Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (8)

J’ai renfilé mes chaussettes et me voici derechef installé devant mon ordinateur pour conclure la lettre avec une formule de politesse. Je sens la même hésitation que pour l’intitulé, entre : « Nous attendons fébrilement votre réponse en nous rongeant les ongles jusqu’au sang. Signé : Vos adulateurs inconditionnels pour les siècles des siècles, Georges Van AA (alias GE), belge, et JiPé X, (alias JE) pas belge  » et : « Sauf réponse de votre part dans les quarante-huit heures nous publierons ce que vous n’ignorez pas que nous savons (sens français) ! A bon entendeur, salut ! » – quand le téléphone sonne.

Je décroche… En réalité, non, je ne décroche pas. Avant, oui, quand l’appareil était fixé au mur – on voit ça dans les films de série B où le téléphone se trouve dans un couloir sordide (parce qu’on est dans une maison de pauvres où il y a aussi des bandits seuls dans des chambres mansardées avec des lits pas propres), comme ça tout le monde peut entendre, ce qui est très utile ou au contraire pas du tout, ça dépend – on décrochait. Maintenant que les combinés (il y a dedans l’écouteur et le microphone, et on dit combiné, parce que ça combine les deux) sont posés sur des socles, il faut dire « je lève ».

Donc, je reprends « … quand le téléphone sonne. »

Je lève.

– Allô, allô, qui est à l’appareil ? demandé-je.

– Ici, GE.

Je le sens inquiet. Je me dis qu’il va me dire qu’il souhaiterait qu’on avance sur l’aguichage.

– C’est moi, JE, précisé-je.

– Quand est-ce qu’on aguiche, JE ? s’enquiert-il, comme je m’y attendais.

Ah ! mais c’est que je commence à le connaître mon Georges Van AA (alias GE) !

– Tu veux dire quand est-ce qu’on balance « the teaser or the teasing », isnt’it ? rétorqué-je aussitôt en mêlant finement l’anglais au français.

Nous éclatons de rire. Pardon ? Oui, de conserve.

– D’abord, lui dis-je, il faut ramasser les morceaux épars de la lettre et les coller ensemble, histoire de voir ce que ça donne.

– It’s OK ?

– It is !

– Go ! me lancé-je alors à moi-même pour m’inciter à me jeter dans le texte comme dans l’eau bleue d’une piscine pour ramasser un truc qui serait au fond.

Je repère, je copie colle, je reprends le combiné.

– Je te lis la missive intégrale, GE ?

– Allez, lis-la, MA est là qui l’oit  !

– Des lilas ? Je ne … Ah oui, ça y est ! Quelle belle allitération poétique en liquides !

– C’est pas de la petite bière, une fois, c’est sûr ! ajoute GE avec un œil que je devine plissé et goguenard.

J’entends MA pouffer.

– Et en plus le vers est impair ! ajouté-je après avoir compté sur mes doigts.  Verlaine serait content !

– Tu crois ?  En tout cas, c’est pas fait exprès, c’est quasi naturel. Je vais peut-être me mettre à versifier.

– En attendant, tu nous lis la lettre ? intervient MA.

Et je commence par l’intitulé tout moliéresque Jumeau Monsieur Luc-Jules Cher.

A la fin du paragraphe « Pensez aux trompettes de la renommée des fanfares municipales, aux louanges dithyrambiques des sous-préfets, aux ovations de la foule en liesse, aux couronnes tressées sur les estrades sous les préaux des écoles, aux piédestaux* (*un cheval des chevaux, un piédestal des piédestaux)… » GE m’interrompt :

– Je me demande si la précision orthographique ne risque pas de le vexer. Tu te rappelles qu’il a fait deux fautes à la dictée du certificat d’études ?

– Oui, mais il n’est pas impossible qu’il s’imagine un jour statufié sur un ou plusieurs socles.

– Tu crois ?

– La démesure est partout. Surtout chez les autres. Alors, entre le risque de la vexation et la honte des « piédestals », t’imagines ! le risque est quand même… [là, c’est un énorme juron que je parviens à garder dans mes intérieurs] préférable. Où en étais-je ? Ah, oui…

Et je termine ma lecture avec le retentissant « A bon entendeur salut ! »

Le silence qui suit est troublé par un bruit bizarre, à l’autre bout du fil, là-haut, dans la montagne. Serait-ce le bruit du vent dans les micocouliers ?

– Q’entends-je ? demandé-je.

– C’est MA qui pleure après avoir pouffé, dit GE d’une petite voix.

– C’est trop beau, articule MA entre deux sanglots.

– Allons, allons, ressaisissons-nous, diantre que diable et morbleu ! lance bravement GE en tentant avec une force toute virile de masquer son émotion. Il faut encore aguicher, balancer le teasing, comme tu dis, JE, et pouis – je retranscris phonétiquement par respect des différences linguistiques qui s’inscrivent dans la problématique du rapport entre absolu et contingence – rédiger le scénario, le vrai, que personne ne connaît à part nous, et encore… et pouis (je n’insiste pas) nous devons d’abord envoyer cette foutue missive ! Où savons-nous trouver LJJ ?

Il me plaît de souligner encore l’utilisation belge du verbe savoir, dans le respect des différences dont j’ai précisé l’essence là, juste au-dessus.

Au Complexe Belge du Cinéma ?

– Ouais… J’ai comme un doute. Nous savons [sera-ce une belgitude ? ] comment [eh non !] est reçu et dépouillé le courrier dans ce type d’entreprise qui grouille de secrétaires ! Rien à voir avec la précision et la minutie avec laquelle sont reçus et dépouillés les sangliers que je cogne sur la piste avec mon 4×4 et que MA découpe dans la soupente avec son couteau à dépouiller ! La probabilité que notre missive parvienne dans les mains propres de LJJ est si infime qu’elle tend au-dessous de zéro.

Il a raison, comme souvent. C’est qu’il a vécu, lui !

– Je vais y réfléchir, proposé-je, hochant imperceptiblement la tête, troublé quand même… [c’est pas possible, j’y crois pas ! protesté-je in petto] par les perturbations émotionnelles de GE et MA dont j’espère qu’ils parviendront à les surmonter, seuls, là-haut… enfin par rapport à G***…  et en bas… par rapport à la route d’où part la piste qui descend en épingles à cheveu vers leurs cases maçonnées.

Je raccro… repose lentement sur sa base le combiné.

( à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (7)

[ Autant prévenir tout de suite ceux – je n’aime toujours pas sellezésseux – qui ont besoin de l’être, que l’épisode est aussi long qu’un week-end, ce qui, vous le reconnaîtrez facilement, sauf à être de mauvaise foi, tombe à pic – ne pas confondre avec couper à cœur.]

Voici la partie essentielle du mail envoyé par GE. Je l’ai reproduite en caractères gras. Asseyez-vous confortablement dans un fauteuil à accoudoirs, demandez à votre épouse ou votre époux ou à qui vous voudrez de vous le lire lentement, et empoignez fermement les accoudoirs.

« JE et GE décident d’écrire le bonus d’un film de Luc-Jules Jumeau qui n’existe pas (le film, pas LJJ),  de le persuader de gré ou alors de vive force qu’il l’a déjà tourné, qu’il connaît un grand succès populaire et de faire de cette gageure le sujet d’un livre qu’on présentera à un grand éditeur en le convainquant avec des arguments massues au besoin physiques qu’il va constituer le scénario du prochain film de Luc-Jules Jumeau.

Suit la liste des différentes étapes de l’entreprise :  séduire, convaincre, impressionner, intimider, corrompre, faire de la publicité, susciter l’intérêt, persuader, émouvoir,  faire appel à un leader d’opinion pour influencer, transformer les interrogations et les doutes en affirmations.

Je me dis, en respirant calmement que j’ai vraiment intérêt à faire le point – une métaphore maritime utile quand on est perdu en mer ou ailleurs – et pour vous et pour moi. Surtout pour moi.

Voici le point.

GE et moi, JE, sommes en quelque sorte des clones de Georges Van AA et JiPé X qui sont aussi les nôtres – voir plus haut – et nous nous sommes embarqués – toujours la métaphore maritime – dans une aventure puissante, virile et forte, comme celle de deux hommes qui se rencontrent comme je l’ai raconté – voir plus haut – et qui, sautant dans une barque qui se trouve là – je suis toujours dans la même métaphore, et la barque est là parce que ça m’arrange  – attrapent chacun une rame et se disent qu’ils vont réussir à traverser la mer. Inutile de préciser qu’ils n’ont jamais ramé, encore moins ramé de conserve (comment l’auraient-ils pu sans avoir d’abord ramé chacun de son côté ?), et que tout le monde sait qu’il faut beaucoup d’entraînement pour ramer de conserve, surtout si on veut traverser la mer où il n’y a pas de panneaux de signalisation. Sans entraînement préalable, la barque n’avance pas comme elle avancerait si les deux rameurs s’étaient entraînés séparément puis ensemble. Ce qui fait qu’on risque de tourner en rond, et c’est très embêtant sur la mer parce que on ne s’en rend pas compte à cause de l’absence de routes matérialisées, de chemins balisés, et, je l’ai indiqué, de panneaux de signalisation. Et puis, relativement à la conserve dont je parle, Georges van AA est belge et moi pas, quoique mon nom – enfin un de mes deux noms – X (ixe, je rappelle), soit un nom connu en Belgique. Mais, tout de même, je ne suis quand même pas belge. A bien y réfléchir, « quand même » ou « tout de même« , qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

Le premier enjeu de la gageure est de parvenir à ramer harmonieusement ; en d’autres termes, il s’agit de faire du « ramer de conserve » qui n’est en principe qu’un moyen, une fin, et ça !

Le deuxième enjeu, est de traverser la mer (pas la vraie, je suis toujours dans la métaphore maritime) pour arriver dans ce qui n’existe pas encore et dont l’existence est conditionnée par le gain du premier enjeu.

Je décide donc de commencer par la fin qui pourrait tout aussi bien être le début, à savoir la lettre qui doit convaincre LJJ qui, on le sait, est le mieux à même de.  

D’emblée, j’affronte la redoutable et décisive question de l’intitulé. J’ai le choix entre :

«  Monsieur Luc-Jules Jumeau… Cher monsieur Luc-Jules Jumeau… Cher Luc-Jules Jumeau… »

J’hésite. J’ai assez vite écarté le « Ô, très cher Luc-Jules Jumeau ! Ô vous, le génial réalisateur de cinématographe que nous idolâtrons ! » parce que ça fait (un peu et même plus qu’un peu) pute.

J’hésite aussi à propos du « cher ».

D’un côté, c’est très convenu, surtout dans le monde du cinéma où « cher » et « chérie » sont très utilisés puisqu’il est bien connu que c’est un monde sans rivalités ni compétitions d’ego où tout le monde s’aime très fort, et El Jiji… tiens si je l’appelais comme ça ?… ne va même pas le remarquer.

D’un autre, sans le « cher », c’est un peu sec, impersonnel, donc LJJ va le remarquer,  il risque d’être indisposé, et Georges van AA a beaucoup insisté sur séduire. Et pour séduire il faut commencer par faire sourire. Le rire vient après et nous savons que le rire est le propre de l’homme. Non, il n’est pas le sale de la femme, je vous en prie !

Poussé par je ne sais quel désir enfoui (oui, enfoui, pas enfui, je précise pour MA et GE et aussi pour tous les Belges qui liront), je lis et relis le passage de la scène du Bourgeois Gentilhomme où le maître de philosophie propose à Monsieur Jourdain les variations de la phrase géniale qu’il a composée pour Dorimène « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour »,  jusqu’au moment où je trouve enfin l’intitulé.

