Entre la sortie du garde et son retour, le Chœur chante et danse deux ensembles composés d’une strophe (il va d’un côté) et d’une antistrophe (puis de l’autre) sur le thème des limites de la puissance de l’homme [« Il existe beaucoup de choses étonnantes* mais rien n’est plus étonnant que l’être humain. » (332)] : s’il est capable de traverser la mer, de « fatiguer Gaia » par la charrue, de capturer les oiseaux, les bêtes de terre et de mer, de dompter le cheval et le taureau, s’il sait se protéger du froid et de la pluie, il ne peut échapper à Hadès (la divinité de l’en-dessous = la mort), et la science qu’il a acquise le conduit à « aller tantôt vers le mal tantôt vers le bien. » (334 > 366)
* L’adjectif deinos (du verbe deidein = craindre) signifie : qui inspire la crainte, l’étonnement, terrible, effrayant (> dinosaure : lézard effrayant), extraordinaire, étrange. P. Mazon traduit en ajoutant une connotation (chrétienne ?) inadéquate – « Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme » – puisque le Chœur insiste sur l’impuissance de l’homme face à la mort et sur ses errements, notamment quand il est un homme politique : « Mêlant les lois de la terre et la justice des dieux auxquels il a prêté serment, il occupe le plus haut rang dans la cité ; en est exclu celui avec lequel est le « non-beau »*, pour le plaisir de l’audace ; pour moi, qu’il ne s’asseye pas au même foyer et qu’il n’ait pas des sentiments partagés [qu’il ne soit pas mon ami ] celui qui agit ainsi. » (367 > 375)
*P. Mazon traduit « celui qui laisse le crime le contaminer » alors que Sophocle vise plutôt une manière d’être : l’expression qui associe kalos (beau) et agathos (bon) pour une harmonie du corps et de l’esprit n’a pas d’équivalent chez nous. Kalos, ici au neutre, construit avec l’article et la négation intercalée (to mè kalov), ne peut pas être traduit autrement que de manière littérale (« le non-beau »), sauf à perdre la signification qu’il a pour les Grecs. L’idée est que « le plaisir de l’audace » (dans le sens d’impudence) est antinomique de kalos qui renvoie à une éthique.
Le sens du message envoyé est apparemment clair : en refusant à Polynice l’entrée chez Hadès, donc en séparant la loi terrestre de la justice divine qui ne peut pas être rendue à l’âme du mort puisqu’il n’a pas eu accès au monde de l’en-dessous, Créon – avec qui est le « to mè kalon » – est exclu de la cité.
Seulement, les spectateurs n’ont pas oublié que ceux qui envoient ce message (le Chœur et le Coryphée) n’ont pas fait preuve de la même clarté quand ils étaient en face de Créon… qui n’est pas là et qu’ils ne nomment pas dans une phrase qui pourrait avoir la résonance d’une vérité générale : « celui avec qui…» est un pronom relatif indéfini et il peut donc désigner n’importe qui. J’ajoute que la négation mè a une valeur subjective.
C’est une nouvelle illustration de l’ambiguïté à laquelle est confronté le spectateur depuis le début, ambiguïté liée au changement de paradigme indiqué par la décision de Créon, et que Sophocle constituera à la fin en dialectique.
Reste à savoir ce que vaut l’explication psychologique proposée par le Chœur du « plaisir de l’audace », une perversion qui aurait motivé l’interdiction d’enterrer Polynice. Est-ce qu’elle est celle de Sophocle (discours) ou celle du Chœur (récit) ?
C’est alors que Le Coryphée annonce avec grande stupeur l’entrée d’Antigone amenée par Le Garde.
– « Ô infortunée enfant de l’infortuné Œdipe, que se passe-t-il ? Non ! C’est toi qui a désobéi aux ordonnances royales par un acte de folie et qu’on a arrêtée ? »
Le Garde : « Oui, c’est elle qui a commis l’acte. Nous l’avons prise alors qu’elle rendait les honneurs funèbres. Mais où est Créon ? » (379 > 385)
Créon sort alors du palais et Sophocle va écrire un second dialogue décalé avant le retour à la tragédie.