Voici la suite de ce premier discours d’ Antigone à Ismène :
« Sais-tu lequel des malheurs venant d’Œdipe Zeus
Ne nous envoie-t-il pas alors que nous sommes encore vivantes ?
[= Zeus ne nous épargne aucun des malheurs liés au sort d’Œdipe]
Rien, en effet, ni souffrance ni punition
Ni honte ni déshonneur n’existent
Que je ne voie participant de tes malheurs et des miens.
Et aujourd’hui encore, quelle est cette proclamation
Que, dit-on, le stratège* vient de publier à l’adresse du peuple tout entier ?
Est-ce que tu en as entendu dire quelque chose ? Ou bien
Ignores-tu les malheurs que ceux qui nous haïssent font marcher contre ceux qui nous sont chers ? » (2 > 10)
On retrouve (cf. Hésiode) le lien entre divinité (Zeus) et malheur. Le lien entre divinité et bonheur est-il jamais célébré ?
Le malheur envoyé du ciel de l’Olympe est combiné avec celui qu’a mis en route (« font marcher ») le stratège (Créon) contre « ceux qui nous sont chers » [tous philous = adjectif précédé de l’article défini qui peut avoir le sens de possessif].
*Stratège, de résonance valorisante, désigne à Athènes une haute fonction exécutive politique et militaire soumise à l’élection, et il prend ici une connotation ironique dans la bouche d’Antigone : non seulement Créon n’a pas été élu, non seulement il n’a pas participé à la bataille, mais on va découvrir que sa stratégie concerne un mort.
Antigone venant de rappeler à sa sœur leur isolement (« honte, déshonneur » – vers 4)) – elles ne peuvent pas avoir d’amis, il n’en sera jamais question dans la pièce – « Ceux qui nous sont chers » ne peuvent être qu’Étéocle et Polynice : ils viennent de s’entretuer et n’ont pas encore été enterrés – l’inhumation a une importance majeure pour l’accès au monde de l’en-dessous, les enfers : les « malheurs » renvoient donc à la proclamation publique du stratège qui représente pour elle « ceux qui nous haïssent ».
La réponse d’Ismène est intéressante par ce qu’elle signifie de la différence de situation des deux sœurs :
« Aucune nouvelle, Antigone, d’êtres chers, ni joyeuse, ni douloureuse ne m’est parvenue, depuis que nous avons été privées de nos deux frères, morts en un seul jour, entretués. Après que l’armée des Argiens [ceux qui avaient pris le parti de Polynice] est partie, cette nuit, je ne sais rien de plus important, et je ne suis ni plus heureuse ni plus malheureuse. » (11>17)
L’évocation d’« êtres chers » (pas d’article) qui renvoie à un inexistant signifie qu’elle n’a pas compris que « les êtres chers » étaient ses frères. Sophocle lui fait en outre ignorer la proclamation de Créon qui n’a pourtant rien de confidentiel – il a bien précisé qu’elle était publique – et « ni plus heureuse ni plus malheureuse », indique un état émotionnel atone, nouvel indicateur des deux situations théâtrales contradictoires que va confirmer l’annonce d’Antigone et dont on verra ce qu’elles peuvent signifier en-dehors du théâtre.