Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (2)

Hésiode avait un talent d’aède reconnu : il remporta le prix d’un concours à Chalcis dans l’île d’Eubée, en face de la Béotie où il vivait, et la ville béotienne d’Orchomène avait déposé ses cendres dans un tombeau au centre de la cité.

Est-ce que ceux qui l’écoutèrent chanter sa Théogonie croyaient ce qu’elle racontait ?

J’ouvre une problématique qui a des allures d’impossible en ce sens qu’à cette époque le débat sur l’existence ou la non-existence des dieux n’existe pas et qu’Hésiode ne fait pas de confidences.

Alors, comment savoir non seulement si les auditeurs croyaient à ces histoires de dieux et de héros, mais ce qu’ils en acceptaient et en rejetaient  ?

Dans la conclusion de son essai « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » (Seuil – 1983) Paul Veyne (1930-2022) pose cette question  : « Faut-il s’écrier que la condition humaine est tragique et malheureuse, si les hommes n’ont pas le droit de croire à ce qu’ils font et s’ils sont condamnés à se voir eux-mêmes avec les yeux avec lesquels ils voient leurs ancêtres qui ont cru à Jupiter ou à Hercule ? » à laquelle il répond  « Ce malheur n’existe pas, il est en papier, c’est un thème rhétorique. (…)  À la seule lecture du titre, quiconque a la moindre culture historique aura répondu d’avance : « Mais bien sûr qu’ils y croyaient, à leurs mythes ! » (137-138)

Reste à définir ce que recouvre « croire » selon la nature de l’objet.

Ce qui différencie la croyance en Dieu (quel qu’en soit le nom) et la croyance aux dieux, c’est la question du commencement, de l’origine et ce qu’on appelle la révélation. Autrement dit, Zeus n’est pas créateur du monde et ne communique pas directement avec l’individu, il est là, avec tous les autres, pour installer une architecture.

Croire aux dieux, c’est croire que (ils existent), un acte d’abord intellectuel, alors que croire en Dieu c’est, par un acte de foi qui engage l’Être, se donner à Dieu.

Quand Hésiode raconte que Cronos coupe les bourses de son père Ouranos avec une serpe fabriquée par Gaia, ses auditeurs qui expérimentent Ouranos (ils lèvent les yeux) et Gaia (ils regardent leurs pieds) savent que ce n’est pas le réel. Ils le savent, mais en écoutant chanter Hésiode, ils y croient comme l’enfant à qui l’on raconte une histoire croit ce qu’on lui raconte tout en sachant que ce n’est pas vrai.

Le vrai dans le cadre de l’histoire racontée – où qu’elle le soit –  implique la question du besoin de l’histoire qui implique le besoin d’une réalité autre, le transport dans cette réalité par un récit d’une nature autre que le discours de la rationalité, qui implique en amont une insatisfaction, avec, au bout du conte,  la question existentielle propre à l’être humain.

Parmi les ingrédients, le nombre et les noms, la précision des lieux.

Hésiode cite plus d’une centaine de noms dont, par exemple, les cinquante Néréides. Il chante leurs noms qu’il agrémente pour certaines de séduisants qualificatifs : aux bras de rose, gracieuse, jolie, aux jolies chevilles… Ces nymphes de la mer, filles de Nérée, dieu de la mer paisible et de Doris autre divinité marine, sont des personnifications de ce que peut suggérer dans l’imaginaire la complexité de la mer.  

Pour les récits des dieux et de Dieu, les noms et le nombre sont importants parce qu’ils sont les critères du réel/vrai  (cf. l’arbre généalogique paternel de Jésus, la litanie des saints), comme aussi la précision des lieux : pour échapper à la voracité de Cronos qui dévore ses enfants, Zeus est caché par Gaia en Crète, sur le mont Dictos, dans un antre situé sur les flancs du mont Aigaios dans un bois épais (481-484). Sophocle situe le carrefour où Œdipe tue Laïos.  Les personnes et les lieux que fréquente Jésus sont toujours précisément nommés.

Dans l’introduction de son essai, Paul Veyne écrit : « Au lieu de parler de croyances on devrait bel et bien parler de vérités. Et (…) les vérités [sont] elles-mêmes des imaginations. » (11)

Relativement aux dieux, Platon utilises dans l’Apologie le verbe nomizein (tenir en usage) et non eidenai (savoir). Il s’agit non de foi mais de religion.

De même, les catholiques récitent un credo (je crois) et non un scio (je sais) alors que leur foi est pour eux une certitude dont il est nécessaire de faire une religion.

Il n’y a pas de contradiction en ce sens que le rapport aux dieux ou à Dieu concerne essentiellement le rapport à un réel qui, dans les représentations traditionnelles, est d’une nature autre que le réel expérimenté – d’où le récit, lui aussi d’une nature autre –, c’est-à-dire le réel de la mort dont Socrate nous rappelle à quelle alternative elle conduit.

Le Grec qui entendait le chant de la Théogonie entendait le chant d’un monde où l’affrontement de forces antagonistes qui le dépassaient (Titans, Géants, Cent-Bras, Cyclopes) avait produit une structure habitable pour l’homme, vivant désormais au milieu et sous le regard de divinités dont le niveau de puissance était supérieur au sien mais qui se comportaient finalement comme lui.

S’il croyait qu’existaient des dieux, s’il participait aux divers cultes que leur rendait la cité, croyait-il pour autant aux histoires que racontait Hésiode ?

Comme il n’y a pas de différence essentielle entre lui et nous, nous pouvons imaginer la réponse en considérant le rapport que nous construisons avec les histoires qui nous sont racontées aujourd’hui.

Avant Les Travaux et les Jours, un prochain article sur Prométhée et la descendance de Zeus.

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