Réponse au commentaire

                                                       

Merci pour votre appréciation.

Votre commentaire pose au moins la question de l’exercice de l’esprit critique, à l’égard de son propre discours et de celui de l’œuvre.

En face du  tableau, c’est d’abord la sensibilité qui est sollicitée avant la réflexion, même dans le cas de l’abstraction. Ce qui est vu en premier lieu, ce sont des formes, des couleurs,  un discours esthétique qui produit spontanément un « ça me plaît ou ça ne me plaît pas » selon qu’il renvoie ou non à des critères de compréhension. L’esprit critique, à l’égard de son propre discours, permet non seulement d’examiner la validité de ces critères,  mais aussi la pertinence du « qu’est-ce que ça veut dire ? », du moins quand il n’est posé que pour l’abstraction.  

Pour le livre, nous disposons des codes du langage qui permettent de « comprendre », relativement (cf. textes poétiques et philosophiques), donc de réduire sinon d’éviter le « qu’est-ce que ça veut dire ? ». L’esprit critique à l’égard du discours de l’écrit est donc conditionné par la disposition des moyens de savoir « ce que parler (dans le sens : utilisation du langage) veut dire ».

Ainsi : est-ce que l’antisémitisme des dernières œuvres de Céline se trouve déjà dans les premières ? Est-ce que l’idéologie nazie des carnets noirs de Heidegger se trouve dans son œuvre philosophique préalable ? Bref, existe-t-il un « subliminal » dans l’écriture ?

Le débat est ouvert…

Le dialogue et ses conditions

                             

                                              dia logos

Deux mots grecs : dia (à travers), logos (la parole). Leur assemblage qu’on peut traduire littéralement par « la parole à travers » ou « à travers la parole » ; deux traductions qui disent la même chose : nous communiquons par et dans la parole qui va et circule des uns aux autres, comme la balle qu’on se renvoie.

Nous savons par expérimentation qu’entendre la parole de l’autre et être entendu de lui ne va pas de soi – la métaphore du « dialogue de sourds » est là pour nous le rappeler.

Parole renvoie à un vrai. On ne prend pas la parole pour autre chose. Le mensonge lui-même est un vrai voulu, fantasmé, de volonté, de ruse.

Ce vrai explique peut-être pourquoi logos est utilisé comme suffixe désignant une spécialité (-logie) et son titulaire (-logue)  : archéo-, gastro entéro- , ophtlamo-, odonto-… logie/logue, des mots savants (créés de toute pièce) désignant les vieilles pierres et ce qu’elles disent d’une civilisation, le tube digestif, l’œil, la dent et ceux qui en ont acquis un savoir reconnu.

L’objet de ce savoir est contenu dans ce logos.

Quel est l’objet d’un blog (< « web log » < logos ?) comme celui-ci ?

                                               L’objet

Le dialogue est dit « de sourds » quand il y a une confusion d’objet : l’un parle d’une chose et c’est une chose autre qui est entendue par celui qui écoute.

Objet (du latin ob-jectus) est littéralement ce qui est placé (jectus) en face (ob).

Quel est-il ? Et en face de quoi est-il placé ?

En grammaire, le complément dit d’objet, est l’information qui renseigne sur le contenu de l’action indiquée par le verbe ; il est placé en face du sujet, autrement dit distinct de lui. Dans Pierre mange une pomme, pomme est le complément d’objet, comme frère, liberté… dans Pierre aime son frère, la liberté….

L’objet du dialogue est donc ce qu’ont placé en face d’eux ceux (les sujets) qui ont décidé de discuter de ce qui n’est pas eux.

                                     De l’opinion à l’idée

L’opinion (latin opinio : conjecture, croyance) est l’expression de ce que nous ressentons, éprouvons spontanément comme vrai : c’est mon opinion et je la partage, dit-on (avec plus ou moins d’humour) pour bien souligner le caractère indiscutable de ce que nous venons d’affirmer. Indiscutable parce que c’est nous-mêmes que nous exposons. Nous-mêmes, c’est-à-dire le bloc sensible de ce que nous sommes.

A ce niveau-là, le dialogue est impossible : le sujet occupe la place de l’objet et, sauf situations particulières, moi ne peut être un objet de discussion. Ne reste donc possible qu’une juxtaposition des opinions. Dans le meilleur des cas on est en accord avec le « c’est mon opinion et je la partage » (cf. Dupond et Dupont = deux clones comiques du même moi) dans le pire on s’affronte. Entre les deux, toutes les nuances du passe-temps plus ou moins supportable.

Le dialogue ne devient envisageable que lorsque le sujet décide de considérer son opinion d’un point de vue critique, autrement dit, et notamment par l’examen de son langage, de parvenir à l’idée : à savoir l’abstraction qui permet de se déconnecter de la sensibilité en tant qu’outil (illusoire) de connaissance.

Cette décision permet de définir un objet de dialogue.

                                             Exemples

Le dialogue qu’offre le blog est particulier en ce sens que les lecteurs n’étant pas identifiés, exposer son point de vue peut susciter des réticences.

Il se trouve qu’un des lecteurs – que je connais – préfère dialoguer à partir des articles par la voie du mail privé. Il est d’accord pour que j’utilise ses textes comme support de discussion.

Voici donc deux extraits de ce dialogue entre Lui et Moi. Diderot (Le Neveu de Rameau, Jacques le fataliste…) sourira de ce clin d’œil.

L’échange concerne la religion évoquée dans l’article sur le voile et la laïcité.

« Lui : (…) Les prédécesseurs de Copernic étaient certainement considérés comme des savants brillants. Ils n’en croyaient pas moins que la terre était le centre de l’Univers parce que cette idée était admise, et imposée, comme vérité absolue donc indiscutable. (…)

Moi : (…) Les savants antérieurs à Copernic, ne « croyaient » pas que la terre était au centre : les instruments dont ils disposaient ne permettaient pas une autre explication. Leur démarche, scientifique, était de l’ordre du savoir. Ce savoir géocentrique n’a disparu (et non sans difficultés – cf. Galilée) qu’à partir du moment où les outils de connaissance ont permis d’autres observations et l’émergence d’un autre savoir qui s’est alors heurté au « croire » dominant et institutionnel. La science fonctionne ainsi, encore aujourd’hui (cf. les explications de l’autisme), et elle est toujours en butte au même croire (cf. les déclarations du pape sur l’homosexualité).  Une dialectique, donc. »

(…)

« Lui : Le fait que l’Humanité ait cru bon d’en (croyances et religions) faire jusqu’ici le socle de son existence relève de l’intelligence qu’elle avait de son environnement, en fonction du lieu et du temps.

Moi : « (…) « Croire bon de », signifie qu’on se trompe en prenant telle ou telle décision qu’on imagine adéquate : je ne pense pas que l’Humanité ait jamais pris la décision de croire ni que croire soit lié à l’environnement, au lieu ou au temps. (…) Je ne pense pas qu’on décide de croire. »

Des idées différentes, parfois contradictoires, émises par Lui et Moi, pour la construction d’un savoir, relatif.

A suivre…

                                                    *

         Exemple d’un dialogue de sourds à Amiens le 22 novembre 2019.

Emmanuel Macron « Moi j’ai dit la vérité à Whirlpool. […] Est-ce que j’ai dit : on va tous vous sauver, on va garder l’entreprise ? Non. J’ai dit : ceux qui vous disent ça vous mentent »

François Ruffin « (…) Venir il y a deux ans dire à tous les salariés qu’ils seront repris alors que derrière il n’y a rien, c’est nous prendre pour des cons. Et venir dire qu’aujourd’hui Emmanuel Macron, comme s’il était un citoyen lambda (…) est déçu, c’est nous prendre pour des cons une deuxième fois ».

Le président parle en tant que gestionnaire d’un système qu’il ne remet pas en cause : l’objet de son discours est donc les limites de l’action de l’Etat visant une entreprise privée en liquidation.

Le député soutenant les salariés meurtris (leur vie est menacée par la fermeture de l’usine) dont il épouse émotionnellement la cause en la faisant sienne, parle d’autre chose, à savoir : ce que devrait être le rapport entre l’Etat et l’entreprise dans un système non capitaliste.

Evoluant l’un et l’autre dans la sphère close d’un objet dont ils sont convaincus qu’il est le seul juste et pertinent, ils n’ont aucune possibilité d’entendre le discours de l’autre.

E. Macron est partisan du système capitaliste, F. Ruffin résolument opposé.

Une des salariées a déclaré au président que s’il revenait l’an prochain, elle espérait « boire le champagne » avec lui.

Signe qu’elle avait été convaincue de la pertinence de l’objet du discours présidentiel ? Ou qu’elle l’était déjà ?

Polanski

                                                  L’affaire Polanski

                                                              ou

                       le rapport entre l’œuvre d’art et son auteur/créateur

Est-ce qu’on jouerait de la même façon les œuvres de Bach ou Mozart ou Beethoven si l’on découvrait qu’ils ont été des violeurs ? Est-ce qu’on les écouterait avec la même oreille ?

La question récurrente du rapport entre l’œuvre et son créateur concerne aujourd’hui le film J’accuse dont la sortie est contrariée par l’accusation de viol – elle n’est pas la première – lancée contre son réalisateur, Roman Polanski.

Elle peut se formuler ainsi : l’œuvre qu’on appelle « d’art » contient-elle en et par elle-même son sens et sa valeur ? Est-elle ou non dissociable de son créateur ? Son discours (ce qu’elle dit dans son langage propre) est-il réductible à celui de son créateur ? Ou encore : doit-on interdire l’œuvre dont l’auteur a commis un crime ?

A un premier degré :

1 – Je suis confronté à une œuvre, dont j’ignore tout de son auteur/créateur.

Je crée tel rapport avec elle.

2 – Je suis informé ensuite de son nom et de sa biographie.

En quoi ce rapport est-il modifié ?

                                                             Art

Le mot vient du latin ars qui désigne une habileté, un savoir-faire acquis. Il s’oppose à natura (état naturel) et ingenium (qualités innées) qui concernent donc  le non fabriqué.

Ainsi, une œuvre dite « d’art » n’est pas plus naturelle qu’un « ouvrage d’art » qui relève, lui, du génie civil et n’a pas pour finalité première une dimension « artistique », même s’il elle n’est pas contradictoire avec l’utilité qui justifie l’ouvrage en question.

Le sens du mot a en effet glissé dans le registre de l’esthétique et le premier adjectif qui vient spontanément (à tort ou à raison et souvent de manière inadéquate) pour qualifier une œuvre d’art est « beau, belle » ou son contraire.

                                                        Beau/laid

Ni le beau ni le laid n’existent en soi. Rien n’est ni beau ni laid. C’est l’homme qui décide.

Quand le météorologue annonce du beau temps il n’émet pas un propos scientifique mais un jugement. Jugement discutable puisque le beau temps du touriste peut être le mauvais temps de l’agriculteur, et inversement. Il le sait parce qu’il l’a appris au cours de ses études mais il continue à le dire.

Le ciel est dans la mémoire profonde une référence majeure parce qu’il est le lieu où se tiennent les dieux : le bleu et la lumière du soleil indiquent qu’ils sont bons et favorables, le tonnerre et les éclairs qu’ils sont en colère et hostiles. C’est peut-être parce qu’ils ne peuvent être laids que la météorologie vulgarisée n’use pas de ce qualificatif pour le temps qui n’est pas beau.

Dans la Grèce antique, kalos kai agathos (beau et bon dans le sens moral) définissait la perfection souhaitée de l’être humain. La conception académique « bourgeoise » de l’art s’en est peut-être inspirée  en associant beau et bon. En 1857, Baudelaire et son éditeur furent condamnés, l’un  pour avoir écrit, l’autre pour avoir publié Les Fleurs du mal. L’arrêt (« délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ») n’a été cassé qu’en 1949. Pour des motifs similaires, le film de Jacques Rivette La Religieuse  (adapté du roman de Diderot) a été censuré en 1966… Les exemples sont innombrables.

                                                   Auteur/créateur

En latin, l’auteur est celui qui « augmente », le créateur, celui qui « fait pousser ». Cérès (même origine) était la déesse des moissons, celle qui faisait croître.

Deux termes utilisés aujourd’hui pour désigner « l’artiste ».

Qu’augmente-t-il ? Que fait-il pousser ?

Lorsque Cézanne peint à plusieurs reprises la montagne Sainte-Victoire, ce n’est pas parce qu’elle est belle (ou laide) mais parce qu’elle lui permet d’exprimer en le déclinant un quelque chose.

Si ses tableaux nous intéressent, nous  « parlent », c’est parce qu’ils accrochent en nous ce même quelque chose énigmatique : comme lui, nous savons en effet que ce qui est sur la toile n’est pas la montagne elle-même (cf. Ceci n’est pas une pipe de Magritte) ni sa reproduction exacte, mais sa déconstruction et sa reconstruction… ou celle d’autre chose.

