ENCORE UNE QUESTION, S’IL VOUS
PLAIT
J’écris ce texte
en mars 2019.
Depuis quatre
mois, des milliers d’hommes et de femmes en gilets jaunes se réunissent chaque
samedi pour exprimer une protestation.
Ils n’ont ni
leader, ni porte-parole, ni organisation centralisée et le moyen qui leur
permet de se retrouver est Internet. Si quelques figures ont émergé de
l’anonymat général, ce n’est que dans le cadre événementiel, et tous ceux qui
ont tenté de se présenter comme une incarnation du mouvement ont été évincés.
La durée de
cette protestation atypique d’individus connectés sans dénominateur commun explicité
indique qu’il ne s’agit pas d’une crise passagère mais d’une dépression.
Première question :
la forme
Habituellement,
la protestation est organisée par des structures sociopolitiques créées, souvent
dans la lutte, précisément pour cela. Les syndicats, les partis, les
associations diverses ont pour fonction de donner une dimension sociale aux protestations
particulières, autrement dit de rassembler ce qui est singulier pour en faire un
« commun » dont les individus ont une conscience plus ou moins nette
mais où ils se reconnaissent. Ainsi, une grève d’entreprise est une des formes
d’expression proposée par une structure (syndicat) qui inscrit les
revendications des travailleurs dans le cadre du « commun
d’entreprise » et joue le rôle comparable à celui d’un avocat.
Le discours de
la protestation actuelle a ceci de nouveau qu’il est multiple, fragmenté et
qu’il n’entre pas dans les grilles de lecture connues.
Ce qu’il dit,
globalement, est un mal-vivre aux causes multiples.
Le déclencheur fut
une hausse des tarifs des carburants. Personne, alors, n’imagina la suite parce
qu’il est toujours difficile, voire impossible, de repérer quelle sera la
goutte de trop. Le discours protestataire a ensuite évolué en contestations
tous azimuts où se mêlent des revendications économiques (pouvoir d’achat,
fiscalité) politiques (referendum d’initiative citoyenne, élections
anticipées), des exaspérations (haine manifestée contre le chef de l’Etat,
évocation de guerre civile), des violences (affrontement avec les forces de
police, casseurs).
La simple juxtaposition
des individus est apparue clairement lors des premières manifestations,
remarquables en ce sens qu’elles ne proposaient pas un itinéraire, pas un
mouvement, mais un sur-place. Les gilets jaunes rassemblés sur les
Champs-Elysées descendaient puis remontaient l’avenue, seuls ou en petits groupes,
selon les interdictions policières déterminées en partie par les casseurs. Une
fois rassemblés, sans banderoles ni slogans communs, ils n’avaient nul lieu où
se rendre et semblaient en errance.
Les cortèges
syndicaux ou politiques vont d’un point à un autre, parcourant un trajet
métaphorique représentant le mouvement de progrès inscrit dans le projet syndical
ou politique.
Rien de tel ici.
Deuxième
question : le mouvement
Le premier lieu
de rencontre a été le rond-point.
Le rond-point a
été conçu pour faciliter la circulation des voitures et il ne peut donc pas
être un lieu de stationnement pour des piétons : son aménagement est purement
décoratif et il n’y a pas de passage qui permette d’y accéder.
Pourquoi le
rond-point et pas la place, le square, l’esplanade, le parking où l’on peut se
retrouver aisément ?
On peut trouver
un début de réponse en le rapprochant du choix du gilet jaune.
Ce gilet est
obligatoire – chaque automobiliste doit en avoir un dans sa voiture – et il a
pour fonction de protéger en le rendant visible celui qu’un incident conduit à
sortir de son véhicule immobilisé. Le passage de « avoir un gilet
jaune » à « être un gilet jaune » n’exige donc aucune démarche
particulière et, même si l’on ne s’associe pas à la protestation, il est très
facile de glisser le gilet sous le pare-brise. Il est ainsi détourné de sa
fonction puisqu’il ne signifie plus l’exception que constitue l’incident
particulier mais la généralité d’un dysfonctionnement, et qu’il devient objet
non plus de protection mais de protestation. Enfin, ce n’est pas le message de
l’évitement qu’il émet mais celui de la convergence.
Le rond-point, lui
aussi omniprésent, subit le même détournement puisqu’il est investi par des
piétons qui ne peuvent y demeurer que dans l’immobilité et qu’il est utilisé non
pour fluidifier, mais ralentir voire bloquer la circulation.
