« Culture de l’annulation » ou « culture de la protestation » ? + dialogue

« Laure Murat, historienne : « L’expression “cancel culture” est une étiquette fourre-tout ». Dans son dernier livre « Qui annule quoi ? », elle  renverse les accusations habituelles émises à l’encontre des représentants d’une prétendue « culture de l’annulation ». Elle lui préfère les termes de « culture de la protestation ». (A la Une du Monde – 31.01.2022)

Extrait : « S’il faut absolument trouver un terme, appelons-la « culture de la protestation », plutôt que d’avaliser cette « culture de l’annulation », expression inventée par la droite américaine pour discréditer les revendications progressistes et les appels à la responsabilisation publique. C’est une étiquette fourre-tout, sous laquelle on trouve le boycott, le déboulonnage de statues, l’activisme écologiste, l’antiracisme, les appels à lutter contre la misogynie et le sexisme, le whistle-blowing [la dénonciation], auxquels sont assimilés le lynchage médiatique et les escalades délirantes des réseaux sociaux. Bref, un mot écran qui recouvre des pratiques très hétérogènes.

Ma contribution :

En réponse à quelques critiques : on ne peut pas juger d’un mouvement à partir de ses démesures qui ne sont que les réponses à des démesures très anciennes du même ordre. Ce que propose Laure Murat est l’analyse d’un fait/événement que ses adversaires ont baptisé, non innocemment, on s’en doute, « cancel culture ». Rappeler qu’une statue est un message dont le contenu est dicté par un parti pris, conduit à une réflexion salutaire sur l’histoire et la manière dont elle peut être construite. Le geste passionnel de son renversement est à comprendre (ce qui ne veut pas dire approuver) de ce point de vue. Dire qu’il s’agit de cancel culture revient à dire que le message de la statue n’est pas de parti pris, donc qu’il est celui d’une culture objective, bref de LA culture. Ce qui importe, c’est de comprendre ce qui conduit à ce geste ultime de renversement qui n’arrive pas par hasard ou à cause d’une simple décision individuelle.

Exemple d’une critique :

« Interview qui mériterait d’être annulée. Non madame, la « cancel culture » ne se limite pas à débattre de l’histoire autour du déboulonnage de la statue du général Lee. Car, pour en rester au stade de la statue, que dites-vous à celui qui a voulu déboulonner celle de Victor Schœlcher aux Antilles ou celle de de Gaulle ?! Et comment qualifiez-vous les comportements à l’égard de personnes comme JK Rowling parce qu’elle appelle « femme » ce que vos amis nomment « personne avec un utérus » ?Les délires des racialistes – que vous nommez anti-racistes – des SJW et autres petits nervis qui veulent éradiquer ce qui leur déplait, sont les nouveaux bigots racistes et il faut les combattre. »

Ma réponse :

Mais pourquoi n’ajoutez-vous pas que le mouvement ne peut se réduire à ces démesures que vous citez ? Votre propos revient à dire qu’un fait/événement se comprend par tel ou tel aspect dont le choix n’est évidemment pas neutre. Il convient au contraire d’en considérer l’ensemble des expressions pour tenter de comprendre ce qu’il signifie – indépendamment même des intentions affichées ou non de ses participants. Ce n’est pas propre aux comportements collectifs : êtes-vous toujours parfaitement maître de vos paroles et de vos actes ? Ne vous arrive-t-il jamais de vous demander pourquoi vous avez dit ou fait telle ou telle chose ? Prenez n’importe quel fait/événement historique important et dites-moi lequel n’a pas été marqué de démesures.

Sa réponse :

«  Parce que les 500 signes ne suffiraient pas à égrener tous les « faits isolés » comme vous dites qui démontrent qu’un nouveau McCarthysme est à l’oeuvre. Et qu’il est aussi redoutable et drapé de bonne conscience que son lointain prédécesseur des années 50. Taper « Dave Chappelle » (humoriste afro-américain) sur google et vous aurez un aperçu de ce que « annuler » veut dire. »

La mienne :

Vous ne répondez pas vraiment sur le fond : si vous préférez, est-ce que la liste, et quelle liste ! des « faits isolés » de la Révolution suffit à la juger pour la rejeter ? Ce que j’essaie de dire, c’est qu’un fait/événement historique s’explique par autre chose que ses seuls symptômes dont le choix et la lecture sont pour une part subjective : ainsi la comparaison avec le Maccarthysme est-elle très discutable dans le sens où il fut une institution gouvernementale. Ce dont nous parlons est un mouvement dont les excès et les absurdités sont des réponses à des dénis tout aussi excessifs et absurdes. Etes-vous d’accord pour dire que la statue, en tant que telle, est un problème ? Pourquoi avons-nous besoin de statues ? Et lesquelles ?  Est-ce que Colbert était seulement le « grand commis de l’état » que « signifie » sa statue ?  On peut multiplier les exemples. Les signes indiquent toujours des problématiques qui peuvent être dérangeantes quand elles viennent perturber ce qui allait de soi.

La sienne :

« Je serais d’accord avec vous sur le parallèle avec maccarthysme s’il l’on n’avait pas le sentiment que ce courant – déjà aux US – est porté par une partie non négligeable des milieux intellectuels dit « progressistes ». Ensuite, comme d’autres commentateurs l’on très bien démontré, il ne s’agit pas que de quelques statues (mais on va y revenir). On « annule » des spectacles comme « Les Suppliantes » d’Eschyle, on interdit des conférences de E. Badinter ou S. Agasinski et même de F. Hollande venu présenter son livre, on dénonce des profs prétendus « racistes » à Grenoble, on harcèle JK Rowlings et Netflix oblige un humoriste afro-américain, Dave Chappelle, à s’excuser puis lui retire son financement, au Canada on brûle des livres d’auteurs blancs. Etc. Etc. Etc. Bref, à partir de combien d’exceptions cela devient-il la règle selon vous ? Quant aux statues, comment justifiez-vous les attaques sur celle de Schoelcher ? Quand un mouvement est totalitaire, il faut le dire. »

Et ma dernière réponse (trois seulement sont autorisées)

Je n’approuve évidemment pas ces actes de censure qui sont inacceptables. J’aimerais seulement que vos Etc. Etc. ne soient pas l’énumération que d’une seule liste mais qu’ils soient placés en regard de ceux de la liste  opposée. La contestation de la statue de Schoelcher a été « justifiée » par le fait que le signe visible de la lutte contre l’esclavage était réduit à sa personne. Je ne suis  pas d’accord avec cet acte, mais, pour autant,  ne faut-il  pas comprendre et expliquer comment une accumulation historique de dénis ou de non-dits peut conduire à de tels gestes ?  J’ai personnellement rencontré et connu un peintre/professeur martiniquais dont un aïeul avait été esclave, et qui n’était pas en paix avec cela… Est-ce que le fait de l’esclavage en tant que tel  a jamais été l’objet d’un débat ?  Bref, dire son désaccord n’empêche pas de comprendre et coller l’étiquette « totalitaire » sur un mouvement dont le discours n’est pas réductible à ces excès ne contribue pas à apaiser.