                                                  Le quelque chose

Quand je parcours au musée la galerie des tableaux et des sculptures, quand j’écoute dans l’auditorium la polyphonie des compositions musicales, quand j’ouvre les livres de la bibliothèque, quand je regarde les films de la cinémathèque, je ne découvre que du fabriqué : dans les couleurs, les structures, les formes, les sons, les mots et les images, il n’est rien qui soit « naturel » dans le sens courant du terme. Tout en effet estun artificiel qui suscite le paroxysme de la connivence enthousiaste ou de l’incompréhension.

Quel est ce quelque chose qui peut conduire à huer l’œuvre un jour et à l’applaudir le lendemain ?

Avant d’avoir la connotation positive que l’on sait,  impressionniste fut un terme de dérision inventé par un journaliste pour dénigrer le tableau de Monet Impression, soleil levant.

Certains invoquent l’effet de mode, entendant par là un comportement superficiel, fluctuant, passager. Au-delà du simplisme, c’est prendre l’effet pour la cause : la manière d’être, de juger, de penser d’une époque signifie un rapport. Entre quoi et quoi ?

Le déjeuner sur l’herbe de Manet a été objet de scandale parce qu’il représentait une femme nue près de deux hommes habillés et qu’elle ne correspondait pas aux canons esthétiques du nu féminin de cette époque ; époque  de Baudelaire et de Flaubert dont le roman Madame Bovary lui valut un procès pour les mêmes motifs que Les Fleurs du mal. Lui ne fut pas condamné, sans doute parce qu’il s’agissait d’une narration, estimée moins contagieuse, sans doute, que la poésie, plus évocatrice, insidieuse et sensuelle.

Ce que révèlent Baudelaire, Flaubert, Monet, Manet… c’est l’obsolescence d’un discours qui affirme que les fleurs de la poésie poussent sur le terreau du bien, que la femme doit être une épouse domestique sage, que le paysage marin d’un lever de soleil doit être dessiné, qu’une femme déjeunant sur l’herbe avec des messieurs en habits du temps, donc une femme réelle, ne peut pas être nue, d’autant qu’elle ne déjeune pas mais qu’elle semble penser et qu’elle regarde celui qui regarde le tableau…

En refusant cette mission de chien de garde assignée à l’art par la société bourgeoise bien établie qui entend que la roue du temps soit et demeure arrêtée, l’artiste, comme il le dit depuis toujours mais dans un langage que les révolutions du 19ème siècle ont libéré, rappelle que le rapport de l’homme avec l’homme et avec le monde est essentiellement un questionnement.

Monet dit que le soleil levant n’est intéressant que dans l’impression qu’il permet, autrement dit dans le rapport entre les effets qu’il produit et le quelque chose qui permet de le voir autrement que ce qu’en dit le discours descriptif ou mythique.

 Ce quelque chose n’est rien d’autre que le questionnement sans fin et sans réponse inhérent au tragique de notre condition. La déconstruction du réel ordinaire et la reconstruction qu’en propose l’art jusqu’à l’abstraction déconcertante, en sont les formes esthétiques.

L’œuvre d’art est donc non finie : l’énigme fascinante  des regards et des sourires de la Joconde (Léonard de Vinci) et de La jeune fille à la perle (Johannes Vermeer) – avec la dominante de spiritualité chez la première, de sensualité chez la seconde – est un exemple de ce questionnement.

Comme les autres arts, le cinéma possède son langage de questionnement. Ce sont les outils qui diffèrent.

                                               Les outils du cinéma

La réalisation du livre demande avec le crayon et le papier, la solitude.

Celle du tableau ou de la statue, une toile, de la couleur, des pinceaux, de la glaise, du marbre un maillet, des ciseaux, et la solitude aussi, modifiée parfois par la présence d’un modèle.

Pour celle du film, les  outils principaux sont des êtres humains.

Les comédiens choisissent l’abnégation en abandonnant dans la loge une partie de leur autonomie, à leurs risques et périls. Le cinéma projette sur l’écran les seules images des corps et distend ainsi le champ des possibles, de la licence.  Maria Schneider a payé le prix fort pour avoir tourné – informée à l’avance ou pas ? – la scène de sodomie du film Le dernier tango à Paris, le film de Bernardo Bertolucci. Une telle séquence est difficilement envisageable sur la scène du théâtre où évoluent des corps réels.

La toile, le marbre, permettent un rapport triangulaire entre le peintre et le modèle  pour lequel ils peuvent jouer, plus ou moins, le rôle intermédiaire d’une protection.

En revanche, le rapport du réalisateur et du comédien est sans intermédiaire, direct.

Anne Viazemsky (petite-fille de François Mauriac, épouse de Jean-Luc Godard) décrit dans Jeune fille la difficulté de sa relation avec Robert Bresson qui lui avait donné le rôle féminin principal (Marie) dans Au hasard Balthazar. Elle avait dix-huit ans, et, la majorité étant alors fixée à vingt-et-un ans, mineure. Elle raconte comment elle a pu opposer à plusieurs reprises un non à la fois ferme et douloureux à la relation amoureuse qu’il désirait et qu’elle ne désirait pas, comment elle a réussi à résister. Combien, comme elles, ont dit non et n’ont pas été entendues ?

                                                         L’image

L’image est d’abord dans la tête du réalisateur, puis « dans la boîte », avant d’être projetée. Elle n’est jusque-là que virtuelle. Tant que le montage n’est pas fait, le comédien est dans une sorte de no man’s land, entre la personne réelle qu’il est et l’image qu’il a contribué à créer par son talent, image qui n’existe qu’à partir du moment où elle est vue sur l’écran et qui valorise son existence, parfois jusqu’à l’outrance de ce qu’on appelle le vedettariat.

Entre le réalisateur et les comédiens se construit donc une relation de type créateur/ créature, compliquée, quand il s’agit d’une comédienne, de la relation archaïque et historique tenace entre l’homme dominant et la femme dominée. Les auteurs de l’Ancien Testament ont imaginé un Dieu qui crée la femme à partir de l’homme et non l’inverse. Nous n’avons pas fini de régler nos comptes avec cette idéologie.

Si les femmes remettent en cause leur statut de dépendance voire de soumission qui prévalait et prévaut encore dans les relations familiales et professionnelles, elles ne sont entendues que depuis très peu de temps. C’est sans doute pourquoi certaines des plaintes déposées concernent des agressions anciennes, commises et subies à une époque où leur voix ne pouvait pas être écoutée.

C’est ce qui est en train de se produire dans le monde du cinéma.

Dans l’entreprise industrielle, l’outil humain a longtemps dû se taire. Si les hommes ont conquis le droit à la parole, ce fut pour eux-mêmes, mais pas pour leurs épouses qui ne savaient pas encore qu’ « on ne naît pas femme mais qu’on le devient » (S. de Beauvoir). Ni eux, ni ceux qui proposaient alors des théories libératrices ne le savaient non plus.

Et si elles ont à leur tour conquis ce droit, certains territoires n’en ont pas fini avec la « loi » de domination du mâle.

Le cinéma, monde que l’image du corps situe comme en-dehors du réel et où les hommes tiennent les commandes, en est un. Le caractère humain de l’outil  peut expliquer la survivance tenace de cette « loi » que toutes les comédiennes ne dénoncent pas, pour des motifs idéologiques, peut-être aussi de contrats et de vedettariat, et au prix parfois de la confusion. (cf. Catherine Deneuve défendant une « liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle »).

                                             L’autonomie de l’œuvre

Interdire un film au motif que le réalisateur est accusé de viol revient à dire, en réponse à un des aspects de la question initialement posée, que l’œuvre est réductible à son auteur.

S’il faut la censurer au motif que son auteur est un homme « mauvais », faut-il la louer au motif qu’il est « bon » ?

Ce serait renouer avec la conception de l’art qui condamna jadis au nom de la morale les œuvres qui sont aujourd’hui inscrites dans les programmes scolaires ou que l’on va contempler dans les musées.

En réalité, ce que les visées moralisatrices assignées à l’art visent à limiter, c’est la liberté de questionnement sans fin et sans réponse évoquée plus haut.

La montagne Sainte-Victoire peinte par Cézanne,  le lever du soleil peint par Monet ne sont ni une montagne ni un lever de soleil, et c’est bien ce qui dérange ceux qui n’acceptent pas de ne pas les retrouver sur la toile tels qu’ils « devraient être » dans un joli monde coloré fermé au questionnement.

Si les accusations portées contre Roman Polanski sont fondées, si donc il est un violeur que le système de dépendance lié au fonctionnement du cinéma n’a pas permis de dénoncer en son temps, il doit en répondre devant la justice.

Interdire pour ce motif ses films reviendrait à dire qu’ils sont ses complices ou qu’ils doivent leur existence à ces viols – ce qui est absurde –  ou qu’ils en font l’apologie – ce qui n’est pas le cas.

Comme toute œuvre d’art, le film existe par lui-même et échappe à son créateur.

Personne n’est obligé d’aller le voir.

Reste une réponse à apporter à un autre aspect de la question initiale : en quoi mon rapport au film est-il déterminé par ma connaissance de l’accusation de viol ?

En tout si je réduis le film au réalisateur.

En rien, si j’accueille Les Fleurs du Mal.

La propriété et le corps

selon le début de la seconde partie du

      Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

                                           de Jean-Jacques Rousseau

         

                                       Première phrase

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. »

Il s’agit d’un récit sous-tendu par un discours repérable dans la construction.

L’idée dominante : « Le premier (…) fut le vrai fondateur de la société civile. » contient une double relative déterminative (indispensable au sens) « qui… s’avisa… et trouva… » qui contient elle-même une apposition incluse « ayant enclos un terrain ».  

L’emboîtement syntaxique est le signe d’un double processus complexe : le premier est présenté comme un constat (fut le fondateur), l’autre est une explication  (ayant enclos un terrain, s’avisa… et trouva…pour le croire).

Le rapport entre les deux processus (l’acte de construire et l’idée de possession) pose donc  la double question de la responsabilité (dans le sens de « réponse donnée », adéquate ou non) et de la liberté (dans le sens de « choix »).

Le premier qui institue une origine, un commencement : avant, donc, il en était autrement. Mais avant quoi, exactement ? Qu’est-ce qui était différent ? Et qu’est-ce qui a conduit à produire le premier ?

L’apposition (ayant enclos un terrain), incluse dans la relative et exprimée au mode participe n’est pas, elle, déterminative : si on la supprime, la relative garde son sens. Elle est donc une donnée présentée comme contingente.

Et pourtant…

La question que pose ayant enclos un terrain est double : d’une part, qu’est-ce qui est à l’origine de l’acte ? D’autre part quel est le rapport entre l’acte et l’idée ?

Dans son récit, Rousseau dit que l’idée de la propriété ne préexiste pas à l’acte de la clôture mais qu’elle en est la conséquence.

Si ce n’est pas l’idée de la propriété qui commande l’acte, alors, pourquoi la clôture ? Autrement dit, pourquoi un homme éprouve-t-il à un moment donné le besoin d’en construire une si ce n’est pas pour s’approprier un espace ?

De quoi peut-il s’agir alors, sinon de protection ? L’homme a besoin de construire une clôture parce qu’il est menacé. Par qui ? Pas par les hommes puisqu’ils ne sont pas encore mus par le besoin de posséder d’où viennent tous les maux. On peut alors imaginer que ce sont des bêtes féroces qui mettent sa vie en danger. Ou autre chose qui ne soit pas humain.

Autrement dit, l’idée de propriété (dans le sens : besoin d’être propriétaire de, de posséder quelque chose) vient d’un détournement de fonction : si l’homme n’est pas menacé dans son existence, s’il n’a pas besoin de construire une clôture pour se protéger, alors il n’acquiert pas l’idée de propriété.

S’avisa a un double sens : à la fois prendre conscience et, par évolution, oser. Si l’idée de possession est le produit de l’acte, le premier sens semble le plus adéquat, même s’il n’exclut pas le second. Une fois construite, la clôture établit un rapport non prémédité, nouveau, qui suscite l’idée chez celui qui s’est trouvé dans la nécessité de planter des pieux pour se protéger.

Ensuite, la condition nécessaire, non de l’idée elle-même de propriété, mais de sa socialisation (société civile) est : des gens assez simples pour le croire. Ce qui, si on continue à combler les trous du récit, suppose que le premier est, dans un temps donné, le seul qui doive se protéger. En d’autres termes, il est désormais dans un type de rapports avec le monde extérieur que les autres ne connaissent pas.

Croire pose cette question : quelle est cette simplicité (état de nature cher à Rousseau ?) qui incite les gens à croire ce qui est affirmé par l’un d’eux ? En quoi  ceci est à moi est-il efficient ?

