Sophocle : Antigone (6)

Antigone et Ismène sortent et le chœur entre. Une douzaine d’acteurs qui portent le masque de vieillards.

Chantant et dansant avec la voix et le rythme correspondant à leur masque, ils racontent – brièvement – la victoire remportée grâce à Zeus, la mort des deux frères entretués, puis annoncent qu’il faut oublier les batailles, se diriger vers les temples des dieux et demander à Bacchos de présider le temps nouveau qui arrive.

À les entendre, il n’y a plus de problème, pas de tragédie, tout est rentré dans l’ordre ordinaire, l’avenir est prometteur, tout va bien, tout sera comme avant.

En regard de la scène précédente qui dit le contraire, que signifie ce discours ? Pourquoi Sophocle a-t-il ainsi organisé son théâtre ?

Si le chœur et le Coryphée ont rappelé que Polynice est allé chercher les Argiens pour attaquer Thèbes, ce n’est pas sur lui qu’ils mettent la focale, mais sur le foudroiement de l’un des chefs argiens, Capanée, une grande gueule dans le genre provocateur (dans Les Sept contre Thèbes, Eschyle le montre défiant les dieux) et ils réunissent Polynice et Étéocle dans l’émotion commune de l’adjectif « terribles » qualifiant aussi bien leur condition « nés du même père et de la même mère » que leur fin « ayant levé des lances d’égale puissance ils ont obtenu tous deux une part d’une mort commune. » (144>147).

Pas de traitre, pas de héros, seulement deux frères pris dans le scénario familial.

Et les douze acteurs chantent avec des voix de vieux que tout ira bien maintenant.

Le spectateur qui sait, lui, que tout n’ira pas bien, est donc confronté à une contradiction théâtrale : après la scène précédente, que représentent, ainsi imaginés par Sophocle, ce chœur étrange qui ignore une information rendue publique et ce Coryphée qui se demande pourquoi Créon qu’il voit approcher et dont il précise qu’il est désormais le roi du pays, les a convoqués, eux, des vieillards, précise-t-il (gerontôn > gérontologie – 159), devant le palais ? (155>161)

Le discours que leur adresse Créon fournit la réponse : il a réuni ceux qu’il n’interpelle (162) pas « gerontes » mais  « andres » (= hommes)  « séparément de tous » (164 ) pour savoir si, après avoir été fidèles à Laïos, Œdipe et à des deux fils, ils accepteront son pouvoir (légitime par sa parenté – beau-frère et oncle) et ses décisions.

Sophocle construit une symétrie qui n’est pas seulement dictée par l’appareil théâtral : Antigone conduit Ismène hors des portes de la maison et Créon convoque les vieillards hors de la cité non pour une information déjà publiée, mais pour connaître, à distance émotionnelle du foyer ou de la foule, leur position relativement à une mise en cause de structures non plus matérielles (la bataille est terminée, les remparts sont intacts et les Argiens sont repartis), mais politiques.

Créon dévoile ensuite ses deux principes de gouvernement : « À mes yeux, celui qui, dirigeant une cité, ne s’en tient pas aux meilleures décisions et retient sa langue par peur, celui-là est, aujourd’hui comme dans le passé, le pire des hommes ; et celui qui estime qu’un ami est plus important que sa patrie, je dis qu’il ne compte pour rien. » (178 > 183)

Ils sont de nature différente : le premier concerne la gestion politique fondée sur la bonne décision et le courage, le second le critère exclusif de la patrie.

Puis, invoquant Zeus « qui voit tout toujours » il les applique à la réalité thébaine : « Je ne me tairai pas voyant le malheur qui s’avance vers la ville et je ne considérerai pas comme mon ami un homme malveillant à l’égard de sa terre, sachant que c’est elle qui préserve et que c’est en navigant sur cette droite ligne que nous nous ferons nos amis. » (184 > 187).

P. Mazon commente ainsi ce discours : « C’est un programme de gouvernement que trace ici Créon. Il expose d’abord les principes qui le guident, l’esprit qui inspire ses lois, avant de passer à l’application qu’il en fait au cas particulier des deux fils d’Œdipe. (…) La conclusion résulte nécessairement du principe posé : la patrie avant tout. Polynice n’a droit à aucune pitié. Le discours est fort bien construit et trahit une conviction sincère. » (Édition des Belles Lettres – p.79)

D’où lui vient cette envie d’écrire ce commentaire alors qu’il n’y a pas de difficulté particulière de compréhension ?

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