« Après la Primaire populaire, la gauche dans l’impasse » 

Tel est le titre de l’éditorial du Monde – 31.01.2022 – dont voici quelques extraits :

« La victoire de Christiane Taubira, dimanche 30 janvier, à l’issue de la Primaire populaire, ne règle pas les problèmes de la gauche, qui est toujours aussi divisée à  quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle. (…) La responsabilité de ses dirigeants est immense, car, lorsqu’on les interroge, les Français mettent le pouvoir d’achat au premier rang de leurs préoccupations. La transition écologique s’annonce en outre comme la grande affaire des prochaines années. Ces deux problématiques devraient normalement ouvrir un boulevard à un candidat de gauche, pourvu qu’il parvienne à rassembler son camp et à s’adresser à l’ensemble du pays. (…) La gauche ne semble pas comprendre qu’il ne lui suffit pas d’incarner la radicalité. Elle a aussi besoin de rassurer les Français quant à sa volonté et à sa capacité d’assumer la responsabilité du pouvoir dans un contexte de plus en plus chahuté. Sa crédibilité a été sérieusement écornée entre 2012 et 2017. Elle est aujourd’hui loin d’être établie.  »

Ma contribution :

Le flou de l’antépénultième phrase de l’éditorial (« rassurer les Français quant à la capacité… ») signifie la faiblesse de l’analyse. Il est possible de poser le problème autrement : le « discours » de gauche ne peut plus être la contestation du capitalisme (1981) parce qu’il n’y a plus de solution apparente de rechange (implosion soviétique = fin d’une utopie), ni le leurre réducteur du«  monde de la finance » (2012). Quel contenu lui reste-t-il en dehors des lendemains qui chantent ou du lyrisme  démagogique ? Pour le moment, il n’est pas explicité parce qu’il fait peur. C’est cette peur/angoisse (elle vient de l’absence de solution de remplacement du capitalisme auquel est substitué un « grand » remplacement)  qui explique l’essor (depuis 30 ans) de l’idéologie « rassurante » des extrêmes-droites.  Le discours de la gauche (elle met l’accent sur le « commun ») ne peut plus concerner désormais que le rapport à l’objet (ce qui n’est pas le sujet) et le besoin de son accumulation.

Les défections au RN

« A Madrid, Marine Le Pen agacée par les défections* : « Ceux qui veulent partir partent, mais ils partent maintenant » ( A la Une du Monde – 30.01.2022)

* Gilbert Collard, Marion Maréchal…

Ma contribution, suivie de 3 réponses et de mes réponses.

Ce qui est en train de se jouer, plus ou moins consciemment, c’est 2027. L’inconnue est le point de bascule entre ce dont Marine Le Pen et Eric Zemmour d’une part, Valérie Pécresse d’autre part, sont les expressions, autrement dit, la dynamique de la droite et de l’extrême-droite, signifiée par l’absence d’un discours pertinent de gauche. Le scénario le plus probable, actuellement : Emmanuel Macron et Valérie Pécresse au second tour, et la victoire d’Emmanuel Macron que l’extrême-droite a tout intérêt à voir élu. La suite dépendra de la capacité de la gauche à identifier l’objet de son seul discours désormais possible, toujours pas encore explicité, parce qu’il fait peur.

Réponse de « vlfr » :

« La dynamique de la droite et de l’extrême-droite, » La dynamique de la droite et du centre, voulez-vous dire 🙂 ? Cela dit, bien avant 2027, il y a les législatives de juin 2022. Avec plusieurs enjeux. 1- Il n’est pas du tout sûr que ce soit une simple formalité pour un Macron qui serait réélu. Beaucoup des sortants lrem sont démobilisés depuis longtemps ou dévalués ou découragés par la dureté de la tâche. Combien se représenteront ? Combien seront élus ? Combien de militants prêts à faire campagne ? LREM n’aura sans doute pas de majorité à elle tout seule. 2- les candidats à la candidature au sein du RN savent que sur le terrain leur parti est faible, que le siège se soucie peu de soutenir ses candidats alors qu’ils voient des troupes apparemment nombreuses et enthousiastes chez Reconquête. Ils savent aussi que le RN préfère avant tout des candidats dociles D’où les mouvements actuels. Et derrière, il y a un enjeu de sièges et un enjeu pour le financement des partis pendant 5 ans.

Ma réponse :

D’accord avec les nuances que vous apportez qui concernent les stratégies/tactiques électorales. Cela dit, on ne peut savoir quel sera l’impact disons émotionnel du résultat du 1er tour, selon ce qu’il dira du rapport des forces.

Réponse de « SyLy » :

Ce que les électeurs de gauche se sont rendu compte avec le quinquennat d’Hollande/Valls, c’est que e PS n’est plus un parti de gauche, mais un parti de centre / centre-gauche, libéral avec ce fameux « mon ennemi, c’est la finance », très rapidement abandonné dès l’élection de FH. Ceci étant dit, le PS n’est plus un parti de gauche depuis 1984. En 1990, il abandonne une lecture type lutte des classes, qui explique pourtant tellement bien la montée de l’extrême droite, l’ascension du libéralisme éco et social d’EM, les balbutiements de la droite (devenue libérale) et l’effondrement du PS dont l’ensemble des promesses trahies au sujet de la solidarité dans ce pays ainsi que la lâcheté sur les sujets régaliens forment le terreau sur lequel fleurissent EM ou les EZ / MLP (conservateurs d’ED / réformateurs d’ED).

Ma réponse :

Jusqu’à la fin des années 80 (implosion soviétique) la gauche a fonctionné dans une dialectique réforme(PS)/révolution(PC) morte en même temps que le concept « lutte de classes » dès lors obsolète. C’est cette disparition d’une utopie de remplacement du capitalisme (-> angoisse) qui explique à mon sens l’émergence « planétaire » du discours d’extrême-droite. Le seul discours possible de gauche (si ce qui la définit est bien l’importance du « commun ») ne peut plus concerner aujourd’hui que le rapport à l’objet (ce qui n’est pas le sujet) et sa fonction de substitut existentiel, caractéristique de l’équation capitaliste : être=avoir+. Qu’est-ce qu’« être » si la réponse avoir+ conduit désormais dans une impasse ? Tel est, à mon avis, l’enjeu.

Réponse de « Mille Sabords » :

La droite traditionnelle, comme la gauche traditionnelle ayant disparu, il est normal que les extrêmes prennent du poids. Il serait aussi normal que E. soit ré-élu. Contrairement à d’autres, on prend aussi en compte l’existence des « verts », mais les français préfèrent sans nul doute un « programme vert » dans chaque parti, à un parti Vert très ambigu, (nucléaire ?, Europe ?, politique étrangère ?…etc) qui ne peut pas fonctionner avec des œillères programmatiques aussi limitées : « Je serai le parti du climat » ! Ah ah… Le slogan le plus naïf que l’on ait entendu…

Ma réponse :  

Je dirais que le « traditionnel » qui a disparu concerne les deux réponses de contournement apportées au malaise que crée l’équation capitaliste : 1° le paradis dans l’au-delà (religion) qui a été le soutien de la droite historique, 2° le paradis ici-bas (socialisme/communisme) celui de la gauche. Seule, l’extrême-droite se développe : les peurs et l’angoisse qui la nourrissent, qu’elle exploite et accentue, concernent le concept confus d’identité = ce qu’on est ou censé être en tant que collectivité et individu, que viennent prétendument menacer l’immigration et le grand remplacement. « Identité nationale » sert de substitut à « identité personnelle » que l’impasse capitaliste confronte à la redoutable et angoissante question de sa propre fin que l’accumulation d’objets  ne suffit plus à exorciser. D’accord avec vous pour l’écologie ; l’existence d’un « parti vert » est l’expression, par défaut, d’un long déni relatif à la fonction capitaliste (production/consommation).   

