Gustave Flaubert (15)

Le chemin d’identification de ce « rien » que Flaubert présente comme l’objet (énigmatique) de l’œuvre littéraire idéale, passe par la double expérimentation, inconsciente puis consciente, qu’il fit de sa mort, puis de celles de sa sœur, de ses amis Alfred Le Poittevin et Louis Bouilhet, de son oncle, le « père Parain » et, dans un autre registre, de celle de sa mère.

L’anxiété ne put pas ne pas se manifester dans le regard et le « discours » de son père et de sa mère pendant les premiers mois de sa vie. Comment imaginer que les morts successives de leurs trois enfants nés après leur premier fils Achille (une fille morte à un an, – Caroline, prénom dont hériteront la sœur cadette de Gustave puis sa propre fille – et deux garçons qui mourront l’un à un an, l’autre à trois ans) n’aient pas eu d’incidence sur leur rapport avec ce second garçon ?

Gustave commence sa correspondance dès neuf ans et il écrit principalement à son ami Ernest Chevalier à qui il propose une association – son orthographe n’est pas encore au point : « Si tu veux nous associers  pour écrire moi, j’écrirait des comédies et toi tu écriras tes rêves, et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours de bêtises, je les écrirait » (31.12.1830) et jusqu’à l’âge de treize ans, il termine ses lettres, par  » ami jusqua la mort / bonne santé ton ami pour la vie / Adieu mon meilleur ami jusqu’à la mort non de Dieu / Ton intrépide sale et cochon ami jusqu’à la mort« , et ainsi de suite.

En février 1836 – il a 15 ans – il écrit un conte intitulé Un parfum à sentir qu’il préface ainsi : « Je demanderai aux généreux philanthropes, qui n’ont d’autres preuves du progrès intellectuel que les chemins de fer et les écoles primaires, je leur demanderai, à ces heureux savants, s’ils ont lu mon conte, quel remède ils apporteraient aux maux que je leur ai montrés. Rien, n’est-ce pas ?et s’ils trouvaient le mot, ils diraient « anagkè » [= la nécessité – il écrit le mot en grec]. La faute, c’est à cette divinité sombre et mystérieuse qui, née avec l’homme, subsiste encore après son néant, qui s’aposta à la face de tous les siècles et de tous les empires, et qui rit dans sa férocité en voyant la philosophie et les hommes se tordre dans leurs sophismes pour nier son existence, tandis qu’elle les presse dans sa main de fer, comme un géant qui jongle avec des crânes desséchés. »

Et il conclut en s’adressant au lecteur : « Vous ne savez peut-être pas quel plaisir c’est : composer ! » Ecrire ! oh ! écrire, c’est s’emparer du monde de ses préjugés, de ses vertus et le résumer dans un livre ; c’est sentir sa pensée naître. »

Le second conte, intitulé La Femme du monde est composé de 25 versets dont voici les deux premiers « I – Tu ne me connais pas, frêle et chétive créature ; eh bien écoute.  II – Mon nom est maudit sur la terre ; pourtant le malheur, le désespoir, l’envie qui y dominent en tyran m’appellent souvent à leur secours ». Il se termine ainsi : « Maintenant, me reconnais-tu ? J’ai une tête de squelette, des mains de fer, et dans ces mains une faulx. On m’appelle LA MORT ! »

Dix ans plus tard, le 20.12. 1846, il vient d’avoir 35 ans, il écrit à Louise Colet : « Sous mon enveloppe de jeunesse, gît une vieillesse singulière. Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux au sortir du berceau, et si dégoûté du bonheur avant d’y avoir bu ? Tout ce qui est de la vie me répugne ; tout ce qui m’y entraîne et m’y plonge m’épouvante. Je voudrais n’être jamais né ou mourir. »

Le 1er janvier 1844, il subit une grave crise nerveuse dans une calèche sur la route de Pont-l’Evêque : « Tu as manqué, sans t’en douter, faire le deuil de l’honnête homme qui t’écrit ces lignes, écrit-il à Ernest Chevalier début février (…) J’ai failli aller voir Pluton [dieu des enfers] Rhadamanthe et Minos [deux des trois juges infernaux, Eaque est le troisième.] Je suis encore au lit, avec un séton [drain] dans le cou (…) J’ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire comme une attaque d’apoplexie en miniature, avec accompagnement de maux de nerfs (…) J’ai manqué péter dans les mains de ma famille (…) Je suis dans un foutu état ; à la moindre sensation, tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. »

Et, au même, le 9 février : « J’ai horriblement souffert, cher Ernest, depuis que tu ne m’as vu (…) Sais-tu jusqu’où doit aller ma tristesse, et comprends-tu que je vive… ? La pipe, oui la pipe, tu as bien lu, la pipe, cette vieille pipe : LA PIPE M’EST DEFENDUE !!! » [Il insiste souvent sur l’importance qu’ont pour lui la pipe et le tabac : « Ah ! quels vices j’aurais si je n’écrivais ! La pipe et la plume sont les deux sauvegardes de ma moralité, vertu qui se résout en fumée par les deux tubes. » (à Louise Colet – 15.08.1853)

Le détachement amusé (vrai ou joué) avec lequel il rend compte de cet épisode [Sartre l’explique comme le moyen trouvé pour rester à la maison et se consacrer à l’écriture] ne le quittera pas, du moins pour sa propre mort : dans les moments pénibles des maladies dont il souffrira, il parlera non de mourir mais de crever.

Caroline, de deux ans sa cadette, mourut le 23 mars 1846 quelques jours après avoir accouché de sa fille ; elle sera pour Gustave une sœur/fille de substitution.

« C’était hier, à onze heures, que nous l’avons enterrée, la pauvre fille, écrit-il à Maxime Du Camp, le 25 mars 1846. On lui avait mis sa robe de noce, avec des bouquets de roses, d’immortelles et de violettes. J’ai passé toute la nuit à la garder. Elle était droite, couchée sur son lit, dans cette chambre où tu l’as entendue faire de la musique. Elle paraissait bien plus grande et bien plus belle que vivante, avec ce long voile blanc qui lui descendait jusqu’aux pieds.  Le matin, quand tout a été fait, je lui ai donné un dernier baiser dans son cercueil. (…) La fosse était trop étroite, le cercueil n’a pas pu y entrer. On l’a secoué, tiré, tourné de toutes les façons ; on a pris un louchet, des leviers, et enfin un fossoyeur a marché dessus – c’était la place de la tête – pour le faire entrer. J’étais debout, à côté, mon chapeau à la main, je l’ai jeté par terre en criant. Je te dirai le reste de vive voix car j’écrirais trop mal tout cela. J’étais sec comme la pierre d’une tombe, mais horriblement irrité. »

Et à Louise Colet, huit mois plus tard : « Je lisais du Montaigne, et mes yeux allaient du livre au cadavre ; son mari [Emile Hamard qui ne s’en remettra pas] dormait et râlait ; le prêtre ronflait, et je me disais, en contemplant tout cela, que les formes passaient, que l’idée seule restait, et j’avais des tressaillements d’enthousiasme à des coins de phrases de l’écrivain. Puis j’ai songé qu’il passerait aussiIl gelait ; la fenêtre était ouverte, à cause de l’odeur, et de temps à autre, je me levais pour voir les étoiles, calmes, chatoyantes, radieuses, éternelles. Et quand elles pâliront à leur tour, me disais-je, quand elles enverront, comme la prunelle des agonisants, des lueurs pleines d’angoisses, tout sera dit ; et ce sera plus beau encore. Donc je me console près de tout en regardant les étoiles, et j’ai pour la vie une apathie si insurmontable que ça m’ennuie de manger, même quand j’ai faim. Il en est de même pour tout le reste. »

Alfred Le Poittevin, très investi dans la philosophie, en particulier l’Ethique de Spinoza, mourut à trente-deux ans, le 3 avril 1848.

