Gustave Flaubert (4)

1 – Première période de la correspondance (réf. édition des œuvres complètes du Club de l’Honnête Homme) : depuis sa première lettre –  à sa grand-mère (le 1er janvier 1830 – il a 9 ans) jusqu’à la lettre de rupture avec Louise Colet (le 6 mars 1855 – il a 34 ans) en passant par celles de son voyage (Egypte, Moyen-Orient, Grèce, Italie) du 29 octobre 1849 au début de juin 1851).

Au total : 595 lettres identifiées.

Je les ai lues avec l’intention de chercher un rapport de signification avec la singularité de l’œuvre.  

D’un côté, un corpus de textes privés non destinés à être publiés, de l’autre un  corpus littéraire écrit en vue de la publication.

En quoi l’un peut-il aider à identifier l’objet de l’autre ?

Dit autrement : en quoi les confidences de la personne à ses correspondants peuvent-elle nous aider à comprendre ce dont l’auteur nous parle en s’excluant de l’œuvre littéraire qu’il écrit. Impersonnalité, tel est en effet le maître-mot de la philosophie de l’auteur : être absent de son œuvre.

La dernière phrase de la première Education sentimentale [« Ici, l’auteur passe son habit noir et salue la compagnie. »] indique clairement qu’il n’est pas encore parvenu au « style » qu’il recherche et qu’il est obligé de dire explicitement ce qu’il saura plus tard exprimer sans le dire.

De quoi s’agit-il ? Essentiellement, du rien.

Voici ce qu’il explique à Louise Colet, dans une lettre datée du 16.01.1852 :

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies.(…) C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiomes, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses. »

On ignore la réponse de Louise Colet. Flaubert a brûlé toutes les lettres qu’elle lui avait écrites. Pour autant, les siennes sont significatives du malentendu sur lequel reposa leur relation. Si une rencontre de temps en temps convenait à Gustave qui vivait à Croisset, Louise, qui vivait à Paris, ne cessait d’en vouloir toujours plus et elle avait de l’amour une conception disons « classique » alors que lui voyait dans le présent de l’attirance amoureuse le filigrane du désenchantement propre à toute relation.

En témoigne cet extrait d’une très longue lettre qu’il lui écrivit le 6 août 1846, un mois après leur première rencontre :

« Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d’où vient ma réserver à ajouter « pour toujours ». Pourquoi ? C’est que je devine l’avenir, moi ; c’est que sans cesse l’antithèse se dresse devant mes yeux. Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d’une femme nue me fait rêver à son squelette. C’est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent triste, et que les spectacles tristes m’affectent peu. Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au-dehors ; une lecture m’émeut plus qu’un malheur réel. (…) D’autres seraient fiers de l’amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l’aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu’en ses replis les plus intimes. Mais cela me fait défaillir le cœur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés ; car je me dis : elle m’aime ; et moi, qui l’aime aussi, je ne l’aime pas assez. Si elle ne m’avait pas connu, je lui aurais épargné toutes les larmes qu’elle verse ! (…) Tu crois que tu m’aimerais toujours, enfant. Toujours ! quelle présomption dans une bouche humaine !  Tu as aimé déjà, n’est-ce pas ? [Louise était mariée] Comme moi ; souviens-toi qu’autrefois aussi tu as dit : toujours. Mais je te rudoie, je te chagrine. Tu sais que j’ai les caresses féroces. N’importe, j’aime mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l’exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage…Qui sait ? Tu me remercieras peut-être plus tard d’avoir eu le courage de n’être pas plus tendre. »

Ce manque de tendresse se retrouve dans les critiques qu’il lui fait de son travail littéraire. Louise recevait des écrivains chez elle, et elle écrivait, principalement de la poésie dont elle lui soumettait les ébauches.

Exemple : « Quel cas dois-je faire de ta critique louangeuse à mon endroit, quand je considère que dans tes propres œuvres tu te méprends si étrangement ? Et si c’était encore pour soutenir des excentricités, des traits originaux ! Passe encore. Mais non ! ce sont toujours des banalités que tu défends, des niaiseries qui noient ta pensée, de mauvaises assonances, des tournures banales. Tu t’acharnes à des misères. » (11.03.1853)

Ou encore : « J’ai corrigé tous tes Contes. Il n’y en a qu’un auquel je n’ai pas touché, et qui ne me semble pas retouchable, c’est Richesse oblige. Franchement, il est détestable de fond et de forme, et le pis c’est qu’il est ennuyeux. Mille choses y blessent la délicatesse. Je crois que le meilleur avis est de l’enterrer. » (20.08.1853)

Si Flaubert est impitoyable pour Louise, comme il l’est pour son ami le poète Louis Bouilhet, il l’est pour lui-même, dans la recherche de ce qu’il nomme le « style » en relation avec le rien.