Gustave Flaubert (9)

Rappel : j’indiquais dans l’article Flaubert 4 du 6 janvier 2022 que je fixais la fin de la première partie de la lecture de la correspondance au moment de la rupture, en 1855, de sa relation avec Louise Colet qu’il appelait Muse.

Voici sa lettre de rupture datée du 06.03.1855 : « Madame, J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier,, dans la soirée, trois fois chez moi [ un appartement qu’il louait à Paris]. Je n’y étais pas. Et, dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir que je n’y serai jamais. J’ai l’honneur de vous saluer. »

Louise Colet notera en marge : « Lâche, couard et canaille ».

2° La deuxième partie concerne les vingt-et-une années suivantes : de cette rupture à la mort de George Sand (le 8 juin 1876)… trois mois après celle de Louise Colet (8 mars 1876) dont il confie à son amie Mme Roger des Genettes : «  Vous avez très bien deviné  l’effet complexe que m’a produit la mort de ma pauvre Muse. Son souvenir ainsi ravivé m’a fait remonter le cours de sa vie. Mais votre ami est devenu plus stoïque depuis un an. J’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! Bref, après tout un après-midi passé dans les jours disparus, j’ai voulu n’y plus songer et je me suis remis à la besogne. Encore une fin ! »

George Sand, rencontrée en 1857, après la publication de Madame Bovary,  – la « dame de Nohant » jouit d’une grande notoriété – n’est pas une « muse » (littéraire) pour Flaubert mais (un peu comme Victor Hugo – voir plus loin) une sorte de « contre modèle » ambivalent –  ce qu’il est sans doute aussi pour elle. Elle représente, par ses écrits et ses idées, tout ce qui l’insupporte (l’expression des sentiments, l’humanisme social) mais elle l’attire par ses choix de vie  (elle est pour lui un « troisième sexe »), en particulier son statut de mère et grand-mère. Il ira la voir à Nohant, elle viendra à Croisset (la mère de Flaubert l’aimait beaucoup), et ils se rencontreront plusieurs fois à Paris.  Il la vouvoie et l’appelle « maître » alors qu’elle le tutoie.

Les lettres qu’il lui écrit ont une importance  – affective, littéraire, philosophique, politique – analogue à celles qu’il envoya à Louise Colet, la sexualité en moins. Elles permettent d’approcher, dans la « problématique Flaubert », ce « rien » qui constitue pour lui l’objet idéal de l’écriture, avec, comme moyen d’y parvenir, l’impersonnalité :

 « J’éprouve une répulsion invincible à mettre sur le papier quelque chose de mon cœur. Je trouve même qu’un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit. (…) Voilà pourquoi j’ai pas mal de choses qui m’étouffent, que je voudrais cracher et que je ravale. »  écrit-il à George Sand le 5.12.1866,  puis, sur le même thème,  le 06.02.76 : « Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non, mille fois non ! Je ne m’en reconnais pas le droit. »

L’impersonnalité est un des moyens qui permet d’accéder à ce qu’il appelle l’Art pur qu’il définit ainsi à George Sand, en décembre 1866 : « Je crois que le grand Art est scientifique et impersonnel », puis, le 10.08.1868: « Est-ce qu’il n’est pas temps de faire entrer la Justice dans l’Art ? L’impartialité de la peinture atteindrait alors à la majesté de la loi – et à la précision de la science »

Qu’entend-il par « justice » (dans sa critique de la politique il reprendra souvent le mot qu’il détache de la signification sociale) préféré à « justesse » qui semblerait mieux correspondre à sa conception de la littérature ?  

« Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. Car du moment qu’une chose est vraie, elle est bonne. » (suite de la lettre, ci-dessus, du 6.02.76)

Même question de sens pour « moralité » qui n’a pas à voir avec la morale bourgeoise du bien et du mal, encore moins avec la morale religieuse. Cette recherche du vrai, de l’exact est sans doute ce qui lui crée le plus de difficultés. Le travail de recherche, de documentation pour chacun de ses livres est impressionnant de minutie et de rigueur. Ainsi pour L’Education Sentimentale qu’il est en train d’écrire, cette confidence, toujours à George Sand le 09.09.68 : « Moi, je travaille furieusement. Je viens de faire une description de la forêt de Fontainebleau qui m’a donné envie de me pendre à un de ses arbres. »

Ce rejet viscéral de l’intervention personnelle de l’auteur explique la critique qu’il  adresse à  Zola,  le 01.12.1871 à propos de La Fortune des Rougon* que son auteur vient de lui envoyer : « Je viens de finir votre atroce et beau livre ! J’en suis encore étourdi. C’est très fort ! Très fort ! Je n’en blâme que la préface. Selon moi, elle gâte votre œuvre qui est si impartiale et si haute. Vous y dite votre secret, ce qui est trop candide, et vous exprimez votre opinion, chose que, dans ma poétique (à moi), un romancier n’a pas le droit de faire. (…) Mais vous avez un fier talent et vous êtes un brave homme ! »

*Premier roman de l’œuvre maîtresse de Zola : Les Rougon-MacquartHistoire naturelle et sociale d’une famille sous les Second Empire. Extraits de cette préface que critique Flaubert : « Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d’êtres se comporte dans une société (…) Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d’un homme à un autre homme. (…) Physiologiquement ils [les R.M.] sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race à la suite d’une première lésion organique (…) »

Trouver les mots pour une phrase qui « sonne » juste, bref parvenir au style est  une entreprise qui s’accompagne de souffrance, qui ne peut intéresser qu’une infime minorité [« Qu’est-ce que ça fout à la masse l’Art, la poésie, le style ? Elle n’a pas besoin de tout  ça. Faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment. » (lettre à Louise Colet, le 20.06.1853)].

