Gustave Flaubert (13)

Par son statut de chirurgien-chef/enseignant à l’hôpital de Rouen et les revenus qui en découlent, Achille-Cléophas Flaubert fait partie de la bourgeoisie, mais son activité a pu apparaître aux yeux de Gustave comme autre chose qu’un emploi, notamment par le biais de la dissection des cadavres dont le lien avec l’utilitaire n’est pas immédiatement perceptible, ce qui lui confère une dimension à la fois iconoclaste et toute-puissante : disséquer, c’est d’une certaine façon faire acte de démiurge à l’envers, en révélant par le scalpel une structure démythifiée.  

« L’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois avec ma sœur, n’avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s’abattre là, revenaient, bourdonnaient ! Comme j’ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits, cette pauvre et chère belle fille [morte le 25.03.1846] ! Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection en nous disant de nous en aller. Autre cadavre, lui. » (à Louise Colet, le 7.07.1853)

En ce début du dix-neuvième siècle, la médecine et la chirurgie sont toujours balbutiantes, et si Gustave n’a pas le mépris de Molière pour la médecine et les médecins, il a vu mourir de maladie, à 31 ans, son ami Alfred Le Poittevin,  à 22 ans, sa sœur Caroline, deux mois après son père.  Les portraits des personnages « médicaux » de ses romans sont souvent à charge ; entre autres, Charles Bovary quand il s’improvise chirurgien – catastrophique – par amour du progrès et par chauvinisme – deux détestations de Flaubert – et Vaucorbeil, le médecin tenté par la politique, dans Bouvard et Pécuchet.

Le père n’est pas proche de son fils cadet – c’est l’aîné qui importe – il n’est pas intéressé par la voie qu’il choisit (la littérature ne l’intéresse pas), et si nous n’avons pas d’information précise sur les sentiments de Gustave à son égard – il ne lui écrit qu’une ou deux lettres brèves depuis sa chambre d’étudiant parisien et pour des questions d’ordre matériel –, nul doute qu’il ait éprouvé pour lui une admiration et une affection « de loin », dans une relation qu’on peut imaginer ambivalente. Au moment de sa mort survenue le 15 janvier 1846, il écrira à son ami Ernest Chevalier : « Tu as connu, tu as aimé l’homme bon et intelligent que nous avons perdu, l’âme douce et élevée qui est partie ». Il n’en parlera plus ensuite.

Cette figure, disons « classique » du père/patriarche affectivement distant et assurant la vie matérielle de la famille, son activité forcément singulière aux yeux de ce fils dont l’existence est précédée de trois enfants morts et qui voit son aîné (de huit ans) satisfaire les attentes paternelles, peuvent aider à comprendre pourquoi Gustave ne fut pas à l’aise dans l’institution scolaire où, après son père, réussissait son frère, pourquoi il n’obtint pas de diplôme universitaire et ne put jamais s’imaginer dans un emploi, autrement dit concevoir une activité autre que créatrice ; activité créatrice dans une déconstruction, elle aussi au scalpel, pour illustrer au moyen des mots ce qu’il appelle sans bien l’identifier le « rien », activité d’écriture addictive autant jubilatoire que douloureuse, voulue sans visée rémunératrice, coïncidant ainsi avec le statut du cadet « inutile » et la célébrité d’un père dissecteur inaccessible. Une célèbre caricature représente Gustave en train de disséquer Emma Bovary.  

Voici ce qu’il écrit à sa mère qui s’inquiète pour son avenir – l’échange a lieu pendant son voyage de dix-huit mois en Egypte et au Moyen-Orient :