Ce sera « Jumeau Monsieur Jules-Luc Cher », avec des majuscules à tous les mots pour commencer à séduire et à déjà impressionner un peu aussi par effet de surprise.

Il est impossible, en effet, que le cinéaste n’écarquille pas ses yeux – dans un premier temps – puis ne sourie pas – dans un deuxième temps – puis n’éclate pas de rire – dans un troisième temps – avant de parcourir d’un œil à la fois curieux, intéressé, passionné, donc séduit – et hop !voilà l’objectif atteint ! – la missive – dans un quatrième temps.

Ensuite, scripsit Georges van AA (dixit, c’est le mot savant latin pour dire qu’il a dit, mais là, il a écrit), il faut convaincre et impressionner (ce qui a déjà commencé, si vous avez bien suivi). A la réflexion, et après avoir pesé le pour et le contre,  la charrue et les bœufs, j’inverserai les étapes : impressionner pour convaincre.

Donc, impressionner.

Comment impressionner un réalisateur de films qui n’utilise plus de pellicule ?

Par le culot.

« Vous n’avez pas oublié que c’est en grande partie grâce à nous que votre projet du Complexe Belge du Cinéma a pu voir le jour… ».

C’est vrai que c’est très gonflé, mais plus c’est gonflé et plus ça vole haut. C’est ça, avoir du cul haut. On a sans doute modifié l’écriture pour des questions de décence. On dit aussi « péter plus haut que son cul » (là, pas moyen de modifier puisque le cul est forcément plus bas que le pet), mais l’expression ne conviendrait pas, ici.

Après, il faut laisser LJJ sur sa faim. Tout est dans le « en grande partie » qui le plonge dans la perplexité que font naître les souvenirs si nombreux pour un événement aussi complexe qu’ils autorisent toutes les audaces, la nôtre en l’occurrence.

Ensuite, convaincre.

«  Ce que nous avons fait pour e CBC, nous pouvons le refaire pour le Bonus du scénario à venir dont la réalisation a connu le succès que vous savez. »

Convaincre, ici, passe par l’énigmatique et la logique du raisonnement syllogistique.

Je m’explique.

L’énigmatique (en tant que concept, s’entend !) se greffe sur la vraiment très forte impression – c’est expliqué juste au-dessus – laissée par l’aide décisive que GE et JE affirment avoir apportée à LJJ qui voit poindre à l’horizon radieux les prémices d’un nouveau succès planétaire. D’autant que l’éditeur va intervenir. Mais chaque chose en son temps. Un peu de patience.

Quant au raisonnement syllogistique appelé syllogisme, il est simple comme le jour et suffisamment connu pour que je n’insiste pas. Pardon ? Vous êtes sûr ? Oui ? Bon.

Il commence par une majeure « Tous les hommes sont mortels », passe par une mineure « or je suis un homme » et finit par une conclusion « donc je suis mortel ».

Imparable. En principe. Je ne parle pas seulement de la conclusion – encore que, tant que je ne suis pas mort, il reste quand même (quand même que quoi !) un doute – non, mais de la valeur de ce type de raisonnement. J’y reviens juste après avoir fini mon explication relative à l’importance du syllogisme pour convaincre LJJ qui, après avoir lu la phrase, se dit aussitôt in petto :

« Oh ! Oh ! Les deux signataires de la lettre – GE et JE, drôles de noms… – disposent de moyens considérables ! Or, ils m’ont aidé à la réalisation de la CBC, donc ils m’aideront à réaliser le scénario à venir dont la réalisation a connu le succès que vous savez. »

Voilà ce qu’il se dit obligatoirement en plissant le front. Quoi ? Mais non ! pas pour retrouver le film qu’il aurait tourné et qu’il a oublié !

Eh oui ! c’est là que réside notre grande habileté ! nous avons réussi à mobiliser toute son attention sur la réalisation pharaonique du CBC dont il cherche – d’où le plissement du front – en quoi les dénommés GE et JE dont il n’a pas le moindre souvenir ont pu être pour une grande part les contributeurs. Eh oui, !  nous avons finement employé la méthode prophylactique de l’accouchement. 

Non. La grande, la vraie, la seule difficulté se situe in le raisonnement lui-même, en d’autres termes, elle lui est intrinsèque. Dedans, si vous préférez.

La question est de savoir si LJJ dispose des outils philosophiques suffisants pour percevoir la faiblesse intrinsèque du syllogisme [ tenez, par exemple, cherchez où est l’erreur dans « Tout humain est mortel, or un chat n’est pas humain, donc il n’est pas mortel »] et nous renvoyer en pleine figure notre raisonnement syllogistique.

De deux choses, l’une : ou il en dispose ou il n’en dispose pas.

S’il n’en dispose pas, nous pouvons tout de suite aller dans la case « faire de la publicité ».

S’il en dispose, il faut passer par les étapes « intimider et corrompre ». (c’était dans les précision techniques du mail de Georges Van AA, voir plus haut)

1° Nous supposons qu’il en dispose.

Donc il va reprendre la majeure du raisonnement que nous lui avons sournoisement instillé dans l’esprit (« Oh ! Oh !  les deux signataires de la lettre – GE et JE… drôles de noms – disposent de moyens considérables !») et l’examiner d’un point de vue critique en se disant toujours in petto : « Non mais, qui sont ces deux zozos outrecuidants et quels sont ces moyens considérables dont ils prétendent disposer ? »

Avant qu’il n’ait pu réaliser que cette majeure est sujette à caution, et avant d’intimider, de menacer, et, si nécessaire, de corrompre à coups de liasses de billets de cinq euros usagés reliés par des élastiques et rangés dans une valise qui ne paie pas de mine pour ne pas attirer l’attention, nous glissons, subrepticement, pour finir d’impressionner :

«  L’éditeur à qui nous avons soumis le projet qui lui a fait pousser des cris d’enthousiasme nous a versé une avance sur droits d’auteur (par pudeur, nous en tairons le montant faramineux) pour le Bonus qu’il compte tirer sur papier vergé (210g. ivoire) à six cent mille exemplaires numérotés. Dans un premier temps. ».

Vous avez remarqué « Dans un premier temps » qui vient quand on ne l’attend plus ? Ah, l’art de la rhétorique !

Mais sera-ce suffisant pour emporter la décision de LJJ ?

Dans le doute, nous décidons de ne pas nous abstenir et de mettre en œuvre une fine stratégie d’intimidation et de menaces à la fois psychologiques et physiques : il faut agir de manière concomitante, simultanée, parallèle et synchronique sur l’esprit et le corps, l’un et l’autre étant en relation corrélative, comme on sait.

Bien.

Nous décidons donc d’insérer dans la lettre cette phrase, qui, au premier abord, n’a l’air de rien : « Dans l’hypothèse à laquelle nous nous refusons de croire où vous ne partageriez pas immédiatement l’exaltation de l’éditeur, nous vous signalons que nous sommes prêts à tout révéler. Et quand nous disons tout, sachez bien, Jumeau Monsieur Jules-Luc Cher, qu’il s’agit vraiment de tout. »  

Vous avez remarqué, le tout, en caractères gras ? Hé, hé, hé !

Certes, nous n’avons rien à révéler, mais alors vraiment rien ! mais la lecture approfondie des Pensées de Pascal que nous commentons régulièrement, GE et moi, au Café de la Bourse, le vendredi matin, devant un chocolat chaud, un café quand il fait froid ou un Perrier-menthe glacé ou un petit blanc sec quand il fait chaud tandis que MA et FRA sont occupées à parler de choses et d’autres, devant une noisette ou un déca allongés quelle que soit la température… Cette lecture, disions-nous, nous a confirmés dans l’idée que tout le monde a toujours quelque chose à cacher, comme par exemple un cadavre dans un placard, un tampon dans une cours de récréation ou un sexe derrière une feuille de vigne. Sans parler de la misère.

Nous partons donc de l’hypothèse toute simple et géniale à la fois que si nous ignorons la sombre partie cachée de la vie de LJJ, lui la connaît et n’a pas envie que nous la divulguions parce qu’il ne sait pas que nous ne savons pas ce qu’il sait et que nous ignorons.

Voilà pour la menace psychologique.

Maintenant, l’intimidation et les menaces physiques.

Comme MA se refuse à nous prêter son couteau à dépecer les sangliers que GE cogne régulièrement avec son 4×4 sur la piste qui descend vers leurs cases, je lui propose de prendre son coupe-coupe incurvé. Nous échangeons un regard empreint d’une lourde gravité (il y a des gravités plus lourdes que d’autres) avant d’opiner de conserve en constatant par la même occasion que nous faisons beaucoup de conserve depuis quelque temps.

Nous irons donc sonner à la porte de LJJ et nous nous présenterons le coupe-coupe incurvé à la main.

– Au fait, tu sais où il habite ? me demande incidemment Georges Van AA en glissant le redoutable instrument dans une gaine également incurvée de cuir fauve patiné par le temps et dont il a essuyé sur la lame les traces de sève accumulée des dizaines de micocouliers abattus.

– Non, réponds-je. Et toi ? demandé-je tout aussi incidemment.

– Non plus.

– Ah…

Il pose à terre le coupe-coupe gainé de cuir fauve patiné et nous nous asseyons chacun sur une souche pour échanger nos supputations.

Nous sommes d’accord, LJJ, tout belge bruxellois qu’il soit, vit à Paris, c’est obligé, tous les hommes importants vivent à Paris. Nous non, mais il faut toujours une exception pour confirmer une règle… C’est sans exception… Alors, ce n’est pas une règle… Pourtant, nous croyons fermement qu’un jour nous serons importants… Nous n’irons pas pour autant habiter à Paris… Ce sera l’exception de la règle sans exception qui n’en est pas une. Voilà tout.

 Ce qui, entre brèves parenthèses, ne veut pas dire que tous les hommes qui vivent à Paris sont des hommes importants, non, mais que les hommes importants profitent du grand nombre d’habitants pour se camoufler au milieu d’eux, et aussi sur les côtés, et pouvoir ainsi aimer se promener incognito sur les grands boulevards en signant des autographes, aller dîner incognito dans des grands restaurants – quand ils entrent, le maître d’hôtel leur dit bonjour monsieur Luc-Jules Jumeau (si c’est lui qui entre, sinon il dit un autre nom) en parlant de telle manière que la femme ordinaire qui a déjà commencé à manger son œuf mimosa puisse entendre et dire à l’homme ordinaire assis à côté d’elle en le poussant du coude, dis, t’as vu, on dirait Luc-Jules Jumeau !..  Ah ! Je dirais pas… Mais puisque je te dis !… Ben, je le voyais pas comme ça… C’est peut-être son besson… Avec un nom pareil… Si vous voulez bien me suivre jusqu’à votre table où je vous précède en n’ayant l’air de rien quoique quand même (et encore, ça y est !) un peu – faire des courses dans les magasins qui louent les services d’un extraterrestre musclé déguisé en homme pour ouvrir la porte quand vous arrivez incognito (pas vous, mais Luc-Jules Jumeau), bref pouvoir être anonymement reconnu incognito.

Nous ouvrons alors un Bottin que Georges Van AA a déniché aux « objets perdus » dans l’annexe de la mairie de sa commune et qui n’a pas été réclamé depuis un an et deux jours.