Extrait d’une lettre écrite le 9.08.1864 à Amélie Bosquet qui avait rédigé pour le journal de Rouen un article sur Béranger, l’auteur de chansons populaires engagées, que détestait Flaubert. Il lui avait envoyé une lettre très critique (elle n’a pas été retrouvée) à laquelle elle avait réagi. Voici la réponse de Flaubert à cette réaction : «  Je n’avais pas besoin de votre lettre pour savoir que vous êtes un bon cœur et un excellent esprit. Mes brutalités, ou plutôt ma grossièreté, comptaient bien là-dessus. Si j’avais douté de votre intelligence, je ne vous aurais pas écrit si vertement (…) Voilà tout ce que j’ai voulu vous dire : je regarde ledit Béranger comme funeste : il a fait accroire à la France que la poésie consistait dans l’exaltation rimée de ce qui lui tenait au cœur. Je l’exècre par amour même de la démocratie et du peuple. C’est un garçon de bureau, de boutique, un bourgeois*  s’il en fut ; sa gaieté m’est odieuse. (…) Ce qui m’avait indigné dans votre article, c’était la comparaison que vous en faisiez avec Bossuet et Chateaubriand, qui sont cependant loin d’être des dieux pour moi. Je maintiens que le premier écrivait mal, quoi qu’on en dise. Mais il serait temps de s’entendre sur le style**. [Il ne précise pas] (…) Je conclus, suivant le père Cousin [Victor Cousin, le philosophe] que « le Beau est fait pour quarante personnes par siècle en Europe. » Je monte dans ma tour d’ivoire et ferme ma fenêtre. Car autrement, autant se casser la margoulette, ou devenir fou. »

Cette théorie de l’art pur ou de l’art pour l’art est celle du mouvement dit « parnassien » (le mont Parnasse, en Grèce, où se réunissaient Apollon et  les Muses) dont les poètes Théophile Gautier (1811-1872 – ami très proche de Flaubert) et Leconte de Lisle (1818-1894) donnent ces explications/justifications : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature » (Th. Gautier, dans la préface de Mademoiselle de Maupin – 1834) et  « L’Art, dont la Poésie est l’expression éclatante, intense et complète, est un luxe intellectuel accessible à de très rares esprits. Toute multitude, inculte ou lettrée, professe, on le sait, une passion sans frein pour la chimère inepte et envieuse de l’égalité absolue. Elle nie volontiers ou elle insulte ce qu’elle ne saurait posséder. De ce vice naturel de compréhensivité découle l’horreur instinctive qu’elle éprouve pour l’Art.  Le peuple français, particulièrement, est doué en ceci d’une façon incurable. Ni ses yeux, ni ses oreilles, ni son intelligence, ne percevront jamais le monde divin du Beau. (Leconte de Lisle – Les poètes contemporains – 1864)

Cette conception de l’art a des corollaires politiques d’autant plus intéressants que le 19ème siècle a connu les événements majeurs que sont la révolution de 1848, la guerre de 1870 contre la Prusse  et la Commune de Paris (1871) dont Flaubert fut à la fois le témoin (1848 / 1871) et l’acteur (1870).

*bourgeois : à George Sand, le 22.09.1866 « Moi, un être mystérieux, chère maître, allons donc ! Je me trouve au contraire d’une platitude écœurante et je suis parfois bien ennuyé du bourgeois que j’ai sous la peau ; (…) Ce qui trompe les observateurs superficiels, c’est le désaccord qu’il y a entre mes sentiments et mes idées. » et, une semaine plus tard à la même : «  Ah ! vous croyez, parce que je passe ma vie à tâcher de faire des phrases harmonieuses, en évitant les assonances, que je n’ai pas, moi aussi, mes petits jugements sur les choses de ce monde ? Hélas oui ! et même je crèverai enragé de ne pas les dire. »

**style : à G. Sand, le 27.11.1866 : « Mon roman [L’éducation sentimentale] va très mal pour le quart d’heure. (…) Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse tête pour trouver un mot. L’idée coule chez vous  largement, incessamment, comme un fleuve. Chez moi, c’est un mince filet d’eau. Il me fait de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade. Ah, je les aurai connues les affres du style ! Bref, je passe ma vie à me ronger le cœur et la cervelle, voilà le vrai fond de votre ami. »

 (à suivre)

Le wokisme et l’université de Grenoble

« Revenant sur l’affaire de l’Institut d’études politiques de Grenoble, où il est enseignant-chercheur, Vincent Tournier estime, dans une tribune au « Monde », que le champ des idées acceptables s’est réduit dans cet établissement dont les étudiants sont encouragés à juger insupportable la moindre contre-argumentation. » (A la Une du Monde – 24.01.2022)

Extraits :

« Les collages d’affiches du 4 mars 2021 [dénonçant « l’islamophobie »] ne tombent pas du ciel. La récupération politique par la droite n’a été rendue possible que parce que la gauche est aux abonnés absents sur la laïcité. Quant à l’IEP, est-il aussi pluraliste que le prétendent nos collègues ? (…) Depuis quelques années, l’IEP de Grenoble, comme beaucoup d’établissements du supérieur, tend à devenir une institution moralisatrice, ce qui réduit le champ des idées acceptables. Des formules comme « IEP vert » ou « IEP inclusif » ont été officialisées sans rencontrer d’opposition. La fameuse « Semaine pour l’égalité et contre les discriminations », organisée chaque année a moins pour objectif de faire réfléchir les étudiants que de les soumettre à des injonctions morales. »

 Ma contribution

La faiblesse relative du point de vue de Vincent Tournier réside dans le fait qu’il  se présente comme une analyse objective du problème, alors qu’il en est une composante. Autrement dit, ce point de vue est un élément de la dialectique dont l’autre est le wokisme. On peut aborder cette question par exemple en se demandant ce qui fait que la gauche « est aux abonnés absents » de manière globale.  En d’autres termes : quel est, après le fiasco de ce qu’a représenté l’expérience soviétique dans son ambivalence, le discours de gauche possible aujourd’hui ? Son objet n’est pas encore perceptible, ou il fait peur, ce qui revient au même, d’où l’errance actuelle (élection présidentielle, entre autres) et, ce qui en est le corollaire, le développement du discours d’extrême-droite.

Réponse de « Peps72 » :

« La force évidente du point de vue de Vincent Tournier c’est qu’il parle de l’intérieur de l’IEP de Grenoble, qu’il parle de ce qu’il connait, qu’il a été accusé à tort d’islamophobie, qu’il ne porte aucune accusation ad hominem, que ses propos sont argumentés, et qu’il n’a aucun intérêt à écrire cette tribune puisqu’il est visiblement minoritaire au sein de cet IEP qui ne voyait aucun inconvénient à ce que des étudiants contrôlent des enseignements pour débusquer une islamophobie qui n’existait pas… »

Ma réponse :

Son accusation de « moralisation » témoigne de ce que je dis de son implication dans le processus. Le wokisme (dont les  démesures répondent à d’autres démesures, c’est une partie du  « jeu » de la dialectique qui a besoin de temps pour se résoudre)  n’est pas une entreprise morale mais une  remise en cause passionnelle d’un discours historique  lui aussi passionnel et dont  fait partie l’argument « moral » (revendiqué ou dénoncé).

Réponse de « Alphonse Triboulot » :

« Faites-vous référence à la trichotomie hégélienne esprit subjectif/ esprit objectif / esprit absolu? Si oui pouvez-vous designer s’il vous plait qui représente l’esprit absolu dans ce débat. Parce que, moi, j’ai du mal à le distinguer. Mais peut-être bien que l’oiseau de Minerve ne s’est pas envolée ».