(à suivre)

Gustave Flaubert (3)

La problématique de l’écriture.

Le 15 juillet 1839, il est en classe terminale, il aura 18 ans le 12 décembre et il écrit à Ernest Chevalier, un condisciple du collège de Rouen : «  Quant à écrire, j’y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on ne verra mon nom imprimé (…) j’ai choisi, je suis décidé : j’irai faire mon droit, ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai trois ans à Paris, à gagner des véroles, et ensuite ? Je ne désire qu’une chose, c’est d’aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruine, au bord de la mer. »

Le 22 janvier 1842, trois ans plus tard, il est étudiant en droit, et il écrit à Gourgaud-Dugazon, son ancien professeur de lettres de cinquième : « Je continue à m’occuper de grec et de latin, je m’en occuperai peut-être toujours. J’aime le parfum de ces belles langues-là ; Tacite [historien latin du 1er siècle] est pour moi comme les bas-reliefs de bronze et Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon. Mais ce qui revient chez moi à chaque minute, ce qui m’ôte la plume des mains si je prends des notes, ce qui me dérobe le livre si je lis, c’est mon vieil amour, c’est la même idée fixe : écrire ! Voilà pourquoi je ne fais pas grand-chose, quoique je me lève fort matin et sorte moins que jamais. Je suis arrivé à un moment décisif : il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C’est une question de vie ou de mort. »

Je dirai, en écho, tout est là – ou presque : l’attirance pour la solitude et la Méditerranée, l’engouement pour la lecture  (auteurs anciens et modernes), et le rapport ambivalent avec l’écriture (« Quand j’aurai pris mon parti, rien de m’arrêtera, dussé-je être sifflé et conspué par tout le monde » – lettre précédente) et avec la publication : « Je ne sais pas comment j’ai été entraîné à te lire quelque chose ; passe-moi cette faiblesse. Je n’ai pu résister à la tentation de me faire estimer par toi. N’étais-je pas sûr du succès ? Quelle puérilité de ma part ! Ton idée était tendre de vouloir nous unir dans un livre : elle m’a ému ; mais je ne veux rien publier. C’est un parti pris, un serment que je me suis fait à une époque solennelle de ma vie. Je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation ultérieure.» à Louise Colet*, le 8 août 1846).

La suite est connue.

Ce rapport compliqué avec la publication pose le problème du rapport avec ce qui en est l’essence : le social. Etre lu, revient à sortir de la chambre de Croisset et s’exposer.

Mais exposer qui, exactement ?

Il écrivit la première Education sentimentale entre février 1843 et janvier 1845. Voici ce qu’il en dit dans la lettre du 16 janvier 1852 à Louise Colet : 

« Je suis étonné, chère amie, de l’enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l’Education. Elles me semblent bonnes mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis.(…) Les pages qui t’ont frappée (sur l’Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire. Je ne les referais pas, mais je crois que les ferais mieux. (…) Oh, mon Dieu ! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais ! (…) Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d‘aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Education sentimentale a été à mon avis un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (…). J’ai échoué. »

Effectivement, ce roman (publié pour la première fois en 1910) est intéressant non pour lui-même (rien à voir, si j’ose dire, avec le Flaubert qu’on connaît) mais pour ce qu’il nous révèle d’un écrivain qui n’a pas encore trouvé le « style », comme il dit,  plus exactement l’idée, autrement dit sa philosophie de la vie et le moyen de l’exprimer.

L’accouchement sera difficile : « Sache donc que je suis harassé d’écrire. Le style qui est une chose que je prends à cœur, m’agite les nerfs horriblement. Je me dépite, je me ronge. Il y a des jours où j’en suis malade et où, la nuit, j’en ai la fièvre. Plus je vais et plus je me trouve incapable de rendre l’Idée. » Il écrit cette lettre à Louise Colet en octobre 1847, donc deux ans après avoir terminé le roman et cinq ans avant la lettre précédente, au moment où il est en train de rédiger avec son ami Maxime Du Camp le récit du voyage qu’ils firent – à pied – en Bretagne et qui sera publié sous le titre Par les champs et par les grèves.

Les deux bonshommes évoqués dans la lettre de 1852 sont distincts, littérairement parlant, dit-il : mais, sauf à limiter le contenu de la distinction à une question de forme – ce qui revient à évacuer l’idée qu’il mentionne en soulignant le mot – c’est l’exigence de la littérature en tant qu’exigence vitale qui explique les difficultés qu’il devra surmonter – entre autres par les gueulades : mais que gueulera-t-il exactement ? –  pour parvenir à résoudre la contradiction en abolissant la distinction des deux bonshommes.

* Il entretint avec Louise Colet une relation amoureuse conflictuelle sur laquelle je reviendrai.

