Gustave Flaubert (14)

Après la fin de sa relation amoureuse (juillet 1851/mars 1855) avec Louise Colet, les principaux correspondants masculins de Flaubert – outre Guy de Maupassant qui fut son fils de substitution – furent Louis Bouilhet (qu’il considérait comme son alter ego), Ernest Feydeau (écrivain, père de Georges, l’auteur dramatique), les frères Jules et Edmond de Goncourt, Jules Duplan (un commerçant qui fut un ami très proche et dont le frère Ernest, notaire, servit d’intermédiaire avec l’éditeur de Madame Bovary), Maxime Du Camp, Théophile Gauthier.

Ces relations épistolaires qui concernent essentiellement l’écriture en tant que mode d’existence expriment, en dehors des désaccords ponctuels relatifs au « style », l’harmonie de l’amitié fondée sur la même philosophie de la vie – principalement avec Louis Bouilhet et Jules Duplan.

En revanche, ce qui sous-tend celles qu’il eut avec les quatre correspondantes principales – par le nombre et le contenu des lettres – [je mets à part sa nièce Caroline qui fut sa fille de substitution] est une ambivalence liée à une philosophie de la vie qu’elles ne partageaient pas : George Sand, la princesse Mathilde (cousine de Napoléon III), Edma Des Genette qui tenait un salon à Paris où se rencontraient les écrivains et Marie-Sophie Leroyer de Chantepie.  

Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (1800-1888) était une femme célibataire qui vivait à Angers. Elle était fille d’un second mariage de sa mère convaincue d’avoir commis un péché mortel en divorçant et en se remariant. Empêtrée dans les tourments de sa foi (sentiment de culpabilité entretenu par la confession) Marie-Sophie tentait de s’en sortir par la pratique de la charité (elle accueillait des éclopés) qui lui valut de grandes désillusions. Elle se confia à Flaubert à qui elle écrivit après la publication de Madame Bovary qui l’avait bouleversée. En lui répondant avec un retard systématique dont il lui demandait chaque fois de l’excuser, assurant qu’il ne l’oubliait pas, il lui expliqua dans de longues lettres l’importance de l’investissement exclusif dans l’Art – elle écrivait des romans qu’elle publia à compte d’auteur et les lui envoya pour obtenir son avis (il ne les lira pas) –, et lui conseilla à maintes reprises de quitter son environnement pour voyager. Tout cela en vain : Marie-Sophie trouvait toujours de bonnes raisons pour ne pas suivre ces conseils de rupture radicale et Flaubert lui fera observer à plusieurs reprises que tout ce qu’il lui disait ne servait à rien puisqu’elle n’avait pas la volonté – j’y reviendrai – de cesser de souffrir.  

Elle s’identifia de manière pathétique à l’héroïne du roman, allant jusqu’à s’accuser en confession d’avoir, comme Emma, franchi des interdits redoutables. Signe de l’ambivalence que j’évoque, elle fera de l’écrivain incroyant et sulfureux – cf. le scandale et le procès qui suivront la publication du roman – son confesseur/maître spirituel profane qui, de son côté, acceptera de jouer ce rôle dont il dit qu’il était usant.

Flaubert, qui avait bien compris le problème de sa correspondante [« Quant à vous, chère âme endolorie, c’est le passé qui vous fait souffrir, à savoir les obligations d’un culte où votre cœur est attaché, mais qui révolte votre esprit. De là, divorce et supplice. Vous ne pouvez vous passer de prêtre et le prêtre vous est odieux. Soyez à vous-même votre prêtre. Ou bien « abêtissez-vous », comme dit Pascal. » (12/10/1853)], lui assurait son affection, de loin (ils ne se rencontreront jamais) : « Non, chère Demoiselle, je ne trouve pas ridicule votre douleur à propos de la perte d’un petit chien. Qu’on aime une bête ou un homme (la différence n’est pas si grande), le beau est d’aimer. Nous ne valons quelque chose que par notre puissance d’affection ; c’est pour cela que vous valez beaucoup. Je sympathise avec vous, n’en doutez pas, et bien que nous ne connaissions pas nos visages, je vous considère comme une amie. J’ai eu, il y a un mois, Mme Sand pendant une semaine chez moi et nous avons beaucoup parlé de vous. Elle vous aime et vous estime. Nous avons vainement cherché tous les deux à ou en quoi nous pourrions vous être utiles, comment faire, c’est-à-dire, pour vous tirer de l’état lamentable où vous restez plongée. Cela dépasse ses forces et les miennes. Il faut faire appel à votre volonté ; mais n’a pas de volonté qui veut. [une sorte de paradoxe dont je reparlerai à propos de la volonté]» (le 13.12.1866)

Elle mettra fin à la relation épistolaire après qu’il aura refusé de l’aider à la sauvegarde d’une salle de théâtre à Nantes, au motif spécieux que le théâtre (surtout en province) n’a pas d’avenir. Elle réussira dans son entreprise.