 « Alfred est mort lundi soir, à minuit, écrit-il à Maxime Du Camp, le 7 avril. Je l’ai enterré hier et je suis revenu. Je l’ai gardé pendant deux nuits (la dernière nuit, entière), je l’ai enseveli dans on drap, je lui ai donné le baiser d’adieu et j’ai vu souder son cercueil. (…) En le gardant, je lisais Les Religions de l’antiquité de Creuzer [écrivain allemand, contemporain de Flaubert, qui les considère d’un point de vue symbolique et mythologique]. La fenêtre était ouverte, la nuit était superbe, on entendait des chants de coq et un papillon de nuit voltigeait autour des flambeaux. Jamais je n’oublierai tout cela, ni l’air de sa figure, ni, le premier soir, à minuit, le son éloigné d’un cor de chasse qui m’est arrivé à travers le bois. Le mercredi, j’ai été me promener tout l’après-midi avec une chienne qui m’a suivi sans que je l’aie appelée. Cette chienne l’avait pris en affection et l’accompagnait toujours quand il se promenait seul.  La nuit qui a précédé sa mort, elle a hurlé horriblement sans qu’on ait pu la faire taire. Je me suis assis sur la mousse à diverses places, j’ai fumé, j’ai regardé le ciel, je me suis couché derrière un tas de bourrées de genêts et j’ai dormi. La dernière nuit j’ai lu les Feuilles d’automne [recueil de poèmes publié en 1831 par V. Hugo]. Je tombais toujours sur les pièces qu’il aimait le mieux ou qui avaient trait pour moi aux choses présentes. (…) Quand le jour a paru, à quatre heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l’ai soulevé, retourné et enveloppé. L’impression de ses membres froids et raides m’est restée toute la journée au bout des doigts. Il était horriblement putréfié, les draps étaient traversés. Nous lui avons mis deux linceuls. Quand il a été ainsi arrangé, il ressemblait à une momie égyptienne serrée dans ses linges et j’ai éprouvé je ne puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour lui. Le brouillard était blanc, les bois commençaient à se détacher dedans. Les deux flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante. Deux ou trois oiseaux ont chanté et je me suis dit cette phrase de son Bélial [mot hébraïque désignant le démon, de portée ésotérique – j’ignore quel livre précis évoque Flaubert] « Il ira joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil naissant », ou plutôt j’entendais sa voix qui me la disait et toute la journée j’en ai été délicieusement obsédé. On l’a encoffré dans le vestibule. (…) L’office a été atroce de longueur. Au cimetière, la terre était grasse. Je me suis approché sur le bord et j’ai regardé une à une toutes les pelletées tomber. Il m’a semblé qu’il en tombait mille. Quand le trou a été bouché, j’ai tourné les talons et je m’en suis retourné en fumant. »

Louis Bouilhet mourut le 18 juillet 1869, à quarante-huit ans :

> à la princesse Mathilde, le 20 juillet : « J’ai à vous annoncer la mort de mon pauvre Bouilhet. Je viens de mettre en terre une partie de moi-même, un vieil ami à moi dont la perte est irréparable !… Au milieu de mon désespoir, je me tourne vers vous. Pourquoi ? Je n’en sais rien, mais il me semble que vous me comprendrez. »

> à George Sand, le même jour : « Et c’est moi qui ai conduit le deuil ! détails grotesques et atroces etc. ! Je n’en puis plus et vous embrasse. »

> à Jules Duplan, le 22 : « Je me dis « à quoi bon écrire maintenant, puisqu’il n’est plus là ? » C’est fini les bonnes gueulades, les enthousiasmes en commun, les œuvres futures rêvées ensemble. » Louis et Gustave se disaient en les gueulant  leurs textes pour en faire une critique commune.

> à Maxime Du Camp, le 23 : « Ses sœurs sont venues lui faire des scènes religieuses et ont été tellement ignobles qu’elles ont scandalisé un brave chanoine de la cathédrale. Notre pauvre vieux a été superbe. Il les a envoyées faire foutre carrément. Quand je l’ai quitté pour la dernière fois, samedi, il avait un volume de La Mettrie [philosophe matérialiste du 18ème siècle, auteur de L’Homme Machine] sur sa table de nuit, ce qui m’a rappelé mon pauvre Alfred [Le Poittevin] lisant Spinoza. Aucun prêtre n’a mis les pieds dans son domicile. »

Ensuite, et peut-être surtout, ce qu’il écrit à Louise Colet, le 12 septembre 1853, à propos de la mort, survenue le 9, de son oncle, le « père Parain » :

« Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. (…) Cette mort, je m’y attendais. Elle me fera plus de peine plus tard, je me connais. Il faut que les choses s’incrustent en moi. Elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité que j’ai maintenant et que je ferais bien de calmer, du reste, car elle me déborde quelquefois. Mais c’est cette rosse de Bovary [il est en train d’y travailler] qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte. En voilà encore un de parti ! Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si j’avais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L’idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste mes adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je suis arrivé de Nogent [où habitait Parain] chez toi, j’avais été seul tout le temps dans le wagon, par un beau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux vacances, tous en famille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes et les maisons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébranchés sur le bord… »

La mort de sa mère, survenue le 6 avril 1872, à l’âge de soixante-dix-neuf ans est une expérience différente, exclusivement émotionnelle et physique, sans recours possible à la distanciation par la pensée.  

Il en informe très brièvement George Sand le soir même : « Ma mère vient de mourir ! » Elle lui envoie deux lettres depuis Nohant, le 9 avril, où elle est « clouée » par la maladie : « Je suis avec toi, toute la journée et le soir, et à tout instant, mon pauvre cher ami. (…) Je voudrais être près de toi. (…) La fin de cette digne et chère existence a été douloureuse et longue, car, du jour où elle est devenue infirme, elle est tombée, et vous ne pouviez plus la distraire et la consoler. Voilà, hélas, l’incessante et cruelle préoccupation finie, comme finissent les choses de ce monde, le déchirement après la lutte ! Quelle amère conquête du repos ! Et cette inquiétude va te manquer, je le sais. Je connais ce genre de consternation qui suit le combat contre la mort. Enfin, mon pauvre enfant, je ne puis que t’ouvrir un cœur maternel qui ne te remplacera rien, mais qui souffre avec le tien et bien vivement à chacun de tes désastres. » et le 14 : « (…) Je me demande si tu n’aimes pas mieux qu’on te laisse à toi-même dans ces premiers jours. Pourtant je trompe le besoin que j’aurais d’être près de toi en ce triste moment, en te disant et te redisant, mon pauvre cher ami, combien je t’aime. »

Il lui répond le 16 avril : « Chère bon maître, J’aurais dû réponde tout de suite à votre première lettre si tendre. Mais j’étais trop triste. La force physique me manquait. Aujourd’hui enfin, je recommence à entendre les oiseaux chanter et à voir les feuilles verdir. Le soleil ne m’irrite plus, ce qui est un bon signe. Si je pouvais reprendre goût au travail, je serais sauvé. Votre seconde lettre m’a attendri jusqu’aux larmes. Etes-vous bon ! Quel excellent être vous faites ! (…) Aurai-je la force de vivre absolument tout seul dans la solitude ? J’en doute. Je deviens vieux. (…) Je crois que j’abandonnerai le logement de Paris. Rien ne m’appelle plus à Paris. Tous mes amis sont morts et le dernier, le pauvre Théo [Théophile Gautier], n’en a pas pour longtemps, j’en ai peur. (…) Je me suis aperçu, depuis quinze jours, que ma pauvre bonne femme de mère était l’être que j’ai le plus aimé. C’est comme si l’on m’avait arraché une partie de mes entrailles ! Mais comme j’ai besoin de vous voir ! Comme j’en ai besoin ! (…) »

« Brisé, écrasé, abruti » ainsi se décrit-il à Edma Des Genettes, Yvan Tourgueniev et Ernest Feydeau.

(à suivre… un dernier article ?)

« Vous n’aurez pas ma haine »

« Guy Coponet, 92 ans, a décrit l’horreur de l’attaque [le meurtre du père Hamel dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, le 26 juillet 2016] devant la cour d’assises spéciale de Paris. »

Extraits :

« Il est rare d’entendre un « Je vous salue Marie » en pleine cour d’assises. Et plus encore de ne pas juger cela déplacé. Le témoignage de Guy Coponet, jeudi 17 février, grièvement blessé dans l’attentat de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), suivi de celui de Roseline Hamel, la sœur du prêtre assassiné le 26 juillet 2016 par Adel Kermiche et Abdel-Malik Petitjean, ont transformé un temps en cathédrale la salle Voltaire de la cour d’assises spéciale de Paris. »

(…)

« Roseline Hamel [la sœur du prêtre] est allée à la rencontre d’Aldjia Kermiche, la mère de l’un des deux terroristes, habitante de Saint-Etienne-du-Rouvray. « Ma famille correspond à cette famille Kermiche : le même nombre d’enfants, le papa routier », dit la sœur, qui donne maintenant des conférences sur le pardon dans les églises. Elle lance aux accusés : « Même avec ma grande souffrance qui persiste, comme celle de ma famille, vous n’aurez pas ma haine. »

Ma contribution

Dans quelle mesure « Vous n’aurez pas ma haine » est-il une réponse pertinente, j’entends pour les meurtriers et leurs complices – d’une manière générale pour ceux qu’on appelle « terroristes » ? Les « cris de haine », sont, à la fin de L’Etranger (Camus) ce que souhaite Meursault lorsqu’il sera exécuté après sa condamnation à mort pour le meurtre d’un Arabe : il aura ainsi la confirmation qu’il est réellement étranger à un monde pour qui rien n’est plus insupportable que le refus du « sens », et qui, dans la fiction du roman, ne comprend pas pourquoi le fils ne pleure pas lors de l’inhumation de sa mère et pourquoi l’agression du soleil peut conduire à un geste qui entraîne la mort. Questions : si la haine est bien cela, quel est donc le « sens » dont les actes meurtriers dits « terroristes » (aux cibles diverses) signifient le refus ? Ce « vous » désigne-t-il seulement ces prévenus-ci ? Pourquoi invoquer la haine alors qu’elle n’a pas été revendiquée ? Et s’ils n’auront pas la haine, qu’auront-ils ?

