Gustave Flaubert (11)

La réaction de Flaubert à la Commune de Paris (18 mars – 28mai 1871)  permet de progresser dans la démarche d’identification de ce « rien » dont il rêve de faire l’objet idéal de son écriture et dont principalement Madame Bovary, Salammbô, L’Education sentimentale, La Tentation de Saint-Antoine puis Bouvard et Pécuchet (inachevé) sont  trois illustrations différentes et complémentaires.  

L’élément déclencheur de la Commune de Paris fut la décision du gouvernement, replié à Versailles depuis le 10 mars 1871 et dirigé par Adolphe Thiers, de retirer les canons de Montmartre et de Belleville que les Parisiens avaient financés par une souscription spéciale.

Le contexte : la défaite de Sedan, la fin de l’empire, le siège de la Paris par l’armée prussienne et la famine de l’hiver 1870/71, l’armistice signé fin janvier, l’élection à la nouvelle Assemblée Nationale (avec le soutien actif de l’église et par les seuls suffrages masculin) de 400 députés « ruraux » majoritairement de tendance monarchiste favorables à l’arrêt de la guerre alors que le gouvernement de défense nationale, formé le 4 septembre après la chute de Napoléon III, avait décidé de continuer la lutte.

La Commune explicita ses objectifs par une Déclaration au peuple français, dont cet extrait donne l’idée générale : «  L’unité politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles en vue d’un  but commun,  le bien-être, la liberté et la sécurité de tous. La révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres. »

Ce type de discours est inaudible pour Flaubert. Il est convaincu que la foule, le peuple – il ne distingue pas – sont des entités redoutables et délétères  [« Moi j’ai la haine de la foule, du troupeau. Il me semble toujours ou stupide ou infâme atrocité. » écrit-il à Louise Colet  le 31.03.1853)]  et il met en cause les idéologies qui les parent de vertus imaginaires : « Le néo-catholicisme d’une part, le socialisme de l’autre ont abêti la France. Tout se meurt entre l’Immaculée-Conception et les gamelles ouvrières. » (à Georges Sand le 19.09.1868).

L’idéal serait de se désintéresser de la politique [« J’ai eu aujourd’hui un grand enseignement donné par ma cuisinière. Cette fille, qui a vingt-cinq ans et est française, ne savait pas [cinq ans après la révolution de 1848] que Louis-Philippe n’était plus roi de France, qu’il y avait eu une république, etc. !  Tout cela ne l’intéresse pas (textuel). Et je me regarde comme un homme intelligent ! Mais je ne suis qu’un triple imbécile. C’est comme cette femme qu’il faut être.» (à Louise Colet, le 30.04.1853)] et de privilégier la relation particulière, d’individu à individu «C’est pour cela que les générosités collectives, les charités philanthropiques, souscriptions etc., me sont antipathiques. Elles dénaturent l’aumône, c’est-à-dire l’attendrissement d’homme à homme, la communion spontanée qui s’établit entre le suppliant et vous.» (suite de la lettre ci-dessus du 31.03.1853 à Louise Colet).

Ce type de relation (il fut effectivement très important dans sa vie – j’y reviendrai) peut concerner le groupe à la condition que son homogénéité lui confère ce statut individuel – et surtout s’il ne correspond pas aux normes bourgeoises de l’ordre : « Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement des Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir  de la foule en leur donnant quelques sous (…) Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine que l’on porte au Bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire un bâton. » (à George Sand, le 12. 06.1867)

Il est donc absolument sourd et aveugle au programme politique et social de la Commune (organisation du pouvoir, emploi des enfants, conditions de travail, égalité homme/femme, etc.). L’idée même de plan social ne peut être qu’un non-sens puisque prétendre agir sur les masses est un leurre.

Il ne retient donc que les démesures et les excès qui le mettent hors de lui.

 «  Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaine au cou, en simples forçats, écrit-il à George Sand, en octobre 1871, alors que les tribunaux spéciaux sont en train de juger les Communards. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés et pont pour ceux qu’ils ont mordus. Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi), si infime qu’il soit, a droit à une voix, la sienne. Mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset. L’argent, l’esprit et la race même doivent être comptés, bref toutes les forces. Or, jusqu’à présent, je n’en vois qu’une : le nombre. »

George Sand elle-même, traumatisée après l’exécution par leurs propres troupes, le 18 mars, des  généraux Leconte et Thomas (ils avaient été chargés de récupérer les canons) avait réagi sans nuances : « C’est une émeute de fous et d’imbéciles mêlés de bandits. » note-t-elle dans son Agenda de mars 1871.

