L’expression de P. Mazon [à propos du « programme de gouvernement » de Créon] « trahit une conviction sincère » (cf. article 6)ne trahirait-elle pas le besoin bien connu de se persuader qu’un discours dit ce qu’on a envie d’entendre parce qu’on n’a pas envie de comprendre ce qui le produit ?
Et en quoi ce problème nous concerne-t-il aujourd’hui ?
Les deux principes qu’énonce Créon n’ont rien à voir avec la définition du « programme de gouvernement », mais relèvent du degré zéro de ce qu’il veut faire passer pour de la philosophie politique : s’agissant du premier principe, quel homme politique – à Thèbes, à Athènes ou aujourd’hui – proclamerait qu’il ne prendra pas les meilleures décisions mais les pires, et qu’il ne sera pas courageux mais lâche ? Quant au second « celui qui estime qu’un ami est plus important que sa patrie, je dis qu’il ne compte pour rien », qu’a-t-il à voir avec « programme de gouvernement » ?
Ce que ne veut pas voir P. Mazon – dans le parti pris de lecture qui est le sien – et que Créon demande aux vieillards de ne pas entendre, c’est qu’il apporte à sa décision la caution d’une transcendance de pacotille à laquelle recourent depuis Sophocle les politiciens du monde entier pour construire leurs slogans. (cf. « Yes, we can ! » « Ensemble tout est possible ? » / « Le changement, c’est maintenant ! » / « Make America Great Again ! » etc.)
Seulement, le parti pris de lecture de P. Mazon est inadéquat en ce sens que Créon n’est pas un homme politique réel prononçant un discours électoral, mais un roi de théâtre qui veut s’assurer de la fidélité d’une partie d’une population de théâtre à laquelle le dramaturge fait porter le masque de la vieillesse.
Non seulement les principes énoncés ne sont pas ceux d’un programme de gouvernement, non seulement il n’y a pas de programme de gouvernement, non seulement il n’y a pas de « trahison de sincérité », mais ce que P. Mazon prend pour un discours n’est qu’un récit, et s’il confond l’un avec l’autre, ce n’est évidemment pas par défaut d’intelligence, mais parce que le discours de Sophocle qui sous-tend ce récit qui prend ici la forme du discours de théâtre, ce discours le dérange, comme le dérange celui d’Œdipe Roi, et comme il dérange aussi les universitaires qui s’amusent aujourd’hui à réduire cette tragédie à une énigme policière (cf. article Sophocle et Rouletabille – 28/03/026).
Laissons-les à leurs problèmes et retournons au théâtre.
Les spectateurs voient évoluer ce groupe de vieillards qui chantent et dansent forcément comme des vieillards, qui se racontent l’histoire vieille comme eux et comme le monde qui dit « on oublie et on passe à autre chose » et qui ignorent la décision de Créon proclamée à la ville tout entière (7).
À quel archétype renvoient-ils pour les spectateurs ? Celui de la prétendue sagesse ? De la peur ? De la faiblesse ? Comme Ismène renvoyait à celui de « la femme » ?
Est-ce qu’ils se demandent pourquoi Antigone sait, pourquoi sa sœur et les vieillards ne savent pas ? Leur viendrait-il à l’esprit d’invoquer, comme certains le font aujourd’hui, des maladresses de Sophocle qu’ils connaissent bien pour lui avoir plusieurs fois donné le premier prix au concours ? [L’appréciation de P. Mazon « Le discours est fort bien composé » (merci pour Sophocle) ne trahirait-il pas quelque chose comme une suffisance ?]
Est-ce qu’ils se demandent encore si ce « malheur [invoqué par Créon] qui avance vers les habitants de la ville à la place du salut » fait partie du récit ou du discours ? En d’autres termes : vont-ils s’identifier aux vieillards qui ne poseront pas la question à Créon parce qu’à Athènes comme aujourd’hui à Paris et partout ailleurs, on ne la pose pas à celui qui détient le pouvoir, ou bien vont-ils prendre le temps du recul pour répondre au questionnement que pose le discours de Sophocle ?
Avant d’annoncer aux vieillards la décision que connaissent déjà les spectateurs, Créon conclut ainsi son énoncé des principes : « C’est par ces usages ayant force de loi* que moi j’augmente la puissance de cette cité. » (191)
*nomos désigne l’usage, la coutume ayant force de loi, puis la loi. Ce que vient d’énoncer Créon n’est pas de l’ordre de la loi proprement dite.
Une manière de prévenir : ceux qui s’opposeront à la décision diminueront la puissance de Thèbes, autrement dit, ils seront ses ennemis.