Sophocle fait réagir Créon à la question du Coryphée ( « Chef, est-ce que cet acte [recouvrir de terre le corps de Polynice] n’a pas été inspiré par la divinité ? ») en sollicitant la pensée du spectateur (par le déni), puis au discours du garde en s’adressant à nouveau à sa sensibilité (par le délire).
Le déni – de l’impiété de la décision – utilise ici le procédé du syllogisme qui consiste à dérouler un raisonnement à partir de ce qui est censé être un postulat (la « majeure ») : une vérité qui n’a pas besoin d’être démontrée. Quand le postulat en est vraiment un, la conclusion venant après la « mineure » peut être juste (« Tous les homme sont mortels (prémisse majeure), or je suis un homme (prémisse mineure), donc je suis mortel »), si le postulat n’en est pas un, elle est du n’importe quoi (Tout ce qui est rare est cher, or un trèfle à quatre feuilles est rare, donc il est cher).
Le postulat du syllogisme de Créon est une « majeure implicite » comme elle l’est souvent dans l’idéologie. Exemple bien connu : « Ceux dont il s’agit [les esclaves] sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre [= ce ne sont pas des hommes] » (Montesquieu – « De l’esclavage des nègres » – De l’Esprit des Lois). [Le mode utilisé ici est l’humour : à quelques nuances près, la phrase pourrait être celle d’un esclavagiste.]
L’apparente majeure explicite (« Ceux dont il s’agit… ») dépend en effet d’une majeure implicite (= en tant que couleur, le blanc est supérieur au noir) qui ne peut pas être formulée sous peine d’apparaître pour ce qu’elle est, à savoir une construction idéologique, donc discutable, in fine absurde. Elle est donc en réalité une mineure du syllogisme « Le blanc est supérieur au noir, or ceux dont il s’agit… »).
La réponse que Créon oppose à la question du Coryphée est construite sur ce modèle : la majeure est formulée sous la forme de la question oratoire (une affirmation déguisée) qui a valeur de postulat, [« As-tu déjà vu les dieux honorer les méchants ? » (288)] ; or Polynice est méchant, donc les dieux ne peuvent l’honorer, donc ma décision de ne pas l’enterrer est juste.
Cette construction repose sur la majeure « les funérailles honorent les bons » qu’il ne peut pas énoncer parce qu’elle est fausse : pour les Athéniens, les funérailles n’honorent ni les bons ni les méchants, elles sont pour l’âme du mort l’indispensable laisser-passer vers le monde de l’en-dessous et elles ne sont pas conditionnées par la reconnaissance d’une quelconque qualité.
La décision de Créon est donc non fondée et l’argument qu’il oppose à la question pertinente du Coryphée est ce qu’on appelle l’argument d’autorité*, en l’occurrence d’ordre politique, qui mélange deux questions – celle du patriotisme et celle de la mort – pour une problématique artificielle et fausse qui ne peut aboutir que dans une impasse du récit – c’est ce que va révéler l’intrigue de la tragédie – , donc susciter, après coup, un questionnement.
*Cet argument qui a traversé l’histoire humaine est toujours d’actualité, que « la divinité » soient les dieux, Dieu, le Parti ou le Chef.
Quant au délire, il est celui de la réponse au garde : Créon soutient la thèse du complot par le même type de raisonnement, avec la différence que la « majeure » [l’argent est ce qui détermine les comportements humains et il est la cause de tous les maux (295 > 303)] peut être énoncée comme un postulat, sans risque d’être contredite : sa critique suppose en effet qu’ait été construite la problématique du rapport à l’objet – dont l’argent n’est qu’un élément –, problématique étrangère aux Athéniens du 5ème siècle et toujours étrangère aux sociétés du 21ème.
La thèse est donc celle du complot politique dont les acteurs auraient payé les gardes pour « faire ces choses (« tade » : démonstratif neutre au pluriel) » (294) sans que le spectateur sache ce que recouvre « ces choses » : auraient-ils été payés pour recouvrir eux-mêmes le corps ou pour prétendre ne pas en avoir identifié l’auteur ? On ne sait pas. Une manière pour Sophocle de souligner l’inanité de cette thèse qui a souvent servi et sert encore d’explication magique.
Au châtiment que Créon promet au garde si le coupable n’est pas découvert (la pendaison précédée d’aveux extorqués) succède, dans le même registre qu’au début, un dialogue qui pourrait donc être celui d’un maître et de son valet/esclave de comédie, certainement pas celui, invraisemblable, d’un roi et d’un simple soldat, surtout dans le cadre tragique.
Le Garde : Tu me permettras de dire quelque chose, ou je m’en vais comme ça, en tournant les talons ?
Créon : Ne sais-tu pas que maintenant encore tu parles de manière à m’exaspérer ?
Le garde : Est-ce que tu es mordu dans les oreilles ou bien dans l’âme ?
Créon : Pourquoi cherches-tu à localiser ma douleur ?
Le Garde : Le coupable afflige ton âme, moi, ce sont tes oreilles.
Créon : Ah ! Tu es manifestement né bavard !
Le Garde : Eh bien, je n’ai pas commis cet acte.
Créon : Quant à cela, tu as vendu ton âme pour de l’argent.
Le Garde : Comme c’est terrible quand on a une idée de l’avoir fausse !
Créon : Maintenant amuse-toi à avoir des opinions ! Mais si vous ne m’amenez pas ceux qui ont agi, dites-vous bien que les vils profits produisent de l’affliction.
Créon rentré dans le palais, le Garde s’en va sur ces mots :
« Il n’y a aucune chance que tu me voies revenir ici. Et maintenant, sain et sauf contre tout espoir et contre ma propre attente, j’ai une grande reconnaissance envers les dieux » (315 >331)
Il faudra attendre le retour et la dernière sortie du garde pour que Sophocle ferme la parenthèse baroque et relance la tragédie initiée au tout début de la pièce par le dialogue entre Antigone et Ismène.