En revanche, il passera un temps dont il dit qu’il fut précieux avec George Sand (à Nohant et à Croisset), la princesse Mathilde (à Saint-Gratien – Val d’Oise – et à Paris) et dans une moindre mesure Edma Des Genettes qui tenait un salon littéraire à Paris.

Ces trois femmes qui aiment la compagnie de l’homme et ce qu’il écrit, ne partagent pas son amertume et son regard désabusé sinon désespéré sur la vie ; et lui, trouve chez elles (George Sans surtout) la sensibilité qu’il s’interdit, en particulier pour le monde social, et à laquelle il substitue parfois une approche esthétique ; ainsi pour l’univers impérial auquel la princesse Mathilde lui donne accès [s’il n’appréciait pas l’empereur pour son esprit bourgeois, il éprouvait une attirance disons d’ordre spirituel pour l’impératrice Eugénie qu’il nommait « l’ange »] dans cet extrait d’une lettre à George Sand (12.06.1867) : « J’ai passé trente-six heures à Paris au commencement de cette semaine, pour assister au bal des Tuileries [donné à l’occasion de l’Exposition Universelle]. Sans blague aucune, c’était splendide. Paris, du reste, tourne au colossal. Cela devient fou et démesuré. Nous retournons peut-être au vieil Orient. Il me semble que les idoles vont sortir de terre. Paris, est menacé d’un Babylone. Pourquoi pas ? L’individu a été tellement nié par la démocratie qu’il s’abaissera jusqu’à un effacement complet, comme sous les grands despotismes théocratiques. »

Sa relation avec Victor Hugo (l’homme et l’œuvre) est une autre illustration de cette singularité.  

En témoigne cette lettre de juillet 1862, à Edma Des Genette à propos de Les Misérables [elle aime le roman et reçoit Hugo dans son salon] : « A vous, je peux tout dire. Eh bien ! notre dieu baisse. Les Misérables m’exaspèrent et il n’est pas permis d’en dire du mal : on a l’air d’un mouchard. La position de l’auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l’adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j’éclate, cependant. Je ne trouve dans ce livre ni vérité ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C’est une façon de flatter le populaire. (…) Où y-a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l’A B C [une association d’étudiants progressistes dont font partie Marius et Enjolras] ? Pas une fois on les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par monseigneur Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l’Eglise comme il a calomnié la misère. (…) Ce livre est fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique. (…) Décidément ce livre, malgré de beaux morceaux, et ils sont rares, est enfantin. »

Si, en revanche, il apprécie Les Châtiments, ce n’est pas sans cette critique : « Oui, ma belle nièce, [Caroline] j’admire beaucoup Les Châtiments, et je trouve ces vers-là HENAURMES ! bien que le fond du livre soit bête, car c’était la France, le peuple, qu’il fallait engueuler. »

Il en va de même pour l’homme : « Je vais vous dire un mot bien prétentieux, personne ne me comprend : j’appartiens à un autre monde. Les gens de mon métier sont si peu de mon métier ! Il n’y a guère qu’avec Victor Hugo que je peux causer de ce qui m’intéresse. Avant-hier il m’a cité par cœur du Boileau et du Tacite. Cela m’a fait l’effet d’un cadeau, tant la chose est rare. D’ailleurs, les jours où il n’y a pas de politiciens chez lui, c’est un homme adorable. »  écrit-il, le 02.10.74, à George Sand qui lui conseille de le fréquenter – avait-elle l’espoir qu’il s’apaise à son contact ? – avant de préciser, le 27.0375 : «  Vous me conseillez, dans une de vos dernières lettres de fréquenter le père Hugo ! Eh bien ! Il m’a désolé la dernière fois que je l’ai vu. Ce qu’il a dit de sottises sur Goethe est inimaginable (…) Cette visite m’a rendu littéralement malade ! Si les forts sont comme ça, que sont les autres ! »

La même ambiguïté se manifeste dans ses engouements littéraires et philosophiques : il considère Montaigne comme son maître à penser, il a lu et relu l’Ethique de Spinoza mais, j’y reviendrai, sans adhérer à l’essentiel, et, en même temps, c’est un fervent lecteur du marquis de Sade dont il apprécie, entre autres romans, la Philosophie dans le boudoir.

Nous approchons de l’identification du « rien ».

(à suivre)

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