Gustave Flaubert (14)

Après la fin de sa relation amoureuse (juillet 1851/mars 1855) avec Louise Colet, les principaux correspondants masculins de Flaubert – outre Guy de Maupassant qui fut son fils de substitution – furent Louis Bouilhet (qu’il considérait comme son alter ego), Ernest Feydeau (écrivain, père de Georges, l’auteur dramatique), les frères Jules et Edmond de Goncourt, Jules Duplan (un commerçant qui fut un ami très proche et dont le frère Ernest, notaire, servit d’intermédiaire avec l’éditeur de Madame Bovary), Maxime Du Camp, Théophile Gauthier.

Ces relations épistolaires qui concernent essentiellement l’écriture en tant que mode d’existence expriment, en dehors des désaccords ponctuels relatifs au « style », l’harmonie de l’amitié fondée sur la même philosophie de la vie – principalement avec Louis Bouilhet et Jules Duplan.

En revanche, ce qui sous-tend celles qu’il eut avec les quatre correspondantes principales – par le nombre et le contenu des lettres – [je mets à part sa nièce Caroline qui fut sa fille de substitution] est une ambivalence liée à une philosophie de la vie qu’elles ne partageaient pas : George Sand, la princesse Mathilde (cousine de Napoléon III), Edma Des Genette qui tenait un salon à Paris où se rencontraient les écrivains et Marie-Sophie Leroyer de Chantepie.  

Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (1800-1888) était une femme célibataire qui vivait à Angers. Elle était fille d’un second mariage de sa mère convaincue d’avoir commis un péché mortel en divorçant et en se remariant. Empêtrée dans les tourments de sa foi (sentiment de culpabilité entretenu par la confession) Marie-Sophie tentait de s’en sortir par la pratique de la charité (elle accueillait des éclopés) qui lui valut de grandes désillusions. Elle se confia à Flaubert à qui elle écrivit après la publication de Madame Bovary qui l’avait bouleversée. En lui répondant avec un retard systématique dont il lui demandait chaque fois de l’excuser, assurant qu’il ne l’oubliait pas, il lui expliqua dans de longues lettres l’importance de l’investissement exclusif dans l’Art – elle écrivait des romans qu’elle publia à compte d’auteur et les lui envoya pour obtenir son avis (il ne les lira pas) –, et lui conseilla à maintes reprises de quitter son environnement pour voyager. Tout cela en vain : Marie-Sophie trouvait toujours de bonnes raisons pour ne pas suivre ces conseils de rupture radicale et Flaubert lui fera observer à plusieurs reprises que tout ce qu’il lui disait ne servait à rien puisqu’elle n’avait pas la volonté – j’y reviendrai – de cesser de souffrir.  

Elle s’identifia de manière pathétique à l’héroïne du roman, allant jusqu’à s’accuser en confession d’avoir, comme Emma, franchi des interdits redoutables. Signe de l’ambivalence que j’évoque, elle fera de l’écrivain incroyant et sulfureux – cf. le scandale et le procès qui suivront la publication du roman – son confesseur/maître spirituel profane qui, de son côté, acceptera de jouer ce rôle dont il dit qu’il était usant.

Flaubert, qui avait bien compris le problème de sa correspondante [« Quant à vous, chère âme endolorie, c’est le passé qui vous fait souffrir, à savoir les obligations d’un culte où votre cœur est attaché, mais qui révolte votre esprit. De là, divorce et supplice. Vous ne pouvez vous passer de prêtre et le prêtre vous est odieux. Soyez à vous-même votre prêtre. Ou bien « abêtissez-vous », comme dit Pascal. » (12/10/1853)], lui assurait son affection, de loin (ils ne se rencontreront jamais) : « Non, chère Demoiselle, je ne trouve pas ridicule votre douleur à propos de la perte d’un petit chien. Qu’on aime une bête ou un homme (la différence n’est pas si grande), le beau est d’aimer. Nous ne valons quelque chose que par notre puissance d’affection ; c’est pour cela que vous valez beaucoup. Je sympathise avec vous, n’en doutez pas, et bien que nous ne connaissions pas nos visages, je vous considère comme une amie. J’ai eu, il y a un mois, Mme Sand pendant une semaine chez moi et nous avons beaucoup parlé de vous. Elle vous aime et vous estime. Nous avons vainement cherché tous les deux à ou en quoi nous pourrions vous être utiles, comment faire, c’est-à-dire, pour vous tirer de l’état lamentable où vous restez plongée. Cela dépasse ses forces et les miennes. Il faut faire appel à votre volonté ; mais n’a pas de volonté qui veut. [une sorte de paradoxe dont je reparlerai à propos de la volonté]» (le 13.12.1866)

Elle mettra fin à la relation épistolaire après qu’il aura refusé de l’aider à la sauvegarde d’une salle de théâtre à Nantes, au motif spécieux que le théâtre (surtout en province) n’a pas d’avenir. Elle réussira dans son entreprise.

En revanche, il passera un temps dont il dit qu’il fut précieux avec George Sand (à Nohant et à Croisset), la princesse Mathilde (à Saint-Gratien – Val d’Oise – et à Paris) et dans une moindre mesure Edma Des Genettes qui tenait un salon littéraire à Paris.

Ces trois femmes qui aiment la compagnie de l’homme et ce qu’il écrit, ne partagent pas son amertume et son regard désabusé sinon désespéré sur la vie ; et lui, trouve chez elles (George Sans surtout) la sensibilité qu’il s’interdit, en particulier pour le monde social, et à laquelle il substitue parfois une approche esthétique ; ainsi pour l’univers impérial auquel la princesse Mathilde lui donne accès [s’il n’appréciait pas l’empereur pour son esprit bourgeois, il éprouvait une attirance disons d’ordre spirituel pour l’impératrice Eugénie qu’il nommait « l’ange »] dans cet extrait d’une lettre à George Sand (12.06.1867) : « J’ai passé trente-six heures à Paris au commencement de cette semaine, pour assister au bal des Tuileries [donné à l’occasion de l’Exposition Universelle]. Sans blague aucune, c’était splendide. Paris, du reste, tourne au colossal. Cela devient fou et démesuré. Nous retournons peut-être au vieil Orient. Il me semble que les idoles vont sortir de terre. Paris, est menacé d’un Babylone. Pourquoi pas ? L’individu a été tellement nié par la démocratie qu’il s’abaissera jusqu’à un effacement complet, comme sous les grands despotismes théocratiques. »

Sa relation avec Victor Hugo (l’homme et l’œuvre) est une autre illustration de cette singularité.  

En témoigne cette lettre de juillet 1862, à Edma Des Genette à propos de Les Misérables [elle aime le roman et reçoit Hugo dans son salon] : « A vous, je peux tout dire. Eh bien ! notre dieu baisse. Les Misérables m’exaspèrent et il n’est pas permis d’en dire du mal : on a l’air d’un mouchard. La position de l’auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l’adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j’éclate, cependant. Je ne trouve dans ce livre ni vérité ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C’est une façon de flatter le populaire. (…) Où y-a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l’A B C [une association d’étudiants progressistes dont font partie Marius et Enjolras] ? Pas une fois on les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par monseigneur Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l’Eglise comme il a calomnié la misère. (…) Ce livre est fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique. (…) Décidément ce livre, malgré de beaux morceaux, et ils sont rares, est enfantin. »

Si, en revanche, il apprécie Les Châtiments, ce n’est pas sans cette critique : « Oui, ma belle nièce, [Caroline] j’admire beaucoup Les Châtiments, et je trouve ces vers-là HENAURMES ! bien que le fond du livre soit bête, car c’était la France, le peuple, qu’il fallait engueuler. »

Il en va de même pour l’homme : « Je vais vous dire un mot bien prétentieux, personne ne me comprend : j’appartiens à un autre monde. Les gens de mon métier sont si peu de mon métier ! Il n’y a guère qu’avec Victor Hugo que je peux causer de ce qui m’intéresse. Avant-hier il m’a cité par cœur du Boileau et du Tacite. Cela m’a fait l’effet d’un cadeau, tant la chose est rare. D’ailleurs, les jours où il n’y a pas de politiciens chez lui, c’est un homme adorable. »  écrit-il, le 02.10.74, à George Sand qui lui conseille de le fréquenter – avait-elle l’espoir qu’il s’apaise à son contact ? – avant de préciser, le 27.0375 : «  Vous me conseillez, dans une de vos dernières lettres de fréquenter le père Hugo ! Eh bien ! Il m’a désolé la dernière fois que je l’ai vu. Ce qu’il a dit de sottises sur Goethe est inimaginable (…) Cette visite m’a rendu littéralement malade ! Si les forts sont comme ça, que sont les autres ! »

La même ambiguïté se manifeste dans ses engouements littéraires et philosophiques : il considère Montaigne comme son maître à penser, il a lu et relu l’Ethique de Spinoza mais, j’y reviendrai, sans adhérer à l’essentiel, et, en même temps, c’est un fervent lecteur du marquis de Sade dont il apprécie, entre autres romans, la Philosophie dans le boudoir.