LJJ n’est pas dans le Bottin. Sur internet, on trouve tout sur lui, jusqu’à la mention qu’il a obtenue au certificat d’études primaires (quand même ! deux fautes à la dictée, dont un accord oublié du participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir alors que le COD était placé avant !), mais pas son adresse. Ils ont dû oublier. Et c’est très ennuyeux, non seulement pour le facteur, mais pour nous qui prévoyions d’aller sonner de conserve à sa porte pour nous présenter avec le coupe-coupe incurvé, après qu’il aurait reçu la lettre que nous lui aurions envoyée par la poste et qu’il aurait découverte dans sa boîte en se disant tout en se grattant le front avec perplexité « Tiens, qui c’est qui m’écrit ? ».

Pourtant, GE et moi, JE, sommes dans le Bottin. Moi, je l’ai déjà dit, je réside avec FRA à G***, ce qui est très banal.

En revanche, GE et MA, eux, habitent, je l’ai également déjà dit, au cœur d’une forêt vierge, le lieu-dit Le sanglier bleu dont s’est inspiré Simenon pour le titre de son roman qu’il a intitulé Le chien jaune afin qu’on ne fasse pas le rapprochement et qu’ils puissent continuer à couler des jours heureux dans l’intimité de la nature sauvage qui, en même temps qu’elle les environne, avance de toutes parts.

Sans adresse précise, nous ne pouvons prendre le risque de partir pour Paris. Eussions-nous résidé dans une banlieue, disons jusqu’à Valence nord-nord-ouest, nous eussions tenté l’aventure – Hardi, les gars, vire au guindeau, good bye Farewell ! –, mais un tel voyage depuis la vallée profonde où résident GE et MA s’apparente à une expédition qui demande des préparatifs dont l’importance et le coût ne peuvent se justifier que par la certitude de parvenir devant une porte parisienne sur laquelle sera fixée la plaque portant le nom inscrit en italiques (les noms sur les plaques sont souvent en italiques, je ne sais pas pourquoi, c’est comme ça) Luc-Jules Jumeau.

– Qu’à cela ne tienne, concluons-nous, toujours et encore de conserve et d’un commun accord. Nous allons envoyer notre lettre à l’adresse du CBC et nous dessinerons à côté de nos signatures un coupe-coupe incurvé avec un point d’exclamation. Il comprendra que nous ne plaisantons pas !

Tout cela, il faut le rappeler, dans le cas où il dispose des outils philosophiques qui lui permettent de mettre en cause le syllogisme instillé par nous dans son cerveau et qui le convainc de notre redoutable puissance.

2° Il ne dispose pas de ces outils philosophiques qui lui permettent etc.

Dans ce cas, tout ce qui précède est nul et non avenu, sans le moindre intérêt, et nous sautons sans plus attendre à pieds joints en nous tenant par la main dans la case faire de la publicité susciter l’intérêt, persuader, émouvoir,  faire appel à un leader d’opinion pour influencer pour reprendre les termes exacts de Georges Van AA dans le mail.

Comme il a plu pendant la nuit, la case est pleine d’eau et nous nous plaisons à sauter et sauter encore dans la flaque en nous éclaboussant (de conserve). Nous rions beaucoup. MA et FRA cessent un instant de parler de choses et d’autres pour nous adresser des regards réprobateurs.

Une fois nos chaussures et nos chaussettes installées devant les joyeuses flammes de l’âtre où brûle le dernier micocoulier abattu par Georges van AA, nous continuons la lettre dont l’objet est précisé juste au-dessus en lettres italiques.  

« Pensez aux trompettes de la renommée des fanfares municipales, aux louanges dithyrambiques des sous-préfets, aux ovations de la foule en liesse, aux couronnes tressées sur les estrades sous les préaux des écoles, aux piédestaux* (*un cheval des chevaux, un piédestal des piédestaux ) sur les places des villages, aux interviews à Radio-Cévennes-Sud-Sud-Est ! »

– Hum… hésite GE, je me demande si on n’en fait pas un peu trop… Tout ça, d’un coup… Est-ce que ça ne risque pas de lui monter à la tête ?

– Ah… L’ivresse de la gloire… opiné-je, pensif.

– J’ai peur que le succès de ses films et le CBC, lui apparaissent brusquement comme du pipi de chat ou de la roupie de sansonnet.

– Un choc psychologique, en quelque sorte, dis-je en tâtant une chaussette. Elle est encore humide. La vanité du monde. Elle sent un peu. La rencontre de l’absurde. Je me suis toujours demandé comment ça se tricote.

Inexorable, le temps passe, rythmé par le tic-tac d’une vieille et robuste horloge franc-comtoise qui égrène les secondes comme une dévote les grains de son chapelet….

Quelques heures plus tard….

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (6)

[A ceux (je n’aime pas celles z’et ceux) qui trouveraient cet épisode un peu long, je dirai qu’il faut ce qu’il faut. Et inversement.]

Sur le chemin du retour du marché, je [c’est moi, JE, qui tape sur le clavier] sens que je suis fortement préoccupé et je me dis que je dois manifester cette préoccupation d’une manière ou d’une autre, sans qu’il soit possible de préciser laquelle, puisque FRA me dit  :

– Tu m’as l’air préoccupé…  – ce qui confirme ce que je me disais juste avant –  Ne devrais-tu pas te détendre un peu ?

Je pense, tout en marchant allègrement, les bras à la limite de la rupture ligamentaire, distendus qu’ils sont [je n’aime pas du tout cette construction, mais bon] par les deux cabas emplis de nos achats – une courge de douze livres, trois kilos de pommes reinettes, quatre pains de ménage de cinq cents grammes chacun, une grosse motte de beurre doux enveloppée d’une feuille de vigne, six livres de carottes, douze navets, quatorze têtes de fenouil, cinq choux-fleurs, et, la goutte qui pourrait faire déborder le vase, un sachet de vingt grammes de levure de boulanger pour mettre dans la préparation d’une tourte aux pommes – je pense, disais-je, à la distinction qu’il me faudra faire entre les tenants et les aboutissants de ce que je pressens comme une épopée à côté de laquelle l’Iliade et l’Odyssée, l’Enéide et La Chanson de Roland apparaîtront comme des romans de hall de gare de province.

Hum… à la condition que nous réussissions cette aventure dans laquelle je me suis quand même lancé les yeux quasiment fermés… bon, disons à peine entrouverts. Mon cartésianisme en prend tout de même un sacré coup ! Et puis, je n’ai quand même de Georges Van AA qu’une connaissance toute relative. Tout de même… Ah mais oui ! j’ai bien vu ces quand et tout de même répétés !… mais bon…  un peu de pommade onctueuse sur une ecchymose, un goulasch odorant mijotant dans une gamelle sur un feu de bois, deux poulets rôtis flanqués de pommes de terre et quelques verres de vin bus chez une amie d’origine hongroise résidant dans un hameau des Cévennes quand elle n’est pas en Suisse, suffisent-ils pour connaître un Belge de Bruxelles ? Et un Belge qui a quitté un pays très plat où, savez-vous, les diables décrochent les nuages ! Et pour quoi faire ? Non, pas les diables, le Belge. Eh bien, pour venir s’installer dans le fin fond d’une région ignorant tout de la surface plane, de surcroît réputée pour ses camisards dont le sens de l’humour n’était pas la qualité première et qui ne rigolaient pas tous les jours en courant dans les montagnes pour échapper aux dragons du Roy ! Il y a de tout de même quoi se poser des questions… Hum… Pourtant, si l’entreprise apparaît diablement incertaine, je me souviens aussi qu’un dragon à été vaincu par un certain Georges. Bon, il n’était pas belge, il était sur un cheval et c’était un saint, mais quand même ! Et puis, la connaissance de l’autre n’est-elle pas d’abord intuitive ? Hum…

La nuit qui suivit ce jour fut très animée de rêves étranges et pénétrants peuplés d’êtres bizarres qui avalaient des monceaux de frites en buvant de la bière et en répétant « une fois », « une fois », « et pouis » « et pouis ». Hum… Tout bien réfléchi, s’ils furent pénétrants, ils ne sont peut-être pas si étranges que ça…

En prenant mon petit-déjeuner (je préciserai plus loin de quelle farine mes tartines de pain beurrées sont-elles le nom), je réalise brusquement que je me trouve dans la situation du plongeur qui recroqueville ses orteils au bord de la planche élastique située à vingt-cinq mètres au-dessus de la piscine en se demandant ce qu’il fait là, ou, mieux ou pire encore, de l’astronaute américain ou du cosmonaute russe qui, encore qu’ils ne soient pas mal armés pour pénétrer dans le bel espace vierge et vivace, doivent aussi pourquoi ils ne sont pas assis dans leur fauteuil devant la cheminée en train de boire un whisky ou une vodka… non ? Et je réalise tout cela, alors que je suis dans la cuisine –  il est sept-heures trente – un jour très ordinaire, en train de tartiner du beurre sur une tranche de pain.

Quelle décision prendre ? m’interrogé-je en buvant un peu de café noir tandis que FRA m’observe à la dérobée en faisant semblant d’être très absorbée par le tartinage de son pain à elle.

Sans qu’elle ne me demande rien… hum… non, parce que cela revient à dire qu’elle me demande quelque chose, alors qu’elle ne me demande rien, explicitement, s’entend, parce qu’il est des regards éloquents, surtout quand ils sont à la dérobée… Donc, je reprends.

– Je crains de m’engager dans une entreprise que je ne maîtrise pas de a à z, ou d’alpha à oméga, c’est comme on veut, lui avoué-je, sans qu’elle me demande explicitement quoi que ce soit.

Là, c’est mieux.

– Veux-tu mon avis ?

Un bel exemple de question oratoire.

– Oui.

– Vas- y ! Fonce !

Dit-elle, et alors, j’ai hoché la tête en avalant la toute dernière goutte de café.

J’allais donc me lancer dans une histoire qui était elle-même sa propre histoire. Une mise en abyme à l’envers qu’on aurait retournée pour faire croire qu’elle était à l’endroit. C’était très clair.

Quelques minutes plus tard je parviens à joindre Georges Van AA sur son téléphone satellitaire, un gros appareil vert-sombre-jaune-caca-d’oie façon camouflage qu’il porte dans un étui attaché à sa ceinture à la manière d’un cow-boy.

Il est en train de finir d’abattre à la hache un micocoulier qui menace le hangar où il range ses douze vieilles 4L Renault de collection et vient de finir son troisième Perrier-menthe. Plus tard, MA me confiera en aparté qu’il envisage un branchement permanent par perfusion sur une double poche portative qu’il porterait en bandoulière, l’une de Perrier, l’autre de sirop de menthe. Quand on aime…

Il me confirme qu’il n’y a – pour le moment – aucun scénario à expliciter, que l’objet de l’écriture concerne – pour le moment – le chemin tortueux – ô combien ! – pour parvenir à rencontrer puis convaincre Jean-Jules Jumeau d’accepter le scénario d’un film – il faudra âprement discuter du prix – qui marche (ou plutôt qui tourne… encore qu’avec le numérique…) pour le moment du tonnerre de Dieu, bien qu’il n’existe pas, comme on le sait – je parle du film.

– Quand même, lui dis-je, je m’interroge sur la… comment dire… tu vois,  ce qui est ou pas dans les clous.

– Tu veux dire, la normalité de « la chose » ?

– Voilà ! la normalité, c’est bien ça !

Entre deux coups de hache, j’entends un petit rire.

– La normalité, je serais toi, je m’en méfierais beaucoup.  Tu vois ce que je veux dire ?