Loin d’être une
simple métaphore, ce double détournement est l’expression matérielle d’une
rupture avec les « mouvements » sociaux habituels.
Comme les
déambulations sur les Champs-Elysées, le gilet jaune et le rond-point
signifient que l’itinéraire, le trajet, bref, le mouvement qui structuraient
ces mouvements sociaux ne sont plus pertinents.
Ce changement est
perceptible depuis déjà des années : les défilés du 1er mai ne
sont plus unitaires et ils ne rassemblent que peu de monde ; quant aux
manifestations politiques ou syndicales, elles souffrent de cette même
désaffection.
Au-delà de
l’expression du malaise global et de l’obsolescence des modes d’expression
traditionnels, l’anonymat et la fonction du gilet jaune, l’occupation statique
du rond-point et la déambulation en ville signifient, par le piétinement qui
les caractérise, une difficulté à avancer, parce qu’il n’y a pas d’objectif
commun, collectivement et clairement défini, vers lequel se diriger. Dans le
même temps, il n’y a pas de révolution évoquée, et nulle mesure politique ou
économique ne paraît susceptible de débloquer la situation ; aucune
organisation politique ou syndicale ne prend et ne peut prendre en charge
l’objet diffus de la protestation dont la nature ne semble pas clairement
perçue par ses propres acteurs.
Il y eut un
moment où la convivialité a pu apparaître comme un élément explicatif et
fédérateur : certains manifestants ont dit et répété combien était
importante la solidarité chaleureuse qu’ils trouvaient sur les ronds-points. Ce
moment est passé.
Troisième
question : le désarroi
Les gilets
jaunes qui s’expriment ici ou là crient sans exception leur mal-vivre et le
mode qu’ils ont choisi pour le dire signifie le désarroi face à un problème mal
identifié.
Les invectives,
la haine, les violences des casseurs en sont les signes explicites. Ils disent
l’amertume, le désenchantement, la colère, une souffrance profonde perçue sans
remède et sans issue.
Pourtant, les
fins de mois difficiles, la pauvreté, la misère ne sont pas nouvelles et les
statisticiens sortent leurs graphiques pour montrer les évolutions historiques.
Mais en quoi la
référence à un progrès est-elle pertinente si l’on a le sentiment d’être dans
une impasse, si l’on y est réellement ?
Nombre de ceux
qui ont endossé le gilet jaune ne sont pas les plus pauvres, les plus démunis,
les plus marginalisés. Ils expliquent qu’ils manifestent non pour eux-mêmes,
mais pour d’autres, en particulier pour leurs enfants, leurs petits-enfants, parce
que l’avenir est devenu source de grande inquiétude.
Pendant les
années noires de la guerre et de l’occupation nazie, des voix s’élevaient pour
dire que rien n’était définitivement perdu, que viendrait le jour de la
libération, de la victoire, qu’il fallait résister. Pour ceux qui refusèrent la
collaboration et choisirent la lutte, l’ennemi était clairement
identifié : il portait un uniforme vert-de-gris et parlait allemand. Le
combattre, c’était clairement combattre la cause identifiée du malheur.
Le désarroi du
gilet jaune vient du fait que si les effets du malheur sont visibles, les
causes ne sont plus explicables comme elles ont pu l’être, il y a quelques
décennies, quand la gauche proposait un changement de système, une alternative socialiste au capitalisme.
Il est
l’expression d’un malaise général, diffus, sournois. Désemparés, les uns
finissent par laisser le gilet dans la voiture, d’autres radicalisent leur
discours et leurs actes.
Quatrième question :
l’issue présidentielle
Pour en sortir, le
président a proposé un « grand débat ». Son raisonnement est simple : le
mécontentement s’est exprimé, or il a été entendu, donc le temps du débat est venu.
Ce raisonnement
de type syllogistique présuppose que l’objet de ce mécontentement a été identifié,
donc que les quatre grandes questions majeures mises au programme du
« grand débat » (la transition écologique, la fiscalité, la
démocratie et la citoyenneté, l’organisation de l’Etat et les services publics)
sont adéquates.
Autrement
formulé :
– est-ce que la
fragmentation du débat est pertinente ?
– est-ce que les
quatre grands thèmes imposés épuisent l’objet de la protestation ?