(à suivre)

Deux problèmes : la « fatigue de la société » et l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi.

1 – La fatigue.

Sous le titre « Une société peut-elle être fatiguée ? » la Une du Monde publie un article ainsi résumé : « La pandémie de Covid-19 a mis au premier plan les problèmes de santé mentale, relève le sociologue Alain Ehrenberg , qui pense qu’une société centrée sur l’autonomie individuelle favorise la transformation de questions relevant de la psychiatrie en un souci central. »

Ma contribution :

Fatigue, mais « de quoi » exactement ? En-deçà de la pandémie et du climat – des catalyseurs, même s’ils touchent à la survie – et aux problèmes récurrents des conditions de travail et d’emploi, les individus et les sociétés sont confrontés depuis trente ans à une représentation du monde radicalement nouvelle en ce sens qu’il n’y a plus d’alternative visible au système capitaliste, de plus en plus mal perçu d’autant qu’il apparaît comme le seul possible. En d’autres termes, la dialectique entre l’individu et le commun est sans résolution – même ambivalente – depuis l’implosion de l’expérience communiste soviétique.  C’est à mon sens cette impasse qui est la cause de la fatigue la plus insidieuse et la plus grave, de type existentiel. Le discours d’extrême-droite – il est le produit de l’angoisse mal maîtrisée – s’est développé à nouveau à partir de la fin des années 80 et il apporte la réponse que l’on sait à l’absence de questionnement sur l’essence du capitalisme.

2 – Gisèle Halimi

La même Une, sous le titre « La famille de Gisèle Halimi craint qu’Emmanuel Macron renonce à l’hommage promis aux Invalides » explique qu’Emmanuel Macron ne semble pas pressé de donner une suite à sa promesse d’un hommage national à Gisèle Halimi. « Aucune date n’est prévue pour la cérémonie en l’honneur de l’avocate qui a défendu des militants du FLN, alors que le chef de l’Etat tente d’amorcer un « rééquilibrage » mémoriel sur la guerre d’Algérie. »

Ma contribution :

L’étiquette « porteuse de valise » est collée sur Gisèle Halimi par certains contributeurs (hostiles à tout hommage à l’avocate, décédée en juillet 202)  avec une fonction prétendument explicative accompagnée d’un jugement moral. Elle a été une des personnes qui ont considéré que la lutte, violente et meurtrière, comme toutes les luttes de ce type, engagée pour la reconnaissance du droit d’un pays à  son indépendance, était juste. Ce qui avait comme corollaire, coller des affiches, porter des valises etc. Qui, parmi ces personnes, a jamais dit que les attentats, les explosions de bombes, les fusillades étaient des actes idéaux et beaux ? Qui, parmi celles qui, comme elle,  ont défendu les femmes qui avaient subi des avortements ont jamais dit que l’avortement était un moyen contraceptif ?

Quant au Panthéon… Je préfèrerais que mon pays n’ait pas besoin de héros.

Gustave Flaubert (2)

J’avance dans la lecture et relecture de sa correspondance. La découverte de l’homme dans ce qu’il a de plus intime et vrai (dans le sens où il n’écrit pas ses lettres pour qu’elles soient publiées) peut être une aide pour comprendre la spécificité de l’œuvre.

Flaubert n’est pas un auteur « populaire » dans le sens où Hugo, Zola et, dans une moindre mesure Stendhal et Balzac peuvent l’être.  

Madame Bovary,  quelquefois au programme du lycée, a été adapté au cinéma (Renoir en 1933, Lamprecht en 1937, Minelli en 1949, Chabrol en 1991, Bivel en 2021), L’Education sentimentale, étudié plutôt à l’université, l’a été par Alexandre Astruc en 1962, Salammbô, hors programmes scolaires, en 1925 par Marodon et 1960 par Grieco, Un cœur simple – un des Trois contes – en 1976 par Ferrara et en 2008  par Marion Laine,   Bouvard et Pécuchet (roman inachevé) a fait l’objet d’un téléfilm de Jean-Daniel Veraheghe en deux parties (diffusé en 1990) avec Jean-Pierre Marielle et Jean Carmet ainsi que d’une adaptation radiophonique de Jacques Manoll avec Michel Galabru, Jacques Duby et Claude Piéplu, entre autres.

En comparaison, Les Misérables de Hugo a été adapté plus d’une trentaine de fois, sans parler des dessins animés et de la comédie musicale, et on ne compte plus les adaptations des romans de Zola et de Balzac.

La difficulté, pour Flaubert, tient au fait que le récit ne rend pas compte de l’essentiel, d’où dans l’adaptation de Chabrol, l’utilisation de la voix off qui dit le texte en sous-titre de l’image. Une manière de dire que transposer un roman de Flaubert au cinéma confine à l’impossible.