 « Tu ne sais que t’imaginer, pauvre vieille, pour te tourmenter l’esprit. Quel est le sens de ceci : qu’il faut que j’aie une place « une petite place », dis-tu. Et d’abord, 1° laquelle ? Je te défie de m’en trouver une, de spécifier en quoi, de quelle nature elle serait. Franchement et, sans se faire d’illusion, y en a-t-il ne seule que je sois capable de remplir ? Tu ajoutes : « qui ne t’occuperait pas beaucoup et ne t’empêcherait pas de faire autre chose. » Voilà l’illusion ! voilà ce que s’était dit aussi Bouilhet en commençant la médecine, ce que je m’étais dit en commençant mon droit et a manqué me faire crever de rage contenue. (…) 2° si c’est pour l’honneur, ma vanité est telle que je ne me sens honoré par rien : une position si haute qu’elle soit, et ce n’est pas là ce que tu demandes, ne me donnera jamais la satisfaction que m’accorde ma propre estime quand j’ai troussé congrûment quelque chose à ma guise. Et enfin, si c’est pour l’argent, les places ou la place que je pourrais avoir serait trop minime pour apporter un changement notable à mon revenu. Pèse toutes ces raisons, ne te heurte pas à une idée creuse. Est-ce qu’il est une position quelconque où je pourrais être plus près de toi, plus à toi ? et puis, n’est-ce pas là, en partie, le principal de la vie ; ne pas trop s’embêter ? Adieu, ma pauvre vieille, je t’embrasse à deux grands bras. » (Le Caire, le 23 février 1850)

Il vivra donc du revenu des rentes des propriétés agricoles acquises par son père, principalement dans la maison que ce dernier avait achetée à Croisset (épisodiquement dans un appartement loué à Paris où il ne sent pas bien) – sa nièce (la fille de sa sœur Caroline, elle-même prénommée Caroline) en deviendra la propriétaire après la mort des parents et il en aura la jouissance.

Les ennuis financiers du mari de cette nièce [Ernest Commanville à qui  Flaubert avait confié la gestion de ses revenus en les  investissant dans ses affaires, était propriétaire d’une scierie à Dieppe dans laquelle il traitait des bois acheté à l’étranger, et il jouait avec l’argent entre le temps de vente et le temps d’achat] le mettront dans une situation très difficile (ses romans ne lui assureront jamais de gros revenus) et en 1879 (un an avant sa mort) il finira par se résoudre, non sans réticences et avec un sentiment d’humiliation, à accepter un poste de bibliothécaire adjoint créé pour lui et sans le moindre travail effectif, à la bibliothèque Mazarine de Paris – il semble qu’il n’ait jamais émargé. Il apprendra après coup qu’il devait cette faveur à l’intervention de Victor Hugo.  

« J’irais très bien, écrit-il à sa nièce Caroline le 9.02.1879, si je n’avais des démangeaisons abominables par tout le corps. C’est une petite affection nerveuse, dit Fortin [son médecin]. Ça m’empêche de dormir ! Malgré tout, je reste « un petit père tranquille ». Dans mes insomnies, je ne songe qu’aux maudites affaires !!! [d’argent] et à l’avenir ! quel supplice que cette incertitude ! C’est si loin de la manière dont j’ai été élevé ! Quelle différence de milieux ! Mon pauvre bonhomme de père ne savait pas faire une addition, et jusqu’à sa mort je n’avais pas vu un papier timbré. Dans quel mépris nous vivions du commerce et des affaires d’argent ! Et quelle sécurité, quel bien être ! »

A la même Caroline, le 12.04.1879 : « Une jambe cassée (il avait glissé sur le verglas quatre mois plus tôt à Croisset et recommençait à peine à marcher] n’est rien à côté [des affaires d’argent], ni même un mal de dents [après des jours de souffrance, il venait de se faire arracher une dent du haut]. Je me les ferais toutes arracher avec une volupté reconnaissante à la condition qu’on ne me parlerait plus d’argent, tonnerre de Dieu ! »

A Tourgueneff (on écrivait ainsi son nom à l’époque), le 16.01.1877 : « Je me demande si dans quelque temps il sera possible de vivre sans s’occuper d’argent, sans être banquier, sans vendre ou acheter s’importe quoi. Jolie perspective pour l’humanité : tous épiciers ! »

Ce dont il souffre le plus, à côté de sa grande inquiétude pour la situation de sa nièce*, c’est moins des inconvénients matériels (relatifs) que de la nécessité de dépendre de l’argent (donc de s’en préoccuper) pour la création littéraire, un essentiel vital dont rend compte souvent la situation des artistes réduits à « manger de la vache enragée ». Il ne déviera pas, sauf, comme je l’ai indiqué, en 1879, dans un moment où il ne disposera pratiquement plus de moyens de vivre après la ruine de Commanville.

