Sophocle : Antigone (5)

L’échange qui suit entre les deux sœurs est un dialogue de sourds en ce sens qu’il confronte deux statuts de primauté inconciliables : celui de la soumission à la « philia » et celui de la soumission à l’autorité masculine et politique. La problématique va donc être construite dans une démarche dialectique : si les deux statuts sont également niés dans le récit théâtral, quel en sera le discours de résolution ? Telle est la question que Sophocle pose aux spectateurs en présentant deux personnages à la fois contradictoires et ambivalents.

La « philia » d’Antigone n’est pas affaire de sentiments mais de structure. Si l’on cherche un équivalent, il pourrait être ce que désigne le mot « maison » dans le monde aristocratique et bourgeois, et le mot « famille » dans le monde mafieux.

C’est en référence à ce statut qu’Antigone décide d’enterrer Polynice.

Ismène : « Ô infortunée, Créon l’ayant interdit ? » [L’interrogation porte sur la conséquence : que va-t-il t’arriver ?] = statut de l’autorité masculine politique.

Antigone : « Mais en rien il ne lui est possible de m’écarter des miens.» = statut de la philia (47, 48)

Ismène oppose deux arguments : d’abord le risque de finir comme leurs parents et leurs frères si elles s’opposent au pouvoir de Créon (49>60), ensuite leur « nature » : « Il faut considérer ceci que nous sommes nées femmes, à savoir ne combattant pas contre les hommes. » (61, 62)

Autrement dit, le statut de la « philia » ne peut plus être la référence : « Je demande à ceux qui sont sous la terre de me pardonner, puisque je suis contrainte à cela, j’obéirai à ceux qui détiennent le pouvoir ; en effet agir de manière passionnelle* est insensé. » (65 > 68)

L’adjectif perissos désigne ce qui dépasse la mesure. Il peut prendre le sens de vain, inutile, que choisissent Mazon et Biberfeld… sens inadéquat puisque enterrer son frère est, pour Antigone, tout sauf vain et inutile.

En revanche, passionnelle me paraît rendre compte de ce que refuse Ismène dans la référence au rapport de force que rejette Antigone : « Eh bien , sois quelle il te semble, et moi je l’enterrerai ; pour moi il est beau* de mourir en l’ayant accompli (…)  » * Si Leconte de Lisle et Biberfeld traduisent ainsi l’adjectif kalos en respectant le kalos agathos (cf. article précédent), Mazon choisit « Je serai fière de mourir ainsi » glissant une nouvelle fois dans la pensée de Sophocle un morceau de son idéologie bourgeoise du 20ème siècle.

« (…) Chère pour lui, je m’étendrai à côté de lui qui m’est cher, ayant été malfaisante en accomplissant un acte sacré ; car bien plus longtemps il me faut donner satisfaction à ceux qui sont en-dessous qu’à ceux d’ici. C’est en effet là-bas que je serai étendue pour toujours. Mais toi, si cela te convient, traite par le mépris ce qui des dieux est tenu en estime. » (71 >77)

Ismène donne la primauté au pragmatisme du vivant en la justifiant par un statut « naturel » sans évocation des dieux, alors qu’Antigone la donne à la mort dans le cadre de la référence aux dieux.

L’une et l’autre ont en commun d’être soumises, de ne rien choisir. Ismène par faiblesse de genre, Antigone par force de croyance.

Le dialogue, se termine  (89 > 99) par une déclaration d’Ismène qui constitue un élément important de la dialectique  :

Antigone : [En enterrant mon frère] Je sais que je donne satisfaction à ceux à qui il me faut être le plus agréable.  [= les morts]

Ismène :  Si du moins tu peux le faire ?  Allons, tu n’as pas les moyens de ce que tu désires passionnément. 

Antigone : Eh bien, lorsque je n’aurai plus la force, j’arrêterai.

Ismène : C’est au début qu’il ne convient pas de poursuivre les choses impossibles.

Antigone :  Si tu dis cela, tu seras haïe de moi, et tu seras liée au mort, haïe avec justice. Mais laisse-moi avec ma résolution funeste faire l’épreuve de cet acte qui peut inspirer la crainte ; car je n’obéirai à rien de tel que je ne meure pas bien (kalôs)

Ismène :  Eh bien, si c’est ce qui te semble bon, vas-y ; sache que tu pars insensée mais que tu es aimée avec justesse / vérité * par ceux qui te sont chers

* l’adverbe utilisé (orthôs)est formé sur l’adjectif orthos (- > ortho – graphe, phonie, doxie…)  qui désigne ce qui est dans le droit sens.

Ce qui veut dire que la philia d’Antigone ne l’est pas.  

C’est un élément important de la dialectique, en ce sens qu’à la haine (deux fois dans la même phrase) inhérente au statut d’Antigone qui donne la primauté à la mort (« mourir bien », également deux fois répété), Sophocle oppose la philia qui la donne au vivant : en la faisant proclamer (deux fois dans la même phrase) par celle qui incarne un statut d’impuissance et de soumission, Sophocle indique qu’elle n’est pas, par elle-même, le discours de résolution.

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