre Patriotique – l’existence même de l’URSS était alors en jeu – et rende possibles ces déclarations.

« Donetsk [sud-est de l’Ukraine], déclare un des écrivains, est l’épicentre d’une guerre mondiale frontale : fascisme contre christianisme, Ouest contre Russie. »

Autrement dit, comme le fut « URSS », mais dans un contexte différent (il s’agissait de survie) « Russie » est enveloppée par une idéologie qui, tout comme dans les années 40, n’est pas présentée comme telle, mais comme l’expression du réel : en 1941, la phase historique de la construction du socialisme/communisme (= l’émancipation de l’humanité – ce qui explique en partie l’aura de Staline), en 2023, sous le couvert de défense de valeurs (christianisme) et dans la confusion propre au chaos (le christianisme est un marqueur de l’ouest), le déni du commun que signifie la recrudescence de l’idéologie d’extrême-droite dont témoigne la tendance politique planétaire actuelle (Trump, Poutine, Milei, Meloni, Orban, Netanyahou et les succès électoraux en Europe …)

Ce déni du commun et son corollaire (moi d’abord, préférence nationale) constituent le substrat du discours fasciste dont le racisme est une des expressions, autrement dit le refus de « l’autre » selon les critères pragmatiques du bouc-émissaire (juif, arabe, noir, musulman, immigré etc.).

Ce qui est nouveau, c’est l’obsolescence des repères habituels, dont la politique israélienne, engagée dans une sorte de shoah palestinienne à Gaza et en Cisjordanie (massacre, famine, expulsions…), est, avec celle des USA qui la soutient – jusqu’à l’extension de la guerre via l’Iran ? –, le signe le plus remarquable.

* Quelques titres de romans russes : Le missile est lancé ! – Le Bélier blindé du Donbass – La gloire du guerrier – Le sacrement au front

 Quelques extraits de poèmes :

« Je regarde s’envoler les Migs et les Soukhoï

Notre technique miraculeuse

Ces oiseaux magiques ! »

«  Aujourd’hui, nous parton à l’assaut de Paris 

 Demain, ce sera Berlin. »

Quant au « cher fiston » il se bat « pour nous, pour la Russie, pour Dieu ».

Journal – 56 – Lettre à Quentin Lafay – (15/06/2025)

Bonjour, Monsieur Lafay

Je vous ai entendu annoncer des débats sur France Culture, dont un chez vous, concernant le conflit Israël/Palestiniens, notamment ce qu’il se passe à Gaza.

Je vous soumets cette problématique : que suppose, chez l’une et l’autre parties, plus de quatre-vingts ans d’un conflit qui contraint l’une et l’autre à vivre dans l’incertitude, l’inquiétude,  la peur, sinon dans le qui-vive permanent, en mobilisant l’essentiel des énergies moins pour construire que pour détruire ?

La plupart, sinon la totalité des intervenants que j’entends à propos de la guerre actuelle à Gaza, parlent du 7 octobre comme d’un commencement, ce qui revient à laisser entendre qu’avant cette date, les deux parties vivaient en paix.

Le 7 octobre n’est, dans toute son horreur, qu’un moment de cet affrontement qui a commencé il y a plus de quatre-vingts ans dans la violence d’un acte jamais reconnu comme tel par Israël, mais dont les accords d’Oslo permettaient un début de distanciation.

La rupture du processus qu’a provoquée l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un extrémiste israélien s’inscrit dans la problématique que je propose, comme le massacre du 7 octobre et comme l’entreprise de démolition systématique de Gaza, : ces actes sont essentiellement de type suicidaire.

>Le Hamas savait que son attaque (quelle fut la part d’improvisation en l’absence surprenante de défense ?) ne pouvait remettre en cause l’existence d’Israël et, compte tenu de la dissymétrie des forces, il savait que la réplique serait dévastatrice.  

>Israël – co-responsable de l’émergence et du succès électoral du Hamas en Cisjordanie et à Gaza qui servait sa stratégie de division – sait qu’il ne se remettra pas de la destruction du peuple gazaoui et de sa culture par les armes, la famine et la maladie, ni de l’entreprise de colonisation sauvage en Cisjordanie. La politique de fuite en avant (Gaza, Liban, Syrie et maintenant Iran) ne peut conduire que dans un abîme.

