La grève, le ministre de l’Education Nationale et l’école

Scénario habituel : les syndicats des personnels de l’EN revendiquent telle ou telle amélioration, de salaire, de conditions de travail etc. Le ministre, qui utilise les divisions syndicales (reflet des divisions idéologiques et politiques), répond par la langue de bois et, si la grève est décidée, escompte une faible mobilisation. Si les syndicats ne sont pas unis, si les parents ne soutiennent pas le mouvement, les grévistes ne sont pas assez nombreux, rien ne bouge et se pose, une nouvelle fois, la question de l’utilité de la grève.

Celle, réussie, du 13 janvier a permis l’ouverture d’ un dialogue avec le gouvernement, non parce que tous les syndicats d’enseignants étaient unis,  non parce que ceux des chefs d’établissement et des inspecteurs du primaire appelaient eux aussi à cesser le travail, non parce que la principale fédération de parents d’élèves soutenait le mouvement, mais parce que la rareté de cette unanimité a révélé que les difficultés liées aux contraintes administratives de la pandémie étaient non la cause, mais la goutte d’eau de trop.

La question est de savoir quelle sera la suite sociopolitique de cette action dont la réussite se mesure aussi par la relégation au second plan du ministre de l’Education Nationale des négociations conduites – c’est rarissime – par le premier ministre.

« Je ne suis pas parfait, je fais des erreurs » a confessé le ministre qui a précisé « Cela a été un moment de bonnes discussions pour avancer sur des points concrets. »

Il est remarquable – ce n’est pas nouveau –  que l’indiscutable justesse invoquée avant le jour de la grève devienne une indiscutable erreur après.

Il ne s’agit pas, essentiellement, de perfection ou d’erreur d’un ministre,  mais de choix politique.

Ce choix est largement influencé par ces données économiques et idéologiques : outre que la grève des enseignants non seulement ne perturbe directement aucune production mais encore crée des difficultés pour les parents des élèves, elle apparaît contradictoire avec une prétendue « vocation » dont la dimension divine n’est pas si éloignée et la connotation sacerdotale pas complètement évacuée (id. pour les soignants).

Le pouvoir politique joue sur cette corde doublée de celle, criarde, des « profs toujours en vacances », dont l’importance du travail est confondue avec les heures d’enseignement et dont le statut de fonctionnaire garantit la pérennité de l’emploi.

Si les conditions d’enseignement ne sont pas homogènes selon les régions, les quartiers, les types d’établissement, ce qui me semble constituer le cœur  du problème commun  – en corollaire avec les conditions matérielles  – est ce que j’appelle le discours général d’enseignement, en d’autres termes,  ce que l’école dit du rapport au savoir.

Vu l’explosion de la population scolaire (primaire dans les années 50, secondaire dans les années 70/80, supérieure aujourd’hui), le changement du discours général – obsolète –  passe par la formation permanente de l’enseignant, portant sur des savoirs différents de celui qu’il a acquis et qu’il enseigne,  les mieux à même de prendre en compte la complexité du discours social, autrement dit de faire résonner les harmoniques de ce savoir premier.

Mais cette formation permanente n’a jamais été et n’est toujours  pas institutionnalisée, moins parce qu’elle suppose des moyens matériels (il faut financer la formation) que parce qu’elle est un facteur de déstabilisation.

Elle ne dépend donc que des investissements personnels de l’individu qui peut très bien se résigner à « fonctionner », à ses risques et périls et à ceux du public auquel il s’adresse.

La sclérose du discours d’enseignement ne constitue pas un phénomène nouveau, mais elle se distingue du chahut (aussi vieux que l’institution, il visait des individus) en ce sens qu’elle aboutit à l’affaiblissement de ce que certains nomment « l’autorité de l’école » (et de l’autorité tout court) , en réalité  l’adéquation (aujourd’hui disparue) du discours historique d’enseignement aux diverses populations scolaires préparées pour l’entendre. L’école ne joue pratiquement plus le rôle d’ascenseur social ni de correcteur des inégalités qu’elle jouait ou était censée  jouer dans le passé.

Les agressions contre les élus

Près de 2000 agressions de tous ordres contre des élus ont été recensées en 2021. Une hausse de 200% par rapport à 1999. Soixante depuis le début de 2022.

Il ne s’agit donc pas d’actes explicables par l’individu seul, mais par la collectivité.

Si l’on prend l’exemple américain de l’envahissement du Capitole, les conditions mêmes dans lesquelles se déroule l’enquête (obstructions du parti républicain) indiquent que l’émeute est le signe d’un projet collectif, plus ou moins conscient et délibéré, plus ou moins important, d’un renversement des institutions. Autrement dit, les conditions sont sur le point d’être réunies. Sinon, comment expliquer la possibilité du discours d’un président incitant ses partisans à marcher sur le Capitole pour empêcher la validation d’une élection qu’il a perdue ?