Ma réponse :

L’ « absolu », socialement perçu comme tel, ne peut résulter que de la résolution de la contradiction entre ce qui constitue le discours historique enkysté « mâle-blanc-colonisateur » et ce qui conduit aujourd’hui à celui de l’identification de l’ « homme-couleur-colonisé » (à développer). Je trouve l’expression de cet « absolu » chez Montaigne et Spinoza, mais il demeure « réservé », en quelque sorte inaccessible, puisque  la philosophie n’est pas enseignée – simple initiation pour une infime partie – ce qui n’est pas un hasard.

Une autre contribution :

« Certainement une bonne analyse surtout sur la définition du Wokisme qui « encourage à juger insupportable la moindre contre-argumentation » même scientifique qui est une forme de retour en arrière dans l’Inquisition.
Comme je n’arrête pas de le répéter la juste défense des minorités discriminées ne veut pas dire que le « mâle blanc » est coupable par naissance et le « noir » vacciné du racisme par ses chromosomes !
 »

Ma réponse :

Votre discours est un exemple de ce qui suscite le wokisme : il ne s’agit pas d’une « juste défense de minorités opprimées » – Martin L.King en fut un instigateur parmi bien d’autres –  mais un problème de définition de l’humanité. Tant que n’auront pas été posées et débattues les questions (hors innéité  chromosomique) : pourquoi le blanc ? pourquoi le fait colonial ?  pourquoi le fait de l’esclavage (qui n’implique pas que le blanc) etc., tant que les réponses attendues (par vous, si je vous ai bien lu) resteront de l’ordre de la « juste défense » (elle ne modifie rien sur le fond, seulement quelques modes de fonctionnement), émergeront des mouvements  dont les violences et les démesures répondent aux violences et aux démesures d’une surdité  historique entêtée. Le wokisme n’est que l’expression exacerbée du déni de la question existentielle dont la réponse de résignation religieuse et idéologique  n’est plus audible.

E. Zemmour/J-M Le Pen

« Le candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle a longuement appelé à l’union entre les électeurs des Républicains et du Rassemblement national, dans les Alpes-Maritimes, tout en multipliant les références au Front national époque Jean-Marie Le Pen.

Dans une tonalité poujadiste qu’exploitait le cofondateur du FN, le candidat a longuement défendu les artisans, les commerçants et les propriétaires face à l’Etat, aux « profiteurs » et à « la racaille ». Avec deux nouvelles propositions : d’une part, créer la notion de « défense excusable » pour que « les commerçants braqués, les citoyens cambriolés et les policiers en danger » aient « enfin le droit de riposter aux voyous » par la violence ; d’autre part, créer un « vrai délit pénal d’occupation du bien d’autrui », impliquant l’« expulsion immédiate des squatteurs » sans passer par les tribunaux, avec possible recours à la force publique. » (A la Une du Monde – 23.01.2022)

Quelques contributions :

« Quand l’école de la République à force de démission et d’indulgence coupable n’éduque plus, les incultes se raccrochent à ce genre de discours et votent… »

« Un programme qui est depuis toujours appliqué en Suisse, au Danemark.. Ces pays sont pourtant toujours des démocraties? »

« Comme conduire en regardant dans le rétroviseur. »

« Très beau discours, plein de bon sens, très loin des élucubrations de nous nos gouvernants qui depuis 40 ans ont accompagnés le grand déclassement que nous subissons. Et à toutes ces belles âmes qui poussent des cris d’épouvante, n’oubliez pas que ce sont bien les manquements et faillites du système en place qui poussent tant de français à choisir un candidat anti système. »

« Oui, hé bien ? On constate surtout que les mesures annoncées sont ni plus ni moins que des mesures de bon sens. La gauche danoise doit à peu près appliquer ces propositions… »

« La campagne électorale de l’enfer, parfaite conclusion de ce quinquennat simplement monstrueux. »

Ma contribution :

Applaudir le discours d’E.Z. n’a pas à voir avec l’intelligence ou la bêtise mais avec l’angoisse. Des millions de gens très intelligents ont applaudi la dénonciation du prétendu complot de la « juiverie mondiale » et les « scientifiques » mesures crâniennes. Ce à quoi renvoie le discours d’EZ n’est pas un passé (le monde qu’il évoque n’a jamais existé) mais le fantasme du cocon dans lequel la vie est exempte, purifiée de toute peur. « On est chez nous » renvoie  à la maison construite par le travail pour la famille et la patrie en tant qu’espace de sécurité, bref, le lieu où l’on ne meurt pas. Cette « note fondamentale » établie – et elle peut l’être parce qu’elle répond à un besoin –, tout ce qui est dit (du tablier d’écolier à la racaille) résonne comme des harmoniques. La seule préoccupation de l’orateur est donc d’éviter les dissonances, c’est-à-dire le mot ou l’idée susceptible de rappeler que le moteur de la vie réelle n’est pas le linéaire mais la dialectique.

Wokisme : le colloque de la Sorbonne

Extraits d’une tribune d’Elisabeth Roudinesco, publiée dans Le Monde du vendredi 21.01.2022.

« Les 7 et 8 janvier s’est tenu dans le plus bel amphithéâtre de la Sorbonne un colloque intitulé « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ». Une bonne soixantaine d’universitaires issus de toutes les disciplines y avaient été conviés par Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, avec pour partenaires le Comité Laïcité République, l’Observatoire du décolonialisme (en la personne de son rédacteur en chef, Xavier-Laurent Salvador) et Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale.

Répartis en trois sections et douze tables rondes, les intervenants disposaient de huit à vingt minutes pour exprimer leur hostilité à la « pensée woke », considérée comme l’instrument d’une destruction de la civilisation occidentale. Plusieurs s’étaient récusés au dernier moment pour cause de maladie. (…) Ils ont au contraire [plutôt que d’analyser les dérives du concept « déconstruction »] choisi de participer, pendant deux jours, à une sorte de banquet totémique, au cours duquel ont été voués aux gémonies les meilleurs penseurs de la seconde moitié du XXsiècle, dont les œuvres, devenues classiques, sont traduites et étudiées dans le monde entier : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Roland Barthes, Jean-François Lyotard. (…) A l’exception de Mathieu Bock-Côté – soutien d’Eric Zemmour –, ces intervenants ne sont pas d’extrême droite, ils n’ont pas réhabilité la France de Vichy. Mais ils se sentent les victimes d’une pensée (le wokisme) dont ils ne parviennent pas à endiguer les méfaits : « C’est fichu », disent-ils en chœur. Et c’est au nom de cette attitude réactionnaire, inspirée par une époque tourmentée, qu’ils ont réussi à former un collectif destiné à combattre le passé sans avoir à penser ni le présent, qui les révulse, ni l’avenir, qu’ils se représentent comme un cauchemar peuplé de monstres. (…) »

Je partage l’analyse d’E. Roudinesco qui me semble avoir changé de point de vue sur cette question.