Selon ce récit d’un moment historique fictif imaginé par Rousseau pour les besoins de sa théorie (la bonté de l’homme « naturel »), la naissance de l’idée de propriété est donc de l’ordre du hasard événementiel, elle n’est pas inhérente à l’homme.  

                                                  Deuxième phrase

« Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ».

Ecrite au conditionnel passé (mode du regret), elle raconte un ratage : le héros qui aurait pu sauver l’humanité ne s’est pas manifesté.

Le rapport de causalité est clairement explicité, toujours dans le mode du récit : de cet acte premier (la clôture) et des circonstances qui lui donnent une dimension socio-historique (la naïveté des gens et l’absence de héros) naissent tous les malheurs du genre humain.

Cet acte premier qui va engendrer la catastrophe est présenté comme un tour de passe-passe : le constructeur de clôture (imposteur) est un magicien diabolique qui frappe l’humanité d’amnésie (oubliez) quant à ce qui est l’essentiel : la communauté des biens et des productions (à tous… personne) dont la négation provoque la mort (perdus).

                            Troisième et quatrième phrases

Rousseau quitte le récit pour le discours. A la narration destinée à capter l’attention succède l’analyse « sérieuse ».

 « Mais il y a grande apparence, qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature.»

Ce qui revient à dire que la clôture n’est pour pas grand-chose, sinon pour rien, dans la naissance de  l’idée de propriété ; elle a tout au plus joué un rôle de catalyseur dans un processus très long (d’âge en âge) ; il y a eu en effet des idées antérieures, des progrès (sens de processus), de l’industrie (sens d’activité), des lumières (connaissances)…

Bref, le discours contredit le récit. Une manière pour Rousseau de nous dire : cela ne s’est pas passé comme je le raconte, certes, mais ce qui reste vrai, c’est que l’homme est déterminé par des forces souterraines qu’il ne maîtrise pas et qui doivent advenir (les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient).

Le Contrat social qu’il publiera quelques années après le Discours  proposera donc une « solution » (un contrat signé par les citoyens)  appuyée sur un problème non résolu parce que non posé : pourquoi l’homme a-t-il ce besoin de posséder ?

Corollaire : pourquoi est-il aussi réticent à l’idée du « commun » ?

Pourquoi a-t-il cette relation historique aussi ambivalente et conflictuelle avec l’idée du « communisme » ? Tiberius et Caius Gracchus furent assassinés à Rome au 2ème siècle avant notre ère parce qu’ils proposaient une réforme agraire visant à limiter la propriété individuelle et à répartir les terres.

Pourquoi, sans parler du fiasco soviétique, l’idée même de mise en commun  a-t-elle toujours rencontré et rencontre-t-elle encore toujours autant de réticences même chez ceux qui ne possèdent pas grand-chose, voire rien ? 

Corollaire : pourquoi ce retour au discours de l’enrichissement personnel comme valeur essentielle (après Guizot et Deng  Xiaoping, Trump et Macron) ?

Pourquoi l’idéologie qui sous-tend et justifie le capitalisme est-elle présentée et apparaît-elle comme la seule possible ?

Corollaire : pourquoi sommes-nous des simples pour le croire ?

« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience » écrit Marx dans L’idéologie allemande. Il rejoint ainsi le récit de Rousseau : ce n’est pas l’idée qui est première mais la vie réelle, matérielle.

La faille se trouve peut-être dans le refus de prendre en compte un « matériel  primordial », une donnée commune propre à notre espèce, sans rapport avec les conditions sociales d’existence.

Si donc, pour reprendre la pensée de Rousseau, la propriété est la matrice de tous les maux, si donc elle est inéluctable, si les modèles proposés par les philosophes et les politiques se sont heurtés et se heurtent toujours à ce besoin qu’ont tous les hommes de posséder plus et encore plus, (la terre, l’argent, le pouvoir…) alors quel est l’objet réel de ce besoin d’avoir ?

 Peut-être est-il ce que nous imaginons être un objet que nous possédons alors qu’il n’est que la forme matérielle de notre être : notre corps, dont nous savons qu’il cessera d’exister un jour sous la forme que nous lui connaissons.

S’imaginer posséder notre corps est peut-être ce qui conduit à l’entourer d’objets dont le nombre peut créer l’illusion d’une protection contre une issue que nous savons inéluctable…

Le besoin de posséder ne serait peut-être que l’exorcisme de notre peur que la mise en commun des biens, des ressources, ne conduise à nous déposséder d’un objet qui n’en est pas un en le protégeant d’une clôture chimérique. 

La problématique Greta Thunberg

                                

Cette jeune Suédoise ne s’est pas présentée d’elle-même sur le devant de la scène médiatique. Elle y a été poussée. Il suffit de consulter les articles qui lui sont consacrés pour connaître le rôle qu’ont joué ses parents et leurs relations dans cette marche vers la célébrité.

S’en servir pour contester son discours et ses actes témoigne de la même faiblesse que le recours à l’argument dit ad hominem (contre la personne) : faute de pouvoir réfuter l’idée, on s’en prend à son auteur dont on cherche à exploiter la moindre faille.  Ainsi, dénigrer le message emblématique envoyé par son voyage aux USA en voilier au motif que les membres de l’équipage sont revenus en avion relève d’un procédé analogue.

Greta Thunberg est un phénomène dans le sens où son discours ne correspond ni à la représentation habituelle d’une adolescente (16 ans), ni à celle de l’autisme dont le syndrome d’Asperger qui l’affecte est une forme.

                                                    Le discours

« Il nous faut une nouvelle façon de penser. Le système politique que vous, les adultes, avez créé n’est que compétition. Vous trichez dès que vous pouvez car tout ce qui compte, c’est de gagner. Nous devons coopérer et partager ce qui reste des ressources de la planète d’une façon juste. » (mars 2019)

Tel est le thème central du discours. Le reste n’est que variations. Il pose au moins trois questions :

1 – Qu’est-ce qu’une « nouvelle façon de penser » ?

2 – Comment  y parvenir ?

3 – Quelle est la nature de ce système politique créé par les adultes et qui n’est que compétition et tricherie ?

1 – Penser est utilisé sans définition d’objet particulier – il s’agit donc du concept – et nouvelle façon indique que le changement concerne non une essence mais un mode. Il s’agit de penser autrement.

Penser autrement suppose un changement de références, de critères. Si je crois en une transcendance, je pense d’une certaine manière, si je décide de lui préférer l’immanence, je pense autrement.  Exemple : au début de la révolution de 1789, s’est posée la question du vote des représentants élus aux Etats-Généraux : fallait-il voter par ordre (clergé, noblesse, tiers-état) ou par tête (individus) ? Voter par ordre présupposait une hiérarchie (transcendance), voter par tête une égalité des individus (immanence). Dans la première hypothèse, on avait les réponses avant les questions, dans la seconde tout était à inventer.

De quelle nouvelle façon s’agit-il ici ?

2 – « Sans mon diagnostic, je n’aurais jamais commencé la grève de l’école pour le climat. Parce que j’aurais été comme tout le monde. Nos sociétés doivent changer, nous avons besoin de personnes qui savent sortir des sentiers battus et nous devons commencer à prendre soin les uns des autres. Et accepter nos différences ». (avril 2019)

« La protestation de Greta a un double objectif. Cela attire non seulement
l’attention sur la politique climatique, comme elle le souhaitait, mais montre
également le potentiel politique de la différence neurologique 
»(Journal New Yorker

Le discours établit donc un rapport causal direct entre le diagnostic (syndrome d’Asperger) et l’action de contestation. Sans ce diagnostic qui en fait un être à part, elle aurait été comme tout le monde, et n’aurait donc pas entrepris la grève scolaire.

3 – L’appréciation de l’écrivain Le Clézio  « Elle dit que nous – les adultes, les responsables, les acteurs de notre monde égoïste et rapace –, nous n’avons rien fait, et que les enfants du futur nous demanderont des comptes. » (mars2019) indique clairement que ce sont des catégories psychologiques et morales négatives qui déterminent les adultes et le monde.

                                                        Aporie            

Ce système politique est créé par les adultes tricheurs et il est déterminé par la compétition.

Donc, d’un côté, le monde de ces adultes ; face à lui, celui de ceux qui ne le sont pas : les enfants et adolescents.

S’il est vrai que l’enfant/adolescent n’est pas un adulte en miniature, la croyance  qu’il aurait une capacité à mieux discerner les problèmes (« la vérité sort de la bouche des enfants ») pour mieux les résoudre contient une aporie : l’enfant étant« condamné » à devenir adulte, il faudrait, pour parvenir à un changement, soit stopper son évolution, soit éliminer l’adulte dont on peut se demander pourquoi et à partir de quel moment il oublie l’enfant qu’il a été pour être contaminé par la compétition et devenir un tricheur.

Stopper l’évolution de l’enfant est un sujet abordé par Gunther Grass dans son roman Die Blechtrommel (Le Tambour, dont Volker Schlöndorff a tiré un film) qui raconte comment le petit Oskar refuse de grandir dans le monde adulte nazi. Un choix obstiné et têtu qui n’empêche en rien la catastrophe. La fiction du roman nous rappelle qu’opposer le monde des enfants à celui des adultes revient à nier l’évidence de la nécessité de l’évolution, bref à nier la vie.

                                                     Singularité

Sans mon  diagnostic… Il faut comprendre, sans doute : sans le syndrome et le diagnostic de ce syndrome.

Les personnes qui « savent sortir des sentiers battus » seraient donc douées de ce savoir singulier lié à cette particularité neurologique ou à une autre du même type.  Mais « sortir des sentiers battus » n’est qu’une formule qui semble bien être elle-même un de ces « sentiers battus ». « Prendre soin des autres » et « accepter nos différences », sont également des formules générales sans contenu défini et que tout le monde peut reprendre à son compte dans les sentiers battus… sauf à les rapporter au cas particulier de la jeune fille.

                                                        Morale            

Il faut ajouter à l’accusation le paramètre moral, notamment la honte que la jeune fille a invoquée à la tribune de l’ONU pour la jeter à la figure des dirigeants politiques qui lui ont « volé ses rêves ». Accusation gravissime dans la mesure où le vol des rêves est la métaphore d’un avenir interdit. Il évoque clairement le crime contre l’enfant.

                                                    Confusions

Un des problèmes posé par Greta Thunberg en tant qu’adolescente atteinte d’une particularité neurologique et intervenant dans un débat de nature hautement dramatique, est celui de la confusion prise dans ses deux sens : confusion du discours d’une part, confusion de la critique d’autre part.

Sauf à commencer par nommer le système, à analyser ce qui le constitue, à expliquer comment il fonctionne et pourquoi il perdure, le discours de contestation se nourrit généralement de louables intentions. Ici, la discrimination entre méchants adultes irresponsables et égoïstes parce qu’ils sont adultes, et gentils enfants/adolescents conscients et altruistes parce qu’ils sont enfants, reprend le vieux thème du conflit de générations, précisément un des « sentiers battus » de la révolte adolescente dont on sait qu’elle est une étape pour parvenir à l’âge adulte.

Seulement, comment critiquer une adolescente atteinte d’une telle particularité neurologique stigmatisée et dont le discours appuyé sur le constat difficilement contestable d’un changement climatique qui s’accélère, annonce sinon la fin de l’humanité du moins une grande précarité de la vie sur la planète ?

Cette singularité, si elle ne la justifie pas, peut expliquer la violence de certaines réactions  qui s’en prennent à sa personne en suscitant, comme elle, des réactions épidermiques.

                                                        Miroir

Greta Thunberg est en réalité un miroir qui renvoie une double image : celle d’une société qui émerge à peine d’un discours discriminant et culpabilisant concernant la question de l’autisme, et celle du système capitaliste, non nommé, et auquel est substitué le terme général politique qui désigne la gestion par les adultes des affaires publiques.

La société n’est pas à l’aise avec ce qu’on appelle autisme ; le mot vient du grec autos que l’on traduit par « même » dans le sens de soi-même. L’autisme, qui donne l’image d’une personne n’ayant de rapports qu’avec elle-même, est donc perçu comme un danger par la société qui se nourrit de liens et qui ne craint rien tant que ce qui isole et singularise. D’où le diagnostic premier d’une carence éducative des parents (notamment de la mère) et la culpabilisation afférente qui en a découlé pendant des décennies.

Le phénomène Greta Thunberg est sans doute d’abord une revanche contre le  diagnostic
premier
, un renversement de la culpabilisation.

Quant à la politique, elle est  en effet depuis toujours et partout conduite exclusivement par les adultes, maintenant accusés d’agression envers l’enfance incarnée ici par une adolescente dont le particularisme, longtemps mal compris, a été objet d’exclusion.  