Certains ont fait
remarquer que la culture et l’école étaient absentes de la liste. On pourra
rétorquer qu’elles sont contenues dans « citoyenneté » et
« services publics », à quoi on pourra objecter qu’elles constituent en
soi des questions majeures. Ce qui renvoie à la première question.
Fragmenter,
compartimenter le débat, revient à évacuer la notion de problématique :
dire qu’on va parler de ceci et de cela, puis de ceci et de cela, revient à
dire que les ceci et les cela sont des
entités, qu’ils ne sont pas les modes d’expression d’une autre entité, plus
vaste et plus globale, qui pourrait être l’objet de la protestation.
En d’autres
termes, déterminer quatre questions signifie qu’on se refuse à examiner ce qui
sous-tend une protestation atypique ; si elle comprend ces quatre
« questions majeures », elle ne leur est pas réductible.
Et puis, si le
président a estimé nécessaire de mobiliser la France entière autour de débats
auxquels lui-même participe activement, c’est bien parce qu’il a compris la
gravité de la protestation ; alors,
comment expliquer qu’il ne l’ait pas discernée avant qu’elle ne s’exprime par
la violence ? Sinon, pourquoi n’est-il pas intervenu avant ?
Finalement, il
est vraisemblable que les conclusions d’un tel débat – elles seront connues
mi-avril – seront perçues comme inadéquates, qu’elles renforceront donc le
sentiment d’incompréhension entre le peuple et les politiques, qu’elles conforteront
l’impression d’une duperie.
Cinquième
question : le cœur de la cible
Le principal
lieu de rassemblement du samedi est le centre de la ville, dont l’exemple le
plus représentatif est le quartier parisien des Champs-Elysées : à partir
d’un arc de triomphe d’origine impériale et militaire sous lequel sont
ensevelis les restes d’un soldat inconnu, et de part et d’autre d’une avenue où
la fête nationale se résume à un défilé militaire, sont concentrés la plupart des
signes du brillant, du luxe, de la richesse, d’un type de réussite.
Le « centre »
est le lieu où s’expose de manière ostentatoire cette réussite que pourrait représenter
la Rolex sans laquelle un publiciste disait qu’on avait raté sa vie.
Réussite est un
mot clef pour le président qui incite les jeunes à prendre des risques, à
« traverser la rue » pour trouver un emploi et « réussir »
leur vie en se prenant en charge eux-mêmes.
Il y a dans le
propos présidentiel un amalgame à peine
implicite entre le discours de la psychologie (se prendre en charge) et celui
du système capitaliste (enrichissez-vous !), comme si les objets de l’un
et de l’autre discours étaient de même essence. Cette analogie entre la réussite
et l’argent n’est sans doute pas sans rapport avec le qualificatif
« président des riches » attribué très tôt au président parvenu à
l’Elysée via la banque.
Ce que donnent à
voir les vitrines du luxe parisien est précisément cette analogie ; la réussite
ainsi prônée se mesure à la capacité à entrer dans un grand restaurant, à
acheter des objets chers (voitures, bijoux, vêtements…) et de marque
prestigieuse, à posséder beaucoup argent.
Cela ne veut pas
dire que ceux qui cassent et pillent les magasins contestent l’analogie et le
système capitaliste lui-même. La main qui jette le pavé dans la vitrine est
l’extension physique plus ou moins consciente, perverse, maligne et intéressée du
désarroi.
Sixième
question : avant
Avant,
c’est-à-dire le temps où existait l’idée d’une alternative possible.
Les 19ème
et 20ème siècles ont proposé un principe d’organisation de la
société autre que le capitalisme : le socialisme et le communisme. Si ces
concepts sont très anciens (on les trouve dans l’œuvre de Platon, au 4ème
siècle avant notre ère), ils se sont développés avec un grand succès pendant
ces deux siècles. Le nom de Marx est connu sur l’ensemble de la planète.
Depuis l’implosion
du système soviétique à la fin des années 1980, cette hypothèse est ruinée, du
moins dans la manière dont elle a été expérimentée. A quelques rares exceptions
près, sans doute éphémères, le système capitaliste apparaît donc comme le seul
mode possible de vie en société. Corollaire : les inégalités, les
injustices sociales qu’on impute à ce système
apparaissent sans remède.
Dans cet avant,
il était possible de croire qu’une
organisation radicalement différente des rapports sociaux permettrait de
parvenir à plus d’égalité, de fraternité, de justice économique et sociale.