On pourrait être tenté d’expliquer la difficulté par le « style » (un mot que Flaubert utilise souvent dans sa correspondance pour tenter de définir ce qu’il veut faire), mais « style » n’est qu’un mot qui tend à désigner une forme dont on sait (et Flaubert dit à maintes reprises qu’une œuvre est un tout indissociable) qu’elle n’est séparable du « fond » que dans l’approche académique, scolaire, artificielle et stérile.

Cet extrait de l’article publié par le ministère de la culture à l’occasion du bicentenaire s’inscrit très bien dans le parler pour ne rien dire académique que détestait Flaubert :

« Cet auteur de génie qui a marqué des générations entières de lecteurs à travers le monde entier n’est plus à présenter. Son œuvre ne se limite d’ailleurs pas aux frontières françaises, elle en déborde et la rend universelle. De Salammbô à Bouvard et Pécuchet, il est l’un des plus grands écrivains français. Auteur précis, soucieux du détail, parlant de manière universelle, Flaubert demeure l’une des âmes les plus lues dans le monde. De longue date, le ministère de la Culture et la DRAC de Normandie ont pris la mesure de l’hommage qui est dû à Gustave Flaubert. » (Sur le site du ministère à la page du bicentenaire).

Je ne sais pas très bien ce que pourrait être la « manière universelle » de la parole et je ne suis pas certain que Flaubert aurait apprécié d’être considéré comme « une âme », même métaphorique, surtout une « âme lue », d’autant qu’a été souligné juste avant son souci de la précision.

S’il est reconnu comme un écrivain majeur, ce n’est pas pour son imagination, mais pour un autre chose dont les platitudes convenues du rédacteur ministériel indique qu’il ne faisait pas partie de ses préoccupations.

(à suivre)

La mort d’une djihadiste française en Syrie

Extrait de l’article publié à la Une du Monde – 16.12.2021

« Arrivée en 2014 en Syrie et emprisonnée depuis 2019, elle souffrait de diabète depuis plusieurs années. Sa fille de 6 ans est aujourd’hui orpheline. Mardi matin 14 décembre, Maya (le prénom a été changé) s’est réveillée en ayant « extrêmement mal ». Malade du diabète et insulinodépendante, elle a demandé aux gardiens kurdes du camp de Roj, dans lequel elle est détenue depuis la chute du califat de l’organisation Etat islamique, en février 2019, à être transportée à l’hôpital le plus proche pour y subir une dialyse. Selon son avocate, Marie Dosé, dès son arrivée à l’hôpital de la ville de Derik, deux heures plus tard, Maya a perdu l’usage d’une jambe, puis la vue. Elle est morte peu après. Son corps a été rapatrié au camp pour y être inhumé dans la journée, en présence de sa fille de 6 ans, Sarah (le prénom a été changé), qui a été confiée à d’autres détenues françaises. Le père, lui, Ce décès est le premier de ce type concernant une Française dans le camp de Roj, réservé aux détenues européennes. Le cas de Maya, 28 ans, partie en Syrie en 2014, était pourtant bien connu des autorités françaises, régulièrement informées par Me Dosé de l’état de santé de la jeune femme. « Cela fait longtemps qu’elle demandait à être rapatriée et on l’a laissée mourir sciemment », accuse l’avocate.  (…) La politique française, concernant les quelque 80 femmes djihadistes et 200 enfants français détenus en Syrie, est celle du « cas par cas » : elle consiste à rapatrier des enfants au compte-gouttes (35 jusqu’à présent), en présumant du fait qu’ils sont orphelins, mais refuse absolument tout rapatriement de femmes adultes. »

La majorité des réactions est de l’ordre : elle a ce qu’elle mérite, il y a des problèmes plus importants, etc.

Ma contribution :

Le comportement du gouvernement est, au sens strict, irresponsable. Toute personne criminelle relève de la justice et non de l’abandon. Que des citoyens et citoyennes français aient fait le choix de s’engager dans une entreprise, pour nous criminelle, pour eux de combat (la question du pour/contre quoi ou qui ? renvoie à ce que nous ne voulons pas voir en collant l’étiquette « terrorisme ») ne les exclut pas de l’état de droit. Ne pas accepter le retour de ces personnes françaises – pour les juger, comme le sont les criminels de droit commun extradés – relève de l’esprit de vengeance (à terme de la loi du talion) contradictoire avec le « pays des droits de l’homme » qu’est censée être la France.

Nathalie Iannetta et la question du sport

Nathalie Iannetta, directrice du service des sports à Radio France, était invitée des Matins de France Culture, ce mercredi 15.12.2021, émission à laquelle participait aussi Carole Gomez, directrice de recherche en géopolitique du sport à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques).

