Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (3)

L’oreille qui écoute le récit d’un mythe n’est pas tout à fait celle qui écoute un conte en ce sens que le mythe mettant en jeu des puissances divines, le merveilleux raconté est d’ordre transcendantal, donc possiblement vrai dans le champ du croire qui ne demande que ça. Si les bottes de sept lieues n’existent pas en-dehors du conte, le dieu pourrait bien exister « pour de vrai » quelque part là-haut. Les religions sont là pour en témoigner.

Hésiode raconte comment le monde s’est construit et structuré dans toutes les dimensions et les espaces envisageables en mettant des noms propres sur des réalités physiques et psychiques qu’expérimente son auditeur dans sa vie pratique, son imagination et tout ce qui en découle de rêves et de fantasmes. S’il voit l’éclair et entend le tonnerre, il ne voit pas ce qu’il se passe sous la surface de l’eau ni sous la terre.  S’il a plutôt conscience de ses sentiments, de ses goûts, il ne sait pas toujours très bien identifier ce que sont ses peurs, ses angoisses, sans parler des contradictions qu’il perçoit chez les autres et chez lui. Les noms que chante Hésiode apportent une réponse. Il y a des dieux lumineux, sympathiques, d’autres sombres, redoutables, et la société invente des rituels censés permettre les meilleurs rapports possibles avec les uns et les autres.

La maîtrise du feu est une question majeure puisqu’il est l’attribut redoutable de la divinité devenue primordiale : Zeus dispose du feu essentiel, la foudre, grâce à laquelle il finit par l’emporter sur les Titans (divinités nées de l’union entre Gaia-Terre et Ouranos-Ciel) dont Cronos, son père.

Comment l’homme a-t-il pu disposer de cet attribut divin par excellence ?

En 2026, nous ne savons toujours pas comment il est parvenu à le maîtriser, alors qu’Hésiode, lui, le sait.

Comme personne ne peut imaginer que Zeus partage le feu qui constitue sa puissance, Hésiode imagine une force qui puisse le lui dérober, non bien sûr par une puissance physique, mais par l’ingéniosité.

Hésiode la fait naître de la relation entre la nymphe océanide Klyménè et le Titan Iapetos (Japet) qui a choisi le camp de Zeus contre ses frères et sœurs dans la lutte qui les oppose pour le pouvoir, une force qu’il personnifie par le nom Prométhée qu’il qualifiera de « fertile en expédients » (521). Prométhée a un frère aîné, Atlas, qui a choisi le mauvais camp et que Zeus punit en lui faisant porter le ciel sur ses épaules, Ménoetios, lui aussi hostile, qu’Hésiode qualifie de « très glorieux », puis de « fougueux » avant de préciser que Zeus l’a envoyé au fond de l’Érèbe (= le fin fond ténébreux des Enfers) à cause de « son orgueil démesuré et de sa force excessive »,  enfin Épiméthée (514).

Donc quatre frères dont les trois premiers sont des opposants, et les plus intéressants ceux dont les noms indiquent des dispositions opposées : Prométhée (de pro = avant / manthanein = comprendre)  est celui qui pense avant – prévoyant – Epiméthée (epi = après) celui qui pense après – trop tard.

Hésiode raconte pour commencer que Zeus a fait attacher Prométhée à une colonne, puis a envoyé un aigle qui lui dévore le foie, un foie immortel qui se reconstitue pendant la nuit, avant de le faire libérer par Héraclès dont la gloire lui importe plus que son ressentiment contre Prométhée.

Le poète explique ensuite en flash-back la chronologie des événements : « C’était quand s’opérait la séparation des dieux et les hommes mortels, à Mèkônè (actuellement Sicyone, près du golfe de Corinthe) »(535) Je n’insiste pas sur l’importance de la précision locale (cf. article précédent).

Avant de révéler que le crime de Prométhée est le vol du feu divin, il en fournit la justification. Si l’homme a besoin de feu, c’est pour faire cuire la viande qu’il mange. Et pourquoi mange-t-il de la viande ? Toujours grâce à Prométhée « qui médite des ruses » (550)  :  donc à Mèkônè,  il tue un bœuf, dispose d’un côté les os qu’il enduit de la graisse de l’animal, de l’autre la viande qu’il recouvre de sa peau et demande alors à Zeus de choisir son tas, l’autre devant revenir aux hommes.

Hésiode explique alors que Zeus a reconnu la ruse (la tentation du brillant), mais, précise-t-il, « dans son cœur il prévoyait le malheur pour les mortels humains et c’est ce qui allait s’accomplir. » (551,552)

Le dieu choisit donc le brillant de la graisse, découvre dessous les os nus (c’est, glisse Hésiode, pour cette raison que les hommes brûlent les os pour les dieux) et, pour se venger de la ruse – qu’il a pourtant éventée – , décide de ne plus envoyer le feu du ciel, donc de rendre impossible la consommation de la viande. Ce que comprennent très bien les auditeurs qui n’ont pas l’habitude de manger la viande crue.

C’est ce qui rend nécessaire le vol du feu : Prométhée vole « la lumière éclatante, qui observe au loin, du feu infatigable [qu’il dissimule] au creux d’une férule [une plante à la tige creuse]. » (566)  

Pour le punir, Zeus fait fabriquer par Héphaïstos (dieu boiteux forgeron) le « mal beau à la place du bon » (585) que va parer Athéna (fille de Zeus)  à savoir un « objet d’étonnement pour les dieux immortels et les hommes mortels »(588).

De cette créature construite par les dieux et qu’Hésiode ne nomme pas – dans les Travaux et les Jours elle sera Pandore –  « sont nées la race pernicieuse et les tribus de femmes, grand fléau qui habitent avec les hommes (mâles) mortels, s’accommodant non de la funeste pauvreté mais de la satiété. » (542, 543)

Difficile de voir dans ce descriptif autre chose que l’archétype de la misogynie qui nourrit encore le discours des hommes.

J’y reviendrai à propos des Travaux et des Jours.

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