Quelles que soient les structures de contrôle et de délibération, les adultes en charge de la politique sont le plus souvent perçus comme vivant dans un monde clos, loin du réel de la vie des gens. Cette perception est alimentée de manière récurrente par ce qu’on appelle les affaires, le plus souvent népotiques et financières.

Relativement à la question climatique, les responsables politiques sont des objets de critiques d’autant plus commodes que la mutation climatique s’aggrave. Cette critique, quand elle est systématique, s’appuie sur le mythe de la toute puissance supposée du pouvoir et de sa mauvaise volonté. « Mais que fait le gouvernement ? » est devenu un leitmotiv humoristique.

                                                 Culpabilisation

Tous les scénarios imaginables de manipulation, de mise en scène, ne suffisent pas à expliquer l’émergence et l’amplification jusqu’au paradoxe du phénomène Greta Thunberg.

Ainsi, les Nations Unies regroupant les pays qui fonctionnent grosso modo sur le même modèle de système politique dénoncé par Greta Thunberg, l’invitent à prendre la parole pour une séance de ce qui ressemble fort à une flagellation : « Vous m’invitez pour que je vous dise que vous êtes mauvais, eh bien je vais vous le dire ! », tel est le sens de l’invitation lancée et acceptée.

La référence au pape [« J’ai rencontré aujourd’hui le pape François. Je l’ai remercié car il parle clairement de la crise climatique. Il m’a dit de poursuivre [mon engagement] » (avril 2019)]  peut aider à comprendre ce paradoxe.

Le pape est l’incontestable et incontesté spécialiste es culpabilisation/ culpabilité dont la société humaine a eu besoin de se doter depuis deux mille ans, sous cette forme. Ceux qui fréquentent ou ont fréquenté les églises savent pour l’avoir entendu sermonner que nous, les êtres humains, sommes responsables/coupables de la mort du fils de Dieu, crucifié à cause de nos péchés pour notre salut. Les mécréants ne sont évidemment pas épargnés par ce message qui n’est pas de nature transcendante : les hommes ont toujours eu besoin de croire que les cataclysmes de tous ordres étaient des punitions méritées par des fautes présumées. Les formes de cette croyance ambivalente – elle est dans le même temps contestée et dénoncée (cf. Voltaire et le tremblement de terre de Lisbonne) –  sont diverses, mais la teneur du discours est la même : il s’agit de rendre « acceptable » la catastrophe et de trouver des boucs-émissaires.  

La culpabilisation a donc aujourd’hui pour support une catastrophe climatique, et, pour les raisons évoquées plus haut, Greta Thurnberg en est l’expression la plus pertinente, pour le moment… et à ses risques et périls.

Elle concerne un double rapport :

1 – celui des  parents avec l’héritage qu’ils laissent à leurs enfants ;

2 – celui de l’être humain avec la « nature » ;

1 – La légitimité de la question de l’héritage semble aller de soi : n’est-il pas « normal » que les parents se préoccupent de transmettre à leurs enfants  les biens qu’ils possèdent ?

Les études notariales et les tribunaux nous rappellent que l’héritage n’est pas forcément un facteur d’harmonie familiale ou individuelle, non plus qu’un critère d’amour. Des voix s’élèvent régulièrement pour en contester le bien-fondé.

2 – La transmission concerne aussi le rapport de la société avec les générations futures. Elle est au cœur du discours protestataire de Greta Thunberg qui invoque donc la honte comme renfort argumentaire de la thèse selon laquelle l’homme-adulte a gravement  dénaturé la nature qui se retourne aujourd’hui contre lui et dont les enfants paieront le prix fort.

Mais, sauf à imaginer une humanité d’adultes pervers qui se plairaient à organiser le pire pour leurs enfants, en quoi ce que construit l’homme adulte pour lui-même serait-il néfaste pour ses descendants ?

La mutation climatique liée à l’action humaine n’est pas le produit d’une décision. Elle est la conséquence, parmi d’autres, d’un processus tel, qu’il est impossible d’en imputer la responsabilité à quiconque. Les ingénieurs qui, au 19ème siècle, ont inventé le moteur à explosion, seraient-ils responsables (dans le sens : apporter une réponse adéquate à un problème posé) de la pollution produite par l’émission de CO2 des automobiles aux 20ème et 21ème siècles ? En d’autres termes, était-il possible à ce moment de l’histoire de prévoir la dimension planétaire des effets d’une découverte de niveau artisanal ? Les ingénieurs disposaient-ils alors des moyens d’une telle projection ? Et s’ils en avaient disposé, aurait-il été possible d’agir au niveau de la production ? Aurait-il fallu décider de la réserver à une partie de la population ? Comme les carrosses aux rois et aux nobles ?

Marie Curie mourant des conséquences de sa découverte est-elle l’exemple à ne pas suivre ? L’illustration vivante de ce qu’il ne faut pas faire ? La place qu’elle occupe dans le panthéon des modèles que se choisissent les sociétés humaines révèle l’importance de la question du savoir en tant que composant essentiel de l’être humain. Et du risque que contient l’exploration de l’inconnu. Toute forme de vie, au niveau qui est le sien, court ce risque nécessaire, inhérent à la vie elle-même.

 « La maison brûle et nous regardons ailleurs ». La phrase est revenue d’actualité au moment de la mort de celui qui l’a prononcée. Elle est de la même veine culpabilisante que le discours de la jeune suédoise.

De ce point de vue, son discours est en soi une régression. Il renvoie aux discours de péché et de châtiment divin que les prêcheurs n’ont cessé de déverser sur l’humanité.

                                                        Nature

Si l’avenir d’une découverte, d’une invention devient ensuite objet d’industrialisation et de commerce, est-ce, comme l’affirme Greta Thunberg, à cause de la compétition et de la tricherie qui caractériseraient les comportements adultes ?

Les enfants en seraient-ils exempts ?

On retrouve ici la distinction arbitraire de nature entre l’âge de l’enfance et celui de l’adulte, comme si le passage de l’un à l’autre était déterminé pas l’acquisition de ces deux défauts.

Si l’on veut avancer sur la voie des solutions possibles, il faut commencer par quitter le terrain de la morale et des catégories psychologiques.

Le problème que pose la mutation climatique ne ressortit pas à une façon de penser, mais à ce qui constitue le cœur de la pensée humaine, son essence, dont la littérature, l’art, la philosophie nous disent depuis la nuit des temps qu’il s’agit de la conscience que l’homme (enfant, adolescent, adulte) a de sa fin.

Opposer l’enfant à l’adulte culpabilisé n’est donc qu’un contournement qui mobilise l’émotion et/ou la colère pour une anesthésie de soulagement stérile.

L’opposition de l’homme adulte à la nature est elle aussi un contournement qui s’appuie sur une transcendance qui ne dit pas toujours son nom.

Dire que l’homme ne respecte pas la nature en la polluant revient à dire qu’il n’est pas de la nature, qu’il est d’une autre essence. Le corollaire : la nature est la plus forte et au bout du compte, elle finit par reprendre ses droits.

En d’autres termes, la nature serait régie par des principes et des lois que l’homme s’efforcerait d’ignorer et de transgresser au risque de se perdre, comme nous le constaterions aujourd’hui. L’un et l’autre s’affronteraient en permanence dans un match que l’homme ne peut pas gagner.

Cette croyance s’appuie, plus ou moins consciemment, sur celle de la création.

Que se passe-t-il si on rejette ce type de discours ?

Si nous ne sommes pas en-dehors de la nature, si nous ne sommes pas d’une essence autre, si au contraire nous sommes de la nature, alors, ce que nous inventons, découvrons, construisons, est naturel. Comme sont naturels un tsunami, une éruption volcanique, un orage, un ouragan, un cyclone, un typhon, un coucher de soleil, un sommet enneigé, une toile d’araignée dans la rosée matinale…

Que se passe-t-il si nous cessons de dire que nous polluons la nature en tant qu’objet extérieur, notamment par les productions industrielles ?

Que se passe-t-il si nous disons que ces productions consommatrices d’énergies fossile ou nucléaire produisent des déchets comme en produit notre corps, comme la vache produit du méthane, et qu’elles sont constitutives de la vie et de la mort qu’elle contient ?

Il est très utile et très agréable (enfin… pas toujours) d’aller en avion de Paris à New-York ou à Tokyo ou à Pékin, de voyager sur un bateau (même réserve), de prendre sa voiture (même réserve) pour aller voir des amis, découvrir des régions, des pays … Nous savons que nous prenons le risque de l’accident, de la blessure, de la mort et nous l’acceptons parce que nous savons qu’il est inhérent à la vie.

Tous les discours de culpabilisation sont inopérants face à cette réalité du vivant.

                                                    Dialectique

C’est le rejet historique de l’« anormalité » dont elle est la porte-parole qui contribue à conduire aujourd’hui Greta Thunberg sur le devant de la scène.  

Il convient de la comprendre comme un élément d’une dialectique, en tant qu’elle prononce  un discours qui n’a de sens que par rapport à un discours antérieur (sur l’autisme) stigmatisant et lui aussi inopérant. Ce qu’elle dit  de l’objet annoncé – le climat – n’a donc aucune importance : ce qui est à prendre en compte, c’est l’existence même de son discours amplifié par ceux-là mêmes qu’il met en cause (cf. l’intervention à l’ONU, les médias…).

L’existence même de ce discours (une jeune fille atteinte du syndrome d’Asperger parlant au monde entier qui l’applaudit) signifie qu’un autre discours, ancien, sur l’autisme par exemple, mais pas seulement, est obsolète.

L’objet des deux discours antagonistes étant la culpabilisation présentée comme une explication, il faut les rejeter, l’un comme l’autre. La honte qu’elle invoque (et qu’ont pu éprouver les parents des enfants autistes) ne concerne pas en réalité l’inaction des politiques face au dérèglement climatique, mais celle qui a accompagné longtemps le diagnostic de l’autisme.

Ce qu’il faut appliquer au changement climatique, c’est précisément l’obsolescence des deux discours dont la culpabilisation pervertit le débat, notamment en opposant l’homme à la nature.

                                          La vie comme résolution

Non seulement le retour à la marine à voile, la suppression des avions ou ses voitures sont impossibles, mais il serait contreproductif de les proposer comme souhaitables.

Diminuer drastiquement la masse carbone dans un court terme n’est pas possible non plus et les tentatives de contournement sont des leurres : par exemple, la généralisation de la voiture électrique suppose une surproduction d’électricité que les énergies renouvelables sont incapables d’assurer dans le court terme. Restent le nucléaire (avec ses déchets redoutables) et les centrales thermiques à charbon qui enverront dans l’atmosphère le CO2 que n’enverront plus les voitures.

Quant aux initiatives écologiques individuelles, elles ne sont que des démarches éthiques. Si elles sont utiles à ceux qui les entreprennent, elles ne peuvent en rien modifier le comportement global qui seul est déterminant. L’effet de contagion n’existe pas pour ce type de problème, ou si peu qu’il n’a d’efficacité que marginale.

 Le réchauffement va continuer à produire des phénomènes météorologiques destructeurs comme celui qu’ont connu récemment les Bahamas.

S’y préparer pour en réduire les effets n’est pas de l’ordre de la résignation, mais de l’acceptation du vivant dont nous savons qu’il contient nécessairement la mort.

Si nous voulons trouver des solutions, il faut remettre en cause l’équation capitaliste être = avoir + qui concerne aussi bien les enfants que les adultes.

Cette remise en cause seule peut permettre de penser autrement notre rapport à l’objet, à sa production industrielle et à son utilisation, notre rapport aux autres et à nous-mêmes.

Le discours de Greta Thunberg sur le climat ignore l’équation capitaliste. Jeter les enfants contre les adultes ne peut que servir les climato-sceptiques qui n’ont pas la moindre envie de remettre en cause cette équation.

La réponse adéquate n’existe donc pas a priori et elle ne peut pas être élaborée selon les paramètres actuels.

L’humanité se trouve aujourd’hui devant un inconnu qu’elle ne parviendra à comprendre et à apprivoiser que si elle change le logiciel qui l’a conduite à cet état de développement.

Pour cela, il faut qu’elle commence par se reconnaître de la nature, ce qui implique qu’elle rejette toute transcendance.

Ce n’est pas une mince entreprise si l’on pense qu’elle a construit il y a des milliers d’années un disque dur qu’elle réactualise sans cesse pour se convaincre du contraire.

Sauf à se désespérer et à opter pour la tristesse et le désespoir, c’est cette voie qu’il nous faut choisir.

Essai sur les gilet jaunes

                                               

                 ENCORE UNE QUESTION, S’IL VOUS PLAIT

J’écris ce texte en mars 2019.

Depuis quatre mois, des milliers d’hommes et de femmes en gilets jaunes se réunissent chaque samedi pour exprimer une protestation.

