Créon annonce alors au Chœur ce que le spectateur sait déjà : Étéocle qui est mort en combattant pour sa ville sera enseveli alors que Polynice qui a voulu la détruire restera sans sépulture, laissé en pâture aux oiseaux – Sophocle le précise pour la deuxième fois, on verra plus loin que ce n’est pas sans signification – et aux chiens. Il indique que des gardes sont postés près du corps. Le dialogue se termine ainsi :
– Le Coryphée : Que commanderais-tu d’autre ?
– Créon : De ne pas laisser la place à ceux qui désobéissent.
– Le Coryphée : Il n’est personne si insensé qui souhaite mourir.
– Créon : Et c’est assurément le prix à payer. Mais l’espoir du gain souvent perd les hommes.
Le Coryphée et le Chœur ne feront donc rien pour favoriser [= ne pas laisser la place à] qui veut transgresser l’interdit dont ils ne disent ni qu’ils l’approuvent ni qu’ils le désapprouvent. Le rapport « désirer mourir »/« insensé » a une résonance étrange puisque pour celle qui veut passer outre et que le spectateur connait, il ne s’agit pas du désir de mourir mais d’agir dans le respect d’une loi.
Le choix de ne pas prendre parti non par conviction mais par peur laisse entrevoir ce qu’a pu être l’intention de Sophocle quand, pour le Chœur et le Coryphée, il a choisi le masque du vieillard.
Et s’il fait imaginer par Créon un motif d’intéressement d’autant moins crédible qu’il a précisé dès le début l’objet de la transgression, c’est pour souligner son aveuglement quant à la dimension d’impiété d’une décision qui, toute théâtrale qu’elle soit, ne pouvait que heurter le public – j’y reviendrai.
Entre alors un garde dont le discours et le premier échange avec Créon ont ceci de remarquable qu’ils quittent le domaine tragique pour celui de la comédie.
Voici la première phrase que je traduis toujours au plus près de ce que Sophocle voulait faire entendre : « Chef, je ne dirai pas que j’arrive essoufflé à cause de la vitesse ayant levé un pied d’allure légère. » [ = Je ne suis pas venu en courant]
L’expression évoque forcément pour les spectateurs l’épopée homérique, en particulier Achille « aux pieds légers ». Le décalage ainsi créé par la référence inappropriée, le changement d’objet et le registre de langue plonge sans transition et longuement (monologue de 14 vers) dans le burlesque et l’absurde.
« J’ai eu en effet de nombreux arrêts de préoccupations, tournant en rond sur moi-même pour des allers-retours sur mes chemins, car mon âme me disait me parlant à moi-même : « Malheureux ! Pourquoi vas-tu là où tu seras puni en arrivant ? Infortuné, au contraire tu restes là? Et si Créon apprend cela d’un autre homme, oui, comment toi, tu n’en souffriras pas ? Remuant de telles choses je tournais en rond à une vitesse qui prend tout son temps et ainsi la route courte semble longue. La décision de venir vers toi l’a finalement emporté, et même si je n’arrive pas à faire sortir quelque chose de moi, je me ferai quand même comprendre. Oui, je viens tenant à la main l’espoir de ne pas souffrir plus que ce qui est marqué par le destin. » (223 > 236) Vous trouvez aussi que le garde a, bien avant l’heure, quelque chose de shakespearien?
Le dialogue avec Créon continue dans le même registre, accentuant le décalage avec l’événement finalement annoncé après une dernière pensée de haute volée « Les dangers, oui, certes, produisent beaucoup d’hésitation » (243) : le corps de Polynice a été recouvert de poussière fine, les rites ont été accomplis mais personne ne sait qui l’a fait. (245 > 253) Le garde raconte ensuite longuement comment ses collègues et lui ont finalement décidé de dire la vérité, comment c’est lui qui a été désigné.
Son dernier mot ramène la gravité : « Je suis là, malgré moi, et malgré vous, je le sais : personne n’aime le messager porteur de mauvaises nouvelles. » ( 276, 277)
Et avant de faire réagir Créon, Sophocle donne la parole au Coryphée :
« Chef*, est-ce que cet acte n’a pas été inspiré par la divinité ? Je me pose la question depuis un moment. » *Non basileus (roi) mais, anax, comme le garde l’a interpellé.
Ce passage baroque est un élément du discours de Sophocle : la décision prise par Créon n’est pas bonne, ce qui implique que le principe qui l’autorise n’est pas bon non plus.
Dans l’instant, le spectateur reçoit ce discours par ses sens, pas par sa pensée.