Nous approchons de l’identification du « rien ».

(à suivre)

Engouement pour le candidat communiste ?

Le Monde (15.02.2022) consacre un long article à Fabien Roussel, le candidat du parti communiste à l’élection présidentielle.

Sous le chapeau « Fabien Roussel, les nouveaux habits du communisme français.   Le député du Nord, candidat à l’élection présidentielle, entend parler à un horizon de plus en plus inaccessible à gauche – les classes populaires – et s’emporte souvent contre une gauche écologiste jugée déconnectée, hautaine » le journaliste dresse un portrait plutôt sympathique du candidat et de son discours. Les réactions des lecteurs (plus de 80) sont dans l’ensemble plutôt sympathiques.

Exemples :

« Le type est bien, parle bien, et c’est normal qu’il monte dans les sondages .Un seul point bloquant et de taille : le mot communisme , qui évoque des millions de morts , des goulags et une dictature féroce en Russie mais aussi partout ou le communisme est installé .Je ne comprends pas comment nos cocos n’ont pas encore pensé s’appeler autrement .Je suis certain qu’ils feraient beaucoup plus qu’aujourd’hui. »

« Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage.  Il est plus excitant qu’un écolo dont la devise est quinoa, Badoit, café sans gluten ! »

« Bref c’est un peu l’Arlette Laguillier du PCF. Le gars sympa et près des gens pour repeindre en couleurs pastel l’appareil du parti. Pourquoi pas, si ça marche. Et ça marche ! »

Ma contribution :

L’objectif du PC n’est évidemment pas l’élection mais la reconstruction d’un discours que l’implosion soviétique a rendu impossible. Avant ce fiasco, il y avait une dialectique à l’intérieur de la gauche [réforme (PS) vs révolution (PC)] qui s’opposait à la droite/soutien du capitalisme. La disparition de la problématique d’une alternative (ambivalente mais possible) au capitalisme a ouvert un abîme planétaire d’angoisse existentielle (le capitalisme en tant que seule possibilité de vie sociale) que l’idéologie d’extrême-droite essaie de combler depuis la fin des années 80, à partir de problèmes réels, par la désignation de boucs-émissaires. Ce que tente F. Roussel, ce n’est pas de convaincre de voter pour une société communiste (aucune possibilité), mais de manifester l’importance du « commun »… dont il ne précise pas le contenu essentiel et dont l’occultation peut expliquer l’échec des expériences communistes.

Une réponse :

« Oui mais bon, il veut augmenter les bas salaires et il a un discours ferme contre les islamistes. Malheureusement, on n’en trouve pas d’autre à gauche qui coche ces deux cases. Donc, par défaut, je voterai pour lui. »

Ma réponse :

Voter pour lui – sans la moindre possibilité d’élection – n’est pas contradictoire avec l’analyse que je propose ; c’est, au-delà de ses propositions – qui n’ont donc aucune possibilité d’être réalisées – signifier une préoccupation politique pour le « commun »… même si son contenu n’est pas défini. Si le parti a conservé « communiste » c’est bien parce qu’il existe un commun objectif et irréductible de (et propre à) l’espèce humaine… Mais je doute qu’il l’ait conservé pour cette raison, parce que cela impliquerait une identification qui n’apparaît pas dans le discours de F. Roussel.  Envisager une réalité communiste suppose donc une redéfinition de ce commun.

Gustave Flaubert (13)

Par son statut de chirurgien-chef/enseignant à l’hôpital de Rouen et les revenus qui en découlent, Achille-Cléophas Flaubert fait partie de la bourgeoisie, mais son activité a pu apparaître aux yeux de Gustave comme autre chose qu’un emploi, notamment par le biais de la dissection des cadavres dont le lien avec l’utilitaire n’est pas immédiatement perceptible, ce qui lui confère une dimension à la fois iconoclaste et toute-puissante : disséquer, c’est d’une certaine façon faire acte de démiurge à l’envers, en révélant par le scalpel une structure démythifiée.  

« L’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois avec ma sœur, n’avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s’abattre là, revenaient, bourdonnaient ! Comme j’ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits, cette pauvre et chère belle fille [morte le 25.03.1846] ! Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection en nous disant de nous en aller. Autre cadavre, lui. » (à Louise Colet, le 7.07.1853)

En ce début du dix-neuvième siècle, la médecine et la chirurgie sont toujours balbutiantes, et si Gustave n’a pas le mépris de Molière pour la médecine et les médecins, il a vu mourir de maladie, à 31 ans, son ami Alfred Le Poittevin,  à 22 ans, sa sœur Caroline, deux mois après son père.  Les portraits des personnages « médicaux » de ses romans sont souvent à charge ; entre autres, Charles Bovary quand il s’improvise chirurgien – catastrophique – par amour du progrès et par chauvinisme – deux détestations de Flaubert – et Vaucorbeil, le médecin tenté par la politique, dans Bouvard et Pécuchet.

Le père n’est pas proche de son fils cadet – c’est l’aîné qui importe – il n’est pas intéressé par la voie qu’il choisit (la littérature ne l’intéresse pas), et si nous n’avons pas d’information précise sur les sentiments de Gustave à son égard – il ne lui écrit qu’une ou deux lettres brèves depuis sa chambre d’étudiant parisien et pour des questions d’ordre matériel –, nul doute qu’il ait éprouvé pour lui une admiration et une affection « de loin », dans une relation qu’on peut imaginer ambivalente. Au moment de sa mort survenue le 15 janvier 1846, il écrira à son ami Ernest Chevalier : « Tu as connu, tu as aimé l’homme bon et intelligent que nous avons perdu, l’âme douce et élevée qui est partie ». Il n’en parlera plus ensuite.

Cette figure, disons « classique » du père/patriarche affectivement distant et assurant la vie matérielle de la famille, son activité forcément singulière aux yeux de ce fils dont l’existence est précédée de trois enfants morts et qui voit son aîné (de huit ans) satisfaire les attentes paternelles, peuvent aider à comprendre pourquoi Gustave ne fut pas à l’aise dans l’institution scolaire où, après son père, réussissait son frère, pourquoi il n’obtint pas de diplôme universitaire et ne put jamais s’imaginer dans un emploi, autrement dit concevoir une activité autre que créatrice ; activité créatrice dans une déconstruction, elle aussi au scalpel, pour illustrer au moyen des mots ce qu’il appelle sans bien l’identifier le « rien », activité d’écriture addictive autant jubilatoire que douloureuse, voulue sans visée rémunératrice, coïncidant ainsi avec le statut du cadet « inutile » et la célébrité d’un père dissecteur inaccessible. Une célèbre caricature représente Gustave en train de disséquer Emma Bovary.  

Voici ce qu’il écrit à sa mère qui s’inquiète pour son avenir – l’échange a lieu pendant son voyage de dix-huit mois en Egypte et au Moyen-Orient :

 « Tu ne sais que t’imaginer, pauvre vieille, pour te tourmenter l’esprit. Quel est le sens de ceci : qu’il faut que j’aie une place « une petite place », dis-tu. Et d’abord, 1° laquelle ? Je te défie de m’en trouver une, de spécifier en quoi, de quelle nature elle serait. Franchement et, sans se faire d’illusion, y en a-t-il ne seule que je sois capable de remplir ? Tu ajoutes : « qui ne t’occuperait pas beaucoup et ne t’empêcherait pas de faire autre chose. » Voilà l’illusion ! voilà ce que s’était dit aussi Bouilhet en commençant la médecine, ce que je m’étais dit en commençant mon droit et a manqué me faire crever de rage contenue. (…) 2° si c’est pour l’honneur, ma vanité est telle que je ne me sens honoré par rien : une position si haute qu’elle soit, et ce n’est pas là ce que tu demandes, ne me donnera jamais la satisfaction que m’accorde ma propre estime quand j’ai troussé congrûment quelque chose à ma guise. Et enfin, si c’est pour l’argent, les places ou la place que je pourrais avoir serait trop minime pour apporter un changement notable à mon revenu. Pèse toutes ces raisons, ne te heurte pas à une idée creuse. Est-ce qu’il est une position quelconque où je pourrais être plus près de toi, plus à toi ? et puis, n’est-ce pas là, en partie, le principal de la vie ; ne pas trop s’embêter ? Adieu, ma pauvre vieille, je t’embrasse à deux grands bras. » (Le Caire, le 23 février 1850)

Il vivra donc du revenu des rentes des propriétés agricoles acquises par son père, principalement dans la maison que ce dernier avait achetée à Croisset (épisodiquement dans un appartement loué à Paris où il ne sent pas bien) – sa nièce (la fille de sa sœur Caroline, elle-même prénommée Caroline) en deviendra la propriétaire après la mort des parents et il en aura la jouissance.