Ils n’ont ni leader, ni porte-parole, ni organisation centralisée et le moyen qui leur permet de se retrouver est Internet. Si quelques figures ont émergé de l’anonymat général, ce n’est que dans le cadre événementiel, et tous ceux qui ont tenté de se présenter comme une incarnation du mouvement ont été évincés.

La durée de cette protestation atypique d’individus connectés sans dénominateur commun explicité indique qu’il ne s’agit pas d’une crise passagère mais d’une dépression.

                                 Première question : la forme 

Habituellement, la protestation est organisée par des structures sociopolitiques créées, souvent dans la lutte, précisément pour cela. Les syndicats, les partis, les associations diverses ont pour fonction de donner une dimension sociale aux protestations particulières, autrement dit de rassembler ce qui est singulier pour en faire un « commun » dont les individus ont une conscience plus ou moins nette mais où ils se reconnaissent. Ainsi, une grève d’entreprise est une des formes d’expression proposée par une structure (syndicat) qui inscrit les revendications des travailleurs dans le cadre du « commun d’entreprise » et joue le rôle comparable à celui d’un avocat.

Le discours de la protestation actuelle a ceci de nouveau qu’il est multiple, fragmenté et qu’il n’entre pas dans les grilles de lecture connues.

Ce qu’il dit, globalement, est un mal-vivre aux causes multiples.

Le déclencheur fut une hausse des tarifs des carburants. Personne, alors, n’imagina la suite parce qu’il est toujours difficile, voire impossible, de repérer quelle sera la goutte de trop. Le discours protestataire a ensuite évolué en contestations tous azimuts où se mêlent des revendications économiques (pouvoir d’achat, fiscalité) politiques (referendum d’initiative citoyenne, élections anticipées), des exaspérations (haine manifestée contre le chef de l’Etat, évocation de guerre civile), des violences (affrontement avec les forces de police, casseurs).

La simple juxtaposition des individus est apparue clairement lors des premières manifestations, remarquables en ce sens qu’elles ne proposaient pas un itinéraire, pas un mouvement, mais un sur-place. Les gilets jaunes rassemblés sur les Champs-Elysées descendaient puis remontaient l’avenue, seuls ou en petits groupes, selon les interdictions policières déterminées en partie par les casseurs. Une fois rassemblés, sans banderoles ni slogans communs, ils n’avaient nul lieu où se rendre et semblaient en errance.

Les cortèges syndicaux ou politiques vont d’un point à un autre, parcourant un trajet métaphorique représentant le mouvement de progrès inscrit dans le projet syndical ou politique.

Rien de tel ici.

                           Deuxième question : le mouvement 

Le premier lieu de rencontre a été le rond-point.

Le rond-point a été conçu pour faciliter la circulation des voitures et il ne peut donc pas être un lieu de stationnement pour des piétons : son aménagement est purement décoratif et il n’y a pas de passage qui permette d’y accéder.

Pourquoi le rond-point et pas la place, le square, l’esplanade, le parking où l’on peut se retrouver aisément ?

On peut trouver un début de réponse en le rapprochant du choix du gilet jaune.

Ce gilet est obligatoire – chaque automobiliste doit en avoir un dans sa voiture – et il a pour fonction de protéger en le rendant visible celui qu’un incident conduit à sortir de son véhicule immobilisé. Le passage de « avoir un gilet jaune » à « être un gilet jaune » n’exige donc aucune démarche particulière et, même si l’on ne s’associe pas à la protestation, il est très facile de glisser le gilet sous le pare-brise. Il est ainsi détourné de sa fonction puisqu’il ne signifie plus l’exception que constitue l’incident particulier mais la généralité d’un dysfonctionnement, et qu’il devient objet non plus de protection mais de protestation. Enfin, ce n’est pas le message de l’évitement qu’il émet mais celui de la convergence.

Le rond-point, lui aussi omniprésent, subit le même détournement puisqu’il est investi par des piétons qui ne peuvent y demeurer que dans l’immobilité et qu’il est utilisé non pour fluidifier, mais ralentir voire bloquer la circulation.

Loin d’être une simple métaphore, ce double détournement est l’expression matérielle d’une rupture avec les « mouvements » sociaux habituels.

Comme les déambulations sur les Champs-Elysées, le gilet jaune et le rond-point signifient que l’itinéraire, le trajet, bref, le mouvement qui structuraient ces mouvements sociaux ne sont plus pertinents.

Ce changement est perceptible depuis déjà des années : les défilés du 1er mai ne sont plus unitaires et ils ne rassemblent que peu de monde ; quant aux manifestations politiques ou syndicales, elles souffrent de cette même désaffection.

Au-delà de l’expression du malaise global et de l’obsolescence des modes d’expression traditionnels, l’anonymat et la fonction du gilet jaune, l’occupation statique du rond-point et la déambulation en ville signifient, par le piétinement qui les caractérise, une difficulté à avancer, parce qu’il n’y a pas d’objectif commun, collectivement et clairement défini, vers lequel se diriger. Dans le même temps, il n’y a pas de révolution évoquée, et nulle mesure politique ou économique ne paraît susceptible de débloquer la situation ; aucune organisation politique ou syndicale ne prend et ne peut prendre en charge l’objet diffus de la protestation dont la nature ne semble pas clairement perçue par ses propres acteurs.

Il y eut un moment où la convivialité a pu apparaître comme un élément explicatif et fédérateur : certains manifestants ont dit et répété combien était importante la solidarité chaleureuse qu’ils trouvaient sur les ronds-points. Ce moment est passé.

                               Troisième question : le désarroi

Les gilets jaunes qui s’expriment ici ou là crient sans exception leur mal-vivre et le mode qu’ils ont choisi pour le dire signifie le désarroi face à un problème mal identifié.

Les invectives, la haine, les violences des casseurs en sont les signes explicites. Ils disent l’amertume, le désenchantement, la colère, une souffrance profonde perçue sans remède et sans issue.

Pourtant, les fins de mois difficiles, la pauvreté, la misère ne sont pas nouvelles et les statisticiens sortent leurs graphiques pour montrer les évolutions historiques.  

Mais en quoi la référence à un progrès est-elle pertinente si l’on a le sentiment d’être dans une impasse, si l’on y est réellement ?

Nombre de ceux qui ont endossé le gilet jaune ne sont pas les plus pauvres, les plus démunis, les plus marginalisés. Ils expliquent qu’ils manifestent non pour eux-mêmes, mais pour d’autres, en particulier pour leurs enfants, leurs petits-enfants, parce que l’avenir est devenu source de grande inquiétude.

Pendant les années noires de la guerre et de l’occupation nazie, des voix s’élevaient pour dire que rien n’était définitivement perdu, que viendrait le jour de la libération, de la victoire, qu’il fallait résister. Pour ceux qui refusèrent la collaboration et choisirent la lutte, l’ennemi était clairement identifié : il portait un uniforme vert-de-gris et parlait allemand. Le combattre, c’était clairement combattre la cause identifiée du malheur.

Le désarroi du gilet jaune vient du fait que si les effets du malheur sont visibles, les causes ne sont plus explicables comme elles ont pu l’être, il y a quelques décennies, quand la gauche proposait un changement de système, une  alternative socialiste au capitalisme.

Il est l’expression d’un malaise général, diffus, sournois. Désemparés, les uns finissent par laisser le gilet dans la voiture, d’autres radicalisent leur discours et leurs actes.

                       Quatrième question : l’issue présidentielle

Pour en sortir, le président a proposé un « grand débat ». Son  raisonnement est simple : le mécontentement s’est exprimé, or il a été entendu, donc le temps du débat est venu.

Ce raisonnement de type syllogistique présuppose que l’objet de ce mécontentement a été identifié, donc que les quatre grandes questions majeures mises au programme du « grand débat » (la transition écologique, la fiscalité, la démocratie et la citoyenneté, l’organisation de l’Etat et les services publics) sont adéquates.

Autrement formulé :

– est-ce que la fragmentation du débat est pertinente ?

– est-ce que les quatre grands thèmes imposés épuisent l’objet de la protestation ?

Certains ont fait remarquer que la culture et l’école étaient absentes de la liste. On pourra rétorquer qu’elles sont contenues dans « citoyenneté » et « services publics », à quoi on pourra objecter qu’elles constituent en soi des questions majeures. Ce qui renvoie à la première question.

Fragmenter, compartimenter le débat, revient à évacuer la notion de problématique : dire qu’on va parler de ceci et de cela, puis de ceci et de cela, revient à dire que les  ceci et les cela sont des entités, qu’ils ne sont pas les modes d’expression d’une autre entité, plus vaste et plus globale, qui pourrait être l’objet de la protestation.

En d’autres termes, déterminer quatre questions signifie qu’on se refuse à examiner ce qui sous-tend une protestation atypique ; si elle comprend ces quatre « questions majeures », elle ne leur est pas réductible.

Et puis, si le président a estimé nécessaire de mobiliser la France entière autour de débats auxquels lui-même participe activement, c’est bien parce qu’il a compris la gravité de  la protestation ; alors, comment expliquer qu’il ne l’ait pas discernée avant qu’elle ne s’exprime par la violence ? Sinon, pourquoi n’est-il pas intervenu avant ?

Finalement, il est vraisemblable que les conclusions d’un tel débat – elles seront connues mi-avril – seront perçues comme inadéquates, qu’elles renforceront donc le sentiment d’incompréhension entre le peuple et les politiques, qu’elles conforteront l’impression d’une duperie.

                        Cinquième question : le cœur de la cible

Le principal lieu de rassemblement du samedi est le centre de la ville, dont l’exemple le plus représentatif est le quartier parisien des Champs-Elysées : à partir d’un arc de triomphe d’origine impériale et militaire sous lequel sont ensevelis les restes d’un soldat inconnu, et de part et d’autre d’une avenue où la fête nationale se résume à un défilé militaire, sont concentrés la plupart des signes du brillant, du luxe, de la richesse, d’un type de réussite.

Le « centre » est le lieu où s’expose de manière ostentatoire cette réussite que pourrait représenter la Rolex sans laquelle un publiciste disait qu’on avait raté sa vie.  

Réussite est un mot clef pour le président qui incite les jeunes à prendre des risques, à « traverser la rue » pour trouver un emploi et « réussir » leur vie en se prenant en charge eux-mêmes.

Il y a dans le propos présidentiel un amalgame  à peine implicite entre le discours de la psychologie (se prendre en charge) et celui du système capitaliste (enrichissez-vous !), comme si les objets de l’un et de l’autre discours étaient de même essence. Cette analogie entre la réussite et l’argent n’est sans doute pas sans rapport avec le qualificatif « président des riches » attribué très tôt au président parvenu à l’Elysée via la banque.

Ce que donnent à voir les vitrines du luxe parisien est précisément cette analogie ; la réussite ainsi prônée se mesure à la capacité à entrer dans un grand restaurant, à acheter des objets chers (voitures, bijoux, vêtements…) et de marque prestigieuse, à posséder beaucoup argent.

Cela ne veut pas dire que ceux qui cassent et pillent les magasins contestent l’analogie et le système capitaliste lui-même. La main qui jette le pavé dans la vitrine est l’extension physique plus ou moins consciente, perverse, maligne et intéressée du désarroi.

                                    Sixième question : avant 

Avant, c’est-à-dire le temps où existait l’idée d’une alternative possible.

Les 19ème et 20ème siècles ont proposé un principe d’organisation de la société autre que le capitalisme : le socialisme et le communisme. Si ces concepts sont très anciens (on les trouve dans l’œuvre de Platon, au 4ème siècle avant notre ère), ils se sont développés avec un grand succès pendant ces deux siècles. Le nom de Marx est connu sur l’ensemble de la planète.

Depuis l’implosion du système soviétique à la fin des années 1980, cette hypothèse est ruinée, du moins dans la manière dont elle a été expérimentée. A quelques rares exceptions près, sans doute éphémères, le système capitaliste apparaît donc comme le seul mode possible de vie en société. Corollaire : les inégalités, les injustices sociales qu’on impute à ce système  apparaissent sans remède.

Dans cet avant, il  était possible de croire qu’une organisation radicalement différente des rapports sociaux permettrait de parvenir à plus d’égalité, de fraternité, de justice économique et sociale.

En d’autres termes, existait la possibilité d’un « commun » susceptible d’agir sur le « particulier » dans le sens d’une amélioration des conditions de vie et des relations humaines.  

Les manifestations, dont les banderoles affichaient alors les messages d’un avenir meilleur, étaient alors initiées et gérées par des partis politiques, elles  étaient encadrées dans le temps et l’espace, elles étaient « en mouvement » : l’objectif visé était la construction d’une société nouvelle, et ceux qui, le poing levé, chantaient « du passé faisons table rase », savaient faire la différence entre l’esprit et la lettre, le lyrisme et la raison.