Ma contribution

De quoi s’agit-il ? Non de constater seulement – ce n’est pas nouveau – que s’appeler Pierre ou Moussa, avoir un épiderme rose ou noir, être homme ou femme, hétéro ou homo  etc., ne vous met pas sur la même ligne de départ (pour une location, un prêt, un emploi, dans la rue etc.), mais d’en faire l’élément d’une dialectique, et pour Pierre et pour Moussa ; en d’autres termes, reconnaître l’identité conceptuelle de l’un et l’autre, ce qui revient à dire que la résolution de  la contradiction Pierre/Moussa  ne laissera intacts ni l’un ni l’autre. Même si le wokisme n’est pas toujours le signe de la conscience de l’enjeu (cf. ses outrances qui sont les réponses à des outrances opposées) la problématique est bien de déconstruire les modèles de références historiques positives (Pierre…) ou négatives (Moussa…). Et, sauf à désirer la catastrophe, il faut souhaiter que le colloque de la Sorbonne soit  une des dernières batailles d’arrière-garde de l’enkystement de Pierre et du rose.

Gustave Flaubert (8)

Ce qu’il recherche et apprécie durant ce long voyage de 18 mois ce sont, d’une part,  les paysages, l’espace, le climat et le mode de vie du sud, un ailleurs  oriental ensoleillé dont il confiera depuis Rome à Louis Bouilhet (9.04.1851)  qu’il en a « un désir effréné » dont il devient « fou » ; d’autre part, les vestiges de l’antiquité, égyptienne, grecque et romaine.

Extrait d’une lettre envoyée depuis Le Caire à sa mère, le 14.12.1849 : 

«  Nous avons fait cette semaine une petite excursion de six jours à Gizeh, aux Pyramides, à Sakkarah et à Memphis. (…) Voilà donc six jours que nous avons passés à peu près entièrement dans le désert, couchant sous la tente, vivant avec les Bédouins (lesquels sont très gais et les meilleurs gens du monde), mangeant des tourterelles, buvant du lait de buffle, et entendant la nuit glapir ces vieux chacals, que nous voyons le soir et le matin galoper entre les monticules de sable voisins. J’adore le désert ; l’ai y est sec et vif comme celui des bords de la mer ; rapprochement d’autant plus juste qu’en passant la langue sur sa moustache, on se sale le palais ; on y respire à pleins poumons. »

Autre extrait d’une lettre écrite depuis Athènes, à Louis Bouilhet, le 19.12.1850 : 

«  C’en est donc fini de l’Orient. Adieu, mosquées ; adieu femmes voilées ; adieu, bons Turcs dans les cafés, qui, tout  en fumant vos chibouks, vous curez les ongles des pieds avec les doigts de vos mains ! Quand reverrai-je les négresses suivant leur maîtresse au bain ? Dans un grand mouchoir de couleur elles portent le linge pour changer. Elles marchent en remuant leurs grosses hanches et font traîner sur les pavés leurs babouches jaunes, qui claquent sous la semelle à chaque mouvement du pied. Quand reverrai-je un palmier ? Quand remonterai-je à dromadaire ? »

Passion pour la nature quand elle est restée « naturelle » (le désert particulièrement) ; passion aussi pour l’antiquité.

De la même lettre à sa mère :

« Nous sommes arrivés au bas de la colline où se trouvent les Pyramides, il y aujourd’hui huit jours, à quatre heures du soir. C’est là que commence le désert. Ç’a été plus fort que moi, j’ai lancé mon cheval à fond de train. Maxime [Du Camp] m’a imité, et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela (qui est indescriptible, il faudrait dix pages, et quelle pages !) la tête m’a un moment tourné, et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j’écris. Au coucher du soleil, le sphinx et les trois Pyramides toutes roses semblaient noyés dans la lumière. ; le vieux monstre nous regardait d’un air terrifiant et immobile. Jamais je n’oublierai cette singulière impression. »

Depuis Rome,  il précisera à Ernest Chevalier (9.04.1851) : 

«  La vue du Sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie, et si je ne me suis pas tué là, c’est que mon cheval ou Dieu ne l’ont pas positivement voulu. »

Enfin, depuis Athènes, à sa mère (26.12.1850) :

« Et puis les ruines ! Les ruines ! Quelles ruines ! Quels hommes que ces Grecs ! Quels artistes ! Nous lisons, nous prenons des notes. Quant à moi, je suis dans un état olympien, j’aspire l’antique à plein cerveau. La vue du Parthénon  est une des choses qui m’ont le plus profondément pénétré de ma vie. »

Dithyrambique  pour ce qu’il aime,  sans concession pour ce qu’il n’aime pas.

– Alexandrie : « Alexandrie m’emmerde. C’est plein d’Européens, on ne voie que bottes et chapeaux, il me semble que je suis à la porte de Paris, moins Paris. » (à Louis Bouilhet, depuis le Caire, 27.06.1850)

– Rome (à Louis Bouilhet – 9.04. 1851) :

« Ma première impression a été défavorable. J’ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air-prêtre emmiasme d’ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste. (…) L’antique subsiste dans la campagne, inculte, vide, maudite comme le désert avec ses grands morceaux d’aqueduc et ses troupeaux de bœufs à large envergure. Ça, c’est vraiment beau, et du beau antique rêvé. (…) Ce qu’ils ont fait du Colisée les malheureux ! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l’arène douze chapelles ! Mais comme tableaux, comme statues, comme XVIème siècle, Rome est le plus splendide musée qu’il y ait au monde. »

En mai de la même année, au même :

 «  J’en suis fâché mais Saint-Pierre m’emmerde. Cela me semble un art dénué de but. C’est glacial d’ennui et de pompe. (…) J’aime mieux le grec, j’aime mieux le gothique, j’aime mieux la plus petite mosquée avec son minaret lancé dans l’air comme un grand cri. Quand on se promène dans le Vatican, on se sent en revanche pénétré de respect pour les papes. Quels messieurs ! Comme ils se sont arrangé leur maison ! Il y a eu de ces gaillards-là qui étaient vraiment des gens de goût. Si tu me demandes ce que j’ai vu de plus beau à Rome, d’abord la chapelle Sixtine de Michel-Ange est quelque chose d’inouï, comme serait un Homère shakespearien, un mélange d’antique et de moyen âge, je ne sais quoi. (…) Je suis amoureux de la Vierge de Murillo de la galerie Corsini. Sa tête me poursuit et ses yeux passent et repassent devant moi, comme deux lanternes dansantes. »

– Venise, d’où  il écrit, le 30.05.1851, à Maxime Du Camp qui était rentré : «  Pauvre (dans le sens flaubertien) Venise ! J’ai le cœur navré, ce diable de pays m’a bouleversé. Je n’en ai pas dormi la première nuit. (…) Les quelques heures que j’ai passées là ont été en gondole, en Titien et en Véronèse. En peinture, je ne connais rien qui soit au-dessus de L’Assomption du premier. Si je restais un peu longtemps ici j’aurais peur de devenir amoureux de la Vierge (littéral). »

– Jérusalem : Une des lettres les plus intéressantes est celle qu’il envoie à Louis Bouilhet  le 20.08.1850 [il a déjà écrit à sa mère, le 9.08.1850 : « Jérusalem est d’une tristesse immense. Ça a un grand charme. La malédiction de Dieu semble planer sur cette ville on l’on ne marche que sur des merdes et où l’on ne voit que des ruines. »]

Voici l’essentiel de cette lettre, qui permet de préciser « la problématique Flaubert »   :