En France, les bonnets rouges, puis les gilets jaunes, puis les conflits générés par les décisions relatives à la pandémie, puis la possibilité de la candidature d’E. Zemmour et son lien avec V. Bolloré qui étend la main sur une partie importante  des médias, sont les signes d’un projet collectif de même type.

La déclaration irresponsable d’E. Macron (« J’ai très envie d’emmerder les non-vaccinés » – 4 janvier 2022) est, en-deçà de son aspect puéril de cour de récréation, signifiante de la dimension monarchique du pouvoir. Le roi ne dit pas autre chose que « j’ai ou je n’ai pas envie » pour justifier ces décisions.

C’est cela qui est de moins en moins supportable pour les strates individuelles et collectives énervées par l’infantilisation et dont les réactions passionnelles sont de moins en moins contrôlées par la raison.

L’élu peut être le fusible tant qu’il reste l’exception d’agression.

Pour comprendre ce qui rend insupportable une infantilisation qui n’est pas nouvelle, il faut se rapporter à la perception, nouvelle, elle,  du tragique de plus en plus révélé par l’échec des utopies des deux paradis religieux et politique de contournements, et la menace du changement climatique associée aux dysfonctionnements planétaires multiples qui renvoie au principe de l’équation capitaliste.

Gustave Flaubert (6)

Plus j’avance dans la lecture de la correspondance et plus la problématique se précise : d’un côté, une philosophie de la vie, insensible et hostile à tout investissement social, qui se traduit sous la forme d’un « individualisme » (je reviendrai sur le terme) qui lui vaudra l’accusation d’égoïsme ; de l’autre, une œuvre littéraire qui illustre cette philosophie : et, pour finir, la société qui décide d’inscrire au programme des lycées et des universités cette œuvre proclamant la vanité de tout engagement social, sinon de toute société humaine. On peut toujours s’en sortir en invoquant, faute d’identification plus précise, ce que Flaubert appelle le style, l’Art. Ce qui justifierait l’intérêt porté à l’œuvre de Flaubert, ce serait l’écriture en soi. Une « explication » qui n’explique rien.

Quelques exemples de cette philosophie :

« L’idéal de l’Etat, selon les socialistes, n’est-il pas une espèce de vaste monstre, absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces cœurs  étroits :  il faut tout régler, tout refaire, reconstituer sur d’autres bases etc. » (à Louis de Cormenin – le 7.06. 1844)

« J’ai assisté à un banquet réformiste ! [L’opposition à Louis-Philippe  organisait des banquets républicains] Quel goût ! quelle  cuisine ! quels vins ! et quels discours ! Rien ne m’a plus donné un absolu mépris du succès, à considérer à quel prix on l’obtient. Je restais froid et avec des nausées de dégoût au milieu de l’enthousiasme patriotique qu’excitaient « le timon de l’Etat, l’abîme où nous courons, l’honneur de notre pavillon, l’ombre de nos étendards, la fraternité des peuples » et autres galettes de cette farine. Et après cette séance de neuf heures passées devant du dindon froid, du cochon de lait et dans la compagnie de mon serrurier qui me tapait sur l’épaule aux beaux endroits, je m’en suis revenu gelé jusque dans les entrailles. Quelque triste opinion que l’on ait des hommes, l’amertume vous vient au cœur quand s’étant devant vous des bêtises aussi délirantes. » (à Ernest Chevalier –décembre 1847)

« J’ai lu à Jérusalem un livre socialiste (Essai de philosophie positive, par Auguste Comte). Il m’a été prêté par une catholique enragée, qui a voulu à toute force me le faire lire afin que je visse combien…etc. J’en ai feuilleté quelques pages : c’est assommant de bêtise. » (à Louis Bouilhet, le 4.09.1850 depuis Damas)

Cette aversion pour le social, surtout érigé en doctrine, se double d’une revendication « aristocratique » : le mot est à comprendre non dans le sens du pouvoir aristocratique, mais de l’accession au meilleur (sens du mot grec aristos) via l’Art.

En voici une illustration :

«  Eh bien, oui, je deviens aristocrate, aristocrate enragé ! Sans que j’aie, Dieu merci, jamais souffert des hommes et que la vie, pour moi, n’ait pas manqué de coussins où je me calais dans les coins, en oubliant les autres, je déteste fort mes semblables et ne me sens pas leur semblable. C’est peut-être un monstrueux orgueil, mais le diable m’emporte si ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux. Je suis sûr d’ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles : elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l’Univers ? La lumière qui brille dans mon œil a peut-être été prise au foyer de quelque planète encore inconnue, distante d’un milliard de lieus du ventre où le fœtus de mon père s’est formé. Et si les atomes sont infinis et qu’ils passent ainsi dans les Formes comme un fleuve perpétuel  roulant entre ses rives, les Pensées, qui donc les retient, qui les lie ? A force quelque fois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entr’humaines ne sont pas plus intenses. » (à Louise Colet -26.05. 1853)

Lettre intéressante en ce sens qu’elle vide l’accusation d’égoïsme souvent lancée par ceux (dont Louise Colet) qui ne comprennent pas ce dont il parle  et dont il n’a pas forcément la claire conscience.