Les ennuis financiers du mari de cette nièce [Ernest Commanville à qui  Flaubert avait confié la gestion de ses revenus en les  investissant dans ses affaires, était propriétaire d’une scierie à Dieppe dans laquelle il traitait des bois acheté à l’étranger, et il jouait avec l’argent entre le temps de vente et le temps d’achat] le mettront dans une situation très difficile (ses romans ne lui assureront jamais de gros revenus) et en 1879 (un an avant sa mort) il finira par se résoudre, non sans réticences et avec un sentiment d’humiliation, à accepter un poste de bibliothécaire adjoint créé pour lui et sans le moindre travail effectif, à la bibliothèque Mazarine de Paris – il semble qu’il n’ait jamais émargé. Il apprendra après coup qu’il devait cette faveur à l’intervention de Victor Hugo.  

« J’irais très bien, écrit-il à sa nièce Caroline le 9.02.1879, si je n’avais des démangeaisons abominables par tout le corps. C’est une petite affection nerveuse, dit Fortin [son médecin]. Ça m’empêche de dormir ! Malgré tout, je reste « un petit père tranquille ». Dans mes insomnies, je ne songe qu’aux maudites affaires !!! [d’argent] et à l’avenir ! quel supplice que cette incertitude ! C’est si loin de la manière dont j’ai été élevé ! Quelle différence de milieux ! Mon pauvre bonhomme de père ne savait pas faire une addition, et jusqu’à sa mort je n’avais pas vu un papier timbré. Dans quel mépris nous vivions du commerce et des affaires d’argent ! Et quelle sécurité, quel bien être ! »

A la même Caroline, le 12.04.1879 : « Une jambe cassée (il avait glissé sur le verglas quatre mois plus tôt à Croisset et recommençait à peine à marcher] n’est rien à côté [des affaires d’argent], ni même un mal de dents [après des jours de souffrance, il venait de se faire arracher une dent du haut]. Je me les ferais toutes arracher avec une volupté reconnaissante à la condition qu’on ne me parlerait plus d’argent, tonnerre de Dieu ! »

A Tourgueneff (on écrivait ainsi son nom à l’époque), le 16.01.1877 : « Je me demande si dans quelque temps il sera possible de vivre sans s’occuper d’argent, sans être banquier, sans vendre ou acheter s’importe quoi. Jolie perspective pour l’humanité : tous épiciers ! »

Ce dont il souffre le plus, à côté de sa grande inquiétude pour la situation de sa nièce*, c’est moins des inconvénients matériels (relatifs) que de la nécessité de dépendre de l’argent (donc de s’en préoccuper) pour la création littéraire, un essentiel vital dont rend compte souvent la situation des artistes réduits à « manger de la vache enragée ». Il ne déviera pas, sauf, comme je l’ai indiqué, en 1879, dans un moment où il ne disposera pratiquement plus de moyens de vivre après la ruine de Commanville.

* « Tu n’as ni vices à satisfaire, ni ambitions à assouvir, lui écrit George Sand le 15.08.1875, je suis sûre que tu arrangeras ta vie pour la mettre au niveau de tes ressources. Le plus rude pour toi à supporter, c’est le chagrin de cette jeune femme qui est une fille pour toi. ». Pour lui éviter le déshonneur de la faillite (l’affaire deviendra une simple liquidation judiciaire) il vendra la ferme de Deauville dont il avait hérité de sa mère. Le produit de la vente ne suffira pas à résoudre le problème et contribuera à accroître ses difficultés.

Le 16 février 1867, il expliquait à George Sand, confrontée elle aussi à des difficultés financières : « Quant à gagner de l’argent avec ma plume, c’est une prétention que je n’ai jamais eue, m’en reconnaissant radicalement incapable. Il faut donc vivre en petit rentier de campagne, ce qui n’est pas extrêmement drôle. Mais tant d’autres, qui valent mieux que moi, n’ayant pas le sou, ce serait injuste de se plaindre. Accuser la Providence est d’ailleurs une manie si commune, qu’on doit s’en abstenir par simple bon ton. Encore un mot sur la pécune et qui sera secret entre nous. Je peux, sans que cela ne me gêne en rien, dès que je serai à Paris, c’est-à-dire du 20 au 23 courant, vous prêter mille francs [un ouvrier gagne environ 2 francs par jour], si vous en avez besoin pour aller à Cannes. Je vous fais cette proposition carrément, comme je la ferais à Bouilhet ou à tout autre intime. Pas de cérémonie ! voyons ! »

Ce refus de s’intéresser à l’argent et cette prétendue incapacité à en gagner rappellent l’esprit aristocratique qu’il revendique (cf. article 6) et qui le distingue radicalement par exemple de Balzac :

 « Je viens de lire la Correspondance de Balzac, écrit-il à Edmond de Goncourt, le 31.12.1876. Il en résulte que c’était un très brave homme et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’argent ! et quel peu d’amour de l’Art ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas une fois ? Il cherchait la Gloire, mais non le Beau. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la députation et l’Académie, avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott ! Au résumé, c’est pour moi un immense bonhomme, mais de second ordre. Sa fin est lamentable. Quelle ironie du sort ! Mourir au seuil du bonheur ! »

Il y a sur les raisons de l’échec littéraire populaire (voulu par Flaubert lui-même) avec sa donnée commerciale/financière, un conflit d’analyse entre J-P Sartre et P. Bourdieu*, le premier utilisant principalement les outils de la psychanalyse (il recourt à la névrose, subjective – celle de Flaubert – et objective – celle de la société bourgeoise, l’une et l’autre dans un rapport de corrélation), le second ceux de la sociologie (l’objet littéraire en tant que produit d’une époque).

* Je reviendrai sur sa thèse de Flaubert créateur du champ artistique.

Ce qui m’intéresse, je l’ai déjà indiqué, c’est l’identification de ce « rien » dont Flaubert dit qu’il est l’idéal du roman qu’il cherche à écrire. Il est évidemment à la fois le « fils de » et l’habitant d’une époque, mais cela ne suffit pas à cette identification.

L’affection et la forte attirance qu’eurent pour lui et son œuvre (indissociables) George Sand, Victor Hugo, Emile Zola, Yvan Tourgueniev… (je mets à part Maupassant qu’il appelait son disciple et qui fut pour lui comme un fils), les personnalités comme la princesse Mathilde, Madame Roger des Genettes et la si singulière Marie-Sophie Leroyer de Chantepie – j’y reviendrai – tous et toutes apparemment étrangers à la préoccupation de ce « rien », sinon en désaccord avec ce qui le sous-tend (cf. George Sand), cette affection et cette attirance soulignent à la fois l’importance ainsi que le caractère enfoui et ambivalent de ce qu’est ce « rien ».

J’ajoute que si Flaubert est aujourd’hui reconnu comme un écrivain majeur, son œuvre – qui n’est toujours pas populaire comme celle de Hugo et de Zola – suscite encore des réactions de rejet.

(à suivre)

Vieillesse et dépendance

« Claude Evin : « Les groupes privés ont, en partie, pris leur place dans le secteur des Ehpad par manque d’argent public » (le Monde – 11.02.2022)

Extrait : « Pour garantir une bonne qualité de la prise en charge du grand âge, il s’agit donc d’inventer de nouveaux modes d’intervention en même temps que de moderniser l’existant. ( …) Les groupes privés ont, en partie, pris leur place dans le secteur des Ehpad par manque d’argent public. Leur mode de financement leur a permis de moderniser des Ehpad sans subventions d’investissement. Ceux qui, aujourd’hui, voudraient s’en passer (en les nationalisant ou en ne leur donnant plus d’autorisations) devraient réfléchir à l’impact budgétaire d’une telle orientation. (…) Même si, comme je l’ai déjà exprimé, ce n’est pas le statut juridique qui garantit la qualité du service rendu, les entreprises privées qui gèrent des établissements à caractère social pourraient évoluer quant à leur statut juridique et devenir ainsi, par exemple, des entreprises à mission tel que la loi Pacte de 2019 en a ouvert la voie. Mais, c’est surtout le contenu des engagements contractuels passés entre les établissements et les autorités de tarification et de contrôle qui donnera crédit au suivi des engagements pris. »

Ma contribution ;

Un discours assez superficiel qui tend à focaliser sur la dimension juridique et la question du statut. La prise en charge des personnes âgées, surtout si elles sont dépendantes, concerne le rapport à la mort (dont le vieillissement et la perte des autonomies) tel qu’il peut être construit par les individus et la collectivité. Or, il n’existe dans les programmes scolaire aucun enseignement prévu de ce qu’est la mort réelle. Ce qui a pour effet – outre les peurs, l’angoisse et les stratégies délétères de contournement – de déresponsabiliser et faire de la fin de vie – entre autres – une affaire de commerce et de profit. Les lois qu’a fait voter M. Evin à propos de l’alcool et du tabac participent de cet esprit de déresponsabilisation. Il n’est pas vrai que « fumer tue » et apprendre ce qu’est le vin serait plus intéressant que toutes les formules dissuasives qui, relativement à l’alcoolisme, ne servent à rien.