Je réponds oui oui en me demandant quelle aurait été la longueur du nez de Cléopâtre si notre président autoproclamé normal s’était appelé François Belgique*.

* Ce questionnement historico-métaphysique permet de dater approximativement l’écriture de ce texte, du moins dans sa première mouture.

                 Chapitre 2 : La lettre

J’ai décidé d’aller directement à l’essentiel pour rédiger sans me perdre dans les détails inutiles cette lettre décisive qui doit convaincre Jean-Jules Jumeau d’accepter avec des transports d’enthousiasme le scénario d’un film à succès qui n’existe pas mais dont il doit être persuadé qu’il l’a tourné, en lui faisant croire qu’il va être publié par un éditeur à qui on fera croire qu’il va être accepté et tourné par Jean-Jules Jumeau (mais on ne le lui dira pas, hé ! hé ! hé !) et que nous intitulerons la chose pour que ce soit plus clair. Kafka, à côté, c’est de la littérature pour enfants de moyenne section de maternelle.

D’abord, deux mots sur le contexte pour qu’on comprenne bien tout. 

Aujourd’hui, c’est samedi, donc il n’y a pas de marché à G***, donc pas de Georges Van AA ni de MA au Café de la Bourse qui est quand même ouvert mais tout dépeuplé. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » écrivait le poète, et là, il y a deux êtres qui manquent, ce qui dépeuple deux fois plus.

Je me rends quand même en ville, marchant seul, triste et solitaire, perdu dans mes pensées, pour prendre la commande passée par téléphone des trois baguettes de farine d’épeautre.

J’avais annoncé que je préciserais de quelle farine mes tartines beurrées de pain du petit-déjeuner sont-elles le nom et je n’ai pas l’habitude de faire des annonces pour rien Donc d’épeautre, et je vais préciser encore pour que tout soit encore bien clair et net.

 Le boulanger ne cuit les baguettes de farine d’épeautre que les mardis et samedis matin. C’est comme ça et c’est précisé sur une affiche punaisée dans le magasin, sur votre droite quand vous avez poussé la porte : « pains d’épeautre le mardi et le samedi, tant le kilo ». « Tant », parce que je ne me rappelle pas le prix qui figure sur l’affiche.

 Et, comme nous sommes samedi – je viens de le dire – je vais donc à la boulangerie puisque  FRA et moi mangeons du pain de farine d’épeautre au petit-déjeuner. Avec du beurre que nous tartinons. Doux pour FRA, demi-sel pour moi. Tous les matins, donc, en prenant mon petit couteau Laguiole à tartiner (je précise : pas une contrefaçon chinoise, un vrai, je l’ai acheté à Laguiole même, chez un artisan dont la boutique – une boutique à l’ancienne comme les anciennes quincailleries qui ont disparu aujourd’hui et c’est bien triste – est à droite, quand vous avez la grand-place sur votre gauche), tous les matins, donc, en tartinant, je pense aux sauniers qui coupent en deux avec des instruments tranchants les gros cristaux de sel que d’autres sauniers enfoncent par moitié avec le pouce dans les mottes de beurre. C’est pour ça qu’on dit « demi-sel » qui n’a rien à voir l’autre demi-sel du demi-monde des demi-malfaisants. Si c’était du sel entier, tartiner le beurre sur les tartines serait beaucoup plus difficile. Nous buvons aussi du café noir pas dans des tasses mais dans des bols, comme je l’ai déjà dit. Un mélange moitié-moitié d’arabica caféiné et d’arabica décaféiné à l’eau, sans solvants, que je prépare la veille comme ça je n’ai qu’à appuyer sur le bouton de la cafetière quand je me lève, si c’est moi, sinon c’est FRA, parce qu’elle n’est pas programmable, je parle de la cafetière.

Je me dis que la fraîcheur matinale m’aidera à voir clair, parce que j’ai la tête pleine des mille questions que me pose la chose dont je ne suis pas sûr de saisir tout à fait les tenants et les aboutissants comme les saisit Georges Van AA. Personne ne saisit jamais exactement de la même façon. Surtout les tenants et les aboutissants. Et puis Georges Van AA est belge, et moi pas.

Je sors, donc, ce samedi, pour aller à la boulangerie, comme tous les samedis. C’est très banal.

Sauf que, ce samedi, en sortant, je rencontre des entrées maritimes. Nous, les hommes, nous entrons et sortons (les femmes entrent et sortent, elles aussi, mais j’utilisais « hommes » dans le sens de « êtres humains » et les femmes sont des êtres humains), alors que les entrées maritimes, elles, ne font qu’entrer. On ne parle pas de sorties maritimes, sauf pour les bateaux, mais G*** n’est pas au bord de la mer. Quand les entrées maritimes entrent, on les voit très bien arriver par paquets, sans faire de bruit ; quand elles estiment qu’elles sont assez nombreuses, elles se consultent entre elles – on voit très bien les mouvements des unes vers les autres et aussi dans l’autre sens – et après s’être mises d’accord, elles vous tombent sur la tête. Il paraît que c’est à cause des Cévennes qui les arrêtent en les empêchant d’aller tomber plus loin sur la tête des autres. On ne sait pas comment elles font pour les arrêter. On sait seulement qu’elles les arrêtent. Dans ces cas-là, il vaut mieux rester à l’abri, chez soi, devant son ordinateur. Ou devant autre chose.

C’est ce que je fais quand je reviens de chez le boulanger alors que les hallebardes commencent à tomber.

Je n’ai jamais vu de vraies hallebardes sinon dans les mains des gardes suisses du pape un jour que j’étais au Vatican, pas pour voir le pape mais les fesses de l’ange dans la basilique, à gauche quand vous entrez (FRA qui n’en était pas à sa première visite voulait les revoir et le fait et que ce sont de belles fesses) et là elles ne tombaient pas – je parle ds hallebardes – parce que les Suisses savent très bien les tenir, j’en ai interrogé un, il m’a dit qu’ils font tous les matins des exercices de maintien de hallebarde sous la surveillance d’un camérier du pape.

Ceux qui ont assimilé la pluie cévenole à des hallebardes l’ont fait pour que les gens ne sortent pas de chez eux. Personne n’a envie de se faire transpercer et le fait est que les rues sont désertes. Il n’y a que moi, mais je marche tout près des murs des maisons et puis j’ai dit que les hallebardes commençaient juste à tomber.

Comme je l’ai précisé, je me mets directement à l’écriture de la lettre que nous allons envoyer à Jean-Anselme Jumeau pour tenter de le convaincre d’acheter le scénario qui n’existe pas du film dont il ne sait même pas qu’il l’a réalisé puisqu’il n’existe pas non plus. La distraction est partout, elle n’épargne personne et nous comptons sur cette donnée intangible de la fragilité humaine pour mener à bien notre projet.

A ce sujet, Georges Van AA m’a envoyé un mail entre deux abattages de micocouliers.  

Il faut préciser que MA et lui ont construit un ensemble de cases en dur au fin fond et au milieu de nulle part dans une forêt à côté de laquelle la forêt vierge sud-américaine ressemble à un jardin à la française. Ils vivent là en harmonie avec la nature sauvage qu’il ne faut jamais quitter d’un œil. Chaque fois Que Georges Van AA tourne le dos pour taper sur le clavier de son ordinateur la forêt en profite pour pousser d’un ou deux mètres. Il s’est donc entraîné à taper d’une seule main en tenant un coupe-coupe incurvé dans l’autre, genre serpette mais en un peu plus grand, ce qui n’est ni très pratique ni sans conséquences psychophysiologiques.     

De son côté, MA fait ce qu’elle peut avec son petit sécateur, mais elle doit aussi monter sur les toits avec un balai à cause des feuilles qui n’arrêtent pas de tomber à cause du vent qui n’arrête pas de souffler.

Le mail de Georges Van AA commence par ce qu’il appelle une « content phrase ». D’abord, j’ai pensé à une faute d’orthographe, jusqu’à ce que je lise l’explication sur internet. Il s’agit d’une expression à la fois technique et savante – je rappelle que Georges Van AA est scénariste et qu’il maîtrise parfaitement le langage de la spécialité, comme teaser, pitch et même scénar – dont il est très difficile de saisir le sens du premier coup.

« Content », dans « content phrase », est un mot anglais. J’ai consulté mes dictionnaires bilingues et fini par comprendre qu’une « content phrase » n’est pas une phrase qui serait satisfaite d’elle-même, mais une phrase qui « contient ». Donc, elle contient. Mais quoi ? Aucun des dictionnaires ne le précise.

Le mieux que je puisse faire, me dis-je, quand je m’assieds devant mon clavier après avoir coupé en deux les baguettes d’épeautre pour congeler celles que nous ne mangeons pas tout de suite – j’ai déjà dit sans qu’il soit besoin de me répéter que le boulanger n’en cuit que deux fois par semaine, donc il faut faire des provisions, mais comme le pain devient très vite dur comme du pain dur quand il est sec comme du pain sec, alors donc on le congèle, c’est pourtant simple à comprendre – c’est de reproduire la partie essentielle du mail de Georges Van AA.

(à suivre)

Le délire de V. Poutine et son complément rhétorique

Extrait d’un article publié dans Le Monde, le 17.03.2022 :

«  M. Poutine a répété [déclaration faite le 16mars dans une visio-conférence diffusée à la télévision] que le but de cette opération militaire n’était pas d’ « occuper » l’Ukraine. Selon lui, ce pays s’apprêtait, avec le soutien des Etats-Unis, et « d’autres pays occidentaux » à déclencher un « bain de sang et une épuration ethnique » : « Une offensive massive sur le Dombass et ensuite sur la Crimée était seulement une question de temps. » Scénario d’autant plus inquiétant que « le régime pro-nazi mis en place à Kiev pouvait recevoir des armes de destruction massive visant la Russie. » Vladimir Poutine a notamment cité l’arme nucléaire, « danger très réel », et le « programme militarobiologique mené sous commandement et financement américain » en Ukraine comprenant « des expérimentations sur des échantillons de coronavirus, d’anthrax, de choléra, de peste porcine africaine et d’autres maladies mortelles. » Plus que l’Ukraine, l’ennemi est bien l’ « Occident », terme prononcé vingt-six fois en trente-sept minutes. Son but « la destruction », le « démembrement » ou encore l’ « annulation » de la Russie, attitude comparable « aux pogroms antisémites dans l’Allemagne des années 30. » Les sanctions adoptées ces dernières semaines seraient ainsi dirigées « contre chaque famille, chaque citoyen russe.»

Comment expliquer qu’un tel délire puisse être conçu,  prononçable, donc audible par l’auditoire à qui est adressé le discours : des gouverneurs régionaux, des membres du gouvernement et l’ensemble de la population russe ?

Avant de tenter de répondre :

Un article de la Une du Monde du même jour revient sur le discours du président ukrainien Zelensky au congrès américain. « (Il) a salué le soutien fourni par les Etats-Unis, tout en exerçant une pression publique sur Joe Biden, d’une façon à la fois respectueuse et habile. « Vous êtes le leader de votre grande nation. Je vous souhaite d’être le leader du monde. Etre le leader du monde signifie être le leader de la paix. » (…)  « Joe Biden a été interpellé par une journaliste lui demandant si Vladimir Poutine était un criminel de guerre. Sa première réponse fut non. Puis le président s’éloigna, échangea quelques propos avec des membres de l’assistance, avant de revenir vers la journaliste. « Oui, c’est un criminel de guerre. » Une sortie spontanée, immédiatement propulsée en tête des informations en ligne, jugée « impardonnable » par le Kremlin. La porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki, a précisé ensuite que Joe Biden avait parlé « avec son cœur » et « sur la base de ce qu’il a vu à la télévision, les actions barbares d’un dictateur brutal, lors de l’invasion d’un pays étranger ».

