Gustave Flaubert (15)

Le chemin d’identification de ce « rien » que Flaubert présente comme l’objet (énigmatique) de l’œuvre littéraire idéale, passe par la double expérimentation, inconsciente puis consciente, qu’il fit de sa mort, puis de celles de sa sœur, de ses amis Alfred Le Poittevin et Louis Bouilhet, de son oncle, le « père Parain » et, dans un autre registre, de celle de sa mère.

L’anxiété ne put pas ne pas se manifester dans le regard et le « discours » de son père et de sa mère pendant les premiers mois de sa vie. Comment imaginer que les morts successives de leurs trois enfants nés après leur premier fils Achille (une fille morte à un an, – Caroline, prénom dont hériteront la sœur cadette de Gustave puis sa propre fille – et deux garçons qui mourront l’un à un an, l’autre à trois ans) n’aient pas eu d’incidence sur leur rapport avec ce second garçon ?

Gustave commence sa correspondance dès neuf ans et il écrit principalement à son ami Ernest Chevalier à qui il propose une association – son orthographe n’est pas encore au point : « Si tu veux nous associers  pour écrire moi, j’écrirait des comédies et toi tu écriras tes rêves, et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours de bêtises, je les écrirait » (31.12.1830) et jusqu’à l’âge de treize ans, il termine ses lettres, par  » ami jusqua la mort / bonne santé ton ami pour la vie / Adieu mon meilleur ami jusqu’à la mort non de Dieu / Ton intrépide sale et cochon ami jusqu’à la mort« , et ainsi de suite.

En février 1836 – il a 15 ans – il écrit un conte intitulé Un parfum à sentir qu’il préface ainsi : « Je demanderai aux généreux philanthropes, qui n’ont d’autres preuves du progrès intellectuel que les chemins de fer et les écoles primaires, je leur demanderai, à ces heureux savants, s’ils ont lu mon conte, quel remède ils apporteraient aux maux que je leur ai montrés. Rien, n’est-ce pas ?et s’ils trouvaient le mot, ils diraient « anagkè » [= la nécessité – il écrit le mot en grec]. La faute, c’est à cette divinité sombre et mystérieuse qui, née avec l’homme, subsiste encore après son néant, qui s’aposta à la face de tous les siècles et de tous les empires, et qui rit dans sa férocité en voyant la philosophie et les hommes se tordre dans leurs sophismes pour nier son existence, tandis qu’elle les presse dans sa main de fer, comme un géant qui jongle avec des crânes desséchés. »

Et il conclut en s’adressant au lecteur : « Vous ne savez peut-être pas quel plaisir c’est : composer ! » Ecrire ! oh ! écrire, c’est s’emparer du monde de ses préjugés, de ses vertus et le résumer dans un livre ; c’est sentir sa pensée naître. »

Le second conte, intitulé La Femme du monde est composé de 25 versets dont voici les deux premiers « I – Tu ne me connais pas, frêle et chétive créature ; eh bien écoute.  II – Mon nom est maudit sur la terre ; pourtant le malheur, le désespoir, l’envie qui y dominent en tyran m’appellent souvent à leur secours ». Il se termine ainsi : « Maintenant, me reconnais-tu ? J’ai une tête de squelette, des mains de fer, et dans ces mains une faulx. On m’appelle LA MORT ! »

Dix ans plus tard, le 20.12. 1846, il vient d’avoir 35 ans, il écrit à Louise Colet : « Sous mon enveloppe de jeunesse, gît une vieillesse singulière. Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux au sortir du berceau, et si dégoûté du bonheur avant d’y avoir bu ? Tout ce qui est de la vie me répugne ; tout ce qui m’y entraîne et m’y plonge m’épouvante. Je voudrais n’être jamais né ou mourir. »