 « J’ai arrêté mon cheval que j’avais lancé en avant des autres et j’ai regardé la ville sainte, tout étonné de la voir. Ça m’a semblé très propre et les murailles en bien meilleur état que je ne m’y attendais. Puis j’ai pensé au Christ que j’ai vu monter sur le mont des Oliviers. Il avait une robe bleue, et la sueur perlait sur ses tempes. J’ai pensé aussi à son entrée, à Jérusalem avec de grands cris, des palmes vertes, etc., la fresque de Flandrin que nous avons vue  ensemble à Saint-Germain-des-Prés, la veille de mon départ.(…) Jérusalem est un charnier entouré de murailles. Tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions dans les églises : (idée forte). Il y a quantité de merdes et de ruines. Le Juif polonais avec son bonnet de peau de renard glisse en silence le long des murs délabrés, à l’ombre desquels le soldat turc engourdi roule, tout en fumant, son chapelet musulman. Les Arméniens maudissent les Grecs, lesquels détestent les Latins, qui excommunient les Coptes. Tout cela est encore plus triste que grotesque. (…) Le Saint-Sépulcre est l’agglomération de toutes les malédictions possibles. Dans un si petit espace, il y a une église arménienne, une grecque, une latine, une copte. Tout cela s’injuriant, se maudissant du fond de l’âme, et empiétant sur le voisin à propos de chandeliers, de tapis et de tableaux, quels tableaux ! (…) Comme art, il n’y a rien que d’archi-pitoyable dans toutes les églises et couvents d’ici. (…) Et puis, et surtout, c’est que tout cela n’est pas vrai. Tout cela ment, tout cela ment. Après ma première visite au Saint-Sépulcre, je suis revenu à l’hôtel lassé, ennuyé jusque dans la moelle des os, J’ai pris un saint Matthieu et j’ai lu avec un épanouissement de cœur virginal le discours sur la montagne. [« Heureux les pauvres en esprit car le royaume de Dieu est à eux » etc. Matthieu, 5,3]. Ça a calmé toutes les froides aigreurs qui m’étaient survenues là-bas. On a fait tout ce qu’on a pu pour rendre les saints lieux ridicules. C’est putain en diable : l’hypocrisie, la cupidité, la falsification et l’impudence, oui, pas de sainteté, va te faire foutre. [Il raconte qu’un prêtre lui a donné une rose qu’il a arrosée d’eau de fleur d’oranger avant de la poser sur la pierre] Je ne sais alors quelle amertume tendre m’est venue. J’ai pensée aux âmes dévotes qu’un pareil cadeau et dans un tel lieu eût délectées et combien c’était perdu pour moi. Je n’ai pas pleuré sur ma sécheresse ni rien regretté, mais j’ai éprouvé ce sentiment étrange  que deux hommes  comme nous éprouvent lorsqu’ils sont tout seuls au coin de leur feu et que, creusant de toutes les forces de leur âme ce vieux gouffre représenté par le mot amour, ils se figurent ce que ce serait… si c’était possible. Non, je n’ai été là ni voltairien, ni méphistophélique, ni sadiste. J’étais au contraire très simple. (…) Mais en revanche, c’est un crâne [terme qu’il utilise fréquemment pour signifier une qualité remarquable]  pays, un pays rude et grandiose qui va de niveau avec la Bible. Montagnes, ciel, costumes, tout me semble énorme. »

Et, dans cette même lettre, un peu plus loin :

«  A Beyrouth, nous avons fait la connaissance d’un brave garçon, Camille Rogier, le directeur des postes du lieu. C’est un peintre de Paris, un de la clique Gautier [Théophile Gautier avec lequel il aura des relations très amicales], qui vit là en orientalisant. Cette rencontre intelligent nous a fait plaisir.  Il a une jolie maison, un joli cuisinier, un vit énorme auprès duquel le tien est une broquette. Quand il était à Constantinople, la réputation s’en était répandue et les Turcs venaient exprès, le matin, pour le voir (textuel). Il nous a donné une matinée de tendrons. J’ai foutu trois femmes et tiré quatre coups – dont trois avant le déjeuner, le quatrième après le dessert.(…) J’ai du reste révolté les femmes turques par mon cynisme, en me lavant la pine devant la société. Ce qui n’empêche pas qu’elles [les femmes de cette société] ne reçoivent très bien le postillon (…) Ce qui vous prouve, mon cher monsieur, que partout les femmes sont femmes ; on a beau dire, l’éducation ni la religion n’y font rien. Ça couvre seulement, un peu, ça cache, ça cache, voilà tout. (…) Ces dames étaient des femmes de la société, comme on dirait chez nous, et qui par l’entremise de la bonne maquerelle faisaient des passes pour leur plaisir et aussi pour un peu d’argent. »

Le contraste manifesté dans la même lettre, donc dans le même temps, entre l’homme, « esthétique » ému du saint-sépulcre et la « bête » de Beyrouth (qui rappelle celle d’Egypte) évoque sa relation avec Louise Colet, en particulier la violence des critiques de certains de ses écrits.

Voici un extrait d’une lettre écrite le 20 aout 1853 : «  J’ai corrigé tous tes Contes. Il n’y en a qu’un auquel je n’ai pas touché, et qui ne me semble pas retouchable, c’est Richesse oblige. Franchement, il est détestable de fond et de forme, et le pis est qu’il est très ennuyeux. Mille choses y blessent la délicatesse. Je crois que le meilleur est de l’enterrer. » Délicatesse, dit-il….

Le lendemain, il lui enverra une très longue lettre  ou l’on trouve, juxtaposés :

– «  Oui, je soutiens qu’il faut faire dans son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tête n’ont rien de commun.(…)

« L’Art est assez vaste pour occuper  tout un homme. En distraire quelque chose est presque un crime, c’est un vol fait à l’Idée, un manque au devoir. Mais on est faible, la chair est molle et le cœur, comme un rameau chargé de pluie, ressemble aux secousses de soi. » (…)

– «  Toi, je t’aime comme je n’ai jamais aimé et comme je n’aimerai pas. Tu es et resteras seule, et sans comparaison avec nulle autre. C’est quelque chose de mélangé et de profond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. »

 (à suivre)

PS. Quand je pense à ma (re)lecture du soir de Balzac (actuellement Illusions perdues) – je le dis comme ça vient – je me réjouis à l’idée de retrouver l’humanité… intégrale. Oui, je préciserai. Un peu plus tard.

Vincent Bolloré au sénat

A la Une du Monde – 20.01.2022 : « Auditionné par les sénateurs à l’occasion d’une commission d’enquête sur la concentration dans les médias, l’homme d’affaires breton s’est efforcé de minimiser la place qu’occupe son groupe dans le secteur. « Je réponds à titre individuel, je n’ai aucun titre », a commencé par assurer l’industriel breton, tel un promeneur entré au Sénat par courtoisie, ou parce que la lumière était allumée. Il s’en est fallu de peu qu’on doute de l’intérêt qu’il y avait, pour les parlementaires, d’entendre le patron d’un groupe de presse (Prisma, et bientôt Le JDD et Paris Match, du groupe Lagardère), de radio (Europe 1, également chez Lagardère), de télévision (Canal+), de cinéma et d’édition qui, de toute évidence avait décidé de livrer des vérités alternatives sur son propre compte.Interrogé sur la nature de ses intentions à la tête de son groupe, le presque septuagénaire, en costume gris perle, s’est défendu de toute entreprise politique ou idéologique. Se présentant comme un « démocrate-chrétien », attaché à la liberté d’expression – au point de citer la phrase sempiternellement prêtée à Voltaire (« Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous ayez le droit de le dire ») pour revendiquer l’accueil réservé par CNews à Eric Zemmour, il a également démenti le fait que celle-ci soit une chaîne d’opinion. « Ça n’a pas d’intérêt », a-t-il assuré, alors que les émissions accueillent surtout des chroniqueurs classés à droite, voire à l’extrême droite. »

Ma contribution :

Voltaire : «  Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

L’autre : Merci !  

