Sophocle : Antigone (1)

J’ai brièvement abordé cette tragédie dans trois articles ( 4, 6 et 8 juin 2021), écrits à la suite d’une émission des Chemins de la philosophie (France Culture). Le philologue invité en faisait une lecture qui me semble en partie discutable.

J’en propose aujourd’hui une étude comme je l’ai fait pour Œdipe Roi (cf. articles à partir du 15/07/2025)

Les récits que raconte Sophocle en les adaptant aux conditions du théâtre sont sous-tendus par un discours intemporel en ce sens qu’il concerne la liberté et de la responsabilité de l’individu dans son rapport avec les normes de la société.

Si celles du théâtre et de la société modernes n’ont pas grand-chose de commun avec celles de l’Athènes du 5ème siècle, en revanche, l’homme d’aujourd’hui ressemble comme un frère jumeau à celui qui vivait il y a 2400 ans : l’un et l’autre sont confrontés aux mêmes questions existentielles et sociales dont ils continuent à chercher les réponses.

La lecture du texte doit prendre en compte le mode d’écriture et le conditions de sa réception par le public.

Il s’agit d’un texte poétique, donc un langage esthétique qui dit autre chose que ce qu’il semble dire.  « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » (Apollinaire) n’informe pas que la Seine coule sous le pont Mirabeau.

Le sens est donc indissociable de la musique exprimée par la résonance des mots choisis et le rythme particulier de la phrase poétique construite selon les paramètres d’organisation de la phrase grecque (= syntaxe*). 

Le public est celui d’un théâtre particulier : un concours doté de prix pendant la semaine d’une fête consacrée à Dionysos (dieu de la force vitale) – « petites dionysies » en hiver, « grandes dionysies » au printemps – où sont représentés des dithyrambes (chants en l’honneur du dieu), des comédies, des tragédies et des drames satyriques.

Des milliers de personnes s’assoient sur les gradins d’un amphithéâtre pour une suite ininterrompue de représentations du matin au soir. Devant les premiers gradins, un espace circulaire (orchestra) au centre duquel est installé un autel pour le sacrifie préalable en l’honneur du dieu. C’est là que vient psalmodier, chanter et danser un chœur (une dizaine d’hommes à l’époque de Sophocle) dirigé par le coryphée qui tient un rôle spécifique, et accompagné par un musicien jouant de l’aulos (= hautbois).  Quelques marches montent vers le proskenion (= l’équivalent de la scène du théâtre d’aujourd’hui) sur lequel évoluent des acteurs avec,  en arrière-plan, le skenion (= le décor, les coulisses). Tous les acteurs sont des hommes portant des masques adaptés aux personnages qu’ils interprètent.

*Syntaxe : à la différence de la phrase française dont le sens se comprend progressivement de manière linéaire, la phrase grecque demande une suspension de la pensée – par exemple, l’article, l’adjectif peuvent être éloignés du nom, le verbe placé à la fin – en particulier quand il s’agit de poésie où comptent la longueur et l’intensité des syllabes chantées ou psalmodiées. La traduction n’est donc pas la même selon qu’on s’adresse au public d’aujourd’hui – celle de l’édition en général – ou selon qu’on essaie de rendre compte de ce qui était donné à entendre au public athénien, et c’est celle que je propose pour une analyse au plus près du texte ; comme je l’ai fait pour Œdipe Roi,  je la confronterai à celles de Leconte de Liste* (19ème siècle), Paul Mazon (Les Belles Lettres – 1955) et René Biberfeld* (Ouvroir Hermétique). *Disponibles sur l’Internet.

Le texte dont nous disposons n’est pas toujours celui qu’écrivit Sophocle. Mais les modifications qu’il a subies au fil des différentes transcriptions ne concernent pas l’essentiel, à savoir la pensée que l’on retrouve dans les sept tragédies que nous avons conservées – sur plus d’une centaine – écrites pendant 80 ans d’une vie d’écrivain et d’homme impliqué dans le gouvernent de la cité – il fut notamment élu deux fois stratège (fonctions politiques et militaires).

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