La 1ère partie de l’émission concernait la question des abus sexuels/viols dans le monde du sport de compétition – tennis, patinage, natation etc.

N. Iannetta – elle intervint le plus dans cette première partie –  propose une explication très claire des raisons pour lesquelles le monde du sport, « comme celui du cinéma », dit-elle, peut être un « monde malsain » en ce sens qu’il met les corps à nu dans des situations de contact étroit,  et dans le cadre d’une démarche de performances qui s’accompagne de souffrances et de violences : «  Comment je motive un enfant si je ne lui crie pas dessus ? ». Un enfant qui, précise-t-elle, a très bien intégré le paramètre de la souffrance dans le travail de préparation.

 Se pose donc la question de la frontière (et de sa solidité) entre cette violence, donc inhérente à la préparation,  et l’abus, dont le viol.

> Ce qui pose cette autre question :  qui décide du seuil de souffrance et de violence ? (voir plus loin).

Elle explique aussi très bien la part de responsabilité des parents (« complicité », dit-elle, même) qui veulent que leur enfant devienne un champion et qui le « laissent entre les mains de quelqu’un sont vous avez assez peu de garantie de moralité » et qui devraient donc « demander des gages ».

L’analyse rencontre ici sa limite, par des formules conclusives au contenu incertain : « Les valeurs du sport, performance et dépassement de soi,  peuvent se transformer et devenir des vecteurs de dérives et d’abus » et « C’est ce système qu’il faut remettre à plat, ce sera long et douloureux. »

Comment une valeur peut-elle se transformer en vecteur de dérive et sous l’effet de quoi exactement, et que signifie concrètement remettre à plat ?

Autrement dit, il manque à l’analyse descriptive du monde du sport de compétition, la problématique du rapport entre sport et compétition, l’un et l’autre étant implicitement confondus dans son discours et celui de C. Gomez (voir plus loin).

Elle aborde pourtant cette problématique en qualifiant le monde du sport de malsain  et elle indique un début de réponse avec cette comparaison: « Des mondes (sport et cinéma) qui cochent toutes les cases de risque pour ce genre de situation c’est-à-dire la domination : l’outil c’est votre corps donc un petit peu comme dans l’histoire de l’église catholique. »

Comparaison qui peut sembler surprenante et inadéquate à première vue, mais qui est pourtant pertinente, à condition de préciser que le rapport avec le corps, pour le sport et pour l’église, souffre de la même perversion systémique dans des dimensions transcendantes opposées : le sport de compétition porte aux nues une certaine idée du corps, comme la religion catholique le voue aux gémonies.

Quant à savoir si N. Iannetta veut explicitement dire cela… la nuance gênée « un petit peu comme » laisse planer un doute.

Même doute à propos de l’idée de C Gomez à propos des J.O. de Paris selon laquelle ils permettent « une vraie intellectualisation du sport dans la société ». Les J.O étant, essentiellement, une compétition qui associe exploit et nationalité, je ne sais si l’intellectualisation ne concerne pas plutôt la compétition que le sport.

La confusion (au sens de « fondre l’un en l’autre ») sport/compétition, ou la réduction de celui-là à celle-ci,  est en effet, ce qui constitue le dénominateur commun des deux discours.

Cette confusion conduit à esquiver certaines questions comme celle du seuil de la souffrance : dire, par exemple, comme on l’entend souvent, que le sport permet de « dépasser ses limites » qu’il est un « dépassement de soi » est en soi un non-sens qui risque de contribuer à nuancer ou à relativiser les abus et les viols.

En effet, lorsqu’on attribue à quelqu’un le droit de décider pour un autre où sont les limites de sa souffrance (cf. mais si tu peux !), on procède ainsi à un transfert de responsabilité qui ouvre le champ des abus en anesthésiant la possibilité pour l’apprenti de dire « non » à des violences inadéquates : si l’entraîneur est reconnu disposer des critères de seuil de ma souffrance, celle qu’il m’inflige n’est-elle pas « normale » malgré ce que je sens et ce que je pense ? C’est en cela qu’il y a, dans le rapport inversé que j’ai précisé, une comparaison pertinente entre l’entraîneur de compétition et le prêtre catholique.

Je rappellerai pour terminer la déclaration de N. Iannetta à propos de l’affaire Pierre Ménès (printemps 2021) déclenchée par un documentaire qui mettait en cause le comportement de ce journaliste de Canal+.