Un autre : C’est une belle formule, en effet. Mais, dites-moi, Voltaire, si ce qu’il dit et avec quoi vous ne serez certainement pas d’accord est de vous interdire  de vous exprimer, voire de vous supprimer, vous battrez-vous jusqu’à votre mort ?

Gustave Flaubert (7)

Bête…

« Chaque jour tu m’étonnes, et je finis par croire que je suis bête, car j’éprouve des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion, mine d’or que tu m’ouvres pour ma contemplation solitaire. Et moi aussi je t’aime. Lis-le donc, ce mot dont tu es avide et que je répète pourtant à chaque ligne. Mais chacun, tu sais, pense, jouit, aime, vit enfin selon sa nature. Nous n’avons tous qu’une cage plus ou moins grande, où toute notre âme se meut et se tourne ; tout cela est une affaire de proportion. » (à Louise Colet, à une date non précisée de 1847).

La métaphore de la cage vient souligner la dimension animale, irréductible même  (ou surtout ?) dans la relation amoureuse.

Pendant son voyage de 18 mois, les destinataires principaux de sa correspondance sont sa mère qu’il l’appelle le plus souvent « pauvre vieille » « pauvre vieille adorée » « pauvre chérie »  (il expliquera à Louise Colet, elle aussi « pauvre », que l’adjectif n’est pas à prendre dans un sens dépréciatif) et à qui il raconte le « convenable » – et son ami Louis Bouilhet à qui il confie tout le reste, notamment ce qui est de l’ordre de la bête.

En voici quelques exemples :

« Avant-hier nous fûmes chez une femme qui nous en fit baiser deux autres. L’appartement délabré et percé à tous les vents était éclairé par une veilleuse, on voyait un palmier par la fenêtre sans carreaux et les deux femmes turques avaient des vêtements de soie brochés d’or. C’est ici qu’on s’entend en contrastes, des choses splendides reluisent dans la poussière. J’ai baisé sur une natte où l’on se regarde sans pouvoir parler. Le regard est doublé par la curiosité et l’ébahissement. J’ai peu joui du reste, ayant la tête par trop excitée. Ces cons rasés font un drôle d’effet. Elles avaient du reste des chairs dures comme du bronze et la mienne possédait un admirable fessier. » (Le Caire – 1.12.1849)

J’ai baisé des filles de Nubie qui avaient des colliers de piastres d’or leur descendant jusque sur les cuisses, et qui portaient sur leur ventre noir des ceintures de perles de couleur. En se frottant contre elles, ça vous fait froid au ventre. Et leur danse, sacré nom de Dieu !!! » (au même – 03.1850)

«  De retour à Bénisouëf, nous avons tiré un coup (ainsi qu’à Siout) dans une hutte si basse qu’il fallait ramper pour y entrer. On ne pouvait s’y tenir que courbé ou à genoux. On baisait sur une natte de paille, entre quatre murs de limon du Nil sous un toit de bottes de roseaux, à la lumière d’une lampe posée dans l’épaisseur de la muraille. »  (id.)

«  Dans ce même quartier de Galata [Athènes], nous avons été* un jour dans un sale broc pour baiser des négresses. Elles étaient si ignobles que le cœur m’en a failli. J’allais m’en aller quand la maîtresse du lieu a fait signe  à mon drogman [guide] et l’on m’a conduit dans une chambre  à part, très propre. Il y avait là, cachée derrière les rideaux et au lit, une toute jeune fille de seize à dix-sept ans, blanche, brune, corsage de soie serré aux hanches, extrémités fines, figure douce et boudeuse. C’était la fille même de Madame, réservée exprès pour les grandes circonstances. Elle faisait des façons, on l’a forcée de rester avec moi. Mais quand nous avons été couchés ensemble et que mon index était déjà dans son vagin (…) je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or, comme je possède encore à la base du gland une induration  [en novembre 1850, il avait «  gobé à Beyrouth sept chancres [ulcères], lesquels ont fini par se réunir en deux puis en un. (…) Chaque soir et matin je pansais mon malheureux vit.  Enfin cela s’est guerry. Dans deux ou trois jours la cicatrice sera fermée ] et que j’avais peur qu’elle ne s’en aperçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, que c’était des procédés à révolter un galant homme, et je me suis en allé, au fond très embêté de n’avoir pas tiré un si joli coup, et très humilié de me sentir avec un vit in-présentable. » (Athènes 12.1850)

Après son retour, il rassurera Louise Colet à qui il avait raconté la relation un peu moins bestiale avec la  courtisane Ruchuck-Hânem et  qui devait quand même se poser quelques questions avec cette « explication » (mars 1853) : « Pour Ruchuck-Hânem, ah ! rassure-toi et rectifie en même temps tes idées orientales. Sois convaincue qu’elle n’a rien éprouvé du tout ; au moral, j’en réponds, et au physique même, j’en doute fort. (…) La femme orientale est une machine, et rien de plus ; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d’occupations où tourne son existence. Quant à la jouissance physique, elle-même doit être fort légère puisqu’on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d’icelle,. Et c’est là ce qui la rend, cette femme, si poétique à un certain point de vue, c’est qu’elle rentre absolument dans la nature. »

Il a décrit cette relation à Louis Bouilhet  (mars 1850) en ces termes :

«  C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait de crânes plis de chair sur son ventre. (…) Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. (…) En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, un tas de vieux souvenirs…(…) Quant aux coups, ils ont été très bons. Le troisième surtout a été féroce, et le dernier sentimental.  Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »

Il la reverra en juin :   « A Enèh, j’ai revu Ruchuk-Hânem. Ç’a été triste. Je l’ai trouvée changée. Elle avait été malade. J’ai tiré un coup seulement. (…) Je l’ai regardé longtemps, afin de bien garder son image dans ma tête. Quand je suis parti, nous lui avons dit que nous reviendrions le lendemain et nous ne sommes pas revenus. Du reste, j’ai bien savouré l’amertume de tout cela ; c’est le principal ; ça m’a été  aux entrailles. A Kénè, j’ai baisé une belle bougresse qui m’aimait beaucoup et me faisait signe que j’avais de beaux yeux.(…) Et une autre grosse cochonne sur laquelle j’ai beaucoup joui et qui empoisonnait le beurre. »

Voilà pour la bête.

(à suivre)

  • Flaubert n’écrit jamais « je suis allé » mais « j’ai été…  » à Trouville, par exemple.