Au-delà de l’intérêt des informations sur les dieux du panthéon grec et le travail agricole au 7ème siècle avant notre ère, la pérennité de ces deux textes poétiques écrits il y a plus de 2600 ans et dont la dimension esthétique nous échappe en grande partie, tient à la nature du discours qui les sous-tend.
L’un et l’autre ont pour objet essentiel la conception de l’homme et du monde telle qu’elle est alors construite dans une entité grecque théocratique constituée en cités autonomes, le plus souvent antagonistes. Si la Grèce politique n’existe pas, existent une langue et des croyances communes. Zeus est « le père des dieux et des hommes » à Ascra où vit Hésiode, Thèbes, Corinthe, Sparte et Athènes. La Théogonie en tant que texte chanté et écrit fixe des histoires orales qu’Hésiode n’a pas créées de toutes pièces mais qu’il présente pour un discours qui suscite des lectures diverses et contradictoires.
Elles différent selon les critères qui, au-delà des connaissances linguistiques, sociologique et historiques, reposent sur des choix idéologiques, philosophiques et politiques, assumés ou pas, conscients ou pas. Ainsi, les traductions (Budé) de Paul Mazon (celle d’Œdipe Roi en particulier) et la controverse entre J-P Vernant et J. Defradas à propos de l’interprétation des « races » (cf. articles de la Théogonie), alors que tous ont la même maîtrise du grec ancien.
Comme toutes celles qui « passent le temps », ces œuvres demeurent parce qu’elles proposent un questionnement de type existentiel qui explique les divergences de lecture.
Sophocle, par exemple, en accumulant sciemment les « erreurs » et les invraisemblances du récit dans Œdipe Roi, vise la pratique oraculaire et questionne ainsi la liberté et la responsabilité.
Dans deux récits différents, Hésiode construit la même problématique du rapport à soi, aux autres et au monde. D’abord (Théogonie) par la question des priorités dont décident les individus et les cités – ce que j’appelle les strates – puis (Les Travaux et les Jours) celle – en écho au mythe de Prométhée de la Théogonie (le feu qui permet la vie humaine est arraché à Zeus) – du choix entre ce que la philosophie appelle immanence et transcendance.
Nous n’écrivons ni ne chantons plus comme Hésiode, notre théâtre n’a ni les mêmes décors ni les mêmes acteurs que celui de Sophocle, l’accès à leurs œuvres dans leur langue originelle est pratiquement exclu, mais ce n’est pas ce qui explique qu’elles ne soient pas « populaires ». Elles ne n’étaient pas davantage à l’époque pas si lointaine où le grec constituait avec le latin la voie royale de l’enseignement dit classique. Comme les œuvres de notre littérature, elles étaient enfermées dans les cases culturelles plus ou moins accessibles d’un parcours d’études secondaires ou supérieures réservées à une petite minorité d’enfants, d’adolescents, de jeunes adultes plutôt hommes que femmes. Elles le sont toujours. Le discours global d’enseignement avait pour mission de convaincre qu’elles étaient des objets d’art à contempler en soi, comme la Grèce elle-même, en particulier Athènes, dont la réalité était idéalisée, mythifiée, comme si les hommes, les femmes et les productions de cette antiquité et étaient d’une essence autre que la nôtre.
La stratégie dominante chez l’être humain conscient de sa conscience est celle de l’évitement. Il est donc dangereux de montrer que la « problématique » est un invariant de notre espèce et que celle qui contient toutes les autres – la conscience humaine – est déjà construite il y a 2600 ans, selon des modes propres aux conditions de vie de l’époque.
Savoir que le droit à l’existence dépend de nous et pas d’un dieu résidant sur l’Olympe ou dans les Cieux, que la qualité de cette existence dépend des strates auxquelles nous choisissons de donner la priorité, et accepter de n’être qu’un élément de la nature sans besoin de puissances surnaturelles est d’une actualité constante dont témoigne aujourd’hui la recrudescence de l’irrationalité et de la violence.
Faire de ces textes, entre autres, des objets d’une culture « réservée », fait partie de la stratégie d’évitement de notre identité commune à laquelle sont substituées des identités nationales aussi absurdes que les recours divins dont Hésiode chante la vanité.