La manière dont Sophocle fait parler Ismène dans cette scène d’exposition est aussi une indication de ce qu’incarnera le personnage : à la fois un archétype et un faire-valoir pour le personnage d’opposition que représente Antigone.
Je pense à la première scène de Dom Juan où Molière fait jouer à Gusman, le valet d’Elvire, le rôle du gentil naïf et niais pour mettre en valeur factice Sganarelle, le valet de Dom Juan.
Antigone confie à Ismène qui vient de lui révéler son ignorance du malheur à venir : « Je le savais bien, et c’est pour cela que je t’ai emmenée au-delà des portes de la maison, afin que tu sois seule à entendre. » (20)
Ismène demande alors – littéralement : « Qu’est-ce que c’est ? Tu es manifestement pourpre relativement à un propos » [ = « Il est manifeste qu’un propos te préoccupe » ] (21)
Son absence de réaction émotionnelle et la platitude décalée de sa question en regard de la forte perturbation qu’elle constate n’ont pas de signification ni de réalité psychologiques : Sophocle met face à face pour un dialogue de sourds deux personnages qui ne diffèrent pas par un quelconque « caractère » (sans rapport avec la problématique de la tragédie), mais sont une double personnification théâtrale de deux structures sociales féminines antagonistes construites sur des critères dont le personnage de Créon servira à montrer qu’ils ne fonctionnent plus. Autrement dit, une démarche dialectique.
Antigone révèle la cause de son grand trouble : Créon a décidé qu’Étéocle sera enterré et que Polynice restera, sans lamentations ni sépulture, livré « aux oiseaux* cherchant des yeux un trésor de douceur en vue du plaisir de la nourriture ». (29, 30).
L’expression poétique, comme déplacée dans ce contexte dramatique, vise à susciter par le contraste d’images une répulsion en même temps qu’elle souligne la dimension sacrilège de la décision, *oiônois (datif pluriel de oiônos)désignant aussi bien des oiseaux de proie que des indicateurs de présage.
Antigone qu’il faut imaginer toujours « pourpre » continue ainsi : « Telles sont les choses que, dit-on, le bon (agathon) Créon, à toi et à moi, oui, à moi ! a fait proclamer. » (31)
Dans la bouche d’Antigone, « le bon Créon » [agathos constitue avec kalos (beau) le modèle grec d’harmonie humaine] ne peut être qu’une antiphrase que Mazon et Biberfeld n’ont apparemment pas comprise en traduisant « le noble Créon », noble n’offrant pas cette possibilité sémantique d’ironie. Ce « détail » participe de l’idéalisation de la Grèce antique, Athènes en particulier, qui tend à faire de l’histoire et de la littérature grecques une épopée : quoi qu’il fasse, Créon est « noble » comme le sont les héros de l’Iliade ou, si l’on veut, comme est preux le Roland de la Chanson de Roland. [Dans Œdipe Roi, Mazon traduisait « puissant (anax) Tirésias » par « Sire Tirésias », autre renvoi à l’épopée qu’est souvent le conte pour enfants.]
La précision d’insistance « oui, à moi ! » – rien ne vient la justifier – a pour fonction de souligner encore la spécificité du personnage d’Antigone que confirme la nature du problème qu’elle soumet à sa sœur : après lui avoir précisé le châtiment annoncé pour qui passera outre l’interdiction [ « Une lapidation par le peuple à l’intérieur de la cité » (36). On verra à la fin de la pièce l’objet de cette indication théâtrale dont Mazon – décidément… – donne une explication dénuée de sens], elle la confronte à cette alternative : « Ainsi, tu sais ce qu’il en est, et tu vas vite montrer soit que tu es née* avec les dispositions de naissance noble soit que tu née de parents de noble race avec des dispositions mauvaises. » (38)
C’est une phrase importante : le parfait (« pephukas ») du verbe phuein* qui a le sens de « être né avec telle qualité ou disposition, pose la question d’un « état » qu’évacue Mazon (comme Leconte de Lisle) quand, à la réponse d’impuissance d’Ismène [« Mais, ô impétueuse, les choses en étant là, moi, que je délie ou que je lie (= quoi que je fasse, dans un sens ou dans un autre), qu’ajouterai-je de plus ? » – 39,40], il fait dire à Antigone : « Vois si tu veux lutter et agir avec moi » alors que la phrase de Sophocle « Examine si tu t’associeras à ma peine et si tu agiras avec moi » (41) ne dit rien d’un vouloir explicite. [Biberfeld, lui, va plus loin : « Essaie au moins de partager mes peines et de m’aider », un contresens]
Même type de problème avec la réaction d’Ismène : « Quelle est la nature de ton entreprise audacieuse ? Enfin à quelle pensée en es-tu ? » [=À quoi penses-tu ?]
Leconte : Que médites-tu ? Quelle est ta pensée ?
Mazon : Hélas, ( ?) quelle aventure ! ( ?) à quoi vas-tu penser ?
Biberfeld : Dans quoi tu veux nous ( ?) entraîner ? Qu’as-tu en tête ?
Les deux derniers ajoutent ce qui leur paraît devoir être la réaction « normale » selon ce qu’ils pensent être les canons psychologiques « normaux » : pour Mazon, Ismène ne peut être qu’épouvantée par une aventure… dont elle ne connaît pas encore l’objet – d’où sa question – et pour Biberfeld Antigone ne peut pas ne pas vouloir entraîner sa sœur.
Antigone précise ce qu’elle a dans la tête, à savoir : « Si tu enlèveras le mort [Polynice] avec cette main-ci. » (43)
La question suivante d’Ismène permet de comprendre de quelle main il s’agit : « Est-ce que tu as dans l’esprit de lui rendre les honneurs funèbres alors que c’est interdit à la cité ? » (44)
Ce que dit alors Antigone « Oui, c’est mon frère et c’est le tien, que tu le veuilles ou non. » (45) ouvre le dialogue de sourds en même temps que se révèle la problématique de la pièce.