* « Tu n’as ni vices à satisfaire, ni ambitions à assouvir, lui écrit George Sand le 15.08.1875, je suis sûre que tu arrangeras ta vie pour la mettre au niveau de tes ressources. Le plus rude pour toi à supporter, c’est le chagrin de cette jeune femme qui est une fille pour toi. ». Pour lui éviter le déshonneur de la faillite (l’affaire deviendra une simple liquidation judiciaire) il vendra la ferme de Deauville dont il avait hérité de sa mère. Le produit de la vente ne suffira pas à résoudre le problème et contribuera à accroître ses difficultés.

Le 16 février 1867, il expliquait à George Sand, confrontée elle aussi à des difficultés financières : « Quant à gagner de l’argent avec ma plume, c’est une prétention que je n’ai jamais eue, m’en reconnaissant radicalement incapable. Il faut donc vivre en petit rentier de campagne, ce qui n’est pas extrêmement drôle. Mais tant d’autres, qui valent mieux que moi, n’ayant pas le sou, ce serait injuste de se plaindre. Accuser la Providence est d’ailleurs une manie si commune, qu’on doit s’en abstenir par simple bon ton. Encore un mot sur la pécune et qui sera secret entre nous. Je peux, sans que cela ne me gêne en rien, dès que je serai à Paris, c’est-à-dire du 20 au 23 courant, vous prêter mille francs [un ouvrier gagne environ 2 francs par jour], si vous en avez besoin pour aller à Cannes. Je vous fais cette proposition carrément, comme je la ferais à Bouilhet ou à tout autre intime. Pas de cérémonie ! voyons ! »

Ce refus de s’intéresser à l’argent et cette prétendue incapacité à en gagner rappellent l’esprit aristocratique qu’il revendique (cf. article 6) et qui le distingue radicalement par exemple de Balzac :

 « Je viens de lire la Correspondance de Balzac, écrit-il à Edmond de Goncourt, le 31.12.1876. Il en résulte que c’était un très brave homme et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’argent ! et quel peu d’amour de l’Art ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas une fois ? Il cherchait la Gloire, mais non le Beau. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la députation et l’Académie, avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott ! Au résumé, c’est pour moi un immense bonhomme, mais de second ordre. Sa fin est lamentable. Quelle ironie du sort ! Mourir au seuil du bonheur ! »

Il y a sur les raisons de l’échec littéraire populaire (voulu par Flaubert lui-même) avec sa donnée commerciale/financière, un conflit d’analyse entre J-P Sartre et P. Bourdieu*, le premier utilisant principalement les outils de la psychanalyse (il recourt à la névrose, subjective – celle de Flaubert – et objective – celle de la société bourgeoise, l’une et l’autre dans un rapport de corrélation), le second ceux de la sociologie (l’objet littéraire en tant que produit d’une époque).

* Je reviendrai sur sa thèse de Flaubert créateur du champ artistique.

Ce qui m’intéresse, je l’ai déjà indiqué, c’est l’identification de ce « rien » dont Flaubert dit qu’il est l’idéal du roman qu’il cherche à écrire. Il est évidemment à la fois le « fils de » et l’habitant d’une époque, mais cela ne suffit pas à cette identification.

L’affection et la forte attirance qu’eurent pour lui et son œuvre (indissociables) George Sand, Victor Hugo, Emile Zola, Yvan Tourgueniev… (je mets à part Maupassant qu’il appelait son disciple et qui fut pour lui comme un fils), les personnalités comme la princesse Mathilde, Madame Roger des Genettes et la si singulière Marie-Sophie Leroyer de Chantepie – j’y reviendrai – tous et toutes apparemment étrangers à la préoccupation de ce « rien », sinon en désaccord avec ce qui le sous-tend (cf. George Sand), cette affection et cette attirance soulignent à la fois l’importance ainsi que le caractère enfoui et ambivalent de ce qu’est ce « rien ».

J’ajoute que si Flaubert est aujourd’hui reconnu comme un écrivain majeur, son œuvre – qui n’est toujours pas populaire comme celle de Hugo et de Zola – suscite encore des réactions de rejet.

(à suivre)

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