Une déclaration remarquable en ce sens qu’elle démolit l’argument de la relativité historique derrière laquelle se cachait celui qui était mis en cause : « Les hommes visés par ce documentaire […] ne sont nullement victimes d’une époque qui aurait changé. Ils sont au contraire coupables de vouloir coûte que coûte rester ce qu’ils sont, au nom d’un passé qu’ils invoquent pour se couvrir, mais qui en réalité, dysfonctionnait déjà. Est-ce plus clair ? On ne veut détruire personne. On veut juste déconstruire un système. »( Libération  – juillet 2021 – dans un article sur sa nomination à Radio France)

Il suffit, si j’ose dire, de commencer un travail qui permette de déconstruire le rapport entre compétition et sport.

L’Ardèche et la vaccination

A la Une du Monde – 13.12.2021 :

« La dynamique épidémique a repris plus tôt qu’ailleurs et la population est moins protégée », explique Thierry Devimeux, préfet de l’Ardèche. Selon lui, 35 000 Ardéchois, sur quelque 330 000 habitants, en dehors des enfants, n’ont pas encore entamé leur parcours vaccinal. « Il existe ici une tradition de contestation du pouvoir central, de défiance envers la règle », analyse-t-il. Pour la directrice départementale de l’agence régionale de santé (ARS) Emmanuelle Soriano, les taux d’incidence et de vaccination sont également liés : « Les deux tiers des hospitalisations sont en zone de moindre vaccination, et les deux tiers des hospitalisés étaient non vaccinés. »

Ma contribution :

Si la vaccination n’est pas obligatoire, cela n’implique-t-il pas que j’ai le droit de ne pas me faire vacciner ? Oui, mais sans vaccination, pas de passe sanitaire, donc restrictions sociales,  risque augmenté de formes graves et  de contamination des autres !… Dans ces conditions, pourquoi la vaccination n’est-elle pas obligatoire ?… Eh bien, parce que… Ah, oui ! Responsabiliser ! … Et en quoi est-ce différent pour les vaccins obligatoires pour les enfants ?… Ah… parce que… Ah oui ! Ce sont des vaccins traditionnels, alors que l’ARN messager est nouveau, lui !… Mais vous êtes sûr qu’il n’est pas dangereux ?…  Bien sûr ! … Vous avez sollicité des scientifiques, organisé une grande campagne d’information pour expliquer en quoi réside sa nouveauté et sa différence avec l’ADN ?… Eh bien, à vrai dire, non, parce que, voyez-vous, c’est compliqué,  et puis,  en politique,  donner les instruments du savoir ! … C’est bien vous qui parlez de responsabiliser ?

Deux réponses :

« A qui ferez-vous croire que c’est par manque d’information que certains sont antivax? L’information est partout et quotidienne depuis 1 an. On est là en réalité devant des individus et des groupes qui vivent constamment dans le déni, dans un repli sectaire, et un refus de toute approche rationnelle de la réalité. »

« Quand on le veut, on peut être parfaitement informé sur les vaccins (en particulier à ARN) sur les risques, sur les effets, sur la nécessité de la troisième dose). Il suffit de lire la presse, et de chercher un peu. Sauf bien sûr quand on ne croit que les complotistes et les trolls opposants au gouvernement, et en particulier à Macron. On n’ emmène pas boire un âne qui n’a pas soif. »

> aux deux : Je voulais attirer l’attention sur la distorsion entre l’importance accordée aux décisions politiques (les nombreuses déclarations solennelles, souvent dramatisées, d’E. Macron) et celle (non) accordée à l’information (je ne parle pas de la presse, mais d’une information scientifique apportée au même moment que les décisions politiques et dans le même cadre) susceptible de réduire les peurs. Vous assurez l’un et l’autre que quand on veut (s’informer) on peut. Je vous objecterai qu’on ne veut que ce qu’on peut, et que ce qu’on peut est, au moins, étroitement lié à l’acquisition d’un savoir, dans des conditions adéquates et pertinentes. Ce qui n’a pas été le cas pour la pandémie et qui ne l’est pas, de manière générale, pour la vie et la gouvernance politiques. Je parle ici de l’infantilisation. Hum… Pourquoi ne répondez-vous pas au paradoxe relatif à l’obligation vaccinale ?

Une troisième survenue plus tard :

« L’Arn messager est connu et utilisé depuis 60 ans. »

Ma réponse :

Vous êtes arrivée après ma réponse. Oui, bien sûr, mais qui en est vraiment informé et de manière précise ? Autrement dit, d’une manière générale, qu’en est-il de l’incitation à la culture de l’information, du savoir ?