Ces discours venant de Moscou, Kiev et Washington ont en commun de ne pas s’adresser aux peuples, mais d’être le langage de la passion calculée, à visée non démocratique mais démagogique.

Le délire de V. Poutine signifie l’état de délabrement du peuple dans son pays.

L’adresse de V. Zelensky à J. Biden relève d’un jeu rhétorique en complet décalage avec la tragédie que vivent les Ukrainiens.

Quant à la déclaration de J. Biden – qui ne peut pas ne pas rappeler l’histoire récente des interventions extérieures des Etats-Unis, dont la guerre d’Irak et l’impunité de G.W. Bush – ,  elle est forcément entendue comme celle d’un « juge et partie » et relativise l’absolu visé par « criminel de guerre ».

Le processus enclenché depuis 1991qui aboutit à la prise du pouvoir en Russie par V. Poutine s’appuyait (comme avant) sur le déni du peuple (à construire par la conscience politique) auquel a été substituée la population (manipulable par la démagogie) régulièrement appelée à voter « pour quelqu’un » et ses slogans.

Le même déni persiste aujourd’hui, jusqu’à susciter des réactions passionnelles aiguës exacerbées par une guerre d’agression lointaine, pas pour nous, encore frappée d’irréalité ; personne ne connaît le seuil à partir duquel le délire collectif, alimenté par le délire réel ou joué (jusqu’à la confusion des deux) du chef, deviendra contagieux.

Le discours global des médias [que ce soit pour l’élection présidentielle ou la guerre en Ukraine ]participe de la même démarche.

 Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (5)

JiPé X [hop ! je passe au récit à la troisième personne !] venait de lire et relire la feuille A4. Il plissa simultanément la bouche et le front parce qu’il n’avait pas l’air de saisir du premier coup les tenants des aboutissants et les aboutissants des tenants du message.

Il se tourna donc vers Georges Van AA qui, tout assis à côté de lui qu’il était et tout buvant un verre évasé de Perrier-menthe qu’il était aussi, fit semblant de ne pas remarquer les signes de perplexité pourtant très visibles. Les deux épouses, elles, parlaient toujours de choses et d’autres.

– Tu peux préciser ? demanda JiPé X.

– Bien sûr, je sais. Tu vas voir, c’est très simple. Il s’agit de deux hommes… nous, par exemple… dont l’un… moi, par exemple… demande à l’autre… toi, par exemple, d’écrire un bouquin qui raconte l’histoire d’un type qui rencontre un autre type qui décident de vendre un scénar à …

– Scénar ? … Tu veux dire un scénario ? 

– Ben oui !

– Il s’agirait donc d’écrire un scénario qui raconte l’écriture de ce scénario. Quelque chose comme une mise en abyme.

– Quelque chose comme ça. Il faudra affiner.

– Et ce scénar…io, nous… enfin les deux types du récit, à qui décident-ils de le vendre ?

– A LJJ.

– Pardon ?

– Luc-Jules Jumeau

– Le nom ne m’est pas inconnu mais…

– LJJ est le réalisateur belge de Big turquoise, Atikin, Nairelav, Noél avec un accent aigu, entre autres,  et le fondateur du CBC, le Complexe Belge du Cinéma.  

– Complexe… dans le sens de…

– De ?… Ah ! Non, non, il s’agit d’un vaste ensemble de studios de tournage qui a coûté les yeux de la tête. Freud n’a rien à voir là-dedans !

– Je préfère… dans le contexte belge où nous évoluons et qui ne m’est pas tout à fait familier, complexe pouvait prêter à confusion… Au fait, pourquoi lui ?

– Eh bien, tout simplement parce qu’il est le mieux à même de !

– Ah… oui… s’il est le mieux à même de… et… euh… le scénario que tu proposes de lui vendre, tu peux préciser un tout petit peu plus ce qu’il raconte ? Histoire de commencer l’affinage.

Là, George Van AA sourit.

– Pas vraiment, non ! Et c’est là que réside l’intérêt de ce nous pourrions appeler  « la chose ».

– La chose…

– Mais oui… Suis-moi bien. Habituellement, ce qu’on appelle « bonus », dans les DVD, ce sont des épisodes de tournage, des anecdotes ou des interviews. Nous sommes d’accord ?

– Nous le sommes.

– Bien. Là, ce que j’appelle « la chose » serait une sorte de bonus… à l’envers.

– Un bonus à l’envers… un sunob ?

– Mais non ! Je t’explique : ce que je te propose de faire à quatre mains, c’est un ouvrage… Voyons… Je reprends : nous allons faire comme si… Hum… Je ne sais pas si tu saisis bien le sens du « comme si » ?

– Comparatif conditionnel. Je saisis.

– Parfait ! Donc, nous faisons comme si un film tout récemment réalisé par LJJ connaissait un immense succès dans les salles de cinéma. Tu vois, il y a des queues sur les trottoirs à G*** et au Vigan… Peut-être faut-il dire à Le Vigan ? Qu’en penses-tu ?

– Il y a déjà un certain temps que je me pose la question. Je vais en finir une bonne fois pour toutes : sitôt rentré, je me mets à relire Vaugelas, Littré, Grévisse, les douze volumes du Grand Larousse Illustré et je te dis ce que j’ai trouvé. Tu évoquais les queues sur les trottoirs.

– Tu imagines ! Et alors, l’ouvrage à quatre mains raconte comment le réalisateur a découvert le sujet de son film, c’est-à-dire comment c’est nous, sous les noms de JE et GE, qui lui avons vendu le scénar. Le bonus raconte tout ça avant même que le film n’existe…

– Parce qu’il n’existe pas…

– Eh non, puisqu’on fait comme si !

– J’avais oublié…

Georges Van AA agita un index droit à la fois magistral et gentiment réprobateur.

 – Faut suivre ! Je disais donc que ce projet de bonus est surprenant et inhabituel puisque le bonus ordinaire est toujours réalisé après la réalisation. Seulement après ! Je l’appelle « la chose » pour bien insister sur ce qu’il sait avoir d’extra-terrestre. Si je sais dire !

Il planta ses yeux dans ceux de JiPé X.

– Tu suis, là ?

– Je pense.

– Donc, je suis – Georges Van AA s’interrompit le temps d’avaler une gorgée de Perrier-menthe – le fil de mon explication : comme ce film à grand succès n’existe pas encore, LJJ ne peut évidemment pas en avoir eu connaissance, et donc nous lui vendons le scénar pour qu’il le réalise éventuellement un jour.

– Eventuellement…

– Peut-être… Bon. C’est hautement improbable.

– Tu penses ?

– Je suis assez proche de penser que c’est hautement improbable… oui… encore que… et puis, quelle plus belle entreprise que celle dont rien ne garantit qu’elle sache réussir !

JiPé X hocha lentement la tête.

– Certes, oui, bien sûr… hum hum… Comme tu le disais, c’est très simple, en effet… encore que… cependant… vois-tu… le bonus réalisé avant, la « chose » comme tu l’appelles… Comment dire ? Je pense à la charrue et aux bœufs…

– Le labourage est une préoccupation atavique.  Nous avons tous un paysan dans notre histoire familiale. Si je te disais que…  

Il s’interrompit en voyant JiPé X tapoter de l’index sa bouche aux lèvres jointes en fixant un point imaginaire sur la table encombrée de tasses et de verres.

– Tu as besoin de réfléchir à l’essence de « la chose », c’est bien ça ? demanda-t-il.

– Là, ce serait plutôt la quintessence.

Et les voici qui demeuraient en silence, l’un avec son petit ballon de blanc sec, et l’autre avec son grand verre évasé de Perrier-menthe, dans la conscience partagée de l’importance du moment où ils étaient parvenus à cet âge déjà avancé de leur vie, tandis que  leurs épouses finissaient de parler de choses… [on ne les confondra pas avec « la chose »] et d’autres… [là, je n’insiste pas], avant de tomber elles aussi dans l’enceinte… [on ne confondra pas avec « tomber enceinte », une expression très curieuse qui pourrait laisser penser qu’une femme enceinte à un fort penchant à tomber]… fortifiée de l’indicible-encore-que où se trouvaient leurs époux, celle que crée l’immédiateté des harmonies humaines quand elles résonnent comme les violons d’un ensemble à cordes interprétant l’adagio de Samuel Barber en un doux soir d’automne. [Je relis… on dirait du Chateaubriand tardif mêlé à du Lamartine balbutiant]

Voilà.

Sur ce long et beau silence, ils se quittèrent en se promettant de revenir le vendredi suivant au même endroit à la même heure, car il faut savoir [sens français] se libérer de la contingence pour savoir [sens belge] atteindre l’absolu.

Voilà donc quelle fut, ainsi racontée dans ses phases à la fois successives et pour ainsi dire lunaires, la rencontre dont je n’ai pas besoin de rappeler qu’elle fut décisive, encore que je ne sache pas [sens français] très bien en quoi ni pour quoi elle le fut exactement. Mais on ne sait [sens belge] pas tout savoir [sens français].

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (4)

Et voilà quelle fut la rencontre dont j’ai dit qu’elle a changé bien des choses… Hum…Tiens… comme c’est curieux… le fait de dire que ça s’est passé comme ça me suscite soudain un doute… comme c’est curieux…

Je ne suis donc plus du tout certain que la première rencontre soit celle-là.… Hum… Une seconde… Je veux dire une seconde de réflexion…. Oui, ou plutôt non, elle n’a pas du tout eu lieu sur un chemin des Cévennes où JiPé X aurait heurté un caillou, mais autour d’un feu de bois au-dessus duquel, mijotait, accroché au bout d’une chaine, un goulasch !  

Voilà.

A ceux qui m’objecteront vivement et avec un haussement d’épaules qu’il y a quand même, enfin quoi ! de notables et sensibles différences entre un chemin caillouteux des Cévennes et un goulasch mijotant au-dessus d’un feu de bois, donc que la confusion entre ces deux objets est quand même très étrange, je répondrai calmement et sans hausser les épaules que la mémoire, savez-vous, opère en faisant des choix qui, en dépit de ou plutôt à cause de leur étrangeté, sont des signes. Des signes de quoi ? Telle est la nouvelle et bonne question qui s’ajoute aux précédentes.

Voici.

Une amie hongroise retrouvée [non qu’elle eût été perdue dans le sens d’égarée comme on égare un objet, non, mais, et en tant qu’objet opposé à sujet, perdue de vue puisqu’elle voit très bien], une amie hongroise disais-je,qui réside aussi parfois en Suisse [la frontière est une convention administrative soumise aux aléas de l’Histoire et « Heureux qui sait habiter l’un et l’autre côté de la ligne aléatoire et contingente ! », c’est un cri lyrique qui jaillit spontanément]… cette amie hongroise retrouvée, disais-je, (je ne trouve pas indispensable de redire qu’elle réside aussi parfois en Suisse) nous avait invités à dîner, FRA et moi, nous prévenant avec de grandes précautions qu’il y aurait parmi les commensaux un couple de Belges de Bruxelles.  