« J’ai une pensée qu’il faut que je te dise : je suis sûr que tu me crois égoïste. Tu t’en affliges et tu en es convaincue. Est-ce parce que j’en ai l’air ? Là-dessus, tu sais, chacun s’illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d’autres. Qui sait ? Et puis, c’est encore là un mot qu’on jette à la tête de son voisin sans savoir ce qu’on veut dire. Qui ne l’est pas, égoïste, d’une façon plus ou moins large ? Depuis le crétin qui ne donnerait pas un sou pour racheter le genre humain, jusqu’à celui qui se jette sous la glace pour sauver un inconnu, est-ce que tous, tant que nous sommes, nous ne cherchons pas suivant nos instincts divers la satisfaction de notre nature ? Saint Vincent de Paul obéissait à un appétit de charité, comme Caligula à un appétit de cruauté. »

La démarche explicative qui exclut toute référence à la morale est d’ordre philosophique. Voici la suite de la lettre :

« Quant à l’égoïsme ordinaire, tel qu’on l’entend, quoiqu’il me répugne démesurément à l’esprit, j’avoue que, si je pouvais l’acheter, je donnerais tout pour l’avoir. Etre bête, égoïste et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux ; mais si la première nous manque, tout est perdu ». (à Louise Colet – 13.08.1846)

« Etre bête » ou, être une bête ?

E. Zemmour et l’école des années 50

« Eric Zemmour a présenté « l’école que nous voulons », des propositions qui tiennent sur une petite double page, qui visent explicitement un retour à la communale des années 1950. Il a commenté trois tableaux, tirés de la direction de l’évaluation du ministère de l’éducation nationale, pour prouver que, « depuis trente ans, le niveau de nos élèves du primaire en français et en mathématiques a chuté ». « C’est une vraie catastrophe ! », s’est indigné le candidat, alors que « dans les années 1970, 1980, 1990, tous les médias bien-pensants, le journal Le Monde en tête, disaient “le niveau monte”».( A la Une du Monde – 11.01.2022)

Ses propositions vont du port de la blouse au rétablissement du certificat d’études en passant par la restauration de l’enseignement du latin et du grec dans le premier cycle et la suppression du collège unique.

Ma contribution :

L’invocation des fondamentaux mythifiés est une caractéristique du discours d’extrême-droite. Le procédé est simple et simpliste : dresser la liste des dysfonctionnements (réels) et préconiser le retour à un avant qui est mieux parce qu’il est l’avant. Ce type de discours repose sur le principe de l’immuable/figé qui renvoie à une forme d’essentialisation d’un type d’homme et de société qui n’ont jamais existé que dans les reconstructions nostalgiques. Les dysfonctionnements de l’école ne sont pas liés à une contingence qu’il suffirait de gommer pour retrouver un prétendu absolu, ils sont le produit des dénis du système dont l’extrême-droite est, de manière cyclique, l’expression pathologique.

Gustave Flaubert (5)

Pour commencer à approcher ce que peuvent être ce rien et le type d’expression (style) adapté, j’ai relu le réquisitoire de l’avocat impérial (Ernest Pinard) et la plaidoirie de l’avocat de Flaubert (Jules Sénard) qui conclurent le procès intenté à Flaubert après la publication (en feuilleton) dans la Revue de Paris de Madame Bovary. Flaubert qui aimait les calembours sourira peut-être si je dis que Pinard fut vain.

Motif de l’accusation : offenses à la morale publique et à la religion.

L’avocat impérial s’ingénia à trouver dans le livre des extraits qui prouvaient que l’accusation était fondée et l’avocat de la défense en refit l’explication contextualisée pour soutenir la thèse d’une visée moralisatrice du roman.

Le tribunal dont les attendus du jugement rejoignaient clairement le réquisitoire (Flaubert et l’éditeur y étaient sévèrement blâmés) prononça pourtant un acquittement, le 7 février 1857. La famille Flaubert était très connue en Normandie : le père, Achille Flaubert, avait été un chirurgien-chef renommé à l’hôpital de Rouen, son fils aîné – Achille, lui aussi –  lui avait succédé, et il semblerait que Napoléon III soit intervenu par crainte d’un revers électoral aux législatives dans cette région. Toujours est-il que Gustave, perturbé par le procès, a joué sur cette corde.

