Aidé par les Hécatoncheires [= cent (hécatombe) bras, mains (chirurgie, chiromancie], trois Géants – « bons » enfants de Gaia et Ouranos – (Gyès = la partie de la charrue à laquelle est fixée le soc, Cottos = le nom d’un poisson à grosse tête et Briaré = fort)), Zeus a chassé du ciel les Titans – « mauvais « enfants de Gaia et Ouranos – désormais enfermés dans une jarre au fin fond des Enfers, au lieu appelé Tartare qu’Hésiode situe de la manière suivante – je traduis au plus près pour rendre compte de ce qu’entendaient ses auditeurs : « Pendant neuf nuits et neuf jours une enclume d’airain tombant du ciel, le dixième jour atteindrait la terre ; de même, pendant neuf nuits et neuf jours une enclume d’airain tombant de la terre, le dixième jour atteindrait le Tartare.» Autrement dit, le poids d’un connu tangible rassurant par sa densité pour signifier la distance inimaginable d’un inconnaissable effrayant par son immatérialité.
Ce lieu de terreur est l’objet d’ajouts importants (auteurs inconnus) au texte d’Hésiode, un problème qui n’en est un que si – pour ce qui concerne le récit – on considère déterminante la seule personne de l’auteur. Comme il s’agit non d’histoire mais d’une histoire, autrement dit d’un conte censé construire une architecture appropriée aux croyances, il importe finalement peu que d’autres aient ajouté telle ou telle précision, dans la mesure où ces ajouts ne touchent pas au discours : ils fournissent des éléments de fantasmes à l’effroi associé à la mort, à savoir ce qui constitue les Enfers : Ténèbres, Nuit, Hadès, Perséphone, le chien terrible qui interdit toute sortie, Styx, le fleuve qui remonte vers sa source..
Un de ces ajouts concerne un dernier enfant de Gaia que Zeus doit encore affronter avant de coucher successivement avec six déesses et d’épouser la septième : il s’agit de Typhôeus, ou Typhon, père des vents dévastateurs, que nous avons adopté pour décrire un phénomène atmosphérique extrême.
Autrement dit, ce qui, naturellement, met en danger la vie des hommes vient des deux puissances premières (Gaia et Ouranos, l’une tangible, l’une et l’autre visibles) émettrices de puissantes forces opposées, également visibles par leurs effets (Titans <> Hécatoncheires = les amas de rochers – Typhon ). Celle qui est au-dessus sera le réceptacle des dieux du ciel, celle qui est au-dessous celui, profondément enfoui, des dieux de la mort.
Avant de raconter la procréation de Zeus, Hésiode explique ainsi la stabilité du monde : « Et donc, après que les dieux bienheureux eurent achevé leur combat fatigant, qu’ils eurent résolu par la force le conflit d’autorité avec les Titans, alors, ils pressèrent de devenir roi et d’être maître des immortels, sur les conseils avisés de Gaia, l’Olympien Zeus qui voit au loin ; et celui-ci leur partagea les charges (= postes)» (881>885) – la précision « sur les conseils avisés de Gaia » qui n’est pas indispensable au récit rappelle aux auditeurs l’importance de la puissance première avec laquelle les hommes ont un contact physique et dont ils tirent leur subsistance.
Zeus va prendre ensuite comme « compagne de couche » ou « emmener dans son lit » [le traducteur d’EBL, celui qui a traduit, parfois trahit, Œdipe Roi de Sophocle, lui fait « épouser » ou « aimer » les six déesses sans doute pour ne pas choquer son lecteur de 1928] six déesses, personnifications des caractéristiques de l’être humain et de la vie humaine, avant d’épouser la septième (886>923)
– Mètis, (fille d’Océan et Téthys, fille d’Ouranos et Gaia) déesse de la « prudence » (dans le sens de sagesse, mesure) que, sur les conseils de Gaia et Ouranos, Zeus avale au moment où elle va donner naissance à Tritogeneia, épithète d’Athéna qu’Hésiode ne nomme pas ainsi– elle sortira armée de la tête de Zeus (= puissance de l’esprit et du corps).
– Thémis (fille d’Ouranos et Gaia), déesse de la justice qui préside à l’ordre établi, mère des Heures, de l’Ordre, de la Justice, de la Paix et des trois Moires (Parques) Clotho (la fileuse), Lachésis (qui tire au sort) et Atropos (l’inflexible) personnifiant le cours de la vie interrompu par la mort.
– Eurynomé (fille d’Océan et Téthys, comme Métis) mères des Charites (Grâces), personnification du charme et de la beauté
– Dèmèter (Cérès), qui fait pousser sur la terre pendant la moitié de l’année quand sa fille Perséphone (Coré) est auprès d’elle et s’interrompt pendant l’autre moitié quand elle est avec Hadès (dieu des Enfers) qui l’a enlevée avec l’accord de Zeus.
– Mnémosunè (Mnémosyne), mère des 9 Muses « aux bandeaux d’or auxquels plaisent les festins et le charme du chant. » (916,917)
– Lèto (Latone), fille du Titan Cœos et de la Titanide Phœbè, mère d’Apollon (ce qui est solaire) et Artémis (vierge, et chasseresse redoutable pour ceux qui ne respectent pas ce qu’elle personnifie).
– Hèra, enfin, qui est l’épouse : elle est fille de Cronos et de Rhéa tous deux enfants de Gaia et Ouranos et aussi géniteurs de Zeus qui épouse donc sa sœur. Du couple Zeus-Hèra naissent Hèbè (la jeunesse), Arès (la guerre) et Eileithyia, la déesse de l’accouchement.
L’essentiel est donc en place, constitué par l’imbrication créatrice des forces premières qui ne sont pas chargées de significations incestueuses parce qu’elles se situent en amont de la sphère des références humaines qui vont prendre effet après, c’est-à-dire au moment où Zeus devenu époux, va jeter des yeux d’adultère masculin sur des supposées mortelles, donc susciter la jalousie d’Hèra, épouse trompée.
Hésiode conclut sa Théogonie par « Salut à vous qui avez vos demeures sur l’Olympe, aux îles et aux terres fermes et à la haute mer salée à l’intérieur. »(964)
Est-ce que l’auditeur du 7ème siècle se disait que si l’aède n’employait plus le nom « dieux », c’était pour l’inviter à réaliser que ce qu’il avait chanté n’était qu’un conte ?
Les ajouts incomplets qui suivent cet étrange salut racontent les relations amoureuses d’Immortelles avec des mortels qui ont produit des « enfants tout à fait semblables aux dieux. » (968)
Nous retrouverons Hésiode avec Les Travaux et les Jours.