En d’autres
termes, existait la possibilité d’un « commun » susceptible d’agir
sur le « particulier » dans le sens d’une amélioration des conditions
de vie et des relations humaines.
Les manifestations,
dont les banderoles affichaient alors les messages d’un avenir meilleur,
étaient alors initiées et gérées par des partis politiques, elles étaient encadrées dans le temps et l’espace,
elles étaient « en mouvement » : l’objectif visé était la
construction d’une société nouvelle, et ceux qui, le poing levé, chantaient «
du passé faisons table rase », savaient faire la différence entre l’esprit
et la lettre, le lyrisme et la raison.
Septième
question : aujourd’hui
On ne parle plus
de révolution, mais de réformes, de mesures économiques et politiques. « Commun »
est à peine prononçable et l’individualisme assimilé par certains à l’égoïsme est
devenu la référence dominante.
De fait, les
manifestants des samedis sont des individus en mal d’un discours commun qu’ils
ne parviennent pas à écrire et auquel ils substituent des revendications ponctuelles
(référendum, fiscalité…) ou ce qu’on appelle le « dégagisme » (Macron
démission !) qui consiste à faire d’un individu la cause essentielle des
dysfonctionnements.
Ils communiquent
entre eux par Internet via Facebook. Et bien qu’on les appelle « réseaux
sociaux », ces connexions ne sont que des liens formels d’individus qui
n’ont en commun que l’utilisation de cette technologie. On peut avoir sur Facebook
des milliers d’ « amis » inconnus dissimulés sous des pseudonymes.
Une des mesures
phares proposée est le Référendum d’Initiative Citoyenne qui suppose résolues a
priori les difficultés que soulève ce moyen d’expression politique. Cette
proposition, lancée comme une évidence démocratique, tient pour acquis que les
« oui » et « non » sollicités par ce type de consultation
sont des réponses adaptées à la définition de ce qui peut constituer le « commun ».
Le RIC veut être
une réplique à l’attitude perçue arrogante et méprisante des politiques accusés
d’être coupés du réel et de vivre dans une sphère protégée. Ses adeptes sont
convaincus que l’expression populaire est la voie juste, parce qu’elle est
populaire.
Si le système de
représentation (par l’élection) est remis en cause notamment par l’abstention,
c’est aussi parce que la référence de « classe sociale » qui rendait
lisible l’élection n’est plus pertinente depuis déjà longtemps et que le
candidat apparaît désormais comme un individu auquel il est difficile de
s’identifier.
Huitième
question : lutte de classes
Les roturiers contre
les aristocrates, les ouvriers contre les capitalistes, tels ont pu être dans
le passé lointain et récent les éléments d’une dialectique qui, s’agissant du
premier antagonisme, s’est résolue en 1789 ; quant au second, il a paru trouver
sa résolution en 1917.
Aujourd’hui, le
concept de classe sociale est difficilement utilisable, au point que certains
n’hésitent pas à dire que les précaires, les chômeurs, d’une manière générale
les pauvres, constituent une classe sociale.
Ce qui est un
non-sens : la pauvreté et la misère, l’amertume et la détestation ne
suffisent pas à déterminer une conscience de classe.
L’infinie
diversité des gilets jaunes, les caractéristiques évoquées plus haut de ce
« mouvement » atypique sans discours commun montrent à l’évidence que
les manifestants ne constituent pas une classe et que leur protestation ne peut
pas être considérée comme l’expression d’une lutte de classes.
D’où le
désarroi, l’errance des individus et l’espace laissé au désespoir qu’emplissent
les casseurs.
Neuvième question : fin des réponses
communes traditionnelles
Dans le passé,
la protestation sociale était couplée à une proposition politique, la
manifestation avait en ligne de mire une société nouvelle fondée sur un système
économique et politique nouveau. Les chants n’étaient pas de repli identitaire
patriotique, mais d’utopie fraternelle et internationale.
L’homme
d’aujourd’hui se retrouve seul avec lui-même comme il ne l’a sans doute jamais
été parce qu’il ne dispose plus des discours religieux et politiques
traditionnels ; ils lui fournissaient des réponses communes qui visaient à
adoucir, sinon à éviter la confrontation au problème majeur que ne cessent de lui
poser la conscience qu’il a de sa fin et la pensée obligée de cette conscience.
