Hésiode : Théogonie – Les Travaux et les Jours (10)

Pandora a donc ouvert la jarre et les maux se sont échappés. Seul n’a pu sortir Elpis (= Espoir)parce qu’elle a remis le couvercle « par la volonté de Zeus qui tient l’égide [bouclier qui a protégé le dieu dans sa lutte contre les Titans, et devenu ensuite marque de la puissance divine],  assembleur de nuages » (99)

Désormais « La terre et la mer sont pleines de maux, les maladies vont et viennent chez les êtres humains , certaines le jour, certaines la nuit, apportant des maux aux mortels en silence parce que le sage Zeus les a privées de voix. Ainsi il n’est pas possible d’une manière quelconque de chercher à éviter la manière de voir* de Zeus. » (101>105)

*Noos indique la manière de penser, l’intelligence, le bon sens, la sagesse.

D’une manière générale, les dieux – Zeus en particulier – sont toujours associés non au bonheur mais au malheur des hommes. Que dire de l’association entre le « sage Zeus » et le caractère silencieux, donc insidieux des maladies ? Comme le Dieu de l’Ancien Testament de la Bible, les divinités du panthéon grec sont perçues essentiellement comme des forces punitives qu’il faut tenter d’amadouer, sans illusions.

[Eschyle, dans son Prométhée enchaîné fera dire au personnage qui est lui-même un dieu : « « Regardez-moi, dieu enchaîné misérable, l’ennemi de Zeus, celui [moi] qui en est venu au point d’être haï par tous les dieux qui entrent dans la demeure de Zeus, à cause de son amour excessif des mortels. » (119>123) / « Pour dire les choses simplement, je hais tous les dieux qui sont heureux de me faire souffrir injustement. » (975, 976)]

Après le constat de fatalité (impossibilité d’échapper au noos de Zeus – cf. « si Dieu le veut »), Hésiode annonce à son frère Persès « Si tu le veux, moi, je vais exposer sommairement un second discours, bien et avec habileté ; toi, mets-le toi dans l’esprit. » (106, 107) Il y a, intercalé, cet ajout anonyme : « Les dieux et les hommes mortels viennent du même endroit. » (108)

Le second récit est celui du mythe des races qui a donné lieu à des interprétations contradictoires. Par exemple la controverse entre J. Defradas (1911-1974), professeur agrégé de lettres classiques à l’université de Lille, et J-P Vernant (1914-2007), directeur d’études à l’École pratique des hautes études puis professeur au Collège de France, et dont rend compte le premier tome de son livre « Mythe et pensée chez les Grecs » ( p. 42…)

Hésiode raconte que les races d’hommes mortels créées par « les Immortels habitant l’Olympe » (109,110) sont au nombre de cinq ; les races d’or, d’argent, de bronze, des héros, enfin la race de fer, la sienne, dont il dit : « Plût aux dieux que je ne sois plus avec les hommes de la cinquième, mais que je sois mort avant ou que je sois né plus tard. » (174,175)

La controverse entre les deux hommes portait sur la manière de lire ces cinq races, le premier reprochant au second « la substitution d’un schéma structural à un schéma chronologique », autrement dit la thèse selon laquelle « le mythe n’exprimerait pas une idée de décadence dans le temps. » (p.42,43)

Comme ces races n’existent que dans le conte, qu’il ne s’agit pas d’histoire mais d’histoires, il s’agit donc de savoir ce qu’elles représentent, non dans une chronologie temporelle événementielle – de ce point de vue la critique de J. Defradas n’est pas vraiment fondée – mais, selon J-P Vernant, dans le cadre de « certaines structures permanentes de la société humaine et du monde divin. » (p.21)

Je partage ce point de vue avec la réserve qu’il n’aborde pas la question ontologique, à savoir l’hypothèse que ces cinq races pourraient être l’expression de certaines des strates permanentes qui composent l’être humain et dont l’émergence dominante de l’une ou l’autre est à considérer dans le rapport entre le temps de l’individu et celui de la société où il vit.

Le récit, faut-il le rappeler, est chanté devant un public qui croit à l’existence des dieux de l’Olympe, dans un temps où la distinction entre religieux et profane n’existe pas.

Donc, cinq races.

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