Le 1er janvier 1844, il subit une grave crise nerveuse dans une calèche sur la route de Pont-l’Evêque : « Tu as manqué, sans t’en douter, faire le deuil de l’honnête homme qui t’écrit ces lignes, écrit-il à Ernest Chevalier début février (…) J’ai failli aller voir Pluton [dieu des enfers] Rhadamanthe et Minos [deux des trois juges infernaux, Eaque est le troisième.] Je suis encore au lit, avec un séton [drain] dans le cou (…) J’ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire comme une attaque d’apoplexie en miniature, avec accompagnement de maux de nerfs (…) J’ai manqué péter dans les mains de ma famille (…) Je suis dans un foutu état ; à la moindre sensation, tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. »

Et, au même, le 9 février : « J’ai horriblement souffert, cher Ernest, depuis que tu ne m’as vu (…) Sais-tu jusqu’où doit aller ma tristesse, et comprends-tu que je vive… ? La pipe, oui la pipe, tu as bien lu, la pipe, cette vieille pipe : LA PIPE M’EST DEFENDUE !!! » [Il insiste souvent sur l’importance qu’ont pour lui la pipe et le tabac : « Ah ! quels vices j’aurais si je n’écrivais ! La pipe et la plume sont les deux sauvegardes de ma moralité, vertu qui se résout en fumée par les deux tubes. » (à Louise Colet – 15.08.1853)

Le détachement amusé (vrai ou joué) avec lequel il rend compte de cet épisode [Sartre l’explique comme le moyen trouvé pour rester à la maison et se consacrer à l’écriture] ne le quittera pas, du moins pour sa propre mort : dans les moments pénibles des maladies dont il souffrira, il parlera non de mourir mais de crever.

Caroline, de deux ans sa cadette, mourut le 23 mars 1846 quelques jours après avoir accouché de sa fille ; elle sera pour Gustave une sœur/fille de substitution.

« C’était hier, à onze heures, que nous l’avons enterrée, la pauvre fille, écrit-il à Maxime Du Camp, le 25 mars 1846. On lui avait mis sa robe de noce, avec des bouquets de roses, d’immortelles et de violettes. J’ai passé toute la nuit à la garder. Elle était droite, couchée sur son lit, dans cette chambre où tu l’as entendue faire de la musique. Elle paraissait bien plus grande et bien plus belle que vivante, avec ce long voile blanc qui lui descendait jusqu’aux pieds.  Le matin, quand tout a été fait, je lui ai donné un dernier baiser dans son cercueil. (…) La fosse était trop étroite, le cercueil n’a pas pu y entrer. On l’a secoué, tiré, tourné de toutes les façons ; on a pris un louchet, des leviers, et enfin un fossoyeur a marché dessus – c’était la place de la tête – pour le faire entrer. J’étais debout, à côté, mon chapeau à la main, je l’ai jeté par terre en criant. Je te dirai le reste de vive voix car j’écrirais trop mal tout cela. J’étais sec comme la pierre d’une tombe, mais horriblement irrité. »

Et à Louise Colet, huit mois plus tard : « Je lisais du Montaigne, et mes yeux allaient du livre au cadavre ; son mari [Emile Hamard qui ne s’en remettra pas] dormait et râlait ; le prêtre ronflait, et je me disais, en contemplant tout cela, que les formes passaient, que l’idée seule restait, et j’avais des tressaillements d’enthousiasme à des coins de phrases de l’écrivain. Puis j’ai songé qu’il passerait aussiIl gelait ; la fenêtre était ouverte, à cause de l’odeur, et de temps à autre, je me levais pour voir les étoiles, calmes, chatoyantes, radieuses, éternelles. Et quand elles pâliront à leur tour, me disais-je, quand elles enverront, comme la prunelle des agonisants, des lueurs pleines d’angoisses, tout sera dit ; et ce sera plus beau encore. Donc je me console près de tout en regardant les étoiles, et j’ai pour la vie une apathie si insurmontable que ça m’ennuie de manger, même quand j’ai faim. Il en est de même pour tout le reste. »

Alfred Le Poittevin, très investi dans la philosophie, en particulier l’Ethique de Spinoza, mourut à trente-deux ans, le 3 avril 1848.