Ces réponses
communes étaient fondées sur la croyance que la mort n’est pas la fin de la vie
individuelle. Les Grecs de l’antiquité croyaient que l’âme du défunt parvenait
dans le royaume des morts (Les Enfers) où elle rencontrait des juges qui
l’envoyaient soit dans les Champs-Elysées ( !) s’il avait été bon, soit
dans le Tartare s’il avait été mauvais.
Chez nous, depuis
des décennies, les églises se vident, le clergé a perdu sa dimension sacrée et
la réponse commune religieuse censée donner du sens à la vie ne fonctionne
plus. La résurrection des corps qui est au centre de la foi chrétienne n’est
plus qu’un objet de croyance minoritaire.
Ce vide
religieux de l’immortalité rencontre aujourd’hui le vide politique de l’alternative
socialiste ou communiste et les abîmes deviennent vertigineux : s’il n’y a
rien après notre mort et s’il n’est pas possible de changer un système créateur
d’injustices et de malheur, alors, à quoi bon ?
Tel peut être le
discours du désespoir que produit l’écroulement du rêve de la résurrection
divine ou de la certitude qu’« un jour viendra, couleur d’orange »
(Aragon).
S’y greffe
depuis quelques années la perception nouvelle d’une « fin de monde »
traumatisante. Si l’apocalypse est une terreur constitutive de l’histoire
humaine, elle n’est plus aujourd’hui du seul ordre de la croyance mais du
savoir.
Quand les
repères disparaissent, plus rien n’a d’importance, les interdits volent en
éclats et tout devient possible. Les casseurs des Champs-Elysées en sont une illustration
à la fois dramatique et triviale.
Dixième question :
l’équation non dite
En-deçà des
protestations immédiates concernant le pouvoir d’achat, les inégalités, la
démocratie, qu’est-ce qui, au fond,
peut susciter une telle protestation qui dure depuis quatre mois, qui rassemble
toujours des milliers de personnes « individuelles », dont les
violences associées ne parviennent pas à remettre en cause de manière
significative le soutien populaire, et à laquelle rien ni personne ne semblent
pouvoir mettre fin ?
Plus précisément,
pourquoi le mal-vivre, qui n’est pas un fait récent, s’exprime-t-il sous une forme qui ne correspond à rien de
connu ?
Tenter de
comprendre ce malaise qui ne peut être qu’existentiel (sinon ?) conduit
nécessairement à examiner ce qui régit l’existence de notre société, à savoir
le système capitaliste qui détermine nos rapports sociaux.
Le capitalisme
est fondé sur l’équation être = avoir.
Cette équation
n’est pas produite par le capitalisme, c’est au contraire elle qui le produit.
Elle dit que pour
être, il faut avoir et que lorsqu’on a, on est.
« Etre »
concerne le sentiment de l’existence dotée de sens et renvoie au sujet lui-même.
Dans la célèbre formule cartésienne « Je pense donc je suis », si la
pensée est l’être, c’est par
l’activité de « je ».
« Avoir »
concerne ce qui est extérieur au sujet, à savoir l’objet.
L’importance de
cette relation d’identité perçue le plus souvent comme évidente se manifeste
entre autres signes par l’extraordinaire surabondance de l’objet. Il suffit de
pousser la porte de l’hypermarché.
De grandes
écoles mettent au point et enseignent des stratégies de marketing pour inciter
à l’achat de l’objet. Elles provoquent parfois des ruées de clients qui
n’hésitent pas à se bousculer, voire à se marcher les uns sur les autres, prêts
à tout, pour « avoir » ce sans quoi ils imaginent que souffrira leur
« être ».
Il y a donc un
hiatus entre l’insuffisance qui affectent ceux – et ils sont nombreux – qui ne
parviennent pas à finir le mois et le trop du monde de la
« consommation » présentée comme une fin en soi sous couvert de la
« croissance », prétendue aussi indispensable que l’oxygène.
Il s’approfondit
jusqu’à l’absurde quand on examine le rapport entre les conditions de vie dans
notre pays et celles dans les pays dits du tiers ou du quart monde où l’on
manque du minimum nécessaire, sinon de tout. Des millions d’enfants souffrent
de malnutrition quand ils n’en meurent pas et les ONG se substituent aux Etats
pour tenter d’y remédier en faisant appel à la générosité. Des milliers de personnes se noient en tentant de
traverser la mer pour venir chez nous pour ne pas mourir ; au mieux nous leur adressons
un regard d’impuissance compassionnelle, au pire nous leur opposons la théorie
du « grand remplacement ».