E. Zemmour et une histoire de cochon

La Une du Monde (12.12.2021) publie une tribune de la romancière Nathalie Azoulai. Quelques extraits ;

« Le pire n’étant pas toujours sûr, j’invente peut-être la catastrophe, mais je suis écrivaine, j’ai le droit. Je bénéficie d’un coefficient d’imaginaire qui peut rendre mes conjectures certes fausses, mais pas pour autant dénuées de sens. Donc oui, Eric Zemmour endosse les habits de Jeanne d’Arc et veut sauver la France.Il fourbit sa croisade, appelle à combattre les ennemis jurés du pays, lance sa reconquête. (…) A moi comme à d’autres, on a pourtant toujours dit que, dans un pays, les juifs devaient se tenir à l’écart de toute agitation politique, se garder de vouloir mener quelque révolution que ce soit, qui plus est de vouloir sauver la nation en montant au plus haut sommet de l’Etat, sous peine de tragiquement chuter. (…)C’est une antienne connue qu’Eric Zemmour lui-même a dû entendre. Dans sa famille, avec ses amis, je suis même prête à parier que certains lui serinent des : « Eric, tu devrais arrêter », « Eric, tu vas trop loin », « Eric, tu te mets en danger », quand ce n’est pas : « Eric, tu nous mets en danger ». Qu’importe, Eric n’entend pas et considère que ce sont là des mises en garde de trouillards, rien que des couards qui n’ont pas conscience de sa mission. (…)Avec le Covid-19 et le vaccin, Zemmour devient le nouveau générateur de conflits pendant leurs repas de famille. (…)Eric Zemmour a grandi dans une famille juive. Il a appris l’hébreu, fréquenté longtemps une école juive et la synagogue. De ce fait, il a sans doute connu voire respecté quelques interdits alimentaires mais, en tant que candidat officiel, il devra se rendre au prochain Salon de l’agriculture(…)J’ai vu qu’au salon Made in France, qui, en véritable répétition générale, s’est aussi tenu porte de Versailles il y a quelques semaines, on lui avait justement préparé des rondelles de saucisson en forme de Z, sauf qu’in extremis la dame du stand a précisé que c’était du bœuf. Mais au Salon de l’agriculture, que nenni, ce sera du cochon, ce doit être du cochon, pour que la France éternelle ne devienne ni veggie, ni flexitarienne, ni halal, ni casher et qu’elle déclare que toutes ces castrations alimentaires n’auront jamais raison de sa bonne chère. Car tout est bon dans le cochon. (…) Il est contrarié, il n’en dort plus la nuit, pas de saucisson, pas de salon, il compte les cochons, pas de saucisson, pas de salon, finit par s’endormir… Dans ses bons rêves, la rondelle roule, coule comme l’eau de son baptême, devient le jeton de son courage et la monnaie de sa liberté, l’hostie de son identité, le fait plus français que les Français. Dans ses pires cauchemars, elle se coince dans le fond de la gorge, il s’étrangle, il suffoque et tombe raide mort au milieu des cochons. »

Ma contribution :

C’est un angle d’analyse intéressant. Il propose une lecture de l’individu Zemmour confronté, par le biais littéraire du discours de la communauté juive, à son rapport à la judéité. Comme une tentative de revendication, à la manière de la négritude de Senghor ou Césaire, avec la différence radicale que si la démarche des deux écrivains se voulait être un arrêt pour une identification assumée, celle du personnage est une fuite en avant mortifère. S’il meurt, ce n’est pas à cause du cochon, mais du mépris du cochon.

Cela dit, les problèmes personnels – perceptibles dans la démesure – de l’individu ne suffisent pas à expliquer le fait-Zemmour, ce que du reste ne prétend pas Nathalie Azoulai.

Si le bouc-émissaire historique endossant l’habit du chasseur-imprécateur est un paradoxe qui se retournera un jour contre lui, il est le signe d’un désarroi prêt à toutes les violences pour combler un vide qu’il a peur d’identifier.

Gustave Flaubert (1) 

Par où commencer ? Tout a (presque) été dit sur Madame Bovary, L’Education sentimentale (première et deuxième versions), Salammbô, Bouvard et Pécuchet… un peu moins sur La tentation de Saint-Antoine (première et deuxième versions), Trois contes… et encore moins sur les autres écrits, le théâtre, les carnets de voyages… et  la correspondance.

C’est par elle que je commencerai, sans savoir jusqu’où j’irai. Je l’ai découverte récemment – il y a quelques mois –  après avoir relu L’Education sentimentale un jour où, après des lectures contemporaines décevantes, j’avais besoin de solide. Plus récemment, Le Père Goriot, mais Balzac n’est pas Flaubert, et c’est donc une autre histoire.

J’ai découvert Flaubert, comme beaucoup de ceux qui le lisent, par Madame Bovary qui m’a profondément ennuyé. J’étais adolescent, je comprenais bien que cette dame s’ennuyait, mais il n’y avait aucune raison pour que le récit d’un ennui soit ennuyeux. C’est en tout cas ce que je me disais. S’il est vrai qu’ « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » (Rimbaud) on peut aussi être bête. Bref, on a l’intelligence qu’on peut à cet âge et dans une situation donnée.