Et nous – je parle du discours dominant européen, occidental, notamment tel qu’il s’exprime dans les médias  –  qui ne voulons pas regarder la cause du désarroi planétaire qui s’exprime depuis le début des années 1990 sous les formes multiples que peut prendre le chaos, nous qui collons l’étiquette « terrorisme » pour nous donner l’illusion d’ avoir expliqué quelque chose, nous qui ne disons pas clairement que la revendication d’une Identité nationale gravée dans le marbre et flanquée de ses corollaires « préférence nationale » et, quelle que soit la langue, « Moi d’abord ! » est la marque de fabrique d’une idéologie dont, depuis un siècle au moins, nous savons qu’elle a pour nom « fascisme » et qu’elle conduit à la guerre, nous, par nos non-dits nos tergiversations et nos peurs,  contribuons à entretenir le terreau de ce désarroi mortifère

A propos du conflit entre Israël et les Palestiniens, il n’y a pas d’autre issue d’abord intellectuelle que celle de la problématique de la co-responsabilité des deux parties et du questionnement de la signification de sa durée pour l’une et l’autre.

Cordialement.

Jean-Pierre Peyrard

Journal – 55 –  « Querer »: question et problématique (10/06/2025)

Il y a la même différence entre les deux qu’entre un point et un ensemble. Le point en tant qu’il est (considéré comme) un élément « un », l’ensemble en tant que configuration interactive de points qui cessent donc d’être des points « un » parce qu’ils existent désormais dans des rapports, ce qui s’appelle une problématique.

La question/point n’aime pas la problématique qui passe du simple au complexe (= la tresse, l’entremêlement des fils), et le complexe est dérangeant parce qu’il va à l’encontre de ce qui est le « bon sens » des « c’est pourtant simple », « un point c’est tout », « il n’y a pas besoin de chercher midi à quatorze heures », « on voit bien que » etc.

Le racisme par exemple fonctionne notamment à partir de la question/point (le noir est signe d’infériorité) qui rejette la problématique (valeur de la couleur).

Nous (les sociétés occidentales, au moins) sommes en train de passer de la question/point à la problématique à propos des rapports sexuels, en particulier entre l’homme et la femme, et surtout dans un cadre qui jusqu’ici était considéré comme un point, celui du couple marié.

La mini-série espagnole Querer (= chercher – 4 épisodes – diffusée sur Arte) en est une excellente illustration.

Après trente ans de vie commune, Miren, la cinquantaine, décide de porter plainte contre son mari qu’elle accuse de viol et demande le divorce.

Jusqu’ici, la question/point était ainsi réglée : il n’y a pas de viol dans le cadre du couple marié, la question du consentement n’existe donc pas. Corollaire dominant : l’épouse (= la bonne épouse) doit satisfaire aux désirs de son mari… un point c’est tout.

C’est aujourd’hui devenu une problématique : le féminisme (= il n’y a pas de hiérarchie entre les sexes) a permis de faire émerger des questions/points qui « n’existaient pas » : la relation sexuelle dans le cadre de la vie de couple contient la question du consentement – qu’est-ce que consentir ? – est-ce que « oui » signifie toujours « oui » ? – est-ce que le législateur doit intervenir dans la relation sexuelle du couple et en quoi précisément ?…

Autrement dit, ce qui pendant des siècles a été une juxtapositions de questions/points… si même ils en étaient… est devenu en quelques décennies une problématique : pour ce qui concerne les relations sexuelles dans le couple, ce qui allait de soi, ne va plus de soi.

Ce qui a pour premier effet la réaction du « bon sens » des points/questions. Ainsi, l’avocat du mari fait semblant de demander (la question vaut réponse) à Miren pourquoi elle a attendu si longtemps avant de porter plainte et de demander le divorce (question qui revient à nier l’impact de la structure idéologique du mariage traditionnel), et, c’est le plus intéressant, le mari ne comprend pas, (il n’est pas le seul) c’est-à-dire qu’il est inaccessible à la problématique qui contient notamment le droit de sa/la femme au désir et le respect de ce désir.

La réussite de la série tient dans la description de ce moment charnière qui évite l’écueil du manichéisme et du simplisme militant.