L’équation être
= avoir n’est évidemment pas identifiée, encore moins contestée en tant que
telle par les manifestants, elle n’entre pas non plus dans les analyses et les commentaires
proposés par les médias. L’examen des concepts ne fait pas partie du discours
politique ordinaire qui ne craint rien tant que l’apprentissage et le
développement de la pensée critique. Ce n’est pas un hasard si la philosophie n’est
enseignée que brièvement et à une infime minorité. Aucun gouvernement, jamais,
n’a envisagé d’en étendre l’enseignement à tous.
Ainsi, l’incapacité
chronique du pouvoir politique à trouver des mesures pratiques susceptibles
d’apporter des réponses adéquates (« On a tout essayé » assurait F.
Mitterrand à propos du chômage), et l’obsolescence des réponses idéologiques traditionnelles
ouvrent des abîmes d’incompréhension et nourrissent de haine la protestation.
Onzième
question : le plus
Pour parer à la
remise en cause du système lui-même, certains de ses soutiens promeuvent l’idée
d’un « capitalisme du bien commun », après que d’autres ont évoqué
une « moralisation du capitalisme ». Des contorsions qui ressemblent
à des tours de prestidigitation pour attirer l’attention ailleurs que sur
l’essence même du système.
Le
« capitalisme du bien commun », tel est l’objectif du rapport
Notat-Senard de mars 2018 dont s’est
inspiré le parlement pour voter la loi Pacte qui autorise par exemple la
cession d’Aéroport de Paris à des capitaux privés ; non parce que l’entreprise
est déficitaire (plusieurs dizaines de millions de bénéfices) mais pour qu’elle
rapporte plus. Cette logique du « plus » contribue à accélérer le
démembrement du service public, celui de l’intérêt commun, au profit d’intérêts
privés. Ceux qu’une telle évolution, mise en musique et encouragée par
Bruxelles, amène à accuser la Commission Européenne et à dénigrer l’Union Européenne
se trompent, du moins quand ils sont de bonne foi : ces institutions fonctionnent
selon la même logique que les Etats qui les ont mises en place, et la
privatisation, la mise en concurrence, nationale ou internationale, n’ont pour
but que l’accroissement des profits. Le capitalisme au-delà des frontières est
le même qu’en-deçà.
Ce qui est relativement
nouveau, c’est que ceux qui protestent le samedi ne disent pas, ne peuvent pas dire qu’ils mettent en cause
le capitalisme (le nom même n’est pas prononcé) parce que la référence au
socialisme ou au communisme qui en est le corollaire historique n’est plus
possible, et qu’ils n’ont pas d’autres solutions de rechange, d’autres mots.
Cette impuissance
à nommer, à désigner, explique en grande partie le caractère atypique de la
protestation, son absence de discours directeur, de porte-parole, de structure,
la juxtaposition d’individus, la violence et le schématisme de certains
slogans.
Ce qui complexifie
encore la situation, c’est qu’au-delà des dénonciations et des stigmatisations,
chaque manifestant sait bien que lui aussi, à son niveau, est concerné par le toujours
« plus » individuel dont il sent plus ou moins confusément qu’il ne
permet pas de construire un « commun » satisfaisant. Il est peut-être
lui-même l’un des millions de joueurs quotidiens de la Française des Jeux dont
le chiffre d’affaire se compte en milliards.
D’où vient ce
besoin universellement répandu chez les hommes du toujours « plus » pour
les biens, les objets, l’argent, et qui se manifeste par la recherche de
performances de tous ordres, par la compétition ?
L’équation être
= avoir n’est pas de nature transcendante, elle n’est pas tombée pas du ciel.
Elle est humaine, immanente, elle est en
nous, elle touche au corps dont nous disons habituellement que nous l’ « avons »
en tant qu’objet. Notre corps dont nous savons sans le moindre doute possible
qu’il cessera d’exister un jour en masse et qu’il se décomposera en molécules.
Le rapport
traumatisant avec la perte inéluctable de ce que nous croyons être un
« avoir » peut expliquer ce besoin de l’« avoir plus » caractéristique
de notre espèce. L’illusion, totalement absurde, mais aussi porteuse d’une
forme d’énergie, est que plus je possède, moins je meurs. D’où les stratégies
d’acquisition souvent élaborées au mépris des valeurs et des principes affichés
aux frontons des bâtiments civils ou des églises. D’où aussi les comportements
quasiment pathologiques des plus riches qui veulent avoir encore et toujours
plus, jusqu’à l’aberration et au non-sens.