 « Alfred est mort lundi soir, à minuit, écrit-il à Maxime Du Camp, le 7 avril. Je l’ai enterré hier et je suis revenu. Je l’ai gardé pendant deux nuits (la dernière nuit, entière), je l’ai enseveli dans on drap, je lui ai donné le baiser d’adieu et j’ai vu souder son cercueil. (…) En le gardant, je lisais Les Religions de l’antiquité de Creuzer [écrivain allemand, contemporain de Flaubert, qui les considère d’un point de vue symbolique et mythologique]. La fenêtre était ouverte, la nuit était superbe, on entendait des chants de coq et un papillon de nuit voltigeait autour des flambeaux. Jamais je n’oublierai tout cela, ni l’air de sa figure, ni, le premier soir, à minuit, le son éloigné d’un cor de chasse qui m’est arrivé à travers le bois. Le mercredi, j’ai été me promener tout l’après-midi avec une chienne qui m’a suivi sans que je l’aie appelée. Cette chienne l’avait pris en affection et l’accompagnait toujours quand il se promenait seul.  La nuit qui a précédé sa mort, elle a hurlé horriblement sans qu’on ait pu la faire taire. Je me suis assis sur la mousse à diverses places, j’ai fumé, j’ai regardé le ciel, je me suis couché derrière un tas de bourrées de genêts et j’ai dormi. La dernière nuit j’ai lu les Feuilles d’automne [recueil de poèmes publié en 1831 par V. Hugo]. Je tombais toujours sur les pièces qu’il aimait le mieux ou qui avaient trait pour moi aux choses présentes. (…) Quand le jour a paru, à quatre heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l’ai soulevé, retourné et enveloppé. L’impression de ses membres froids et raides m’est restée toute la journée au bout des doigts. Il était horriblement putréfié, les draps étaient traversés. Nous lui avons mis deux linceuls. Quand il a été ainsi arrangé, il ressemblait à une momie égyptienne serrée dans ses linges et j’ai éprouvé je ne puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour lui. Le brouillard était blanc, les bois commençaient à se détacher dedans. Les deux flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante. Deux ou trois oiseaux ont chanté et je me suis dit cette phrase de son Bélial [mot hébraïque désignant le démon, de portée ésotérique – j’ignore quel livre précis évoque Flaubert] « Il ira joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil naissant », ou plutôt j’entendais sa voix qui me la disait et toute la journée j’en ai été délicieusement obsédé. On l’a encoffré dans le vestibule. (…) L’office a été atroce de longueur. Au cimetière, la terre était grasse. Je me suis approché sur le bord et j’ai regardé une à une toutes les pelletées tomber. Il m’a semblé qu’il en tombait mille. Quand le trou a été bouché, j’ai tourné les talons et je m’en suis retourné en fumant. »

Louis Bouilhet mourut le 18 juillet 1869, à quarante-huit ans :

> à la princesse Mathilde, le 20 juillet : « J’ai à vous annoncer la mort de mon pauvre Bouilhet. Je viens de mettre en terre une partie de moi-même, un vieil ami à moi dont la perte est irréparable !… Au milieu de mon désespoir, je me tourne vers vous. Pourquoi ? Je n’en sais rien, mais il me semble que vous me comprendrez. »

> à George Sand, le même jour : « Et c’est moi qui ai conduit le deuil ! détails grotesques et atroces etc. ! Je n’en puis plus et vous embrasse. »

> à Jules Duplan, le 22 : « Je me dis « à quoi bon écrire maintenant, puisqu’il n’est plus là ? » C’est fini les bonnes gueulades, les enthousiasmes en commun, les œuvres futures rêvées ensemble. » Louis et Gustave se disaient en les gueulant  leurs textes pour en faire une critique commune.