Voici un extrait d’une lettre qu’il écrivit à son frère Achille le 3 janvier 1857 : «  Tout ce que tu fais [Gustave lui avait demandé de faire jouer ses relations] est très bien. L’important était et est encore de faire peser sur Paris par Rouen. Les renseignements sur la position influente que notre père et que toi a eue et as à Rouen sont tout ce qu’il y a de meilleur ; on avait cru s’attaquer à un pauvre bougre, et quand on vu d’abord que j’avais de quoi vivre, on a commencé à ouvrir les yeux. Il faut qu’on sache au ministère de l’Intérieur que nous sommes, à Rouen, ce qui s’appelle une famille, c’est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays, et qu’en m’attaquant, pour immoralité surtout, on blessera beaucoup de monde. J’attends de grands effets de la lettre du préfet au ministère de l’Intérieur. Je te dis que c’est une affaire politique. [Dans une lettre datée du 1er janvier il lui avait écrit « Mon affaire est une affaire politique, parce qu’on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pouvoir.  »]

L’hypothèse des calculs politiciens n’épuise pas la question de la censure bien réelle : Baudelaire, qui ne bénéficiait pas de la même notoriété familiale, sera poursuivi, après la publication des Fleurs du Mal, pour les mêmes motifs, et condamné par le même tribunal six mois plus tard, après un réquisitoire du même avocat impérial. La condamnation ne sera annulée qu’en 1949.

L’accusateur et le défenseur de Flaubert font le même contresens. De bonne foi, si j’ose dire, pour E. Pinard, par habileté pour J. Sénard qui ne pouvait pas plaider autre chose qu’une intention moralisatrice de l’auteur pour avoir une petite chance d’être entendu.

La morale (dans le sens : ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu’il faut faire et ne pas faire) n’a rien à voir ni avec Madame Bovary, ni avec L’Education Sentimentale, ni avec Bouvard et Pécuchet

Cet extrait de la lettre du 24 avril 1852 à Louise Colet donne une idée de la nature de ce qu’entreprend Flaubert (ici, l’écriture de Madame Bovary) : 

« J’ai fait, depuis que tu ne m’as vu, vingt-cinq pages net [en six semaines] (…) Je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n’y vois que du feu. Je crois pourtant qu’elles se tiennent debout. Tu me parles de tes découragements ; si tu pouvais voir les miens !  Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps de fatigue, et comment ma tête ne s’en va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure et où je n’ai rien pour me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d’impuissance, mais est continuelle. J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelque fois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui. Je me hais et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après, tout est changé ; le cœur me bat de joie. Mercredi dernier, j’ai été obligé de me lever pour aller chercher mon mouchoir de poche ; les larmes me coulaient sur la figure. Je m’étais attendri sur moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l’émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et de la satisfaction de l’avoir trouvée. (…) J’ai entrevu quelquefois (dans les grands jours de soleil), à la lueur d’un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l’âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. »

Ecrire, donc : des signes tracés à l’encre sur du papier par un homme qui s’enferme des jours et des jours, sans sortir, sans voir quiconque, qui crie ce qu’il écrit au prix de souffrances à la fois physiques et psychiques, dont la vie est pratiquement dépouillée de relations sociales, presque du corps lui-même, une vie en quelque sorte résumée et réduite au geste de la main qui tient la plume : 

« J’ai cru (…) que l’alcool et le bordel inspiraient. (…) Si je suis, sous le rapport vénérien, un homme si sage, c’est que j’ai passé de bonne heure par une débauche supérieure à mon âge et intentionnellement, afin de savoir. Il y a peu de femmes que, de tête au moins, je n’ai déshabillées jusqu’au talon. J’ai travaillé la chair en artiste et je la connais. Je me charge de faire des livres à en mettre en rut les plus froids. Quant à l’amour, ç’a été le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je n’ai pas donné à l’art pur, au métier en soi, a été là ; et le cœur que j’étudiais, c’était le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui m’entrait dans la chair ! Bovary (dans une certaine mesure, dans la mesure bourgeoise, autant que je l’ai pu, afin que ce fût plus général et humain) sera sous ce rapport la somme de ma science psychologique et  n’aura une valeur originale que par ce côté. En aura-t-il ? Dieu le veuille ! » (à Louise Colet – 26.06.1852)

Que cherche-t-il exactement ?

Certainement pas la gloire. Etre reconnu ne l’intéresse pas.

Gagner de l’argent ?

Il y a là un problème intéressant : Gustave est le cinquième enfant, né après un frère de huit ans son aîné et trois autres morts en bas âge. Le père a porté toute son attention sur le fils aîné à qui il a donné son prénom et qui a suivi la même voie que lui. Si Gustave n’a pas été « considéré » de la même manière par son père, il a bénéficié du « sens de la famille », à savoir une maison à Croisset qu’il habitera toute sa vie, et une rente qui lui permettra de vivre sans avoir besoin d’un emploi, jusqu’aux premiers revenus que lui procurera la publication de Madame Bovary. (Il a trente-six ans).