Notre corps
n’est pourtant que la forme matérielle de notre « être ».
Le
« plus » d’objets (biens, argent) serait donc une extension du corps,
un « plus » d’immortalité fantasmée.
Douzième question :
la croisée des chemins
Depuis quelques
décennies, nous marchons sur un étroit chemin de crête surplombant d’un côté le
vide religieux de consolation, de l’autre le vide politique d’alternative.
S’il est vrai
que l’équation d’identité être = avoir nous caractérise en tant qu’humains,
s’il est vrai que le capitalisme (propriété privée des moyens de production et
d’échange) en est l’application pratique, enfin s’il est vrai que ce mode de
fonctionnement est la cause du malaise diffus manifesté aujourd’hui, le
problème se pose alors ainsi : sauf à dire que le capitalisme est
indépassable et qu’il faut se résigner à rester déterminé par l’équation qui le
sous-tend, nous devons examiner s’il est possible de supprimer ce rapport d’identité,
autrement dit de modifier le rapport au corps, donc le rapport à notre mort.
Sinon, quoi ?
Modifier ce rapport
induit nécessairement une modification du rapport avec « avoir » donc
avec le « plus » du capitalisme.
L’insatisfaction
permanente que produit cette équation identitaire explique à la fois le
mysticisme et la pensée révolutionnaire : soit il faut se changer soi-même
pour que changent les rapports humains (idéalisme) soit il faut changer le
monde économique pour transformer les rapports humains (matérialisme marxiste).
Les deux
tentatives ont montré leurs limites, elles ne sont plus exploitables et nous sommes
désormais à la croisée des chemins parce que nous sommes face nous-mêmes, comme
nous le signifient les individus en gilet jaune livrés à eux-mêmes au centre de
la ville.
Dans le même
temps, des milliers de lycéens, d’étudiants, manifestent en Europe pour que soit modifié le
rapport de nos sociétés avec l’écologie et qu’elles s’engagent sur la voie de ce
qu’on appelle la transition énergétique.
Se creuse là un
autre hiatus entre la dimension de la tâche à accomplir à très court terme et
la faiblesse des moyens disponibles. Comment faire baisser drastiquement le
niveau des pollutions responsables du réchauffement climatique porteur de
catastrophes qui risquent de mettre en cause la vie humaine sur la terre ?
Le principe capitaliste
d’accumulation (qui conditionne la production industrielle, agricole, les
transports, sources des pollutions majeures) est un des constituants du
comportement humain insouciant des conséquences d’actes qui s’inscrivent dans
le court et le moyen terme, à l’échelle de la durée de vie de l’individu. La
logique du capitalisme est contradictoire avec le long terme parce que le
profit qu’il vise est calculable pour la même échelle de temps.
Tous les
ajustements imaginables, toutes les mesures ponctuelles ne résoudront rien :
elles permettront tout au plus de protéger ceux qui ont le moins besoin de
l’être et qui croient que la catastrophe est pour les autres. Ou qu’elle n’est qu’un
fantasme.
Ce n’est
évidemment pas un hasard si la démagogie populiste de repli et de déni connaît
les succès électoraux que l’on sait. Les Etats-Unis ont élu un milliardaire qui
a pour programme politique
« America first ! », qui considère le réchauffement climatique
comme une chimère, et l’Europe voit renaître des démons que certains croyaient
disparus.
Le danger n’est
pas dans les partis populistes d’extrême-droite chargés de désigner les
boucs-émissaires : il est en nous, il est nourri de nos peurs sans
lesquelles ces partis n’existent pas.
Treizième
question : que faire ?
Il faut trouver
le moyen de résoudre la contradiction entre l’idéalisme (la conscience
détermine la vie) et le matérialisme (la vie détermine la conscience) :
– quels que soient
l’époque, le lieu et le milieu social ou je nais, ce que j’ai dans ma tête (mes
pensées, mes croyances, mes opinions) est essentiellement
déterminé par la conscience acquise très tôt de ma mort et la pensée de
cette conscience : chacun a fait, dès trois ou quatre ans, l’expérience de
cette découverte angoissante qui fait basculer de l’âge épique (les réponses
sont des données immédiates) à l’âge philosophique (elles sont à construire).
