Pour Hésiode, le travail, c’est l’homme. Le nom (ergon > ergonomie, ergothérapie) et le verbe (ergazesthai = travailler) sont répétés huit fois dans les 17 vers qui soulignent son importance pour échapper à la faim et être autonome sans recourir au vol, à la violence et éviter ainsi la perte de l’estime de soi et des autres.
Autrement dit, en protégeant de la démesure, le travail confère l’esprit de justice.
Hésiode insiste notamment sur le fait que la bonne acquisition – donc par le travail – permet la générosité : « Le don est un bien, le vol est un mal qui cause la mort. car l’homme qui donne voulant donner [= de bon cœur], même lorsqu’il donne beaucoup, est heureux de son don et se réjouit dans son cœur. » (356 >358) Sans naïveté : « Pour faire des affaires même avec un frère, prend un témoin, avec le sourire ; la confiance comme la défiance perdent les hommes. » (371, 372)
Avant de décrire les travaux des champs, il conclut son introduction en insistant une nouvelle fois : « Si c’est la richesse que désire ton cœur dans ta poitrine, ainsi fais en sorte d’ajouter du travail au travail. » (381, 382)
Je disais que le discours des Travaux et celui des Jours sont de nature opposée.
Un des signes en est la différence d’importance : 383 vers pour les Travaux, 63 pour les Jours.
Le récit des Travaux (ils concernent aussi bien la culture des champs que la pêche) est celui d’un savoir expérimental. Le labour, les semailles, les moissons, la taille de la vigne, des arbres, la manière de s’habiller etc. sont expliqués dans le rapport avec la nature végétale, animale, météorologique, dans le cadre du cycle des saisons. Les dieux n’interviennent pas sinon dans la prière pour une météorologie favorable, en particulier pour la pluie, ce que la civilisation chrétienne a pérennisé dans ses processions, jusqu’à aujourd’hui, par exemple en 2023 à Draguignan, en 2024, à Perpignan.
Le récit se poursuit par des conseils divers concernant par exemple la femme à épouser (« Épouse une jeune fille vierge, de manière à lui enseigner des mœurs respectables. Épouse de préférence une jeune fille qui habite près de chez toi, et examine bien tout, afin de ne pas épouser un sujet de risée pour les voisins. » 699 > 701), les relations humaines (« Ne traite jamais un ami comme un frère. » 707), la manière d’uriner (« Il s’accroupit l’homme pieux, de bon sens, ou alors il s’approche du mur de la maison à la bonne clôture.» 731,732), les meilleurs moments pour faire les enfants ( « Au retour de funérailles [qui sont] de mauvais augure ne procrée pas de rejeton, en revanche au retour d’un festin [en l’honneur] des dieux. » 735,736).
Il conclut en soulignant l’importance de la réputation « Elle est une déesse, elle aussi. » (764)
À la différence de celui des Travaux, le récit des Jours est placé sous le patronage de Zeus (Zeus, génitif Dios) : le calendrier qui va suivre donne la liste les jours dont Hésiode précise qu’ils sont « ek Diothen » (765) ou « Dios para » (769), (ek et para indiquent la provenance = de la part de, venant de Zeus), autrement dit des jours d’une grande importance.
Voici ce calendrier tel qu’il est chanté par le poète :
– le trentième jour du mois est le meilleur pour organiser le travail.
– les 1er, 4ème et 7ème sont des « jours sacrés » (770).
– les 8ème et du 9ème « sont les deux meilleurs du mois pour accomplir les travaux humains » (772,773).
– les 11ème et 12ème … bons pour tondre les brebis, le 12ème est meilleur que le11ème (776).
– il faut se méfier du 13ème, pas bon pour les semailles, mais bon pour planter.
– le 6ème ne convient pas aux plantations, mais il convient pour fabriquer un garçon, mais pas pour une fille.
– le 8ème est bon pour castrer le porc et le taureau.
– le 12ème pour castrer les mulets.
– « Le grand 20ème jour, quand le jour est plein, pour faire naître un savant ; en effet il est d’un esprit ferme »(792).
– le 10ème, pour enfanter un garçon.
– le 4ème jour du milieu du mois pour une fille, pour apprivoiser les moutons, les bœufs, les chiens, les mulets.
– les 4èmes jours du début et de la fin du mois sont les plus accomplis pour toi.
– le 4ème jour du mois est favorables au mariage.
– les 5èmes jours du mois sont à éviter.
– le 7ème favorable pour battre le blé, couper le bois de charpente.
– le 4ème commencer à construire les navires.
– le 9ème jour du milieu du mois est bon dans la soirée, pour la naissance d’un homme ou d’une femme.
– le 29ème est le meilleur pour tirer un vaisseau à la mer.
– les 4èmes jours sont favorables pour ouvrir une jarre.
– peu de gens savent qu’après le 20ème jour c’est le meilleur du mois le matin, moins bon le soir.
Il faut imaginer la tête de l’auditeur écoutant chanter un catalogue sans chronologie ni organisation thématique.
Autrement dit, après l’exposé d’une démarche humaine structurée par un accord avec la nature (Les Travaux], le tout et n’importe quoi d’un plan divin sans cohérence, une sorte de bric-à-brac, inaudible( et illisible), dont il ne ressort rien d’exploitable.
Et Hésiode conclut ainsi :
« Ces jours-là sont d’un grand profit pour les habitants de la terre. Les autres, intermédiaires, sont inoffensifs, n’apportent rien. L’un fait l’éloge d’un jour, l’autre d’un autre, peu savent ce qu’il en est ; une fois un jour est une marâtre, une fois il est une mère. Heureux et fortuné celui qui sachant tout cela travaille de manière innocente aux yeux des immortels, interprétant les oiseaux et esquivant les transgressions. » (822 > 828)
Difficile de ne pas percevoir l’humour dans le « grand profit », « les autres, intermédiaires (qui) n’apportent rien » – quel auditeur peut dire quels jours n’ont pas été cités ? –, compliqué de gravité dans la confusion marâtre/mère, d’absurdité dans la dernière phrase dont l’image du paysan scrutant le vol des oiseaux s’oppose à celle du paysan qui respecte les lois naturelles, et accentué d’ironie par le « heureux et fortuné » de la dernière phrase.
Si Les Travaux se déroulent dans le programme d’une immanence productive, Les Jours se succèdent sans cohérence dans une transcendance stérile.
Autrement dit, il n’y a aucun rapport de convenance entre les deux.
Le temps est venu pour l’auditeur qui s’éloigne lentement de faire la synthèse et le bilan de ce qu’il vient d’entendre, et aussi de choisir.