Il est sans doute, de tous les écrivains, celui qui est le plus étranger non seulement à tout engagement, mais surtout à toute préoccupation sociale.

Il exècre la politique, en particulier le mot socialisme.

(à suivre)

Gustave Flaubert (4)

1 – Première période de la correspondance (réf. édition des œuvres complètes du Club de l’Honnête Homme) : depuis sa première lettre –  à sa grand-mère (le 1er janvier 1830 – il a 9 ans) jusqu’à la lettre de rupture avec Louise Colet (le 6 mars 1855 – il a 34 ans) en passant par celles de son voyage (Egypte, Moyen-Orient, Grèce, Italie) du 29 octobre 1849 au début de juin 1851).

Au total : 595 lettres identifiées.

Je les ai lues avec l’intention de chercher un rapport de signification avec la singularité de l’œuvre.  

D’un côté, un corpus de textes privés non destinés à être publiés, de l’autre un  corpus littéraire écrit en vue de la publication.

En quoi l’un peut-il aider à identifier l’objet de l’autre ?

Dit autrement : en quoi les confidences de la personne à ses correspondants peuvent-elle nous aider à comprendre ce dont l’auteur nous parle en s’excluant de l’œuvre littéraire qu’il écrit. Impersonnalité, tel est en effet le maître-mot de la philosophie de l’auteur : être absent de son œuvre.

La dernière phrase de la première Education sentimentale [« Ici, l’auteur passe son habit noir et salue la compagnie. »] indique clairement qu’il n’est pas encore parvenu au « style » qu’il recherche et qu’il est obligé de dire explicitement ce qu’il saura plus tard exprimer sans le dire.

De quoi s’agit-il ? Essentiellement, du rien.

Voici ce qu’il explique à Louise Colet, dans une lettre datée du 16.01.1852 :

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies.(…) C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiomes, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses. »

On ignore la réponse de Louise Colet. Flaubert a brûlé toutes les lettres qu’elle lui avait écrites. Pour autant, les siennes sont significatives du malentendu sur lequel reposa leur relation. Si une rencontre de temps en temps convenait à Gustave qui vivait à Croisset, Louise, qui vivait à Paris, ne cessait d’en vouloir toujours plus et elle avait de l’amour une conception disons « classique » alors que lui voyait dans le présent de l’attirance amoureuse le filigrane du désenchantement propre à toute relation.

En témoigne cet extrait d’une très longue lettre qu’il lui écrivit le 6 août 1846, un mois après leur première rencontre :

« Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d’où vient ma réserver à ajouter « pour toujours ». Pourquoi ? C’est que je devine l’avenir, moi ; c’est que sans cesse l’antithèse se dresse devant mes yeux. Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d’une femme nue me fait rêver à son squelette. C’est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent triste, et que les spectacles tristes m’affectent peu. Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au-dehors ; une lecture m’émeut plus qu’un malheur réel. (…) D’autres seraient fiers de l’amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l’aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu’en ses replis les plus intimes. Mais cela me fait défaillir le cœur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés ; car je me dis : elle m’aime ; et moi, qui l’aime aussi, je ne l’aime pas assez. Si elle ne m’avait pas connu, je lui aurais épargné toutes les larmes qu’elle verse ! (…) Tu crois que tu m’aimerais toujours, enfant. Toujours ! quelle présomption dans une bouche humaine !  Tu as aimé déjà, n’est-ce pas ? [Louise était mariée] Comme moi ; souviens-toi qu’autrefois aussi tu as dit : toujours. Mais je te rudoie, je te chagrine. Tu sais que j’ai les caresses féroces. N’importe, j’aime mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l’exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage…Qui sait ? Tu me remercieras peut-être plus tard d’avoir eu le courage de n’être pas plus tendre. »

Ce manque de tendresse se retrouve dans les critiques qu’il lui fait de son travail littéraire. Louise recevait des écrivains chez elle, et elle écrivait, principalement de la poésie dont elle lui soumettait les ébauches.

Exemple : « Quel cas dois-je faire de ta critique louangeuse à mon endroit, quand je considère que dans tes propres œuvres tu te méprends si étrangement ? Et si c’était encore pour soutenir des excentricités, des traits originaux ! Passe encore. Mais non ! ce sont toujours des banalités que tu défends, des niaiseries qui noient ta pensée, de mauvaises assonances, des tournures banales. Tu t’acharnes à des misères. » (11.03.1853)

Ou encore : « J’ai corrigé tous tes Contes. Il n’y en a qu’un auquel je n’ai pas touché, et qui ne me semble pas retouchable, c’est Richesse oblige. Franchement, il est détestable de fond et de forme, et le pis c’est qu’il est ennuyeux. Mille choses y blessent la délicatesse. Je crois que le meilleur avis est de l’enterrer. » (20.08.1853)

Si Flaubert est impitoyable pour Louise, comme il l’est pour son ami le poète Louis Bouilhet, il l’est pour lui-même, dans la recherche de ce qu’il nomme le « style » en relation avec le rien.