                              Septième question : aujourd’hui 

On ne parle plus de révolution, mais de réformes, de mesures économiques et politiques. « Commun » est à peine prononçable et l’individualisme assimilé par certains à l’égoïsme est devenu la référence dominante.

De fait, les manifestants des samedis sont des individus en mal d’un discours commun qu’ils ne parviennent pas à écrire et auquel ils substituent des revendications ponctuelles (référendum, fiscalité…) ou ce qu’on appelle le « dégagisme » (Macron démission !) qui consiste à faire d’un individu la cause essentielle des dysfonctionnements.

Ils communiquent entre eux par Internet via Facebook. Et bien qu’on les appelle « réseaux sociaux », ces connexions ne sont que des liens formels d’individus qui n’ont en commun que l’utilisation de cette technologie. On peut avoir sur Facebook des milliers d’ « amis » inconnus dissimulés sous des pseudonymes.

Une des mesures phares proposée est le Référendum d’Initiative Citoyenne qui suppose résolues a priori les difficultés que soulève ce moyen d’expression politique. Cette proposition, lancée comme une évidence démocratique, tient pour acquis que les « oui » et «  non » sollicités par ce type de consultation sont des réponses adaptées à la définition de ce qui peut constituer le « commun ».

Le RIC veut être une réplique à l’attitude perçue arrogante et méprisante des politiques accusés d’être coupés du réel et de vivre dans une sphère protégée. Ses adeptes sont convaincus que l’expression populaire est la voie juste, parce qu’elle est populaire.

Si le système de représentation (par l’élection) est remis en cause notamment par l’abstention, c’est aussi parce que la référence de « classe sociale » qui rendait lisible l’élection n’est plus pertinente depuis déjà longtemps et que le candidat apparaît désormais comme un individu auquel il est difficile de s’identifier.

                            Huitième question : lutte de classes 

Les roturiers contre les aristocrates, les ouvriers contre les capitalistes, tels ont pu être dans le passé lointain et récent les éléments d’une dialectique qui, s’agissant du premier antagonisme, s’est résolue en 1789 ; quant au second, il a paru trouver sa résolution en 1917.

Aujourd’hui, le concept de classe sociale est difficilement utilisable, au point que certains n’hésitent pas à dire que les précaires, les chômeurs, d’une manière générale les pauvres, constituent une classe sociale.

Ce qui est un non-sens : la pauvreté et la misère, l’amertume et la détestation ne suffisent pas à déterminer une conscience de classe.

L’infinie diversité des gilets jaunes, les caractéristiques évoquées plus haut de ce « mouvement » atypique sans discours commun montrent à l’évidence que les manifestants ne constituent pas une classe et que leur protestation ne peut pas être considérée comme l’expression d’une lutte de classes.

D’où le désarroi, l’errance des individus et l’espace laissé au désespoir qu’emplissent les casseurs.

      Neuvième question : fin des réponses communes traditionnelles

Dans le passé, la protestation sociale était couplée à une proposition politique, la manifestation avait en ligne de mire une société nouvelle fondée sur un système économique et politique nouveau. Les chants n’étaient pas de repli identitaire patriotique, mais d’utopie fraternelle et internationale.

L’homme d’aujourd’hui se retrouve seul avec lui-même comme il ne l’a sans doute jamais été parce qu’il ne dispose plus des discours religieux et politiques traditionnels ; ils lui fournissaient des réponses communes qui visaient à adoucir, sinon à éviter la confrontation au problème majeur que ne cessent de lui poser la conscience qu’il a de sa fin et la pensée obligée de cette conscience.

Ces réponses communes étaient fondées sur la croyance que la mort n’est pas la fin de la vie individuelle. Les Grecs de l’antiquité croyaient que l’âme du défunt parvenait dans le royaume des morts (Les Enfers) où elle rencontrait des juges qui l’envoyaient soit dans les Champs-Elysées ( !) s’il avait été bon, soit dans le Tartare s’il avait été mauvais.

Chez nous, depuis des décennies, les églises se vident, le clergé a perdu sa dimension sacrée et la réponse commune religieuse censée donner du sens à la vie ne fonctionne plus. La résurrection des corps qui est au centre de la foi chrétienne n’est plus qu’un objet de croyance minoritaire.

Ce vide religieux de l’immortalité rencontre aujourd’hui le vide politique de l’alternative socialiste ou communiste et les abîmes deviennent vertigineux : s’il n’y a rien après notre mort et s’il n’est pas possible de changer un système créateur d’injustices et de malheur, alors, à quoi bon ?

Tel peut être le discours du désespoir que produit l’écroulement du rêve de la résurrection divine ou de la certitude qu’« un jour viendra, couleur d’orange » (Aragon).

S’y greffe depuis quelques années la perception nouvelle d’une « fin de monde » traumatisante. Si l’apocalypse est une terreur constitutive de l’histoire humaine, elle n’est plus aujourd’hui du seul ordre de la croyance mais du savoir.

Quand les repères disparaissent, plus rien n’a d’importance, les interdits volent en éclats et tout devient possible. Les casseurs des Champs-Elysées en sont une illustration à la fois dramatique et triviale.

                         Dixième question : l’équation non dite

En-deçà des protestations immédiates concernant le pouvoir d’achat, les inégalités, la démocratie, qu’est-ce qui, au fond, peut susciter une telle protestation qui dure depuis quatre mois, qui rassemble toujours des milliers de personnes « individuelles », dont les violences associées ne parviennent pas à remettre en cause de manière significative le soutien populaire, et à laquelle rien ni personne ne semblent pouvoir mettre fin ?

Plus précisément, pourquoi le mal-vivre, qui n’est pas un fait récent, s’exprime-t-il sous  une forme qui ne correspond à rien de connu ?

Tenter de comprendre ce malaise qui ne peut être qu’existentiel (sinon ?) conduit nécessairement à examiner ce qui régit l’existence de notre société, à savoir le système capitaliste qui détermine nos rapports sociaux.

Le capitalisme est fondé sur l’équation être = avoir.

Cette équation n’est pas produite par le capitalisme, c’est au contraire elle qui le produit. 

Elle dit que pour être, il faut avoir et que lorsqu’on a, on est.

« Etre » concerne le sentiment de l’existence dotée de sens et renvoie au sujet lui-même. Dans la célèbre formule cartésienne « Je pense donc je suis », si la pensée est l’être, c’est par l’activité de « je ».

« Avoir » concerne ce qui est extérieur au sujet, à savoir l’objet.

L’importance de cette relation d’identité perçue le plus souvent comme évidente se manifeste entre autres signes par l’extraordinaire surabondance de l’objet. Il suffit de pousser la porte de l’hypermarché.

De grandes écoles mettent au point et enseignent des stratégies de marketing pour inciter à l’achat de l’objet. Elles provoquent parfois des ruées de clients qui n’hésitent pas à se bousculer, voire à se marcher les uns sur les autres, prêts à tout, pour « avoir » ce sans quoi ils imaginent que souffrira leur « être ».

Il y a donc un hiatus entre l’insuffisance qui affectent ceux – et ils sont nombreux – qui ne parviennent pas à finir le mois et le trop du monde de la « consommation » présentée comme une fin en soi sous couvert de la « croissance », prétendue aussi indispensable que l’oxygène.

Il s’approfondit jusqu’à l’absurde quand on examine le rapport entre les conditions de vie dans notre pays et celles dans les pays dits du tiers ou du quart monde où l’on manque du minimum nécessaire, sinon de tout. Des millions d’enfants souffrent de malnutrition quand ils n’en meurent pas et les ONG se substituent aux Etats pour tenter d’y remédier en faisant appel à la générosité. Des  milliers de personnes se noient en tentant de traverser la mer pour venir chez nous pour ne pas mourir ; au mieux nous leur adressons un regard d’impuissance compassionnelle, au pire nous leur opposons la théorie du « grand remplacement ».  

L’équation être = avoir n’est évidemment pas identifiée, encore moins contestée en tant que telle par les manifestants, elle n’entre pas non plus dans les analyses et les commentaires proposés par les médias. L’examen des concepts ne fait pas partie du discours politique ordinaire qui ne craint rien tant que l’apprentissage et le développement de la pensée critique. Ce n’est pas un hasard si la philosophie n’est enseignée que brièvement et à une infime minorité. Aucun gouvernement, jamais, n’a envisagé d’en étendre l’enseignement à tous.  

Ainsi, l’incapacité chronique du pouvoir politique à trouver des mesures pratiques susceptibles d’apporter des réponses adéquates (« On a tout essayé » assurait F. Mitterrand à propos du chômage), et l’obsolescence des réponses idéologiques traditionnelles ouvrent des abîmes d’incompréhension et nourrissent de haine la protestation.    

                                   Onzième question : le plus

Pour parer à la remise en cause du système lui-même, certains de ses soutiens promeuvent l’idée d’un « capitalisme du bien commun », après que d’autres ont évoqué une « moralisation du capitalisme ». Des contorsions qui ressemblent à des tours de prestidigitation pour attirer l’attention ailleurs que sur l’essence même du système.

Le « capitalisme du bien commun », tel est l’objectif du rapport Notat-Senard de mars  2018 dont s’est inspiré le parlement pour voter la loi Pacte qui autorise par exemple la cession d’Aéroport de Paris à des capitaux privés ; non parce que l’entreprise est déficitaire (plusieurs dizaines de millions de bénéfices) mais pour qu’elle rapporte plus. Cette logique du « plus » contribue à accélérer le démembrement du service public, celui de l’intérêt commun, au profit d’intérêts privés. Ceux qu’une telle évolution, mise en musique et encouragée par Bruxelles, amène à accuser la Commission Européenne et à dénigrer l’Union Européenne se trompent, du moins quand ils sont de bonne foi : ces institutions fonctionnent selon la même logique que les Etats qui les ont mises en place, et la privatisation, la mise en concurrence, nationale ou internationale, n’ont pour but que l’accroissement des profits. Le capitalisme au-delà des frontières est le même qu’en-deçà.

Ce qui est relativement nouveau, c’est que ceux qui protestent le samedi ne disent pas, ne peuvent pas dire qu’ils mettent en cause le capitalisme (le nom même n’est pas prononcé) parce que la référence au socialisme ou au communisme qui en est le corollaire historique n’est plus possible, et qu’ils n’ont pas d’autres solutions de rechange, d’autres mots.

Cette impuissance à nommer, à désigner, explique en grande partie le caractère atypique de la protestation, son absence de discours directeur, de porte-parole, de structure, la juxtaposition d’individus, la violence et le schématisme de certains slogans.

Ce qui complexifie encore la situation, c’est qu’au-delà des dénonciations et des stigmatisations, chaque manifestant sait bien que lui aussi, à son niveau, est concerné par le toujours « plus » individuel dont il sent plus ou moins confusément qu’il ne permet pas de construire un « commun » satisfaisant. Il est peut-être lui-même l’un des millions de joueurs quotidiens de la Française des Jeux dont le chiffre d’affaire se compte en milliards.

D’où vient ce besoin universellement répandu chez les hommes du toujours « plus » pour les biens, les objets, l’argent, et qui se manifeste par la recherche de performances de tous ordres, par la compétition ?

L’équation être = avoir n’est pas de nature transcendante, elle n’est pas tombée pas du ciel. Elle est humaine,  immanente, elle est en nous, elle touche au corps dont nous disons habituellement que nous l’ « avons » en tant qu’objet. Notre corps dont nous savons sans le moindre doute possible qu’il cessera d’exister un jour en masse et qu’il se décomposera en molécules.

Le rapport traumatisant avec la perte inéluctable de ce que nous croyons être un « avoir » peut expliquer ce besoin de l’« avoir plus » caractéristique de notre espèce. L’illusion, totalement absurde, mais aussi porteuse d’une forme d’énergie, est que plus je possède, moins je meurs. D’où les stratégies d’acquisition souvent élaborées au mépris des valeurs et des principes affichés aux frontons des bâtiments civils ou des églises. D’où aussi les comportements quasiment pathologiques des plus riches qui veulent avoir encore et toujours plus, jusqu’à l’aberration et au non-sens.

Notre corps n’est pourtant que la forme matérielle de notre « être ».

Le « plus » d’objets (biens, argent) serait donc une extension du corps, un « plus » d’immortalité fantasmée. 

                      Douzième question : la croisée des chemins

Depuis quelques décennies, nous marchons sur un étroit chemin de crête surplombant d’un côté le vide religieux de consolation, de l’autre le vide politique d’alternative.