Tout à la fois conscients et fiers de représenter la France dans cette rencontre dinatoire internationale, nous nous y étions préparés avec soin : pendant une quinzaine de jours nous avions écouté les chansons de Jacques Brel et d’Annie Cordy, appris la musique et les douces paroles de la Brabançonne [Noble Belgique! Ô Mère chérie! A toi nos cœurs à toi nos bras, etc.], relu les aventures de Tintin, mangé des frites avec les doigts en buvant de la bière, réécouté les sketches de Raymond Devos, par exemple celui du Belge venu voir la mer et qui se désole de ne savoir la voir quand il apprend qu’elle est démontée. Tiens… Je me rappelle… une fois – dans le sens français – j’étais allé à Paris pour voir une exposition dans un musée et j’avais été aussi très désolé quand j’avais appris en arrivant qu’elle venait d’être démontée. Bon. Cela dit, il peut être très dangereux d’aller voir la mer quand elle est démontée. Mais bon.

Le jour venu, nous étions fins prêts pour cette aventure au centre de laquelle se trouva donc le goulasch évoqué plus haut, mijotant dans une gamelle suspendue sous un trépied au-dessus d’un feu de bois.

Voilà.

Encore que… ça y est ! voilà que ça recommence ! Comme c’est curieux !… Il revient maintenant à ma mémoire que le goulasch fut l’épicentre… de la seconde rencontre !

Ah, la mémoire !

Voici.

La première rencontre, tout aussi internationale, se déroula non sur un chemin caillouteux ni autour d’un goulash, mais autour d’un poulet rôti au four… hum… plutôt deux poulets… je me souviens en effet qu’il y avait quatre ailes et quatre cuisses (je divise vite fait par quatre et je multiplie par deux et j’obtiens bien deux poulets) et avec des pommes de terre… étaient-elles également rôties au four… ? Et puis, les bretelles de Georges Van AA n’étaient pas violettes-impériales, mais d’un beau beige belge.

Voilà.

Tout cela [le caillou du chemin des Cévennes, le goulash mijotant et les deux poulets rôtis] ne vaudrait même pas la peine d’être mentionné, si, lors d’une des nombreuses rencontres qui suivirent au Café de la Bourse – quant à savoir pourquoi c’est ce café qui l’emporta et non l’autre… parce qu’il n’y a pas plus de bourse à côté de celui-là que de bureau de poste ou de relais de poste à côté de celui-ci… il faudra que je creuse la question – GE ne m’avait glissé dans la main une demi-feuille de papier pliée en quatre en me murmurant :

– C’est la petite c. dont je t’ai une fois parlé la dernière fois.

Cette petite c. fut la grande cause.

Voici.

Cette dernière fois en effet, alors que MA et FRA parlaient de choses et d’autres [et voilà qu’une fois encore, le concept autre vient interférer dans le récit !], GE m’avait glissé dans l’oreille :

– Dis donc, JE, est-ce que tu serais partant pour une petite c. ?

Il avait prononcé le mot en entier (un synonyme de bêtise, si vous voyez ce que je veux dire) en le susurrant, ce que je ne saurais faire ici … tiens voilà que je me mets à utiliser le savoir belge !… puisque l’écrit est incapable de susurration.

Intrigué, j’avais tenté quelques questions qui n’avaient obtenu qu’un sourire énigmatique en guise de réponses.

Oui , c’est alors que tout a réellement commencé.

Commencé ? Hum… Il me faut encore interrompre le récit par un petit morceau de discours. Si je dis « Au commencement », se pose inévitablement la question du « bon, et avant ? ». En effet, pour qu’un quelque chose commence, il faut bien qu’il y ait un autre quelque chose qui le fasse commencer… Encore que…  Est-ce qu’un quelque chose ne pourrait pas commencer de lui-même, sans qu’il y ait un autre quelque chose avant ? Voyons… Mais là, je m’enfonce dans un chemin de digression scientifico-philosophique liminaire et transversal…

Tout en réfléchissant à l’apport de cette pensée dans le discours global, je rebrousse lentement vers le chemin principal du récit.

Ainsi, la petite c. de GE dont le descriptif tenant sur la moitié d’une feuille de format A4 indiquait qu’il ne s’agissait pas d’une grosse c. – par exemple, cambrioler une chocolaterie, une friterie ou une brasserie – ne commença certes pas au moment précis où il me tendit la feuille pliée en quatre, non, ni au moment de sa susurration dans mon oreille, mais bien avant. Quand exactement ? Il n’y a que GE qui sache le savoir, puisqu’il est belge, et pour autant qu’il le sache ! Que sait-on savoir en effet précisément de ce qui remue dans notre tréfonds et qui, un jour, fait éclore une petite c. ?

Petite… Avant d’en révéler le contenu, il n’est pas inutile de préciser que l’adjectif ne qualifie pas essentiellement la dimension matérielle de la c., mais qu’il a la même signification sensible et affective que dans « je vais boire un petit café… ou, selon l’heure, un petit blanc –  rouge étant la couleur que prend le vin à partir de 18 h 30, la preuve en est qu’on ne dit pas jamais « petit rouge » ni « gros blanc » mais bien « gros rouge » ; « petit » a ici la connotation du plaisir, de l’agréable, du doux, et même beaucoup plus, comme dans « petit(e) ami(e) » qui peut tout aussi bien désigner des personnes d’un mètre quatre-vingts. Ou plus.

Laissons passer quelques longues secondes pour nous remettre de ces considérations sémantiques et vineuses.

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (3)

Dans le cadre des possibilités narratives évoquées à la fin de la page précédente, et comme vous allez immédiatement vous en rendre compte, le début de cette troisième page n’est plus écrite à la première personne. Autrement dit, c’est JE qui écrit et JE n’est pas JiPé X puisque, ainsi que je l’ai indiqué, JE est un autre. Autre que qui ? C’est une bonne question.

 « JiPé X émit un juron en heurtant le gros caillou. Selon son habitude, il marchait en pensant à autre chose qu’à regarder où il posait les pieds. On lui avait pourtant souvent dit et répété qu’il est très imprudent de penser à autre chose quand on marche, surtout quand on marche sur un chemin caillouteux. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser et il y a beaucoup de cailloux sur les chemins des Cévennes. Sur les chemins d’autres régions aussi, mais la scène se passe dans les Cévennes.

Il s’assit sur un tronc d’arbre qui se trouvait là, haussa légèrement les épaules en se faisant la remarque désabusée et légèrement ironique qu’il ne pouvait évidemment pas se trouver ailleurs puisqu’il était là, délaça sa chaussure, l’ôta en émettant un grognement à cause de la difficulté à la faire passer le talon, et tira délicatement sur sa chaussette.

– Vous êtes en panne ?

Il leva la tête.

Un homme se tenait devant lui.

Vêtu d’un pantalon de velours caramel-beurre-salé soutenu par de larges bretelles violettes-impériales, il portait un petit sac à dos ligne-bleue-des-Vosges, tenait à la main droite un bâton télescopique noir-aile-de-corbeau et le regardait de tout son haut bien qu’il ne fût pas très grand.

– Dites, vous me la faites façon « plongée » ou quoi ? demanda ex abrupto JiPé X assis sur son tronc.

– Ce ne serait pas plutôt vous qui seriez dans la contre-plongée ? rétorqua illico l’homme.

JiPé X se dit in petto que ce marcheur en pantalon de velours à grosses côtes avait de la répartie, puis, tirant toujours sur la chaussette qui collait à la peau à cause de sa texture serrée et de la transpiration, fronça les sourcils.

– Dites, dit-il pour la deuxième fois, vous ne seriez pas dans le cinéma ?

– C’est à cause de ma remarque sur la contre-plongée, hum ?

– C’est le cinéma ou l’exploration sous-marine, opina JiPé X tout en continuant à tirer sur sa chaussette.

– Il n’y a pas de contre-plongée dans la mer ! Seulement de la plongée, n’est-ce pas !

– C’est bien pour ça que j’ai parlé de cinéma !

– Hé ! Ho ! réagit l’homme en agitant l’index de la main gauche. Vous avez quand même évoqué l’exploration sous-marine, non ?

– Question de rigueur intellectuelle, expliqua JiPé X en dégageant complètement son pied. Je suis cartésien. C’est très douloureux.  

– Vous avez essayé Pierre Dac ?

JiPé X leva les yeux.

– La douleur dont je parle n’est pas d’ordre philosophique. – Il désigna son gros orteil – C’est ici que se situe le problème.

L’homme appuya son bâton contre le tronc d’un chêne vert qui se trouvait là, lui aussi, et s’accroupit pour observer de plus près le problème qui se manifestait sous la forme d’une petite ecchymose d’un rouge qui tirait déjà vers le violacé.

– Je sais vous aider, dit-il en se relevant pour se défaire de son sac.

Il sortit d’une poche extérieure un tout petit pot de verre dont il dévissa le couvercle, ramassa du bout de son index droit un peu de la matière onctueuse qu’il contenait puis, après avoir sollicité l’accord de JiPé X qu’il obtint d’un simple mouvement des paupières, s’accroupit à nouveau et massa doucement l’ecchymose.

– Dites, redit pour la troisième fois JiPé X, ne seriez-vous pas un praticien belge ?

L’homme avait essuyé son doigt sur une feuille tombée d’un chêne aux feuilles caduques qui, comme tous les autres, se trouvait là, lui aussi, et revissait le couvercle du petit pot.

– Comment avez-vous deviné ma belgitude ?

– « Je sais vous aider », avez-vous dit.

– Et ?

– Savoir pour pouvoir est caractéristique du Belge francophone.

– Bien observé… Vous êtes sémioticien ?

– Non.

– Ethnologue ?

– Non plus.

– Alors, vous êtes de la police.

– Pas moi, non. Mais un de mes amis, oui.

Le Belge s’assit sur un gros caillou non loin et presque en face du tronc d’arbre où était assis JiPé X.

– C’est comme pour moi, dit-il.

– Vous aussi, vous avez un policier parmi vos amis ?

– Pas du tout ! Un praticien.

– Ah… Vous n’êtes donc pas le praticien que je subodorais ?

– Eh non.

– Ah.

Et ils demeurèrent en un silence dont la profondeur témoignait de l’importance du moment.

– Chacun de nous a découvert la moitié d’une partie de la réalité existentielle de l’autre, constata pensivement JiPé X.

– Il nous reste à révéler l’autre moitié, acquiesça l’homme. Nous verrons bien si elles s’emboîtent.

Le silence plus profond encore qui suivit indiquait cette fois la conscience qu’ils avaient d’être tout près de l’apogée du moment dont ils avaient pressenti l’importance quelques secondes auparavant.  

– Hum, hum, émirent-ils de conserve pour chasser de leur gorge les encombrements qu’y secrétait l’émotion.

– Je m’appelle JiPé X et je suis faiseur d’histoires ; histoires au pluriel, les petites.

– Je m’appelle une fois Georges Van AA avec deux A et je suis scénariste d’Histoire, au singulier, la grande.

Ils se regardèrent en hochant la tête, une nouvelle fois de conserve, ce qui est un signe.

– Ça s’emboîte, dit George Van AA.

– Ça s’emboîte, dit JiPé X.

–  Appelez-moi GE, dit Georges Van AA

– Appelez-moi JE, dit JiPé X.

Le lecteur aura remarqué que les deux personnages ont la même double réalité existentielle, ce qui, comme le double hochement de tête simultané, là, juste au-dessus, est aussi un signe. La question est « signe de quoi ? »  qui s’ajoute à celle du « que qui ? » du « JE est un autre ». C’est dire que le discours se complexifie en même temps que le récit.

Georges Van AA remit le petit pot de verre dans la poche du sac. Tout observateur attentif eût remarqué les plis de son front, et JiPé X était un observateur attentif, à l’exception notable des cailloux des chemins, notamment ceux des Cévennes.  Il attendit.