(à suivre)

Gustave Flaubert (3)

La problématique de l’écriture.

Le 15 juillet 1839, il est en classe terminale, il aura 18 ans le 12 décembre et il écrit à Ernest Chevalier, un condisciple du collège de Rouen : «  Quant à écrire, j’y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on ne verra mon nom imprimé (…) j’ai choisi, je suis décidé : j’irai faire mon droit, ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai trois ans à Paris, à gagner des véroles, et ensuite ? Je ne désire qu’une chose, c’est d’aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruine, au bord de la mer. »

Le 22 janvier 1842, trois ans plus tard, il est étudiant en droit, et il écrit à Gourgaud-Dugazon, son ancien professeur de lettres de cinquième : « Je continue à m’occuper de grec et de latin, je m’en occuperai peut-être toujours. J’aime le parfum de ces belles langues-là ; Tacite [historien latin du 1er siècle] est pour moi comme les bas-reliefs de bronze et Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon. Mais ce qui revient chez moi à chaque minute, ce qui m’ôte la plume des mains si je prends des notes, ce qui me dérobe le livre si je lis, c’est mon vieil amour, c’est la même idée fixe : écrire ! Voilà pourquoi je ne fais pas grand-chose, quoique je me lève fort matin et sorte moins que jamais. Je suis arrivé à un moment décisif : il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C’est une question de vie ou de mort. »

Je dirai, en écho, tout est là – ou presque : l’attirance pour la solitude et la Méditerranée, l’engouement pour la lecture  (auteurs anciens et modernes), et le rapport ambivalent avec l’écriture (« Quand j’aurai pris mon parti, rien de m’arrêtera, dussé-je être sifflé et conspué par tout le monde » – lettre précédente) et avec la publication : « Je ne sais pas comment j’ai été entraîné à te lire quelque chose ; passe-moi cette faiblesse. Je n’ai pu résister à la tentation de me faire estimer par toi. N’étais-je pas sûr du succès ? Quelle puérilité de ma part ! Ton idée était tendre de vouloir nous unir dans un livre : elle m’a ému ; mais je ne veux rien publier. C’est un parti pris, un serment que je me suis fait à une époque solennelle de ma vie. Je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation ultérieure.» à Louise Colet*, le 8 août 1846).

La suite est connue.

Ce rapport compliqué avec la publication pose le problème du rapport avec ce qui en est l’essence : le social. Etre lu, revient à sortir de la chambre de Croisset et s’exposer.

Mais exposer qui, exactement ?

Il écrivit la première Education sentimentale entre février 1843 et janvier 1845. Voici ce qu’il en dit dans la lettre du 16 janvier 1852 à Louise Colet : 

« Je suis étonné, chère amie, de l’enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l’Education. Elles me semblent bonnes mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis.(…) Les pages qui t’ont frappée (sur l’Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire. Je ne les referais pas, mais je crois que les ferais mieux. (…) Oh, mon Dieu ! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais ! (…) Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d‘aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Education sentimentale a été à mon avis un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (…). J’ai échoué. »

Effectivement, ce roman (publié pour la première fois en 1910) est intéressant non pour lui-même (rien à voir, si j’ose dire, avec le Flaubert qu’on connaît) mais pour ce qu’il nous révèle d’un écrivain qui n’a pas encore trouvé le « style », comme il dit,  plus exactement l’idée, autrement dit sa philosophie de la vie et le moyen de l’exprimer.

L’accouchement sera difficile : « Sache donc que je suis harassé d’écrire. Le style qui est une chose que je prends à cœur, m’agite les nerfs horriblement. Je me dépite, je me ronge. Il y a des jours où j’en suis malade et où, la nuit, j’en ai la fièvre. Plus je vais et plus je me trouve incapable de rendre l’Idée. » Il écrit cette lettre à Louise Colet en octobre 1847, donc deux ans après avoir terminé le roman et cinq ans avant la lettre précédente, au moment où il est en train de rédiger avec son ami Maxime Du Camp le récit du voyage qu’ils firent – à pied – en Bretagne et qui sera publié sous le titre Par les champs et par les grèves.