Le poète Théophile Gautier, ami de Flaubert, tient, dans Tableaux du siège, Paris, 1870-1871 le même discours : « Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d’épais barreaux où l’on parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n’a pu apprivoiser, ceux qui aiment le sang, ceux que l’incendie amuse comme un feu d’artifice, ceux que le vol délecte, ceux pour qui l’attentat à la pudeur représente l’amour, tous les monstres du cœur, tous les difformes de l’âme ; population immonde, inconnue au jour, et qui grouille sinistrement dans les profondeurs souterraines. Un jour, il advient ceci, que le belluaire distrait oublie ses clefs aux portes de la ménagerie, et les animaux féroces se répandent pas la ville épouvantée, avec des hurlements sauvages. Des cages ouvertes s’élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune. »

Le seul écrivain important (Jules Vallès était, lui, engagé dans la Commune) qui ait porté un regard différent est Victor Hugo dont la philosophie politique évolua de la droite conservatrice  jusqu’à une gauche  chrétienne et sociale. Minoritaire à l’Assemblée Nationale dominée par la droite conservatrice, il n’accepta pas les conditions du traité de paix proposées pas Thiers et  démissionna. S’il ne s’associa à la Commune, ce fut essentiellement à cause du contexte : « Le droit de Paris de se proclamer Commune est incontestable. Mais à côté du droit, il y a l’opportunité (…) Faire un conflit à pareille heure ! La guerre civile après la guerre étrangère ! Ne pas même attendre que les ennemis soient partis ! Le moment choisi est épouvantable. Mais ce moment a-t-il été choisi ? Choisi par qui ? Qui a fait le 18 mars ? » (lettre à Auguste Vacquerie – le père de son gendre – le 28. 04.1871) 

S’il réprouva les violences de la Commune (il défendait le point de vue d’une mainmise de quelques extrémistes responsables des excès), il réprouva de la même façon la brutalité de la répression versaillaise et accueillit à Bruxelles, où il se trouvait en ce printemps 1871, les Communards qui avaient réussi à s’enfuir. Cette empathie qui lui valut d’être expulsé suscita de fortes réprobations  non seulement de la part de certains de ses collègues…

–  « Hugo est tout à fait toqué. Il publie des choses insensées » note George Sand dans son agenda de mars, et à la nouvelle de son expulsion de Belgique,  ajoute : « Il a perdu une belle occasion de se taire. »

– « Il s’appelle M. Victor Hugo. Jusqu’ici on le croyait français […]. On le croyait- et il ne l’est plus (…). Le livre de Monsieur Hugo [ il s’agit de L’Année terrible que V. Hugo publia en 1872] n’est qu’une élégie enflammée, violente, hypocrite et comminatoire sur les malheurs et les punitions de la Commune. De ses crimes, rien ! (…) Vous pouvez renoncer à la langue française qui ne s’en plaindra pas ; car depuis longtemps vous l’avez assez éreintée. Écrivez votre prochain livre en allemand ! » (Barbey-d’Aurevilly – Un poète prussien (13 mai 1872) –  Dernières polémiques.)

… mais, on s’en doute, de la presse conservatrice ; ainsi,  Charles Lapierre, directeur du Nouvelliste de Rouen : «  Un homme que la France a cru pendant quelque temps pouvoir compter parmi ses plus puissants génies et qui a eu le talent de se faire beaucoup de mille livres de rentes avec des phrases sonores et des antithèses énormes, un pitre-poète, tour à tour chantre de la monarchie, du bonapartisme et de la République – vous avez nommé Victor Hugo – vient de dire son mot sur l’épouvantable drame auquel nous assistons. Ce produit d’un cerveau ardemment ramolli ou détraqué est intitulé : Paris et la France. »

Flaubert répondit au journaliste, le 27 mai 1871, alors que se terminait « la semaine sanglante » (répression brutale des Versaillais) : «  Votre feuille me  paraît être « sur une pente » et elle la descend même si vite que votre numéro de ce matin m’a scandalisé. Le paragraphe sur Hugo dépasse toute mesure. (… ) Je suis épouvanté par la Réaction qui s’avance. (…) Comme vieux romantique, votre journal de ce matin m’a indigné. La sottise du père Hugo me fait assez de peine sans qu’on l’insulte dans son génie. (…) Adieu, ou plutôt à bientôt. Le fiel m’étouffe et le chagrin me ronge. »

Il distinguait, dans la personne de Victor Hugo (qui l’invita souvent chez lui), le « brave homme » qu’il aimait rencontrer seul à seul, de l’engagé qui se manifestait en présence de tiers et qui l’horripilait, dans l’œuvre, la force du génie (La Légende des siècles, notamment) de la « balourdise » de l’humaniste (il détestait Les Misérables) et ne supporta pas la hargne réductrice de ses adversaires politiques et littéraires.

La Commune, ses violences, son écrasement et le triomphe de la bourgeoisie qui suivit, le plongèrent tour à tour dans des fureurs qui  soulignent l’importance des contradictions entre sa situation de (petit) rentier et d’écrivain aspirant à l’art de l’inutile.

(à suivre)

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