S’il est vrai que l’équation d’identité être = avoir nous caractérise en tant qu’humains, s’il est vrai que le capitalisme (propriété privée des moyens de production et d’échange) en est l’application pratique, enfin s’il est vrai que ce mode de fonctionnement est la cause du malaise diffus manifesté aujourd’hui, le problème se pose alors ainsi : sauf à dire que le capitalisme est indépassable et qu’il faut se résigner à rester déterminé par l’équation qui le sous-tend, nous devons examiner s’il est possible de supprimer ce rapport d’identité, autrement dit de modifier le rapport au corps, donc le rapport à notre mort. Sinon, quoi ?

Modifier ce rapport induit nécessairement une modification du rapport avec « avoir » donc avec le « plus » du capitalisme.

L’insatisfaction permanente que produit cette équation identitaire explique à la fois le mysticisme et la pensée révolutionnaire : soit il faut se changer soi-même pour que changent les rapports humains (idéalisme) soit il faut changer le monde économique pour transformer les rapports humains (matérialisme marxiste).

Les deux tentatives ont montré leurs limites, elles ne sont plus exploitables et nous sommes désormais à la croisée des chemins parce que nous sommes face nous-mêmes, comme nous le signifient les individus en gilet jaune livrés à eux-mêmes au centre de la ville.

Dans le même temps, des milliers de lycéens, d’étudiants,  manifestent en Europe pour que soit modifié le rapport de nos sociétés avec l’écologie et qu’elles s’engagent sur la voie de ce qu’on appelle la transition énergétique.

Se creuse là un autre hiatus entre la dimension de la tâche à accomplir à très court terme et la faiblesse des moyens disponibles. Comment faire baisser drastiquement le niveau des pollutions responsables du réchauffement climatique porteur de catastrophes qui risquent de mettre en cause la vie humaine sur la terre ?

Le principe capitaliste d’accumulation (qui conditionne la production industrielle, agricole, les transports, sources des pollutions majeures) est un des constituants du comportement humain insouciant des conséquences d’actes qui s’inscrivent dans le court et le moyen terme, à l’échelle de la durée de vie de l’individu. La logique du capitalisme est contradictoire avec le long terme parce que le profit qu’il vise est calculable pour la même échelle de temps.

Tous les ajustements imaginables, toutes les mesures ponctuelles ne résoudront rien : elles permettront tout au plus de protéger ceux qui ont le moins besoin de l’être et qui croient que la catastrophe est pour les autres. Ou qu’elle n’est qu’un fantasme.

Ce n’est évidemment pas un hasard si la démagogie populiste de repli et de déni connaît les succès électoraux que l’on sait. Les Etats-Unis ont élu un milliardaire qui a  pour programme politique « America first ! », qui considère le réchauffement climatique comme une chimère, et l’Europe voit renaître des démons que certains croyaient disparus.

Le danger n’est pas dans les partis populistes d’extrême-droite chargés de désigner les boucs-émissaires : il est en nous, il est nourri de nos peurs sans lesquelles ces partis n’existent pas.

                               Treizième question : que faire ?

Il faut trouver le moyen de résoudre la contradiction entre l’idéalisme (la conscience détermine la vie) et le matérialisme (la vie détermine la conscience) :

– quels que soient l’époque, le lieu et le milieu social ou je nais, ce que j’ai dans ma tête (mes pensées, mes croyances, mes opinions) est essentiellement déterminé par la conscience acquise très tôt de ma mort et la pensée de cette conscience : chacun a fait, dès trois ou quatre ans, l’expérience de cette découverte angoissante qui fait basculer de l’âge épique (les réponses sont des données immédiates) à l’âge philosophique (elles sont à construire).

– ensuite, les conditions matérielles, socioculturelles, dans lesquelles je vis déterminent la manière dont je construis la pensée de cette conscience.

C’est ce réel têtu et angoissant qui constitue notre spécificité et nous distingue radicalement des autres espèces vivantes.

Sa dimension tragique conduit à des stratégies d’évitement et de contournement (dont le fait religieux) : le capitalisme en est la forme la plus aboutie pour la justification de l’ « avoir », de l’ « avoir plus », et, plus tard, de l’appropriation privée des moyens de productions et d’échanges (monétaires entre autres) pour l’ « avoir encore plus ».

Si ce réel « particulier » devient un objet d’apprentissage « commun », s’il finit ainsi par perdre sa dimension tragique,  que deviennent ces stratégies ? Que devient l’équation originelle ? Que devient le besoin de l’ « avoir » et de l’ « avoir plus » ? La tension qui caractérise le rapport rarement satisfaisant entre l’individu et la collectivité, le privé et le commun, ne trouve-t-elle pas son origine dans ce fait que l’expérience de notre mort, comme celle de notre naissance, mais à l’envers, est à la fois une singularité incommunicable et commune à tous les êtres humains ?

La croyance religieuse nous dit que la vie terrestre est relative au regard de l’absolu qu’est la vie céleste. Nous savons que ce discours a servi à justifier les injustices, les crimes, et même s’il s’est affaibli, il n’a pas disparu de nos mémoires individuelles et collectives.

Comment faire pour le rejeter ? Pour nous convaincre que l’absolu concerne la vie terrestre parce que nous n’avons qu’une seule vie ?

                        Quatorzième question : comment faire ?

Cette pensée obligée de la conscience de notre fin a été en permanence inhibée par la croyance, parce qu’elle constitue la difficulté majeure que nous avons à résoudre et que nous la considérons, à tort, comme une cause de traumatisme.

Cette pensée ne peut s’exprimer que dans le cadre historique d’une croyance préétablie fondée sur l’axiome selon lequel la mort est, essentiellement, une inconnue.

Cet axiome vient d’une confusion entre ce qu’est la mort réelle et ce que pourrait être un après-mort imaginaire qui finit par phagocyter la mort réelle en l’assimilant à une énigme.

En d’autres termes, la croyance en une vie après la mort a évacué la mort en tant qu’objet de connaissance. Donc, affirmer qu’elle est objet de savoir comme n’importe quel autre objet, qu’elle doit être objet d’enseignement à l’école, s’apparente à un blasphème, à un viol des consciences enfantines, à un inconcevable.

Mais, de l’enseignement de ce qu’est la mort réelle définitive (le cadavre), de l’occultation de ce réel têtu, et du discours de substitution de la croyance, lequel est le plus ou le moins respectueux de l’enfant ?

C’est, jusqu’ici, l’occultation et le discours de substitution qui ont prévalu.

Pour quel résultat ?

L’antagonisme entre croire et savoir est vieux comme l’humanité. Il vient précisément de cette question majeure dont la perversion a produit les spéculations eschatologiques toutes plus meurtrières les unes que les autres.

Et pourtant, la société fait étudier en classe les auteurs dont la pensée privilégie le savoir comme facteur d’émancipation, de liberté, de progrès… tout en marginalisant ceux qui n’ont pas besoin de résurrection, de transcendance et font de la mort un élément du vivant, autrement dit un objet de connaissance. On enseigne plutôt Voltaire et Rousseau que Diderot.

Alors, de deux choses, l’une :

– soit nous sommes capables de regarder en face ce problème, constitutif de celui que posent le réchauffement climatique et la protestation actuelle, et nous pouvons aborder l’examen critique de l’équation capitaliste pour commencer à repenser notre manière de vivre ensemble ;

– soit nous considérons que vouloir s’attaquer à cette question est une chimère parce que la mort ne peut être qu’une énigme échappant à la connaissance et à l’enseignement, et nous nous contentons de la protestation verbale et gestuelle plus ou moins violente, de la panoplie des mesures techniques, administratives de la gestion politique, en nous faisant croire que traiter les symptômes suffit à résoudre ce qu’il est finalement assez commode d’appeler une crise.

Encore une question, s’il vous plaît…

Oui ?

Qu’avons-nous à perdre ?

La sphère de confusion et la question du voile

                         La sphère de confusion et la question du voile

                                                                —

                                 Petit historique de la laïcité française

Historiquement, le laïque (ou laïc) se définit par rapport au clerc. Le clerc (klèros = tiré au sort) est au sens littéral l’élu de Dieu, il fait partie du clergé, alors que le laïque (lui aussi membre de l’église) fait partie du peuple (laos > laïkos) des non élus.

Pendant près de deux millénaires, la société et les individus ont vécu, exception faite de quelques parenthèses contestatrices, dans la sphère de confusion, à savoir : le religieux obligatoire enveloppant tous les domaines de la vie individuelle et sociale confondus avec lui.

Le 9 décembre 1905, en séparant l’Etat des églises, la loi déclare que la foi et la religion sont désormais optionnelles.

Ce jour où est abolie cette sphère de confusion constitutive de la théocratie, où l’homme acquiert le droit de dire que Dieu n’est qu’une construction humaine, où la non croyance vaut la croyance et où l’immortalité de l’homme devient facultative, ce jour-là, aboutissement d’un long processus plus ou moins souterrain, est celui d’une révolution comparable à la révolution copernicienne.

Depuis, laïque est utilisé principalement pour désigner ce qui est indépendant du religieux.

                                                     Complications     

Dans le principe, tout est simple : d’un côté, la République et ses institutions, de l’autre les églises et les croyances religieuses, la première garantissant le droit des secondes à célébrer leur culte au nom de la liberté et de l’égalité.

Dans la réalité tout est compliqué.

La religion (ce qui relie, en l’occurrence ceux qui partagent la même croyance) étant la forme sociale de la foi, elle occupe donc un espace que les cérémonies processionnelles étendent, au-delà des lieux de culte, dans l’espace laïque.

Parmi les croyants se trouvent des femmes et des hommes investis du pouvoir politique laïque dont l’exercice exige une difficile distanciation du discours religieux qui détermine le sens de leur vie.  

De son côté, le clergé, écarté du pouvoir politique, continue dans l’église par ses sermons, à l’extérieur via les médias, à porter des jugements sur les questions sociétales (contraception, avortement, homosexualité, euthanasie, filiation, procréation assistée…) qui ne concernent directement ni la foi en Dieu ni le culte qui lui est rendu. En octobre 2019, le pape François déclarait que l’homosexualité  est une pathologie qu’il convient de détecter dès le plus jeune âge pour la soigner.

                             Petit historique de la sphère de confusion

Dans l’antiquité, l’idée d’une séparation du religieux et du politique (gestion des affaires de la Cité) était, au sens strict du terme, inconcevable. La vie de la Cité grecque était dans sa totalité inscrite dans la sphère de confusion : vie politique, vie familiale, jeux, théâtre, guerre etc., tout  se déroulait sous le regard des dieux.

Celui qui contestait la confusion et prétendait sortir de la sphère risquait sa vie. L’accusation qui provoqua la condamnation à mort de Socrate et son exécution contenait le grief du manque de respect aux dieux de la Cité.

Les religions antiques devenues des mythologies ont été remplacées par les religions modernes. Toutes ont pour fondement commun la croyance en la survie de l’homme après sa mort : « S’il
n’y a point de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité.
Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, vaine
aussi est votre foi. 
» (1ère épitre de Paul aux Corinthiens – ch.15 – régulièrement lue et commentée dans les offices religieux).

La théocratie, de nature confusionnelle, perdure, principalement aujourd’hui dans des pays de religion musulmane, mais aussi dans la mémoire collective des pays de tradition chrétienne : « God bless you » clôt les discours des présidents des USA qui prêtent serment sur la Bible, « God save the Queen » est l’équivalent britannique de notre Marseillaise et la « Manif pour tous » organise en France des processions dont l’objet n’est pas seulement d’ordre mystique.

                                                 Aperçu sur le signe

L’appartenance à une religion peut être signifiée par un objet symbole plus ou moins ostensible : crucifix, croix huguenote, kippa, main de Fatma, soutane, robe de bure, voile…

Le signe religieux (la non croyance n’utilise pas de signes), vaut à la fois pour soi et pour les autres : il permet de se conforter, de s’affirmer, d’être reconnu de ses coreligionnaires, de se distinguer des autres, croyants et non croyants.

Le signe/symbole n’est pas réservé à la religion : par tradition, les époux portent une alliance… dont l’absence n’indique pas nécessairement l’état de célibat.

                                                   Le débat sans fin  

Le voile, quand il est islamique, est devenu, en France et depuis quelques années, objet de débat sans fin. Le contexte passionnel et polémique conduit à répéter, sans résultats probants, les mêmes arguments dans des controverses qui s’apparentent à des querelles byzantines.

Il ne servirait donc à rien de rappeler que, dans l’église et la société chrétiennes, en particulier catholiques, le voile est historiquement signe de sujétion de la femme. Qu’elle se marie avec un homme ou avec Jésus, la jeune fille agenouillée à l’église ou au couvent est tenue de signifier son humilité et sa dépendance par un voile avant de dire à son fiancé ou à Jésus un oui qui l’engage pour toute sa vie dans un rapport d’une dépendance qui entre dans la définition du vœu monastique, du sacrement de mariage et, il n’y a pas si longtemps, du mariage civil.