> à Maxime Du Camp, le 23 : « Ses sœurs sont venues lui faire des scènes religieuses et ont été tellement ignobles qu’elles ont scandalisé un brave chanoine de la cathédrale. Notre pauvre vieux a été superbe. Il les a envoyées faire foutre carrément. Quand je l’ai quitté pour la dernière fois, samedi, il avait un volume de La Mettrie [philosophe matérialiste du 18ème siècle, auteur de L’Homme Machine] sur sa table de nuit, ce qui m’a rappelé mon pauvre Alfred [Le Poittevin] lisant Spinoza. Aucun prêtre n’a mis les pieds dans son domicile. »

Ensuite, et peut-être surtout, ce qu’il écrit à Louise Colet, le 12 septembre 1853, à propos de la mort, survenue le 9, de son oncle, le « père Parain » :

« Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. (…) Cette mort, je m’y attendais. Elle me fera plus de peine plus tard, je me connais. Il faut que les choses s’incrustent en moi. Elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité que j’ai maintenant et que je ferais bien de calmer, du reste, car elle me déborde quelquefois. Mais c’est cette rosse de Bovary [il est en train d’y travailler] qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte. En voilà encore un de parti ! Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si j’avais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L’idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste mes adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je suis arrivé de Nogent [où habitait Parain] chez toi, j’avais été seul tout le temps dans le wagon, par un beau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux vacances, tous en famille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes et les maisons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébranchés sur le bord… »

La mort de sa mère, survenue le 6 avril 1872, à l’âge de soixante-dix-neuf ans est une expérience différente, exclusivement émotionnelle et physique, sans recours possible à la distanciation par la pensée.  

Il en informe très brièvement George Sand le soir même : « Ma mère vient de mourir ! » Elle lui envoie deux lettres depuis Nohant, le 9 avril, où elle est « clouée » par la maladie : « Je suis avec toi, toute la journée et le soir, et à tout instant, mon pauvre cher ami. (…) Je voudrais être près de toi. (…) La fin de cette digne et chère existence a été douloureuse et longue, car, du jour où elle est devenue infirme, elle est tombée, et vous ne pouviez plus la distraire et la consoler. Voilà, hélas, l’incessante et cruelle préoccupation finie, comme finissent les choses de ce monde, le déchirement après la lutte ! Quelle amère conquête du repos ! Et cette inquiétude va te manquer, je le sais. Je connais ce genre de consternation qui suit le combat contre la mort. Enfin, mon pauvre enfant, je ne puis que t’ouvrir un cœur maternel qui ne te remplacera rien, mais qui souffre avec le tien et bien vivement à chacun de tes désastres. » et le 14 : « (…) Je me demande si tu n’aimes pas mieux qu’on te laisse à toi-même dans ces premiers jours. Pourtant je trompe le besoin que j’aurais d’être près de toi en ce triste moment, en te disant et te redisant, mon pauvre cher ami, combien je t’aime. »

Il lui répond le 16 avril : « Chère bon maître, J’aurais dû réponde tout de suite à votre première lettre si tendre. Mais j’étais trop triste. La force physique me manquait. Aujourd’hui enfin, je recommence à entendre les oiseaux chanter et à voir les feuilles verdir. Le soleil ne m’irrite plus, ce qui est un bon signe. Si je pouvais reprendre goût au travail, je serais sauvé. Votre seconde lettre m’a attendri jusqu’aux larmes. Etes-vous bon ! Quel excellent être vous faites ! (…) Aurai-je la force de vivre absolument tout seul dans la solitude ? J’en doute. Je deviens vieux. (…) Je crois que j’abandonnerai le logement de Paris. Rien ne m’appelle plus à Paris. Tous mes amis sont morts et le dernier, le pauvre Théo [Théophile Gautier], n’en a pas pour longtemps, j’en ai peur. (…) Je me suis aperçu, depuis quinze jours, que ma pauvre bonne femme de mère était l’être que j’ai le plus aimé. C’est comme si l’on m’avait arraché une partie de mes entrailles ! Mais comme j’ai besoin de vous voir ! Comme j’en ai besoin ! (…) »

« Brisé, écrasé, abruti » ainsi se décrit-il à Edma Des Genettes, Yvan Tourgueniev et Ernest Feydeau.

(à suivre… un dernier article ?)

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