– Allez-vous au marché de G*** ? s’enquit enfin Georges Van AA.

– Oui.

– Nous saurions peut-être nous y retrouver ? Mon épouse et moi prenons une tasse et un verre aux alentours de onze heures et quelque au Café de la Bourse.

– Mon épouse et moi aussi, approximativement à la même heure, mais au Café de la Poste.

– Ah… Voilà pourquoi nous n’avons pas su nous rencontrer… Au fait, comment se nomme votre épouse ?

– FRA. Et la vôtre ?

– MA.

– Nous avons des épouses monosyllabiques, remarqua JiPé X.

– Nous savons donc dire une fois que nous sommes des gens simples, dit Georges Van AA avec un sourire.

– Doublement simples, acquiesça JiPé X avec le même sourire.

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (2)

Quand je sors de chez moi (oui, le vendredi, pour me rendre au marché, oui, je sais, je l’ai déjà dit !), je rencontre invariablement mon voisin qui revient de la boulangerie, l’œil brillant, avec ses deux croissants dans un sachet de papier marron. Toujours aussi invariablement, il me dit « Salut, JiPé X ! » et avant que je n’aie eu le temps d’ouvrir la bouche, il me demande « Tu vas au marché ? » parce qu’il me tutoie.

JiPé X (X, c’est la lettre, donc prononcez « ixe », comme pour les rayons, X, le nombre dix, étant réservé à Léon et à Pie à Charles… et aussi à Renault même si là c’est écrit en chiffres arabes), c’est mon nom. Enfin, un des deux noms parce que j’en ai un autre : JE. Si on me demande pourquoi j’ai ces deux noms, je réponds qu’il y en a un qui est vrai et l’autre qui est faux et que je ne me rappelle pas lequel est le vrai, lequel est le faux. A force d’imaginer des histoires – je suis un faiseur d’histoires – j’ai du mal à distinguer le vrai du faux et réciproquement.

Par commodité, j’ai pris l’habitude de dire que « JE est un autre », différent du « Je hais un autre » par la liaison « z’un autre », et du « Je est un autre » d’Arthur Rimbaud par mes deux majuscules qui indiquent que mon JE à moi n’est pas son Je à lui. Et puis, lui est un homme aux semelles de vent et moi non pas du tout, lui est né à Charleville-Mézières et moi non pas encore du tout, et lui se prénomme Arthur et moi non toujours pas du tout, ce qui fait… je fais le compte… trois voire quatre excellentes raisons de ne pas confondre lui avec moi et moi avec lui !

Bref.

J’ai du mal à comprendre pourquoi ce voisin me pose cette question alors qu’il connaît la réponse puisqu’il m’interroge en regardant fixement mes cabas flasques, mous et avachis comme le sont les cabas vides. Peut-être voudrait-il que je lui demande s’il revient de la boulangerie ? Comme je vois dans ses mains le paquet rebondi qu’il porte ostensiblement et dans ses yeux la jouissance que vont lui procurer les croissants qu’il va suçoter avec un fort bruit de bouche – il m’a expliqué qu’il les trempe dans du café au lait, ce qui, outre la question d’esthétique, pose celle du rapport entre, d’une part, le craquant-croustillant-sorti-du-four, d’autre part, le mou-dégoulinant-sorti-du-bol, donc de la pertinence du « tremper » pour le croissant frais quoique il soit chaud – hum…  comme je vois etc., disais-je au début de la phrase, il pourrait penser que je me moque puisque j’ai sous les yeux la réponse à ma question. Donc, je ne lui demande pas et je vais tout droit à l’essentiel.

L’essentiel est dans la différence de notre situation, à savoir que moi, je vais pour faire et que lui, il revient après avoir fait… Hum… FaireAvoir fait… Oui… Tiens… Ça me fait penser à être et avoir été… J’ouvre une nouvelle brève parenthèse à propos de la formule « On ne peut pas être et avoir été » habituellement prononcée par des gens d’un âge certain et qui est censée dire une vérité de bon sens, alors qu’elle est l’expression d’une contradiction ontologique : en effet, comment être si l’on n’a pas été ? L’être ne contient-il pas nécessairement l’avoir été ? Vous voyez pourquoi je parlais d’ontologie…  Je ferme la parenthèse.

Hum… Quand même, je me souviens avoir demandé à un ami que je voyais sortir d’un salon de coiffure « Tu t’es fait couper les cheveux ? ». Il ne l’a pas mal pris, quoiqu’il eût pu et donc eût pu me répondre « non, je le les suis fait allonger », et là, si l’on m’autorise cette expression idiomatique, je l’eusse eu « dans le baba », comme on dit dans les anciennes pâtisseries polonaises. Il doit bien y avoir une raison à ce type de questions dont on a la réponse au moment où on les pose, et même avant.  Là encore, il faudra que je creuse.

Bref.

Je parviens à hauteur de la halle cinq minutes plus tard et je me dirige aussitôt vers le marchand forain poissonnier. Il vient de Palavas-les-Flots et vend des grosses crevettes roses qui, elles, viennent de Madagascar, parce qu’il n’y en a pas de si grosses dans la Méditerranée qui est pourtant une mer grande, oui, mais pas aussi grande que l’océan indien. Je lui en achète systématiquement une douzaine. Quand il me voit arriver, et avant même que je dise quoi que ce soit, il prend une feuille d’emballage de poissonnier (il y a des poissons dessinés dessus) et fait un pas sur sa gauche, en direction des crevettes dont le tas est à la droite du client quand il arrive de face.

Je vous laisse le temps de vous représenter la scène. Ce n’est pas sans importance.

Vous y êtes ?

Une fois, j’ai acheté des filets de carrelet à la place des crevettes, et j’ai dit au poissonnier que j’espérais ne pas le déstabiliser avec ce changement brutal qui l’a obligé à faire un pas sur sa droite puisque les carrelets sont sur la gauche du client, toujours quand il arrive de face. Il m’a assuré que non, mais je sais aussi que le client a par principe toujours raison, ce qui n’est pas la même chose qu’avoir sa raison puisque les transactions commerciales en général et sur les marchés en particulier ne sont pas toujours le produit d’une démarche rationnelle, si elles le sont jamais. Vous comprenez maintenant pourquoi je disais que ce n’était pas sans importance !

Je lui demande aussi si la météo lui a permis de sortir en mer et je sais qu’il peut me répondre sans être trop gêné par le comptage des douze crevettes qu’on peut effectuer avec les yeux.

En revanche, je ne parle au conchyliculteur – lui vient de Mèze – qu’avant qu’il ait commencé de compter et qu’après qu’il a fini – oui, la construction est très lourde, mais je l’ai fait exprès pour mettre en évidence l’indicatif après « après que » et le subjonctif après « avant que »… oui, c’est une phrase didactique, désagréable et pédante… oui… nous avons tous nos faiblesses – les deux douzaines d’huîtres que je vais acheter immédiatement après les crevettes. En effet, pour compter jusqu’à vingt-quatre, il faut se concentrer deux fois plus que pour compter jusqu’à douze, et même un peu plus puisqu’il compte treize huîtres à la douzaine. Ce qui fait vingt-six, donc.

Les crevettes sont pour mon épouse, FRA, qui ne peut plus manger d’huîtres à cause d’une intoxication due à une seule huître et de la mémoire vraiment têtue du foie qui se met à protester quand il sent en arriver une même si elle est saine. J’en conclus que c’est un organe à la réflexion très limitée, quasiment mécanique, qui ne fait pas honneur à l’humanité.

Hum…  J’en viens donc à me demander si la crise de foie n’aurait pas un rapport avec la crise de foi. A l’oral bien sûr. Sauf pour ceux qui ne savent pas écrire foie. Je pense aussi aux Belges qui, paraît-il, disent souvent « une fois », même s’ils n’habitent pas dans l’Ariège et ignorent cette comptine :

Il était une fois,

Dans la ville de Foix,

Une marchande de foie,

Qui vendait du foie…

Elle se dit : Ma foi,

C’est la première fois

Et la dernière fois,

Que je vends du foie,

Dans la ville de Foix.

L’histoire ne dit pas pourquoi cette marchande est à ce point déçue. Peut-être que les gens de Foix n’achètent pas du foie parce qu’ils ont déjà la foi et qu’ils confondent les deux mots ?

Bref.

Je rentre ensuite chez moi et range les huîtres bien à plat dans une bassine carrée pour qu’elles gardent leur eau que je viderai quand je les ouvrirai pour qu’elles puissent la reconstituer avec moins de sel puisqu’elles ne sont plus dans la mer mais dans une bassine carrée sans eau de mer. J’utilise, pour cette opération d’ouverture très technique à hauts risques, d’épais gants verts grenus conçus et fabriqués exprès pour tailler les rosiers. Un détournement de fonction à sens unique puisqu’il est impossible d’utiliser des gants-pour-ouverture-d’huître – ils n’existent pas – pour tailler les rosiers. Quand j’ai acheté les gants chez le marchand, il m’a dit « Ah, je vois que vous allez tailler vos rosiers ! ». Je lui ai expliqué à quel usage je les destinais, et il a eu l’air vraiment intéressé. Je lui ai alors conseillé de placer sur le rayon des gants-à-tailler-les-rosiers une notice écrite au gros feutre rouge qui préciserait qu’on pouvait les utiliser pour ouvrir des huîtres. Je suis revenu plus tard pour un autre achat et j’ai constaté qu’il n’avait pas mis de notice explicative. Peut-être parce qu’il n’y a  pas assez de mangeurs d’huîtres à G***.

Un peu plus tard, FRA et moi allons acheter des légumes et des fruits avant de boire un café (moi) et un décaféiné allongé (elle) assis (elle et moi) à la terrasse ombragée de platanes du Café de la Poste. Comme le bureau de poste a déménagé il y a très longtemps, je me demande pourquoi le propriétaire du café n’a pas modifié son enseigne en Café de l’Ancienne Poste, ce qui éviterait à ceux qui ne connaissent pas la ville et qui ont besoin d’acheter des timbres ou de poster une lettre ou un paquet de tourner la tête en tous les sens avant de demander « Mais où est donc le bureau poste ? ». A moins qu’il ne s’agisse du relais de poste où l’on changeait les attelages des voitures à chevaux ? De toute façon, il n’y a plus d’attelages et je n’imagine pas qu’on puisse demander « Où est le relais de poste ? », mais plutôt « Où y-a-t-il une station-service ? » même s’il n’y a pas de café portant cette enseigne.

Bref.

Tel était le vendredi matin en général, jusqu’à la rencontre et à la petite c. qui changèrent beaucoup de choses. Ce qui est peu dire, comme vous l’allez voir. Ah…  J’ai mis l’abréviation c.  pour éviter d’écrire en toutes lettres le gros mot synonyme de bêtise et l’italique pour qu’on comprenne que les deux noms ont un sens très particulier.

Je raconterai l’une et l’autre (la rencontre et la petite c.) à la troisième personne et aussi à la première : j’ai prévenu que je ne savais pas toujours faire la différence entre ce qui est réel – Jipé X ou JE –  et ce qui relève de la fiction – JE ou JiPé X.