– ensuite, les
conditions matérielles, socioculturelles, dans lesquelles je vis déterminent la
manière dont je construis la pensée de cette conscience.
C’est ce réel têtu
et angoissant qui constitue notre spécificité et nous distingue radicalement
des autres espèces vivantes.
Sa dimension
tragique conduit à des stratégies d’évitement et de contournement (dont le fait
religieux) : le capitalisme en est la forme la plus aboutie pour la
justification de l’ « avoir », de l’ « avoir plus »,
et, plus tard, de l’appropriation privée des moyens de productions et
d’échanges (monétaires entre autres) pour l’ « avoir encore plus ».
Si ce réel
« particulier » devient un objet d’apprentissage
« commun », s’il finit ainsi par perdre sa dimension tragique, que deviennent ces stratégies ? Que
devient l’équation originelle ? Que devient le besoin de l’ « avoir »
et de l’ « avoir plus » ? La tension qui caractérise le
rapport rarement satisfaisant entre l’individu et la collectivité, le privé et
le commun, ne trouve-t-elle pas son origine dans ce fait que l’expérience de
notre mort, comme celle de notre naissance, mais à l’envers, est à la fois une
singularité incommunicable et commune à tous les êtres humains ?
La croyance
religieuse nous dit que la vie terrestre est relative au regard de l’absolu
qu’est la vie céleste. Nous savons que ce discours a servi à justifier les
injustices, les crimes, et même s’il s’est affaibli, il n’a pas disparu de nos
mémoires individuelles et collectives.
Comment faire
pour le rejeter ? Pour nous convaincre que l’absolu concerne la vie
terrestre parce que nous n’avons qu’une seule vie ?
Quatorzième
question : comment faire ?
Cette pensée obligée
de la conscience de notre fin a été en permanence inhibée par la croyance,
parce qu’elle constitue la difficulté majeure que nous avons à résoudre et que
nous la considérons, à tort, comme une cause de traumatisme.
Cette pensée ne peut
s’exprimer que dans le cadre historique d’une croyance préétablie fondée sur l’axiome
selon lequel la mort est, essentiellement, une inconnue.
Cet axiome vient
d’une confusion entre ce qu’est la mort réelle et ce que pourrait être un
après-mort imaginaire qui finit par phagocyter la mort réelle en l’assimilant à
une énigme.
En d’autres
termes, la croyance en une vie après la mort a évacué la mort en tant qu’objet
de connaissance. Donc, affirmer qu’elle est objet de savoir comme n’importe
quel autre objet, qu’elle doit être objet d’enseignement à l’école, s’apparente
à un blasphème, à un viol des consciences enfantines, à un inconcevable.
Mais, de
l’enseignement de ce qu’est la mort réelle définitive (le cadavre), de
l’occultation de ce réel têtu, et du discours de substitution de la croyance,
lequel est le plus ou le moins respectueux de l’enfant ?
C’est,
jusqu’ici, l’occultation et le discours de substitution qui ont prévalu.
Pour quel résultat ?
L’antagonisme
entre croire et savoir est vieux comme l’humanité. Il vient précisément de
cette question majeure dont la perversion a produit les spéculations
eschatologiques toutes plus meurtrières les unes que les autres.
Et pourtant, la
société fait étudier en classe les auteurs dont la pensée privilégie le savoir
comme facteur d’émancipation, de liberté, de progrès… tout en marginalisant
ceux qui n’ont pas besoin de résurrection, de transcendance et font de la mort
un élément du vivant, autrement dit un objet de connaissance. On enseigne
plutôt Voltaire et Rousseau que Diderot.
Alors, de deux
choses, l’une :
– soit nous
sommes capables de regarder en face ce problème, constitutif de celui que posent
le réchauffement climatique et la protestation actuelle, et nous pouvons
aborder l’examen critique de l’équation capitaliste pour commencer à repenser
notre manière de vivre ensemble ;
– soit nous
considérons que vouloir s’attaquer à cette question est une chimère parce que la
mort ne peut être qu’une énigme échappant à la connaissance et à l’enseignement,
et nous nous contentons de la protestation verbale et gestuelle plus ou moins
violente, de la panoplie des mesures techniques, administratives de la gestion
politique, en nous faisant croire que traiter les symptômes suffit à résoudre
ce qu’il est finalement assez commode d’appeler une crise.
Encore une
question, s’il vous plaît…
Oui ?
Qu’avons-nous à perdre ?