Gustave Flaubert (12)

3° La troisième et dernière partie concerne les années 1876 – 1880. De la mort de George Sand (le 8 juin 1876) à sa propre mort, soudaine, le 8 mai 1880.

Après sa relation tumultueuse avec Louise Colet, celle qu’il appelait « maître » (elle l’appelait « vieux troubadour ») fut une correspondante douce et apaisante.

A côté des déclarations passionnées, il consacra beaucoup de pages à expliquer à Louise Colet sa conception de l’écriture et de l’art.

A George Sand, il confia ses réactions d’« hystérique » (c’est ainsi qu’il se qualifiait) faux événements politiques et sociaux.

Pendant l’année terrible de 1871, elle opposa à ses diatribes… du genre de celles-ci (08.09.71) : « Quant au bon peuple, l’instruction « gratuite et obligatoire » l’achèvera. Quand tout le monde pourra lire Le Petit Journal et Le Figaro [journaux conservateurs], on ne lira pas autre chose, puisque le bourgeois, le monsieur riche ne lit rien de plus. La presse est une école d’abrutissement, parce qu’elle dispense de penser. (…) Le remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain. (…) Mais une société, qui a toujours besoin d’un bon Dieu, d’un Sauveur, n’est peut-être pas capable de se défendre. »   [C’est moi qui souligne :  la virgule, après société, est importante = toute société a besoin d’un bon Dieu] (…) Notre ignorance de l’histoire nous fait calomnier notre temps. On a toujours été comme ça. Quelques années de calme nous ont trompés. Voilà tout. Moi aussi, je croyais à l’adoucissement des mœurs. Il faut rayer cette erreur et ne pas s’estimer plus qu’on ne s’estimait du temps de Périclès ou de Shakespeare, époques atroces où on a fait de belles choses. »

… des points de vue où s’exprimaient à la fois une bienveillance qu’il appréciait (même si elle l’énervait parfois) et une philosophie qui lui était absolument étrangère.

Voici un extrait de la réponse de George Sand à sa lettre du 08.09.1871 (ci-dessus) :

« Je te répondais avant-hier et ma lettre a pris de telles proportions que je l’ai envoyée comme feuilleton au Temps pour la prochaine quinzaine, car j’ai promis de leur donner deux feuilletons par mois. Cette lettre « à un ami » ne te désigne pas même par une initiale, car je ne veux pas plaider contre toi en public. Je t’y dis mes raisons de souffrir et de vouloir encore. Je te l’enverrai et ce sera encore causer avec toi. Tu verras que mon chagrin fait partie de moi et qu’il ne dépend pas de moi de croire que le progrès est un rêve. Sans cet espoir, personne n’est bon à rien. »

… et encore : « Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les imbéciles manquent de tout ; je les plains. Aimer et plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée. J’ai la passion du bien, et point du tout de sentimentalisme de parti pris. Je crache de tout mon cœur sur celui qui prétend avoir mes principes et qui fait le contraire de ce qu’il dit. Je ne plains pas, l’incendiaire et l’assassin qui tombent sous le coup de la loi, je plains profondément la classe qu’une vie brutale, déchue, sans essor et sans aide, réduit à produire de pareils monstres. Je plains l’humanité, je la voudrais bonne, parce que je ne veux pas m’abstraire d’elle ; parce qu’elle est en moi ; parce que le mal qu’elle fait me frappe au cœur ; parce que sa honte me fait rougir ; parce que ses crimes me tordent le ventre ; parce que je ne peux comprendre le paradis au ciel ni sur la terre pour moi tout seul [sic]. Tu dois me comprendre, toi qui es bonté de la tête aux pieds. » (25.10.1871)

Si la bonté que lui prête George Sand est réelle pour ceux qui lui sont proches, elle n’a pas cette dimension humaniste générale.  

On peut en juger par ce qu’il lui écrit le 14.11.1871 : « Vous n’êtes pas comme moi, vous ! Vous êtes pleine de mansuétude. Moi, il y a des jours où la colère m’étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les latrines, ou tout au moins faire pleuvoir sur leurs sales crêtes des torrents d’injures, des cataractes d’invectives. Pourquoi cela ? Je me le demande à moi-même. »

La mort le privait de l’amie de cœur qui fut sans doute aussi le substitut de sa sœur chérie Caroline et de sa mère, disparues.

« Je suis revenu de Nohant cette nuit à trois heures, horriblement brisé par cet enterrement. » (à Madame Roger Des Genettes – le 11 juin 1876)

« Vous désirez savoir la vérité sur les derniers moments de Mme Sand. La voilà : elle n’a reçu aucun prêtre. Mais dès qu’elle a été morte, sa fille, Mme Clésinger, a fait demander à l’évêque de Bourges l’autorisation de lui faire un enterrement catholique, et personne dans la maison (sauf peut-être sa belle-fille, Mme Maurice Sand) n’a défendu les idées de notre pauvre amie. Maurice [ le fils de G. Sand était alors maire de Nohant] était tellement anéanti qu’il ne lui restait aucune énergie, et puis il y a eu des influences étrangères, des considérations misérables inspirées par des bourgeois. (…) Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. » (à Mlle Leroyer de Chantepie – le 17.60.1876)

Si Flaubert et Sand avaient des points de vue opposés sur le social et la politique –  lui aimait donc en elle sa bienveillance  ; nous verrons plus loin ce qui pouvait l’attirer chez lui – ils étaient d’accord pour stigmatiser la bourgeoisie :

Lui : « Chère maître, chère amie du bon Dieu (…) rugissons contre M. Thiers ! Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non, rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la bourgeoisie ! » (18.12.1867)

Elle : « On dirait que la république bourgeoise veut s’asseoir. Elle sera bête, tu l’as prédit, et je n’en doute pas. » (le 23.07. 1871)

Pour comprendre pourquoi le « bourgeois de situation » qu’était Flaubert déteste à ce point la bourgeoisie et l’esprit bourgeois (= être « installé » au propre comme au figuré, avoir les réponses avant les questions), il faut aller voir du côté du père.

(à suivre).

Gustave Flaubert (11)

La réaction de Flaubert à la Commune de Paris (18 mars – 28mai 1871)  permet de progresser dans la démarche d’identification de ce « rien » dont il rêve de faire l’objet idéal de son écriture et dont principalement Madame Bovary, Salammbô, L’Education sentimentale, La Tentation de Saint-Antoine puis Bouvard et Pécuchet (inachevé) sont  trois illustrations différentes et complémentaires.  

L’élément déclencheur de la Commune de Paris fut la décision du gouvernement, replié à Versailles depuis le 10 mars 1871 et dirigé par Adolphe Thiers, de retirer les canons de Montmartre et de Belleville que les Parisiens avaient financés par une souscription spéciale.

Le contexte : la défaite de Sedan, la fin de l’empire, le siège de la Paris par l’armée prussienne et la famine de l’hiver 1870/71, l’armistice signé fin janvier, l’élection à la nouvelle Assemblée Nationale (avec le soutien actif de l’église et par les seuls suffrages masculin) de 400 députés « ruraux » majoritairement de tendance monarchiste favorables à l’arrêt de la guerre alors que le gouvernement de défense nationale, formé le 4 septembre après la chute de Napoléon III, avait décidé de continuer la lutte.

La Commune explicita ses objectifs par une Déclaration au peuple français, dont cet extrait donne l’idée générale : «  L’unité politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles en vue d’un  but commun,  le bien-être, la liberté et la sécurité de tous. La révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres. »

Ce type de discours est inaudible pour Flaubert. Il est convaincu que la foule, le peuple – il ne distingue pas – sont des entités redoutables et délétères  [« Moi j’ai la haine de la foule, du troupeau. Il me semble toujours ou stupide ou infâme atrocité. » écrit-il à Louise Colet  le 31.03.1853)]  et il met en cause les idéologies qui les parent de vertus imaginaires : « Le néo-catholicisme d’une part, le socialisme de l’autre ont abêti la France. Tout se meurt entre l’Immaculée-Conception et les gamelles ouvrières. » (à Georges Sand le 19.09.1868).

