Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (8)

Même si cela va de soi, il n’est pas inutile de rappeler pour la lecture des deux mythes (Prométhée et les races), que le récit d’Hésiode n’est pas celui d’événements réels, mais un discours sur le réel humain : comme le dit P. Klee de la peinture, il « rend visible ».

La problématique d’Eris (discorde) est illustrée dans le récit par la décision des dieux de « cacher le moyen de vie pour les êtres humains* » (42), le jour où Prométhée a piégé Zeus – conscient du piège – qui a choisi le brillant des os entourés de la graisse du bœuf plutôt que la peau sous laquelle était dissimulée la chair. (cf. article 3). Le moyen de vie, c’est le feu, plus précisément le feu provisoire (la foudre) que Zeus décide de ne plus envoyer. Ce que va apporter Prométhée aux hommes en le trompant une nouvelle fois, ce n’est pas le feu proprement dit, mais le feu maîtrisé. Zeus punira les hommes en leur envoyant Pandora.

Ce que dit cette histoire et le rapport avec l’objet du poème seront précisés après le récit,  à partir du vers 90.

Voici le discours que Zeus adresse à Prométhée après le vol du feu : «Fils de Japet, connaissant les pensées au sujet de tout, tu te réjouis ayant dérobé le feu et ayant trompé mon esprit, un grand malheur pour toi et pour les mâles** qui vont être ; car, en échange du feu, moi je vais leur donner un mal, par lequel tous seront charmés, entourant d’affection le mal dans le fond de leur cœur. » (54>58)

* et ** : le grec emploie anthropos ( > anthropologie, misanthrope) pour désigner l’être humain en général (42) et anèr [radical andr –  > andropause,  André(e)] pour désigner le mâle (58) (<> gunè, radical gunaik : femme > gynécologie) : les dieux ont donc caché le moyen de vivre pour les êtres humains (mâles et femelles) et c’est aux hommes mâles à venir qu’est envoyé le mal qu’ils chériront, à savoir la femme.

On trouve la même genre d’histoire dans la Genèse (BibleAncien Testament) : le 6ème jour « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » Après leur avoir ordonné de se reproduire, il crée la femme à partir d’une côte de l’homme, et l’un et l’autre sont alors nus sans éprouver de honte. C’est à partir de la transgression de l’interdit  (manger le fruit de l’arbre de la connaissance) initiée par la femme séduite par le serpent que tout bascule.

Ces deux récits (Hésiode et Bible) ont pour objet la question de la sexualité humaine, du désir spécifique qui distingue l’être humain de l’animal, d’où l’apparente incohérence chronologique : homme/femme confondus avant le désir sexuel pour la seule reproduction « animale », distincts quand il se manifeste dans le cadre de la connaissance.

Dans le poème d’Hésiode comme dans la Genèse  (les deux textes sont écrits à la même époque), la femme (en tant que désir sexuel)  est le mal par lequel s’expliquent les difficultés de la vie.

Près de trois siècles plus tard, Eschyle reprendra le mythe de Prométhée dans une trilogie dont n’est conservée que la première pièce, Prométhée enchaîné.

La tragédie qui se déroule chez les dieux commence par un dialogue entre Kratos (Pouvoir) et Héphaïstos (le dieu forgeron, dit le « boiteux ») au cours duquel il s’adresse à Prométhée qu’il doit enchaîner à un rocher : « Voici le fruit que tu as recueilli de ton amour des hommes ; car en tant que dieu que ne fait pas trembler le ressentiment des dieux, tu as fait cadeau aux hommes d’une estime d’eux-mêmes au-delà du droit [ qui régit le rapport immortels-mortels.] »(28,29,30)

Eschyle va en préciser le contenu dans un dialogue entre le Coryphée (chef du chœur) et Prométhée qui lui a révélé (232,233) s’être opposé à Zeus qui voulait anéantir les hommes pour créer une race nouvelle :

Prométhée :  J’ai fait en sorte que les mortels s’abstiennent de prévoir un destin funeste.

Le Coryphée : Quel type de remède as-tu trouvé contre ce mal ?

Prométhée :  J’ai établi chez eux les espoirs obscurs.

Le Coryphée : C’est un grand service que tu as rendu aux mortels.

Prométhée : Et je leur ai fait présent du feu.  (248,252)

Même si Hésiode ne développe pas le mythe comme Eschyle (« le feu permettra d’apprendre de nombreuses techniques » 254), Prométhée est la figure de l’homme dans son double rapport de maîtrise du monde et de sa propre destinée.

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