Sophocle : Antigone (13)

Ce que répond Créon à la réaction du Coryphée (article précédent) est une nouvelle expression du contradictoire dialectique que construit Sophocle : « Elle savait parfaitement qu’elle était insolente en outrepassant les lois établies, : la seconde insolence, après qu’elle a agi, c’est de s’en vanter et d’en pleurer de rire.  Désormais, moi je ne suis plus un homme (anèr = mâle), c’est elle qui est un homme, si pour cela le pouvoir lui échoit impunément. » (480 > 485)

Ce discours est en effet d’une nature autre que celui par lequel il expliquait sa décision. Ici, ce n’est plus le roi qui parle, mais le « mâle » qui est sinon la négation du moins l’appauvrissement considérable de l’homme politique, d’autant plus que le portrait qu’il peint d’Antigone est une construction de type « hystérique » puisqu’il ne correspond en rien à la femme qu’ont vue et entendue les spectateurs (elle ne se vante pas, ne rit pas, n’agit pas par provocation ni intérêt personnel), et qu’il pervertit la « philia » qu’elle incarne dans un projet non de vie mais de mort [ « Eh bien ! qu’elle soit de ma sœur  [Jocaste] ou  plus proche  de nous par le sang que quiconque se réclame du Zeus protecteur de notre maison,  il faut que, bien qu’elle soit du même sang, qu’elle n’échappe pas à la mort la plus funeste »],  en associant dans le fantasme du complot, cette fois familial, sa sœur Ismène  : « Celle-là aussi, je l’accuse donc également d’avoir décidé la sépulture. » (486 > 490)

Sophocle enferme donc Créon dans une double contradiction : l’approbation qu’on imagine spontanée du spectateur-mâle athénien au virilisme de Créon (andrisme n’existe pas) se heurte à l’« hystérie » qui contraste avec la gravité « masculine » d’Antigone, et l’ensemble s’oppose au premier discours du chef patriote que déstabilise encore cet échange :

Antigone : Veux-tu quelque chose de plus que me tuer, maintenant que tu me tiens ?

Créon : Moi, rien. Si j’ai ta mort, j’ai absolument tout. (497,498)

Cette réponse qui fait de la mort d’Antigone une affaire personnelle, descend Créon sous la barre du tragique – on est dans la politique ordinaire – que Sophocle rétablit par la question du langage qu’il fait poser par Antigone :  « Alors, pourquoi diffères-tu ? Comme rien de tes paroles ne m’est agréable, je souhaite que rien ne le soit jamais. De même les miennes n’ont pas été pas de nature à te plaire. » (499 >501)

Le tragique est bien une incompréhension (de la mort), illustrée ici par le scénario de l’interdit  : Antigone explique qu’ il n’y a pas « de gloire plus glorieuse » que d’avoir donné un tombeau à son frère et que  « ceux-ci » (504) applaudiraient [le pronom désigne le Chœur, le Coryphée], s’ils n’étaient pas sous l’emprise de la peur que crée « la tyrannie qui se plaît et s’autorise à faire et dire ce qu’elle veut. » (505 > 507)

Le critère de distinction (bon/ mauvais) entre les deux frères que rappelle Créon ne tient pas pour Antigone pour cause de « philia » dont Sophocle souligne la spécificité dans cette fin de dialogue :

Antigone : C’est de manière égale [pour l’un et l’autre frères] qu’Hadès désire ces usages [rites funéraires].

Créon : Mais le noble n’obtient pas en partage le même sort que le mauvais.

Antigone : Qui sait si, en-dessous, [chez Hadès] existent ces puretés ?

Créon : En vérité, jamais l’ennemi,  quand il est mort, n’est un ami.

Antigone : En vérité, je suis née non pour haïr également [mes deux frères] (sunechtein), mais pour partager avec eux le lien de philia (sumphilein) * » (519 > 523)

*P. Mazon traduit « Je suis de ceux qui aiment, non de ceux qui haïssent », Leconte de Lisle : « Je suis née non pour une haine mutuelle, mais pour un mutuel amour », Biberfeld « Je ne suis pas faite pour haïr, mais pour aimer », c’est-à-dire trois contresens « chrétiens »  : philein,  philia n’ont rien à voir avec aimer et amour dans le sens de la sexualité (erân / eros) ou de l’affection (agapân /agapè) mais avec le lien familial, le lien du sang. Je préfère la traduction « lien familial » qui rend compte du sens qu’avait le mot pour les Grecs et que notre verbe aimer ne peut rendre.

Créon : Eh bien, si tu dois privilégier ce lien, va en dessous [chez Hadès] pour le partager avec eux.  Moi vivant, ce n’est pas une femme qui commandera. » (524, 525)

La confusion entre la question du lien familial et celle de la prééminence de l’homme contribue au malaise que crée la faiblesse de celui qui détient le pouvoir et que Sophocle va accentuer encore par l’intervention d’Ismène.

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