L’idéal serait de se désintéresser de la politique [« J’ai eu aujourd’hui un grand enseignement donné par ma cuisinière. Cette fille, qui a vingt-cinq ans et est française, ne savait pas [cinq ans après la révolution de 1848] que Louis-Philippe n’était plus roi de France, qu’il y avait eu une république, etc. !  Tout cela ne l’intéresse pas (textuel). Et je me regarde comme un homme intelligent ! Mais je ne suis qu’un triple imbécile. C’est comme cette femme qu’il faut être.» (à Louise Colet, le 30.04.1853)] et de privilégier la relation particulière, d’individu à individu «C’est pour cela que les générosités collectives, les charités philanthropiques, souscriptions etc., me sont antipathiques. Elles dénaturent l’aumône, c’est-à-dire l’attendrissement d’homme à homme, la communion spontanée qui s’établit entre le suppliant et vous.» (suite de la lettre ci-dessus du 31.03.1853 à Louise Colet).

Ce type de relation (il fut effectivement très important dans sa vie – j’y reviendrai) peut concerner le groupe à la condition que son homogénéité lui confère ce statut individuel – et surtout s’il ne correspond pas aux normes bourgeoises de l’ordre : « Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement des Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir  de la foule en leur donnant quelques sous (…) Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine que l’on porte au Bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire un bâton. » (à George Sand, le 12. 06.1867)

Il est donc absolument sourd et aveugle au programme politique et social de la Commune (organisation du pouvoir, emploi des enfants, conditions de travail, égalité homme/femme, etc.). L’idée même de plan social ne peut être qu’un non-sens puisque prétendre agir sur les masses est un leurre.

Il ne retient donc que les démesures et les excès qui le mettent hors de lui.

 «  Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaine au cou, en simples forçats, écrit-il à George Sand, en octobre 1871, alors que les tribunaux spéciaux sont en train de juger les Communards. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés et pont pour ceux qu’ils ont mordus. Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi), si infime qu’il soit, a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset. L’argent, l’esprit et la race même doivent être comptés, bref toutes les forces. Or, jusqu’à présent, je n’en vois qu’une : le nombre. »

George Sand elle-même, traumatisée après l’exécution par leurs propres troupes, le 18 mars, des  généraux Leconte et Thomas (ils avaient été chargés de récupérer les canons) avait réagi sans nuances : « C’est une émeute de fous et d’imbéciles mêlés de bandits. » note-t-elle dans son Agenda de mars 1871.

Le poète Théophile Gautier, ami de Flaubert, tient, dans Tableaux du siège, Paris, 1870-1871 le même discours : « Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d’épais barreaux où l’on parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n’a pu apprivoiser, ceux qui aiment le sang, ceux que l’incendie amuse comme un feu d’artifice, ceux que le vol délecte, ceux pour qui l’attentat à la pudeur représente l’amour, tous les monstres du cœur, tous les difformes de l’âme ; population immonde, inconnue au jour, et qui grouille sinistrement dans les profondeurs souterraines. Un jour, il advient ceci, que le belluaire distrait oublie ses clefs aux portes de la ménagerie, et les animaux féroces se répandent pas la ville épouvantée, avec des hurlements sauvages. Des cages ouvertes s’élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune. »

Le seul écrivain important (Jules Vallès était, lui, engagé dans la Commune) qui ait porté un regard différent est Victor Hugo dont la philosophie politique évolua de la droite conservatrice  jusqu’à une gauche  chrétienne et sociale. Minoritaire à l’Assemblée Nationale dominée par la droite conservatrice, il n’accepta pas les conditions du traité de paix proposées pas Thiers et  démissionna. S’il ne s’associa à la Commune, ce fut essentiellement à cause du contexte : « Le droit de Paris de se proclamer Commune est incontestable. Mais à côté du droit, il y a l’opportunité (…) Faire un conflit à pareille heure ! La guerre civile après la guerre étrangère ! Ne pas même attendre que les ennemis soient partis ! Le moment choisi est épouvantable. Mais ce moment a-t-il été choisi ? Choisi par qui ? Qui a fait le 18 mars ? » (lettre à Auguste Vacquerie – le père de son gendre – le 28. 04.1871) 

S’il réprouva les violences de la Commune (il défendait le point de vue d’une mainmise de quelques extrémistes responsables des excès), il réprouva de la même façon la brutalité de la répression versaillaise et accueillit à Bruxelles, où il se trouvait en ce printemps 1871, les Communards qui avaient réussi à s’enfuir. Cette empathie qui lui valut d’être expulsé suscita de fortes réprobations  non seulement de la part de certains de ses collègues…

–  « Hugo est tout à fait toqué. Il publie des choses insensées » note George Sand dans son agenda de mars, et à la nouvelle de son expulsion de Belgique,  ajoute : « Il a perdu une belle occasion de se taire. »

– « Il s’appelle M. Victor Hugo. Jusqu’ici on le croyait français […]. On le croyait- et il ne l’est plus (…). Le livre de Monsieur Hugo [ il s’agit de L’Année terrible que V. Hugo publia en 1872] n’est qu’une élégie enflammée, violente, hypocrite et comminatoire sur les malheurs et les punitions de la Commune. De ses crimes, rien ! (…) Vous pouvez renoncer à la langue française qui ne s’en plaindra pas ; car depuis longtemps vous l’avez assez éreintée. Écrivez votre prochain livre en allemand ! » (Barbey-d’Aurevilly – Un poète prussien (13 mai 1872) –  Dernières polémiques.)

… mais, on s’en doute, de la presse conservatrice ; ainsi,  Charles Lapierre, directeur du Nouvelliste de Rouen : «  Un homme que la France a cru pendant quelque temps pouvoir compter parmi ses plus puissants génies et qui a eu le talent de se faire beaucoup de mille livres de rentes avec des phrases sonores et des antithèses énormes, un pitre-poète, tour à tour chantre de la monarchie, du bonapartisme et de la République – vous avez nommé Victor Hugo – vient de dire son mot sur l’épouvantable drame auquel nous assistons. Ce produit d’un cerveau ardemment ramolli ou détraqué est intitulé : Paris et la France. »

Flaubert répondit au journaliste, le 27 mai 1871, alors que se terminait « la semaine sanglante » (répression brutale des Versaillais) : «  Votre feuille me  paraît être « sur une pente » et elle la descend même si vite que votre numéro de ce matin m’a scandalisé. Le paragraphe sur Hugo dépasse toute mesure. (… ) Je suis épouvanté par la Réaction qui s’avance. (…) Comme vieux romantique, votre journal de ce matin m’a indigné. La sottise du père Hugo me fait assez de peine sans qu’on l’insulte dans son génie. (…) Adieu, ou plutôt à bientôt. Le fiel m’étouffe et le chagrin me ronge. »

Il distinguait, dans la personne de Victor Hugo (qui l’invita souvent chez lui), le « brave homme » qu’il aimait rencontrer seul à seul, de l’engagé qui se manifestait en présence de tiers et qui l’horripilait, dans l’œuvre, la force du génie (La Légende des siècles, notamment) de la « balourdise » de l’humaniste (il détestait Les Misérables) et ne supporta pas la hargne réductrice de ses adversaires politiques et littéraires.

La Commune, ses violences, son écrasement et le triomphe de la bourgeoisie qui suivit, le plongèrent tour à tour dans des fureurs qui  soulignent l’importance des contradictions entre sa situation de (petit) rentier et d’écrivain aspirant à l’art de l’inutile.

(à suivre)

La « désaffiliation » politique des jeunes

« L’impressionnante « désaffiliation » politique des 18-24 ans en France. Les jeunes adultes ne se reconnaissent aucune proximité avec un parti ou une tendance politique, souligne une étude de l’Institut Montaigne* menée auprès de 8 000 d’entre eux. « Le Monde » en publie les conclusions. » (A la Une du Monde – 03.02.2022)

Extrait « « Une partie importante des jeunes ne se reconnaît aucune proximité avec un parti ou une tendance politique, soit par méconnaissance, soit par désintérêt et peut-être aussi par rejet », avancent Olivier Galland, directeur de recherche émérite au CNRS, et Marc Lazar, professeur de sociologie et d’histoire à Sciences Po. »

*L’Institut Montaigne est un think tank français qui défend des orientations libérales. Créée en 2000 par Claude Bébéar et domiciliée 59 rue la Boétie à Paris, cette association loi 1901 regroupe des cadres d’entreprises, des hauts-fonctionnaires, des universitaires et des représentants de la société civile. (Wikipédia)

Ma contribution

Existe-t-il un lieu, un moment historiques où « les jeunes » se soient reconnus dans la génération précédente ? Les adolescents se reconnaissent-ils dans leurs parents ? L’abstention actuelle est-elle seulement celle des jeunes ? La problématique posée par l’article contient la question de l’élection, plus globalement celle de la démocratie représentative dont aucun modèle n’est satisfaisant (cf. la condamnation à mort de Socrate par la majorité des 500 jurés/citoyens tirés au sort) parce que le droit de vote est censé contenir la conscience politique, comme le droit de reproduction la conscience parentale. Je veux dire qu’est éludée  la question de l’accès au savoir politique (ce qui différencie la population du peuple), que les campagnes électorales personnalisées où  les slogans et les passions se substituent à l’explication ne contribuent pas à promouvoir. 