Les deux bonshommes évoqués dans la lettre de 1852 sont distincts, littérairement parlant, dit-il : mais, sauf à limiter le contenu de la distinction à une question de forme – ce qui revient à évacuer l’idée qu’il mentionne en soulignant le mot – c’est l’exigence de la littérature en tant qu’exigence vitale qui explique les difficultés qu’il devra surmonter – entre autres par les gueulades : mais que gueulera-t-il exactement ? –  pour parvenir à résoudre la contradiction en abolissant la distinction des deux bonshommes.

* Il entretint avec Louise Colet une relation amoureuse conflictuelle sur laquelle je reviendrai.

(à suivre)

Deux problèmes : la « fatigue de la société » et l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi.

1 – La fatigue.

Sous le titre « Une société peut-elle être fatiguée ? » la Une du Monde publie un article ainsi résumé : « La pandémie de Covid-19 a mis au premier plan les problèmes de santé mentale, relève le sociologue Alain Ehrenberg , qui pense qu’une société centrée sur l’autonomie individuelle favorise la transformation de questions relevant de la psychiatrie en un souci central. »

Ma contribution :

Fatigue, mais « de quoi » exactement ? En-deçà de la pandémie et du climat – des catalyseurs, même s’ils touchent à la survie – et aux problèmes récurrents des conditions de travail et d’emploi, les individus et les sociétés sont confrontés depuis trente ans à une représentation du monde radicalement nouvelle en ce sens qu’il n’y a plus d’alternative visible au système capitaliste, de plus en plus mal perçu d’autant qu’il apparaît comme le seul possible. En d’autres termes, la dialectique entre l’individu et le commun est sans résolution – même ambivalente – depuis l’implosion de l’expérience communiste soviétique.  C’est à mon sens cette impasse qui est la cause de la fatigue la plus insidieuse et la plus grave, de type existentiel. Le discours d’extrême-droite – il est le produit de l’angoisse mal maîtrisée – s’est développé à nouveau à partir de la fin des années 80 et il apporte la réponse que l’on sait à l’absence de questionnement sur l’essence du capitalisme.

2 – Gisèle Halimi

La même Une, sous le titre « La famille de Gisèle Halimi craint qu’Emmanuel Macron renonce à l’hommage promis aux Invalides » explique qu’Emmanuel Macron ne semble pas pressé de donner une suite à sa promesse d’un hommage national à Gisèle Halimi. « Aucune date n’est prévue pour la cérémonie en l’honneur de l’avocate qui a défendu des militants du FLN, alors que le chef de l’Etat tente d’amorcer un « rééquilibrage » mémoriel sur la guerre d’Algérie. »

Ma contribution :

L’étiquette « porteuse de valise » est collée sur Gisèle Halimi par certains contributeurs (hostiles à tout hommage à l’avocate, décédée en juillet 202)  avec une fonction prétendument explicative accompagnée d’un jugement moral. Elle a été une des personnes qui ont considéré que la lutte, violente et meurtrière, comme toutes les luttes de ce type, engagée pour la reconnaissance du droit d’un pays à  son indépendance, était juste. Ce qui avait comme corollaire, coller des affiches, porter des valises etc. Qui, parmi ces personnes, a jamais dit que les attentats, les explosions de bombes, les fusillades étaient des actes idéaux et beaux ? Qui, parmi celles qui, comme elle,  ont défendu les femmes qui avaient subi des avortements ont jamais dit que l’avortement était un moyen contraceptif ?

Quant au Panthéon… Je préfèrerais que mon pays n’ait pas besoin de héros.

Gustave Flaubert (2)

J’avance dans la lecture et relecture de sa correspondance. La découverte de l’homme dans ce qu’il a de plus intime et vrai (dans le sens où il n’écrit pas ses lettres pour qu’elles soient publiées) peut être une aide pour comprendre la spécificité de l’œuvre.

Flaubert n’est pas un auteur « populaire » dans le sens où Hugo, Zola et, dans une moindre mesure Stendhal et Balzac peuvent l’être.  

Madame Bovary,  quelquefois au programme du lycée, a été adapté au cinéma (Renoir en 1933, Lamprecht en 1937, Minelli en 1949, Chabrol en 1991, Bivel en 2021), L’Education sentimentale, étudié plutôt à l’université, l’a été par Alexandre Astruc en 1962, Salammbô, hors programmes scolaires, en 1925 par Marodon et 1960 par Grieco, Un cœur simple – un des Trois contes – en 1976 par Ferrara et en 2008  par Marion Laine,   Bouvard et Pécuchet (roman inachevé) a fait l’objet d’un téléfilm de Jean-Daniel Veraheghe en deux parties (diffusé en 1990) avec Jean-Pierre Marielle et Jean Carmet ainsi que d’une adaptation radiophonique de Jacques Manoll avec Michel Galabru, Jacques Duby et Claude Piéplu, entre autres.

En comparaison, Les Misérables de Hugo a été adapté plus d’une trentaine de fois, sans parler des dessins animés et de la comédie musicale, et on ne compte plus les adaptations des romans de Zola et de Balzac.