(à suivre)

Rencontre cévenole en mode absurde… encore que (1)

Chapitre 1 : Le vendredi matin en général

Le vendredi matin, je me rends au marché de G***. Ailleurs, dans d’autres villes, les marchés ont lieu d’autres jours, par exemple le mercredi et le samedi à Bourg-en-Bresse. Au Vigan (peut-être devrais-je dire à Le Vigan ?), c’est le samedi seulement parce qu’il y a beaucoup moins d’habitants et qu’il s’agit d’une sous-préfecture du Gard alors que Bourg-en-Bresse est la préfecture de l’Ain.  

G*** n’est ni l’une ni l’autre, elle n’est située ni dans l’Ain dont elle est très éloignée ni dans le Gard dont elle est très proche, mais dans l’Hérault (le département, pas le fleuve), et le marché – il y en a bien un le mardi, mais il est si petit qu’on pourrait l’appeler le « trottiné », je dis cela pour ceux qui se plaisent à rire avec les ressemblances phonétiques des mots, ce qui n’est pas mon cas – je disais que le marché s’y tient le vendredi matin, ce qui n’a aucun rapport, bien qu’il soit plus important que celui du samedi au Vigan (à Le Vigan ?) mais moins que celui du mercredi à Bourg-en-Bresse.

Encore que… Oui, il n’est pas impossible que les jours aient été ainsi fixés par une autorité supérieure pour que ceux qui aiment le marché en général puissent se rendre aux différents marchés en particulier.

Pour compléter le « trottiné » ci-dessus, il me semble utile de préciser que « aimer le marché » n’a rien à voir avec « aimer le marcher » (comme on dit aimer le boire et le manger) même si l’on ne peut faire son marché qu’à pied et en piétinant beaucoup à cause des interminables queues inorganisées aux étals des marchands forains qui ne sont jamais assez nombreux pour servir les clients de sorte que certains parviennent toujours à mettre à profit cette situation anarchique et à proclamer de manière péremptoire « C’est à moi ! » quand le marchand forain a demandé « A qui  le tour ? »  bien que le tour ne soit pas à eux,  pour autant qu’un tour puisse être à quelqu’un… sauf s’il est de taille ou de reins … encore que de reins soit discutable puisqu’en réalité c’est autre chose qu’on tourne, pour autant qu’on le tourne vraiment. De sorte aussi qu’on est beaucoup plus fatigué après un marché d’une heure qu’après un marcher de quatre ou cinq heures sur un chemin de dénivelé moyen. Entre brèves parenthèses, on piétine aussi beaucoup dans les musées, sauf dans les salles qui présentent des tableaux du 17ème siècle français qu’on peut traverser avec de grandes enjambées dédaigneuses impossibles sur les places des marchés pour les raisons d’encombrement que j’ai dites.

Donc, pour en finir et une bonne fois pour toutes ! avec cette question du rapport entre marché et marcher, on peut aimer la randonnée et ne pas aimer faire des transactions commerciales sur les places publiques comme faisaient les Athéniens sur l’agora et les Romains sur le forum à l’époque antique, agora et forum étant les noms qu’ils donnaient à leurs places du marché.

Hum… à la réflexion, je doute quand même du bien fondé de mon explication de l’étalement des jours de marché dans les différentes villes, puisque, toute considération de distance résolument écartée, je ne vois vraiment pas pourquoi je me rendrais au marché du Vigan (de Le Vigan ?) ou à ceux de Bourg-en-Bresse après avoir fait mes achats la veille à celui de G***.

Hum… il faudra quand même que je creuse cette question pour comprendre pourquoi tous les marchés de France n’ont pas lieu le même jour, ce qui augmenterait le nombre de marchands forains qui n’auraient plus à aller d’une ville à l’autre et qui pourraient donc se fixer en construisant des magasins en dur ce qui leur éviterait d’avoir à installer et à désinstaller leurs étals, surtout quand il pleut. Et aussi pourquoi seulement le matin et pas l’après-midi – l’argument de l’approvisionnement pour le déjeuner ne tient pas, à cause des réfrigérateurs et des congélateurs. Sans parler du dîner.

Bref.

(à suivre)

Gustave Flaubert (20 – fin)

Ce que Flaubert confie (le 5.10.1872) de ses intentions à Edma des Genettes témoigne de la violence émotionnelle que suscitait en lui la représentation littéraire du rien dont Bouvard et Pécuchet est à mon sens l’œuvre la plus explicite: « Je médite un livre ou j’exhalerai ma colère. Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m’étouffe. Je vomirai sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent, dussé-je m’en casser la poitrine ; ce sera large et violent. »

Il mourut brusquement le 8 mai 1880, laissant le roman inachevé.

Comment aurait-il terminé les aventures de ses deux cloportes ? Je laisse cette question, même si je pense qu’elle est inadéquate : le rien n’a ni commencement ni fin, sa métaphore littéraire non plus.  

Deux bonshommes, l’un célibataire (Pécuchet), l’autre veuf (Bouvard) se rencontrent sur un banc à Paris. Ils décident de vivre ensemble et, grâce à un héritage tombé du ciel, achètent à Chavignolles, une ville imaginaire de Normandie située entre Caen et Falaise, une « ferme de trente-huit hectares, avec une manière de château et un jardin en plein rapport ».

A part l’épisode de février 1848 – écho de L’Education Sentimentale – le récit est une suite ininterrompue d’expériences agricoles, jardinières, alimentaires, chimiques, chirurgicales, physiologiques, médicales, diététiques, cosmologiques, physiques, exégétiques, archéologiques, littéraires, politiques, amoureuses, gymnastiques, spiritistes, magnétiques, philosophiques, mystiques, éducatives… qui seront toutes des fiascos complets : une Tentation de Saint Antoine profane où la Bêtise tient lieu de foi.

La Bêtise. Elle fut pour Flaubert l’équivalent de l’Infâme pour Voltaire, l’ennemi à combattre : « Il n’y a qu’un crime au monde, c’est la Bêtise », écrit-il à son amie Léonie Brainne (09.07.78).

Quelle idée le roman nous en donne-t-il ?

Si Antoine est une bûche inerte, Bouvard et Pécuchet sont des agités permanents, prêts à tout. A la mort de Flaubert, les deux bonshommes projettent la démolition puis la reconstruction de Chavignolles avec la même irresponsabilité qui les a conduits à rater tout ce qu’ils ont entrepris. Ce qui peut s’expliquer par l’absence du doute que peut expliquer l’autodidactisme mais qui n’est évidemment pas la cause première : les huîtres servies au repas qu’ils offrent à leur voisinage, et qu’ils n’ont pas élevées, sentent la vase.

Flaubert n’explicite pas le ressort de cette fuite en avant mais le laisse deviner dans ce moment d’arrêt, au début du chapitre VIII : « Des jours tristes commencèrent. Ils n’étudiaient plus dans la peur des déceptions ; les habitants de Chavignolles s’écartaient d’eux, les journaux tolérés n’apprenaient rien, et leur solitude était profonde, leur désœuvrement complet. Quelquefois ils ouvraient un livre, et le refermaient ; à quoi bon ? En d’autres jours, ils avaient l’idée de nettoyer le jardin, au bout d’un quart d’heure une fatigue les prenait ; ou de voir leur ferme, ils en revenaient écœurés ; ou de s’occuper de leur ménage, Germaine (leur domestique) poussait des lamentations ; ils y renoncèrent. (…) Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel blanc caresse de sa monotonie un cœur sans espoir. On écoute le pas d’un homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du toit par terre. De temps à autre, une feuille morte vient frôler la vitre, puis tournoie et s’en va ? Des glas indistincts sont apportés par le vent. Au fond de l’étable, une vache mugit. »

L’ennui, mortel, est celui que cherchait à fuir Emma Bovary et que redoute aussi Flaubert ; il explique à maintes reprises que son travail de recherche et d’écriture, souvent décrit comme harassant, est le seul moyen de ne pas sombrer dans la dépression.

La différence entre l’hyperactivité des deux personnages et celle de leur auteur tient à l’objet :

– la bêtise vécue de Bouvard et Pécuchet se manifeste par le lien entre les expériences, équivalent au calembour bien connu « comment vas tuyau de poële et toile à matelas », autrement dit le récit du rien réussi (à comprendre dans les deux sens : échec/perfection du rien) jusque dans l’expérience même de leur mort. Dans le chapitre VIII, la charogne d’un chien découverte sur un chemin les conduit à parler de la mort. Nous sommes le 24 décembre au soir : « Ils tâchaient de l’imaginer sous la forme d’une nuit intense, d’un trou sans fond, d’un évanouissement continu ; n’importe quoi valait mieux que cette existence monotone, absurde et sans espoir. Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait toujours désiré des chevaux, des équipage, des grands crus de Bourgogne, et de belle femmes complaisantes dans une habitation splendide. L’ambition de Pécuchet était le savoir philosophique. Or le plus vaste de problèmes, celui qui contient les autres, peut se résoudre en une minute. Quand donc arriverait-elle ?

 – Autant tout de suite en finir.

– Comme tu voudras, dit Bouvard.

Et ils examinèrent la question du suicide. »

Après en avoir examiné les diverses possibilités, ils choisissent de se pendre, préparent le matériel comme s’il s’agissait d’un acte anodin, y sursoient parce qu’ils réalisent qu’ils n’ont pas fait de testament et finissent par se rendre à la messe de minuit avant de reprendre leur fuite en avant expérimentale.

– le génie de Flaubert se manifeste par le discours métaphorique du rien qu’il ne cherche pas à identifier et qu’il représente ici par deux inconsciences personnifiées de la vanité de l’action, surtout sociale.

Deux exemples, concernant la politique qu’il détestait  :

–  dans le chapitre IV, il les fait discuter de la révolution de 1789 « Quel dommage que dès le commencement on n’ait pas pu s’entendre ! Car si les royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Cour y avait mis plus de franchise, et les adversaires moins de violence, bien des malheurs ne seraient pas arrivés ! A force de bavarder là-dessus, ils e passionnèrent. Bouvard, esprit libéral et cœur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans-culotte et même robespierriste. Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus violents, le culte de l’Être Suprême. Bouvard préférait celui de la Nature. Il aurait salué avec plaisir l’image d’une grosse femme, versant de ses mamelles à ses adorateurs, non pas de l’eau, mais du chambertin. »

Autrement dit : si les événements s’étaient passés autrement, ils ne seraient pas ceux que nous connaissons.

– dans le chapitre VI, il les plonge dans la révolution de février 1848, à l’échelle provinciale :

« Chavignolles reçut le contre-coup des agitations de Paris. (…) On restait sur la place à causer. (…)

– Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l’esclavage.

[Réponse de Foureau, le maire]

– Qu’est-ce que ça me fait l’esclavage ?

– Eh bien, et l’abolition de la peine de mort, en matière politique ?

– Parbleu ! reprit Foureau, on voudrait tout abolir. Cependant, qui sait ? Les locataires déjà se montrent d’une exigence !

– Tant mieux ! les propriétaires, selon Pécuchet, étaient favorisés. Celui qui possède un immeuble…

Foureau et Marescot [notaire] l’interrompirent, criant qu’il était un communiste.

– Moi ! communiste ! »

Comme dans la séquence de L’Education Sentimentale (cf. article 19) le discours censé donner du sens au commun (laïcité / esclavage, peine de mort), est démoli par les petits intérêts particuliers (plâtre / locataires) et ridiculisé par l’outrance (tête de veau / communiste).

                                                          ***                                       

« J’éclate de colères et d’indignations rentrées. » écrivait Flaubert à George Sand le 31 décembre 1875.

Son génie est d’avoir su trouver le style qui permette d’en représenter la cause, angoissante et enfouie, par les formes esthétiques de ses manifestations ordinaires de contournement et d’esquive.