Toujours historiquement, le voile islamique a la même signification  avec une référence sociale différente : le rapport de dépendance entre l’homme et la femme dans la société musulmane n’est pas identique à celui de la société de tradition chrétienne, dont il faut rappeler qu’elle n’accorda le droit de vote aux femmes qu’après la seconde guerre mondiale, plus tard, celui d’ouvrir un compte bancaire, plus tard encore, celui d’accéder mais non sans difficultés à la contraception et à l’IVG. Et aujourd’hui, à compétences égales, une femme travaillant dans le secteur privé est moins rétribuée qu’un homme pour la raison qu’elle est une femme. Quant aux maltraitances souvent mortelles dont elles sont victimes dans leur vie de couple, la société s’en émeut depuis quelques mois.

                                                 L’identité religieuse

Qu’une femme se voile et qu’un homme ôte son chapeau en pénétrant dans l’église catholique allait de soi pour une société évoluant dans la sphère de confusion : soumission pour celle, de sexe féminin, qui était subordonnée à son mari ; simple marque de respect pour celui, de sexe masculin, qui recevait sa propre autorité de l’autorité fondatrice, masculine également. Dieu n’est jamais une femme.

La loi de 1905 n’a pas coupé le lien d’ambiguïté qui perdure entre l’Etat et l’église catholique (voir plus loin), mais elle a brisé la sphère de confusion, constitutive de la théocratie.

Si des pays de religion musulmane rejettent le principe de laïcité et demeurent théocratiques, est-ce à cause de la religion elle-même ? L’islam serait-il en soi incompatible avec la séparation de la mosquée et du pouvoir politique ? Existerait-il une différence d’essence entre les textes fondateurs de la religion chrétienne qui rendraient possible la laïcité et ceux de la religion musulmane qui l’interdiraient ? En termes vulgaires et schématiques, pour reprendre le mot d’un écrivain contemporain, est-ce que « la religion la plus con, c’est quand même l’islam… Quand on lit le Coran, on est effondré. » ? On notera que le superlatif n’épargne pas les autres religions.

Il suffit de se reporter aux querelles des exégètes chrétiens pour se souvenir qu’il est possible de faire dire aux textes dits sacrés/divins une chose et son contraire. L’objet de ces textes fondés sur la croyance étant d’affirmer via les symboles, les paraboles, la nature divine de l’homme et du monde, comment pourrait-il en être autrement ?

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre… » Ce début de la Genèse en est un témoignage éclairant :  les notions de « commencement » et de « création » sont présentées comme des postulats dans un récit censé décrire un réel que d’innombrables générations ont considéré comme le produit d’un savoir : Dieu avait effectivement créé le ciel et la terre tels que nous les voyons, puis, à son image, l’homme, secondairement la femme, tels qu’ils ont toujours été et tels qu’ils sont. Il fallut du temps à Darwin pour reconnaître que l’Ancien Testament ne décrivait pas l’histoire réelle.

Entrer dans le discours exégétique de la Bible ou du Coran, c’est se situer dans la sphère de confusion où la réponse préexiste au questionnement : toute interrogation trouve sa réponse ultime et définitive avec Dieu dont l’existence est de l’ordre de la révélation.

Le Coran, comme la Bible (Ancien et Nouveau Testaments, Actes des Apôtres) ont été écrits par des hommes à des époques et dans des lieux particuliers. Le discours de ces livres ne peut pas être compris sans ces repères historiques et géographiques. Vouloir conférer à l’un ou à l’autre une valeur universelle et l’imposer jusqu’au prix du sang de la guerre religieuse comme la seule vérité, témoigne d’une constante de l’homme qui cherche par tous les moyens une issue à ses angoisses.

                                                           Le voile

La texture et la forme du voile de la mariée agenouillée devant le prêtre pouvaient être objet de discussion. Pas son existence.

Il n’y a de différences entre ce voile chrétien et le voile islamique, l’un et l’autre portés par choix ou par obligation, que l’espace et le temps.

Certaines femmes islamiques le portent, en France ou ailleurs, parce qu’elles et leurs familles sont dans la sphère de confusion où il est obligatoire.

Pour d’autres, qui ont quitté cette sphère, il peut être un moyen de régler des comptes : ailleurs, en le refusant au risque de leur vie, en France, en le portant au risque de l’incompréhension : moi, Française de la troisième génération d’immigrants, je présente aux yeux de la France le symbole d’une soumission religieuse que j’ai rejetée, comme le miroir d’une autre soumission, révolue depuis la fin de la colonisation, mais qui n’a disparu ni de la mémoire collective ni du discours xénophobe discriminant.

Il est alors une forme de provocation qui peut être, plus ou moins consciemment, de nature politique et dont la dimension esthétique peut devenir dominante ; une manière d’affirmer par la subversion d’un symbole aliénant une identité féminine longtemps refusée à celles qui étaient obligées de le porter. Un peu comme les Noirs ont pu revendiquer la Négritude et la coiffure « afro ».

D’autres enfin font du voile islamique un voile islamiste, rejoignant ainsi ceux qui, après tant d’autres hier, utilisent aujourd’hui la religion comme moyen de domination et de terreur.

A l’époque, pas si lointaine, où la peur du prétendu grand remplacement n’existait pas, où les musulmans, surtout maghrébins, étaient la variable d’ajustement commode du marché de l’emploi, leurs vêtements et ceux de leurs femmes – dont le voile –  étaient objets de curiosité apitoyée, amusée ou méprisante.

En ce temps-là, les Françaises n’entraient pas dans une église sans un foulard ou un chapeau, on croisait dans les rues des hommes tonsurés en soutane ou en robe de bure, des religieuses aux cheveux emprisonnés sous des voiles plus ou moins tarabiscotés et arborant un crucifix en sautoir.

Aujourd’hui, la prêtrise est toujours l’apanage des hommes célibataires, les cloches des églises appellent toujours à la messe et une femme reçue par le pape doit couvrir ses cheveux. Les catholiques traditionalistes ont-elles posé leur voile ?

                                                 Le voile et la laïcité

La paroi de la sphère de confusion, chrétienne ou musulmane ou autre, est imperméable à tout discours critique et le dialogue de sourds qui en résulte nourrit la dimension passionnelle, énervée, violente, d’un impossible débat. 

Celui qui concerne le voile islamique ressurgit en novembre 2019 avec cette question : est-il ou non conforme à la laïcité qu’une femme accompagnant des élèves en voyage scolaire porte le voile ?

Ce nouveau dialogue de sourds que cette question, après d’autres, continue de susciter est le signe d’un référentiel politique bancal : à savoir, certains discours et actes des présidents de la République laïque ne sont pas en adéquation avec la loi de 1905.

Il faut d’abord lire ou relire ceci :  

« […] Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes.

[…] la laïcité ne saurait être la négation du passé. La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû.

[…] Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres, n’ont pas rendu les Français plus heureux.

[…] La morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini.

[…] J’appelle de mes vœux l’avènement d’une laïcité positive, c’est-à-dire d’une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout.

[…] Je mesure les sacrifices que représente une vie toute entière consacrée au service de Dieu et des autres. Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le découragement, la solitude, le doute. Je sais aussi que la qualité de votre formation, le soutien de vos communautés, la fidélité aux sacrements, la lecture de la Bible et la prière, vous permettent de surmonter ces épreuves.

Sachez que nous avons au moins une chose en commun : c’est la vocation. On n’est pas prêtre à moitié, on l’est dans toutes les dimensions de sa vie. Croyez bien qu’on n’est pas non plus président de la République à moitié. Je comprends que vous vous soyez sentis appelés par une force irrépressible qui venait de l’intérieur, parce que moi-même je ne me suis jamais assis pour me demander si j’allais faire ce que j’ai fait, je l’ai fait. Je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi-même je sais ceux que j’ai faits pour réaliser la mienne.

[…] Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. […] »

Ce discours officiel prononcé par Nicolas Sarkozy, en tant que président de la République, au palais du Latran, le 20 décembre 2007, est un déni pur et simple de la loi de 1905. Il est, venant de celui-là même qui est chargé de le faire respecter, la négation du statut laïque de la République. Aucune institution républicaine n’a alors dénoncé encore moins condamné ces propos.

Le 16 avril 2016,  François Hollande, président de la République, assistait à la messe célébrée à Notre-Dame de Paris pour un prêtre assassiné par deux djihadistes. La République ne dispose-t-elle pas de lieux laïques où exprimer sa condamnation du terrorisme et sa compassion pour les victimes ?

Le 30 septembre 2019, le président de la République Emmanuel Macron  se rendit à l’église Saint-Eustache, pour présider les obsèques de Jacques Chirac. En quoi la cérémonie aux Invalides qui a précédé l’office religieux n’était-elle pas suffisante ? Pourquoi les chefs d’Etat ont-ils été conviés à l’église et non aux Invalides ? Pourquoi a-t-il fallu que ce soit un membre du clergé qui rappelle dans son homélie les actes politiques importants du mandat exercé par Jacques Chirac ?

Si donc le président de la République peut s’arroger le droit de rétablir la sphère de confusion abolie par la loi, de quel droit se prévaloir pour interdire à une femme le port d’un signe au nom de la laïcité que ne respecte pas l’autorité chargée de la garantir ?

                                             La carence républicaine       

Si la République laïque entre encore dans l’église, si l’église peut continuer à intervenir dans les affaires publiques, c’est qu’existe un no man’s land idéologique, vaste espace laissé vacant par la carence de la République où agissent de concert les deux institutions pourtant séparées par la loi.

Ce terrain est celui de l’angoisse que nous découvrons, à trois ou quatre ans, au moment du passage de l’âge épique à l’âge philosophique, et qui exige une réponse. Ce passage, s’il est décisif, n’efface rien de l’âge précédent : nous sommes en permanence ce que nous avons été dans les différents moments  de notre vie. Chaque étape de notre évolution produit un discours spécifique qui continue à se faire entendre en se modifiant après l’entrée dans l’âge philosophique, et nous lui accordons une oreille plus ou moins attentive selon les choix que nous opérons.

Le croire en Dieu le Père tout puissant de l’adulte est la prolongation du croire au père du petit enfant de l’âge épique : il s’agit d’accéder pour celui-ci à une lecture lisse et rassurante de sa vie, pour celui-là à l’apprivoisement de sa mort. L’enfant déchiffre en tenant la main de son père, le croyant en priant Dieu.  

La loi de 1905 trace une ligne institutionnelle de séparation entre le mode social de la croyance et le monde social de la gestion politique.  Ce faisant, elle fait sortir la société de l’âge épique où l’église apportait la réponse officielle, mais en invoquant le respect des consciences, elle ne définit aucune mesure susceptible d’aider à entrer dans l’âge philosophique.

Cette carence est au cœur du problème dont le port du voile islamique n’est qu’une expression finalement assez modeste au regard du rapport ambigu persistant entre l’institution politique et l’église.

                                             L’essence et les modes

La philosophie, la littérature, les arts ne cessent de nous dire que le problème qui nous est spécifique, majeur, est la pensée de la conscience que nous avons de notre fin.

Ce problème constitue notre commun incontournable et têtu, sans doute à l’origine des controverses idéologiques et politiques concernant le rapport conflictuel entre l’individu et la société.

Nous débattons sans fin des modes sous lesquels ce problème se manifeste diversement en les confondant, plus ou moins consciemment, avec son essence. De là, sans doute, les dialogues de sourds, les polémiques, l’irritation… et la violence qui peut aller jusqu’à condamner et à tuer au nom de Dieu des écrivains, des peintres, des dessinateurs au motif du blasphème.

La diversité des interprétations, souvent contradictoires, de la loi de 1905 vient sans doute de l’illusion qu’elle viserait une essence (l’objet de la croyance) alors qu’elle ne vise qu’un mode (une pratique religieuse) et qu’elle ne concerne donc pas le composant épique rémanent qui incite à croire. (Vue sous cet angle, la religion n’a rien à voir avec la connerie, évoquée plus haut, de l’écrivain.)

                                                                 *

Interdire au voile l’accès à tout ou partie de l’espace public exige que le pouvoir politique s’interdise l’accès à l’espace religieux.

Ce qui n’est pas le cas.

En ce début du 21ème siècle Le commun de notre spécificité n’est pas envisagé du point de vue du savoir et de son enseignement, sous des prétextes divers : l’ignorance de ce qu’est la mort, la sensibilité des enfants…

Pascal, au 17ème siècle, consacre une partie de ses Pensées  à ce qu’il appelle la misère de l’homme sans Dieu.

Dans ce moment où se développent les peurs liées au phénomène migratoire réel et fantasmé, et à une « fin du monde » accélérée, croit-on, par le changement climatique, est-il déplacé de se demander si le voile n’est pas, parmi tous les autres signes, celui de la misère de l’homme avec Dieu ?