Un peu plus tard, j’ai été sérieusement accroché par L’Education sentimentale dans une période où j’étais pourtant politiquement très loin de l’indifférence de Frédéric Moreau, le personnage principal. Il y avait dans ce roman quelque chose qui dépassait les contingences, qui touchait à un socle que je sentais inébranlable, en dépit de ce qui pouvait m’énerver dans le comportement de ce personnage. Je sentais que le quelque chose en question n’avait rien à voir avec la psychologie.  

Encore plus tard, je me suis confronté au problème théorique de l’art, de son rapport à l’engagement, ou, au contraire, de son non-rapport, autrement dit de la question de l’art pour l’art, via la poésie dite parnassienne (Leconte de Lisle, Théodore de Banville, José Maria de Hérédia, entre autres) et, surtout, pour franchir ledit Parnasse, Baudelaire.

Le roman refermé, j’ai glissé le volume entre les seize autres de l’édition complète (publiée par le Club de l’Honnête Homme – 1974) et mon regard est tombé sur le volume 12, le premier de la correspondance.

Je l’ai ouvert… et je ne l’ai plus lâché. J’en suis au deuxième.

Des centaines de lettres dont l’écriture s’échelonne entre 1930 (il a 9 ans) et l880, l’année de sa mort.

J’ai découvert un homme dont je connaissais la biographie dans ses grandes lignes, mais que je ne connaissais pas.

La lecture de sa correspondance permet de comprendre de manière pour ainsi dire physique ce que peut être la littérature.

Physique – il est connu que Flaubert gueulait littéralement ses phrases avant de les estimer achevées – dans le sens où sans elle – et avec le sens qu’il lui donne –  vivre ne lui était réellement pas possible.

C’est ce que je voudrais partager avec ceux que cela intéresse.

(à suivre)

La proposition négative d’Anne Hidalgo

Après avoir déclaré qu’elle était hostile à une primaire pour désigner un candidat commun de gauche, A. Hidalgo en propose une aujourd’hui. Le motif est évident : comme elle réalise qu’elle n’a aucune possibilité de participer au second tour, elle trouve cette porte de sortie, immédiatement refermée par ceux qu’elle invite à la franchir avec elle.

L’impasse où elle se trouve (et les autres candidats de gauche avec elle) ne s’explique pas par des problèmes de personnes, de stratégie ou de tactique, mais par l’obsolescence du discours fondé sur les critères qui ont défini l’existence de la gauche historique (cf. articles  des 13.07, 27.08 et15.10.2021).

Un signe de cette impasse vient d’en être fourni, bien malgré lui, par F. Hollande apparemment inconscient du malentendu de son élection par rejet du président sortant et par défaut de celui qui était annoncé comme grand favori : pour qu’il y ait un candidat commun de la gauche, explique-t-il, il faut un programme commun.  

Outre le fait que lui a été élu sans programme commun, il ne lui vient pas à l’idée de poser la question de ce qui permet ou ne permet pas l’élaboration d’un tel programme. Ce n’est pas une surprise : les cinq années de son mandat ont été l’expression remarquable du vide de la pensée politique d’une gauche sclérosée.

A la Une du Monde daté du 9 décembre et sur toute la largeur, ce titre  « Comment les inégalités rongent la planète ». Les chiffres, juste en dessous, sont très parlants : 10% des plus riches perçoivent 52% des revenus, détiennent 76% des richesses, émettent 48% du CO2 mondial etc.

Or, ce tableau, qui n’est pas nouveau dans ce qu’il révèle, ne suscite, à gauche, aucun discours nouveau qui permette de comprendre « comment et pourquoi ça marche comme ça ».

L’indignation ne fonctionne plus comme, en 2010, le « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel contre les inégalités, traduit en 34 langues et vendu à 4 millions d’exemplaires.

Elle est un des manteaux dont le capitalisme se protège par gros temps, à l’insu, sans doute, des bonnes intentions de ceux qui la brandissent comme un ersatz de révolte.

« Comment et pourquoi ça marche comme ça ? » – après toutes les explications plus ou moins anciennes, qui n’ont porté que sur les formes d’expression modernes du capitalisme et  non sur sa cause – tel est l’enjeu du nouveau discours de gauche qui n’émerge pas encore.

D’où, pour l’essentiel, le repli et la fuite en avant identitaires qui jouent le rôle d’exutoire du vide de la pensée en temps de crises. Ceux qui disent que Christine Taubira pourrait être le salut de la gauche en tant que figure antithétique de l’exclusion font l’erreur de croire qu’on peut faire reculer l’extrême-droite en se battant sur son terrain.

Le discours de gauche, aujourd’hui, ne peut plus viser que l’absence plus ou moins confusément perçue d’alternative au système capitaliste et l’équation qui le fonde.