Gustave Flaubert (10)

 Le rapport de Flaubert avec la politique est celui de sa conception du commun, c’est-à-dire son rejet en tant qu’objet de construction et de sens.

« Observons, tout est là. Et après des siècles d’études il sera peut-être donné à quelqu’un de faire la synthèse. La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. Chaque religion et chaque philosophie a prétendu avoir Dieu à elle, à toiser l’infini et connaître la recette du bonheur.  Quel orgueil et quel néant ! » (à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, le 23.10.1863 – je préciserai plus loin son importance)

D’où son aversion pour tous les systèmes, en art (il déteste « naturalisme », « impressionnisme ») et en politique, surtout le socialisme. Ce qui l’intéresse, dans l’histoire d’une société, c’est le bouleversement d‘un « ordre » non pas pour une signification politique donnée, mais parce qu’il signifie le non-sens.

« De toute la politique, il n’y a qu’une chose que je comprenne, c’est l’émeute. Fataliste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l’humanité, ou rien, c’est absolument la même chose. (…) Je suis avant tout l’homme de la fantaisie, du caprice, du décousu. » (à Louise Colet – 06.08.1846)

L’émeute l’intéresse, en tant qu’elle est un moment semblable au carnaval qui met tout sans dessus dessous, surtout s’il s’agit de l’ordre bourgeois que Flaubert exècre.

Ernest Chevalier fut un de ses amis collégiens qui, comme lui, avait commencé des études de droit à Paris. Si Gustave ne les a pas terminées (elles furent un vrai calvaire), Ernest, lui, est devenu magistrat. Voici ce que Flaubert lui écrit le 15.06.1845 : «  Te voilà donc devenu homme posé, établi, investi de fonctions honorables et chargé de défendre la morale publique. Regarde-toi dans ta glace immédiatement et dis-moi si tu n’as pas une grande envie de rire. Tant pis pour toi si tu ne l’as pas ; cela prouverait que tu es déjà si encrassé dans ton métier que tu en serais devenu stupide. Exerce-le de ton mieux, ce brave métier, mais ne te prends pas au sérieux ; conserve toujours l’ironie philosophique ; pour l’amour de moi, ne te prends pas au sérieux. »

La monarchie de Juillet (1830-1848) a été un modèle de cet ordre bourgeois qui sert de matière et de toile de fond à l’œuvre de Balzac. Flaubert a été le témoin des journées révolutionnaires de février 1848 qui renversèrent Louis-Philippe et installèrent la République. Voici ce qu’il en dit à Louise Colet  en mars 1848, donc quelques semaines après. (Nous verrons plus loin comment il en rend compte dans L’Éducation Sentimentale)

« Vous me demandez mon avis sur tout ce qui vient de s’accomplir. Eh bien : tout cela est fort drôle. Il y a des mines de déconfits bien réjouissantes à voir. Je me délecte profondément dans la contemplation de toutes les ambitions aplaties. Je ne sais si la forme nouvelle du gouvernement et l’état social qui en résultera sera favorable à l’art.  C’est une question. On ne pourra pas être plus bourgeois ni plus nul. Quant à plus bête, est-ce possible ? » (à Louise Colet – mars1848)

Ce qui ôte tout sens à l’émeute, c’est qu’elle est un acte de la foule et que la foule  agit sans discernement, de manière animale, du moins en apparence :

« La foule ne m’a jamais plu que les jours d’émeute, et encore ! Si l’on voyait le fond des choses ! Il y a bien des meneurs là-dedans, des chauffeurs. C’est peut-être plus factice que l’on ne pense. N’importe, en ces jours-là, il y a un grand souffle dans l’air. On se sent enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature et plus ardente. » (à Louise Colet – 31.03.1853)

L’émeute perd de son intérêt si ce qui est bouleversé n’est pas l’ordre bourgeois (détestable parce qu’il ne comprend rien à l’art) mais – en dehors même de la nature du système politique –  une forme esthétique.  

 « Ô public ! public ! Il y a des moments où, quand j’y songe, j’éprouve pour lui de ces haines immenses et impuissantes comme lorsque Marie-Antoinette a vu envahir les Tuileries. » (à Louis Bouilhet, le 27. 06. 1850)

Le palais et l’individu Marie-Antoinette déconnectés de leur fonction politique sont un exemple de ces  formes  esthétiques. Elles participent donc de l’art et sont incompatibles avec ce que représente la foule surtout quand elle est animée par une intention, qu’elle vise un but politique.

Le seul moment où Flaubert a un rapport avec le commun, patriotique !,  est celui de la guerre contre la Prusse (1870) :

«  Expliquez-moi ça ! écrit-il à George Sand en septembre. L’idée de faire la paix maintenant m’exaspère, et j’aimerais mieux qu’on incendiât Paris (comme Moscou) que d’y voir entrer les Prussiens. (…) J’ai lu quelques lettres de soldats, qui sont des modèles. On n’avale pas un pays où l’on écrit des choses pareilles. » 

En-deçà de ses illusions [«  Il est passé à Rouen, depuis deux jours, cinquante-trois mille hommes de troupes (tous les prisonniers de Sedan s’échappent). On forme des armées : dans quinze jours il y aura peut-être un million d’hommes autour de Paris. (…) Comme on sait qu’il ne fait attendre aucune pitié des Prussiens, et qu’ils ne veulent pas faire la paix, les gens les plus timides sont résignés, maintenant, à se battre à outrance. Enfin, il me semble que tout n’est pas perdu. » écrit-il à sa nièce Caroline, le 22.09.1870] et de ses erreurs d’appréciation dues à un aveuglement patriotique très passager  [« Je te réponds que, d’ici à quinze jours, la France entière, sera soulevée. Un paysan des environs de  Mantes a étranglé et déchiré avec ses dents un Prussien. Bref, l’enthousiasme est maintenant réel. Quant à Paris, il peut tenir et il tiendra. « La plus franche cordialité règne », quoi qu’en disent les feuilles anglaises. Il n’y aura pas de guerre civile. » écrit-il à Maxime Du Camp, le 29 septembre ] demeure le fond de sa philosophie : « La guerre (je l’espère) aura porté un grand coup aux « autorités ». L’individu, nié, écrasé par le monde moderne, va-t-il reprendre de l’importance ? Souhaitons-le. » (conclusion de la lettre ci-dessus à G. Sand).

Élu lieutenant de la Garde Nationale à Rouen [« Je commence aujourd’hui mes patrouilles de nuit. J’ai fait tantôt à « mes hommes » une allocution paternelle, où je leur ai annoncé que je passerais mon épée dans la bedaine du premier qui reculerait, en les engageant à me flanquer à moi-même des coups de fusil s’ils me voyaient fuir. Ton vieux baudruchard d’oncle est monté au ton épique ! Quelle drôle de chose que les cervelles, et surtout que la mienne ! » (à sa nièce Caroline , le 27.09.1970)] il démissionnera fin octobre.

C’est pour lui une période sombre pour des raisons qui ne sont pas essentiellement d’ordre politique ou patriotique, mais de ce qui touche à l’art, au style, au goût : «  Je suis comme vous, je meurs de chagrin (…) Quelle tristesse ! quelle misère ! quelles malédictions ! (…) J’ai le sentiment de la fin d’un monde. Quoi qu’il advienne, tout ce que j’aimais est perdu. Nous allons tomber, quand la guerre sera finie, dans un ordre de choses exécrables pour le gens de goût. Je suis encore plus encore écœuré par la bêtise de cette guerre qu’indigné par ses horreurs ; et elles sont nombreuses, pourtant, et fortes ! Ici, nous attendons de jour en jour la visite des Prussiens. Quand sera-ce ? Quelle angoisse ! Je suis seul, avec ma mère qui vieillit d’heure en heure au milieu d’une population stupide, et assailli par des bandes de pauvres. Nous en avons jusqu’à quatre cents (je dis quatre cents) par jour. Ils font des menaces ; on est obligé de fermer les volets en plein jour. C’est joli !  La milice que je commande est tellement indisciplinée que j’ai donné ma démission ce matin. (…) Ce qui nous manque, ce sont des chefs, c’est un commandement. Ô un homme ! un homme ! un seul ! une bonne cervelle pour nous sauver ! » (à la princesse Mathilde* – le 23.10.1870 – *voir plus loin)

Cette invocation de  l’homme providentiel participe de la primauté accordée à l’individu. Il est convaincu qu’il n’y a rien à attendre de la collectivité (même si son exaltation patriotique très passagère lui a fait dire le contraire), ce que lui confirmera la Commune de Paris – du 18 mars au 28 mai 1871, alors que les Prussiens entourent la capitale.

Ce sera l’objet de l’article suivant.