Sophocle : Antigone (11)

Créon : Avec quel événement s’harmonise mon arrivée ?

Le Garde : Chef, pour les mortels il n’est rien qu’on doive jurer de ne pas faire ; en effet l’imagination trompe la pensée. Lorsque je me vantais de prendre mon temps pour revenir un jour ici, j’avais été perturbé par tes menaces. Mais, la joie inattendue et inespérée est une volupté à nulle autre pareille (…). (387 >393)

À la question théâtrale (de second degré = notez l’artifice) que pose Créon, Le Garde répond par un discours de philosophe* : le décalage du registre de langage est un procédé de comédie que confirme le récit de l’arrestation ; la focale est mise par Le Garde non sur la gravité tragique de l’acte d’Antigone [«Elle rendait les honneurs funèbres à l’homme » (402)], mais sur lui et le bénéfice qu’il en retire : « Je suis là, malgré ce que j’avais juré de ne pas faire,  conduisant cette jeune fille qui a été surprise en train de préparer une sépulture. Cette fois, il n’y a pas eu besoin de tirer au sort [il l’avait été pour apporter la mauvaise nouvelle], c’est une aubaine pour moi, pas pour un autre. Et maintenant, chef, c’est elle que comme tu le veux, tu vas prendre, confondre et juger.  Moi, je suis libre et il est juste que je sois débarrassé de ces tourments. » (394 > 400)

*P. Mazon qui ne vit pas le décalage – pour l’Institut, une tragédie est une tragédie  –  écrivit cette note d’évaluation (merci, une nouvelle fois, pour Sophocle) et d’explication qu’on devine fondée sur sa connaissance de la psychologie du garde thébain du 5ème siècle : « Le ton sentencieux du garde, ici comme dans la scène précédente, est un trait de caractère parfaitement observé. » (p.86)

Interrogé sur les circonstances de l’arrestation,  Le Garde répond par un long récit (407 > 440) dans lequel Sophocle fait intervenir un curieux épisode météorologique.

Lui et ses collègues ont enlevé la poussière qui avait été répandue sur le corps, puis se sont installés pour surveiller. Il est midi. Survient alors un violent orage « affliction céleste » (418) qui fait se lever une trombe de poussière,  emplit toute la plaine et arrache les feuilles des arbres. Yeux fermés, ils supportent « le fléau divin » (421) qui met longtemps avant de s’éloigner. C’est alors qu’ils voient celle qu’il appelle « l’enfant » (païs) qui pousse des cris aigus comme l’oiseau qui découvre son nid vidé de ses petits. (424, 425). Et il précise : « Quand elle vit le mort nu [non recouvert], elle poussa des gémissements puis lança des imprécations de malheur contre ceux qui avaient fait ça. » (427,428)

Les spectateurs ont eu le temps de ressentir la violence de l’orage et d’imaginer son incidence sur les effets constatés par Antigone : peut-elle penser que ce n’est pas la puissance du tourbillon qui a ôté la poussière qu’elle avait répandue sur le corps de son frère ? Si Le Garde dit qu’elle hurle contre ceux qui ont fait ça, c’est parce qu’il sait. Mais elle, qui n’était pas présente avant l’orage, à qui adresse-t-elle ses cris de colère ?

Si Sophocle invente cet épisode, est-ce, dans le contexte d’ambiguïté qu’il a construit, pour suggérer un second rapport d’antagonisme, cette fois avec les dieux (pour les Grecs, l’orage vient de Zeus) ?

La fin du récit pose un problème qui fait écho à l’ « enfant » (païs) : si Le Garde trouve agréable d’être tiré d’affaire avec l’arrestation d’Antigone, s’il convient qu’il est dans sa nature de prendre soin de lui, il confie qu’« il est pénible de conduire ses amis [« tous philous »] au malheur » (438).  

Après les points d’exclamation que les décalages de langage ont imprimés dans la sensibilité des spectateurs, après la violence de l’orage qui les impressionnés, le rapport affectif qu’établit Sophocle entre Le Garde et Antigone ne pourra pas ne pas résonner dans leur tête, un peu plus tard, après celui de l’orage, comme un second point d’interrogation.

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