La difficulté, pour Flaubert, tient au fait que le récit ne rend pas compte de l’essentiel, d’où dans l’adaptation de Chabrol, l’utilisation de la voix off qui dit le texte en sous-titre de l’image. Une manière de dire que transposer un roman de Flaubert au cinéma confine à l’impossible.

On pourrait être tenté d’expliquer la difficulté par le « style » (un mot que Flaubert utilise souvent dans sa correspondance pour tenter de définir ce qu’il veut faire), mais « style » n’est qu’un mot qui tend à désigner une forme dont on sait (et Flaubert dit à maintes reprises qu’une œuvre est un tout indissociable) qu’elle n’est séparable du « fond » que dans l’approche académique, scolaire, artificielle et stérile.

Cet extrait de l’article publié par le ministère de la culture à l’occasion du bicentenaire s’inscrit très bien dans le parler pour ne rien dire académique que détestait Flaubert :

« Cet auteur de génie qui a marqué des générations entières de lecteurs à travers le monde entier n’est plus à présenter. Son œuvre ne se limite d’ailleurs pas aux frontières françaises, elle en déborde et la rend universelle. De Salammbô à Bouvard et Pécuchet, il est l’un des plus grands écrivains français. Auteur précis, soucieux du détail, parlant de manière universelle, Flaubert demeure l’une des âmes les plus lues dans le monde. De longue date, le ministère de la Culture et la DRAC de Normandie ont pris la mesure de l’hommage qui est dû à Gustave Flaubert. » (Sur le site du ministère à la page du bicentenaire).

Je ne sais pas très bien ce que pourrait être la « manière universelle » de la parole et je ne suis pas certain que Flaubert aurait apprécié d’être considéré comme « une âme », même métaphorique, surtout une « âme lue », d’autant qu’a été souligné juste avant son souci de la précision.

S’il est reconnu comme un écrivain majeur, ce n’est pas pour son imagination, mais pour un autre chose dont les platitudes convenues du rédacteur ministériel indique qu’il ne faisait pas partie de ses préoccupations.

(à suivre)

La mort d’une djihadiste française en Syrie

Extrait de l’article publié à la Une du Monde – 16.12.2021

« Arrivée en 2014 en Syrie et emprisonnée depuis 2019, elle souffrait de diabète depuis plusieurs années. Sa fille de 6 ans est aujourd’hui orpheline. Mardi matin 14 décembre, Maya (le prénom a été changé) s’est réveillée en ayant « extrêmement mal ». Malade du diabète et insulinodépendante, elle a demandé aux gardiens kurdes du camp de Roj, dans lequel elle est détenue depuis la chute du califat de l’organisation Etat islamique, en février 2019, à être transportée à l’hôpital le plus proche pour y subir une dialyse. Selon son avocate, Marie Dosé, dès son arrivée à l’hôpital de la ville de Derik, deux heures plus tard, Maya a perdu l’usage d’une jambe, puis la vue. Elle est morte peu après. Son corps a été rapatrié au camp pour y être inhumé dans la journée, en présence de sa fille de 6 ans, Sarah (le prénom a été changé), qui a été confiée à d’autres détenues françaises. Le père, lui, Ce décès est le premier de ce type concernant une Française dans le camp de Roj, réservé aux détenues européennes. Le cas de Maya, 28 ans, partie en Syrie en 2014, était pourtant bien connu des autorités françaises, régulièrement informées par Me Dosé de l’état de santé de la jeune femme. « Cela fait longtemps qu’elle demandait à être rapatriée et on l’a laissée mourir sciemment », accuse l’avocate.  (…) La politique française, concernant les quelque 80 femmes djihadistes et 200 enfants français détenus en Syrie, est celle du « cas par cas » : elle consiste à rapatrier des enfants au compte-gouttes (35 jusqu’à présent), en présumant du fait qu’ils sont orphelins, mais refuse absolument tout rapatriement de femmes adultes. »

La majorité des réactions est de l’ordre : elle a ce qu’elle mérite, il y a des problèmes plus importants, etc.

Ma contribution :

Le comportement du gouvernement est, au sens strict, irresponsable. Toute personne criminelle relève de la justice et non de l’abandon. Que des citoyens et citoyennes français aient fait le choix de s’engager dans une entreprise, pour nous criminelle, pour eux de combat (la question du pour/contre quoi ou qui ? renvoie à ce que nous ne voulons pas voir en collant l’étiquette « terrorisme ») ne les exclut pas de l’état de droit. Ne pas accepter le retour de ces personnes françaises – pour les juger, comme le sont les criminels de droit commun extradés – relève de l’esprit de vengeance (à terme de la loi du talion) contradictoire avec le « pays des droits de l’homme » qu’est censée être la France.